Édition française indépendante, réécrite à partir de l’essai chinois intégral. Les paroles rapportées sont reformulées pour cette édition et ne reproduisent pas des sous-titres officiels.
Une femme, devant son fourneau, cherche comment obtenir davantage de riz cuit avec la même quantité de grains.
Il existe une méthode, appelée alors nankōmeshi : on fait tremper le riz, on le cuit une première fois, puis une seconde. Les grains gonflent ; à l’œil, la quantité a beaucoup augmenté. Le résultat est mauvais en bouche. Mais il y en a plus.
Elle suit la recette. Toute la famille mange ce qu’elle a préparé. Voilà de quoi ce film est fait.
Qui est-elle ?
Elle s’appelle Suzu Urano (浦野すず). Elle est née en 1925 à Eba, un quartier de Hiroshima.
Depuis toute petite, elle dessine. Au charbon sur du papier, du doigt sur la terre. La mer, des bateaux, des lapins, les gens qui l’entourent. Elle dessine bien, sans appliquer une manière que les adultes lui auraient enseignée. Sa manière lui appartient : elle dessine ce qu’elle voit, puis laisse le dessin là.
Elle a aussi la tête ailleurs. Souvent, elle reste absorbée dans ses pensées ; il faut l’appeler deux fois. Au milieu d’une tâche, son esprit s’échappe. Dans la famille, on la trouve « un peu dans la lune ».
Ces deux traits n’en font qu’un : une part de Suzu est toujours absente, et cette part est en train de dessiner. Le film trouve une très belle manière de le rendre sensible. Quand elle s’évade, l’image adopte souvent le trait de ses dessins. Nous ne voyons plus une jeune fille qui rêvasse, mais ce qu’elle est en train de voir. Sa part absente devient visible.
De son enfance demeure aussi un épisode indécidable. Un ravisseur l’aurait emportée dans un panier. Un garçon s’y trouvait déjà ; tous deux auraient réussi à s’enfuir. Le garçon est ensuite relié à Shūsaku. L’incertitude porte ailleurs : sur la façon dont la réalité, l’imagination enfantine et le souvenir se mêlent dans cette histoire de ravisseur.
On l’a mariée
En décembre 1943, un homme qu’elle ne se souvient pas avoir rencontré demande sa main. Il s’appelle Shūsaku Hōjō (北條周作) et travaille comme employé au tribunal militaire de la marine, à Kure. Lui l’a vue une fois, lorsqu’ils étaient tout petits. Elle ne s’en souvient pas.
À Eba, sa famille produit du nori. Tout le monde s’y met : récolter les algues, les faire sécher, les découper, les presser. Suzu a grandi au milieu de ces travaux.
En février 1944, elle se marie.
Le film fait ici son premier choix décisif. Il ne transforme ce mariage ni en tragédie ni en histoire d’amour. Il le filme comme quelque chose qui arrive.
Un homme fait sa demande. La famille accepte. Suzu rassemble ses affaires, prend les transports, arrive là-bas. Dès le lendemain, elle se met aux tâches de cette maison. Aucune scène, entre-temps, où elle se demanderait : « Est-ce que j’en ai envie ? » À la place qui est la sienne, cette scène n’existe pas.
Dans sa vie, elle n’a presque rien choisi.
Personne ne l’y contraint une arme à la main. Le pouvoir de dire oui ou non ne se trouve tout simplement pas de son côté. La famille décide du mariage ; elle suit son mari dans sa ville ; on lui attribue ses tâches ; on lui distribue ses rations ; on lui annonce les exercices de défense antiaérienne.
Quand elle arrive à Kure, elle ne sait même pas très bien où se situe Kure. Et dès le lendemain, elle travaille. Ici, les tâches ne se font pas comme à Eba. Les règles changent, les casseroles et les bols ont une autre place, sa belle-mère a d’autres méthodes. Elle apprend, une chose après l’autre.
Lors de sa première sortie pour faire des courses dans le quartier commerçant, elle se perd. Elle tourne longtemps avant de retrouver son chemin, alors que le jour tombe. Quand elle rentre, elle porte ses achats.
Cette famille
Suzu vit chez les Hōjō avec son beau-père, Entarō (北條円太郎), sa belle-mère, San (北條サン), et son mari, Shūsaku.
Il y a aussi la sœur aînée de Shūsaku, Keiko Kuromura (黒村径子), revenue chez ses parents avec sa fille Harumi (黒村晴美).
Keiko ne ménage pas Suzu. Elle critique son travail, ses absences, sa lenteur. Le film, lui, dévoile peu à peu la situation de Keiko.
Elle avait épousé un homme d’une famille aisée, puis quitté cette maison. Selon les règles de l’époque, les enfants appartenaient à la famille du mari. Son fils Hisao (久夫) est donc resté là-bas ; elle n’a ramené avec elle que sa fille, Harumi.
Keiko a fait ce que Suzu n’a jamais fait : elle s’est retirée d’une place qu’on lui avait assignée. Le prix de ce départ, c’est un fils qu’elle ne reverra plus.
La personne la plus dure avec Suzu dans cette maison est donc une femme qui a elle-même quitté une autre maison. Cela lui a coûté un enfant.
Le film ne lui fait pas exposer son histoire ; il ne réconcilie pas non plus les deux femmes pour en faire deux sœurs de cœur. Il les laisse sous le même toit. L’une critique, l’autre encaisse. Les jours passent.
De quoi le film est-il fait ?
Venons-en à ce qui occupe réellement le film. L’essentiel de son temps est consacré à ceci :
Faire davantage avec la ration de riz.
Reconnaître les herbes sauvages comestibles, savoir les préparer et à quel moment monter les cueillir.
Découdre un kimono pour en faire un pantalon. Coudre une capuche de protection contre les bombardements. Assaisonner sans sauce de soja.
Faire la queue. Retirer les rations. Marcher très loin pour acheter quelque chose. Se perdre au retour.
Voir un objet dans le quartier commerçant. Avoir envie de l’acheter. Faire le compte. Renoncer.
Le cœur de cette œuvre, c’est faire à manger.
Et la guerre, où est-elle ?
De l’autre côté de la fenêtre. Kure est une base navale : la flotte mouille dans le port, les avions passent dans le ciel, les canons antiaériens sont installés sur les hauteurs. Suzu voit les navires de guerre en étendant le linge. Quand l’alerte retentit, elle descend à l’abri. À la fin de l’alerte, elle rentre et reprend la cuisine.
La proportion est très nette : neuf dixièmes de sa vie à faire à manger, un dixième à se protéger des raids. Et ce dernier dixième gagne peu à peu du terrain.
Ce qu’elle fait de ses mains
J’ai dit qu’elle n’avait presque rien choisi. Il faut maintenant considérer l’autre moitié.
Elle n’a presque rien choisi de sa vie, mais elle en a presque tout fabriqué elle-même.
La quantité de riz lui est attribuée. Le moyen de la faire grossir, c’est elle qui le cherche.
Les herbes poussent sur la montagne. Mais savoir lesquelles manger et comment leur retirer leur amertume, elle l’apprend par essais successifs.
Les vêtements sont vieux. La forme qu’elle leur donnera, elle la dessine avant de prendre les ciseaux.
Même ses plaisirs, elle les fabrique : elle dessine pour les siens, dessine sur les murs. Elle transforme en image, dans sa tête, une difficulté qui lui résistait ; dès lors, elle parvient mieux à la résoudre.
Une personne qui ne décide de presque rien a travaillé de ses mains chaque matière à sa portée.
Ces deux vérités tiennent ensemble. Elles ne s’annulent pas et l’œuvre ne fait pas de l’une le dédommagement de l’autre. Elle ne nous dit pas : « Certes, Suzu ne peut pas choisir, mais elle a su se faire une belle vie, alors tout va bien. » Elle maintient les deux faits sous nos yeux.
Ce que lui dit Rin Shiraki
Un épisode a été largement retranché de la version sortie en salles en 2016. Le manga d’origine et la version longue de 2019 lui donnent davantage de place.
En revenant du quartier commerçant, Suzu se perd, entre dans le quartier des maisons closes et rencontre une prostituée, Rin Shiraki (白木リン). Quelque chose qui ressemble à une amitié se noue entre elles.
Suzu s’inquiète alors de ne toujours pas avoir d’enfant ; elle souffre de malnutrition. Dans cette famille, à cette époque, l’enjeu est lourd. Une bonne partie de la place d’une belle-fille tient à sa capacité de donner un enfant.
Rin lui dit, en substance : dans ce monde, la place où l’on peut vivre ne disparaît pas si facilement.
Cette parole occupe une place singulière dans le récit. Ni simple consolation ni maxime : quelqu’un qui vit à l’extrême bord de la société s’adresse à quelqu’un qui craint de ne plus y avoir de place.
L’endroit où vit celle qui parle est une maison close. Et lorsqu’elle dit cela, elle dit vrai.
Plus tard, Suzu revient chercher Rin dans le quartier. Elle ne la trouve pas, mais rencontre Teru (テル), une autre prostituée, malade et alitée. Pour lui remonter le moral, Suzu fait ce qu’elle sait faire : elle dessine. Lors d’une sortie pour admirer les cerisiers en fleurs, Rin lui apprendra que Teru est morte depuis.
Rin lui tient aussi un propos sur la vie et la mort, qu’on pourrait rendre ainsi : emporter dans la mort un secret que personne d’autre n’a jamais connu, c’est encore une forme de luxe.
Quelqu’un décide pour elle
Un autre épisode touche exactement à ce que dit le titre de cet essai.
Tetsu Mizuhara (水原哲), l’ami d’enfance de Suzu, est devenu marin dans la flotte de guerre. Il vient lui rendre visite.
Shūsaku s’arrange pour qu’ils se retrouvent seuls. Son intention est probablement bonne. Il connaît leur passé ; il estime qu’il doit donner à Suzu cette possibilité.
Suzu n’en est pas touchée. Elle s’aperçoit que son cœur est désormais du côté de Shūsaku, et dans le même mouvement se prend à douter de lui : de quel droit organises-tu cela pour moi ?
Quelqu’un, avec les meilleures intentions, décide à la place d’une autre personne de ce qu’elle devrait recevoir.
Est-ce un geste inédit dans cette maison ? Non. Son mariage a été décidé ainsi. Le lieu où elle habite, les tâches qu’elle accomplit, la façon dont se déroule son année : tout a été décidé ainsi.
La différence, cette fois, c’est que celui qui décide est devenu quelqu’un qui compte pour elle. Et pour la première fois, le geste même de décider pour elle lui fait éprouver un malaise.
Le 22 juin 1945, Suzu marche dehors en tenant Harumi par la main.
Ce jour-là, sa main droite disparaît.
Ce sera l’objet du prochain essai.