Un lycéen se dispute avec sa main droite. À propos des heures de sommeil. Migi doit dormir environ quatre heures par jour ; impossible, pour ces quatre heures, de suivre simplement les horaires de Shinichi. Il lui faut dormir quand le garçon est éveillé, car un Migi endormi laisse leur corps sans défense.
Ils doivent donc s’entendre : quand dormir, où Shinichi pourra aller pendant ce temps, comment réagir s’il arrive quelque chose ? La coexistence, dans Parasite, n’est pas un concept. C’est un emploi du temps.
Tout ce qu’il faut régler
Quelques points parmi ceux qu’ils ont eu à discuter :
- Les horaires de sommeil
- Le droit, pour la main droite, de bouger pendant les cours. On voit Migi lire tout seul sur le pupitre : il lit à une vitesse folle, un livre en quelques minutes, parce qu’il doit assimiler le savoir humain
- Les repas. Migi n’a pas à manger lui-même ; il puise ses nutriments chez Shinichi, qui doit donc manger davantage
- La conduite à tenir face à un autre parasite. C’est le sujet le plus fréquent, parce que leurs avis divergent souvent. Pour Migi, on évite le combat quand on peut, on fuit si c’est possible. Shinichi, lui, veut à plusieurs reprises porter secours à quelqu’un
- Le risque de se faire voir. Migi se transforme, se déguise en main ordinaire, mais ses possibilités ont leurs limites
- À qui appartient la main droite pendant un rendez-vous amoureux. La question revient plusieurs fois, avec chaque fois son lot de malaise
- Ce que devient la main quand la famille est là. Le père de Shinichi manque un jour de découvrir le secret
- La possibilité de se confier. Là-dessus, aucun accord : pour Migi, il ne faut absolument rien dire ; Shinichi manque pourtant plusieurs fois de parler
Rien de grandiose dans tout cela. Et pourtant, la coexistence, dans cette œuvre, tient tout entière dans ces questions.
Rien ne se règle une fois pour toutes
Nous arrivons au cœur de cet essai : ils n’ont pas d’accord général. À aucun moment ils ne s’assoient pour fixer les principes, quitte à les appliquer ensuite à la lettre. Pas de déclaration du genre « À partir de maintenant, nous sommes partenaires ». Pas de grande réconciliation qui liquiderait tous les différends antérieurs.
Chaque arrangement se négocie dans la situation présente. Aucun n’est définitif.
L’accord d’hier est à reprendre dès que les circonstances changent. Et bien souvent, ils ne tombent pas d’accord. Chacun suit alors son propre jugement, quitte à contrecarrer l’autre. Shinichi s’élance plusieurs fois malgré l’opposition farouche de Migi ; plusieurs fois aussi, Migi passe à l’attaque sans son consentement.
Il ne s’agit pas de deux êtres qui s’entendraient mal. Il s’agit de la réalité quotidienne de deux êtres qui ne peuvent pas s’annuler et doivent habiter le même corps.
Comparons avec une autre tentative. Hideo Shimada, un parasite, arrive dans le lycée de Shinichi. Il veut se fondre dans la société humaine, y demeurer longtemps incognito, observer, apprendre. Il s’applique à jouer le lycéen, parle avec ses camarades, participe aux activités. L’expérience s’achève par un massacre.
Dans le même livre, un parasite essaie donc de vivre parmi les humains, échoue et tue beaucoup de monde ; un autre, dans le même lycée, vit au bout d’un bras et se querelle tous les jours avec son hôte au sujet du sommeil.
Le second arrangement tient, le premier non. La différence ne se mesure pas à la bonté de l’un ou de l’autre. Elle tient au fait que, dès le départ, le second parasite n’a aucun moyen de décider tout seul.
Personne n’a réfuté Migi
Il faut ici donner à Migi toute sa place, et le laisser gagner. Sa position forme un ensemble cohérent. Les êtres vivants mangent d’autres êtres vivants : rien de plus ordinaire. Entre ses congénères qui mangent des humains et des humains qui mangent du porc, aucune différence de structure.
Quand quelqu’un affirme que la vie humaine est précieuse, il commence en réalité par dire que sa propre vie l’est, puis étend cette valeur aux autres. Migi refuse cette extension. Pour lui, seule sa vie à lui compte. Quant à la culpabilité, sa réponse revient à ceci : ce sont les humains qui décident, selon leurs propres critères, de ce qui constitue une faute ; cela ne le concerne pas.
Il a une autre formule, plus mordante encore, pour ceux qui feront ensuite de grands discours : il déteste les humains qui n’ont que « pour la Terre » à la bouche. La Terre, elle, n’a jamais su pleurer ni sourire.
Migi désigne lui-même ce qu’il comprend le moins chez les humains : le sacrifice de soi. Parmi leurs comportements, c’est l’un des plus indéchiffrables pour lui. Retenons bien le mot : indéchiffrable, pas stupide. Il ne classe pas le sacrifice parmi les erreurs, mais parmi les phénomènes qu’il n’arrive pas à lire.
Aucun de ces arguments n’est jamais réfuté dans l’œuvre. Shinichi essaie, laborieusement, et sait lui-même qu’il peine. Aucun personnage ne finit par convaincre Migi ; aucun épisode ne l’amène à découvrir qu’il se trompait.
Dans son cadre de pensée, il a raison. Et Shinichi n’a pas les moyens de renverser ce cadre de l’extérieur.
Il n’est pas devenu bon
Alors, pourquoi Migi change-t-il ? Soyons précis, car c’est ici que le glissement est le plus facile. Migi n’est pas devenu bon. Son principe de départ était de sauver sa propre vie à tout prix. À la fin, il n’a toujours pas déclaré ce principe faux. Il n’a demandé pardon pour aucun des humains mangés par les siens. Il n’a pas éprouvé de culpabilité. Il n’a pas fini par tenir la vie humaine pour précieuse.
Le changement se situe ailleurs : il s’intéresse désormais à ce qui se passe.
Après avoir longtemps vécu dans une main droite, cet être qui ne se souciait que de survivre commence à s’intéresser aux humains eux-mêmes. Pourquoi agissent-ils ainsi ? Pourquoi souffrent-ils pour des choses qui ne les concernent pas ? Pourquoi tant de leurs gestes n’ont-ils rien à voir avec le fait de rester en vie ?
S’intéresser et devenir bon sont deux choses différentes. L’œuvre maintient cette distinction du début à la fin. Migi ne dit jamais qu’il a compris la valeur des humains. Il dit qu’il ne comprend pas, qu’il n’arrive pas à saisir, que c’est étrange. Ne pas comprendre et vouloir comprendre : voilà un état très différent de celui de quelqu’un qui s’est laissé convaincre.
Shinichi n’est pas devenu un parasite
La réciproque est vraie. Le corps de Shinichi change, ses capacités et son caractère aussi ; le prochain essai y sera consacré. Mais il ne rejoint pas Migi. Il ne se met pas à trouver naturel de manger des humains. Il n’adopte pas l’idée que seule sa propre vie aurait de la valeur.
Tout au long de l’histoire, il prend des décisions manifestement peu rentables : revenir sauver un inconnu, se dresser face à un adversaire qu’il sait ne pas pouvoir vaincre. Selon les calculs de Migi, il a tort à chaque fois. Il le fait quand même. Migi proteste à chaque fois, l’accompagne à chaque fois, puis répète après coup que ce n’était pas raisonnable.
Dans ce corps, personne n’est le supérieur de l’autre.
Un corps, deux façons de juger
Rassemblons les fils. Un seul corps abrite deux sujets, chacun avec ses critères, et ces critères donnent souvent des réponses opposées. L’œuvre ne les fusionne pas. Elle n’élabore pas un troisième système de compromis ; elle ne laisse pas non plus l’un recouvrir progressivement l’autre.
Les deux restent côte à côte jusqu’au bout. Chaque jour, ils se heurtent sur un cas concret. Puis la vie reprend.
Cela semble épuisant. Et l’œuvre le rend bel et bien épuisant : Shinichi en paie chèrement les conséquences, Migi se retrouve sans cesse mêlé à des ennuis qu’il juge entièrement superflus. Comment deux êtres qui ne peuvent pas s’annuler vivent-ils ensemble ? Parasite donne cette seule réponse : rien ne se résout une fois pour toutes, il faut recommencer à négocier chaque jour.
Et au milieu de cette vie commune, la mère de Shinichi meurt.
Tuée par son propre corps.
Ce sera l’objet du prochain essai.
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