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SAE · Théorie de l’action · 06

Il me rappelle celui que j’étais

Un nouveau prend la préférence du chef pour une règle du métier. L’ancien voudrait l’aider et pense : « Il me rappelle celui que j’étais. » Cette évidence peut se retourner. Le soutien reste une direction qui laisse ouverte la part de l’autre : nul ne peut reconnaître à sa place ce qui deviendra sien.

Han Qin ·

Il me rappelle celui que j’étais

Un nouveau rejoint le groupe. Quand il prépare les rapports, il traite la méthode de calcul préférée du supérieur comme une règle ; dès que les chiffres sont mauvais, il cherche une autre méthode. L’ancien le voit. Il ignore où le nouveau trace ses lignes ; le nouveau l’ignore peut-être aussi. Il voit seulement ce qui le préoccupe : continuer ainsi lui fera prendre la préférence du chef pour une règle du métier.

Cela lui importe. Pas le rapport, cette personne. Il veut aider. Que devient ce désir chez quelqu’un qui reconnaît les personnes comme fins ? D’où vient-il, jusqu’où va-t-il, où se retourne-t-il ?

La première pensée est « Il me rappelle celui que j’étais. » Naturelle et dangereuse : puisqu’il me ressemble, son chemin serait mon ancien chemin, sa personne une version inachevée de mon ancien moi. L’aide semblerait simple : lui indiquer le chemin parcouru pour qu’il rejoigne plus vite mon point présent.

Faire de son trajet celui du nouveau s’appelle ici coloniser : substituer ses fins à la loi propre d’autrui. Ni force ni mauvaise intention ne sont requises. La différence concerne l’acte, pas la dureté des moyens. À l’opposé, laisser grandir de l’intérieur vers l’extérieur se nomme soutenir l’épanouissement.

Trois refus d’abord. Ne pas voir le nouveau comme un soi inachevé : ce n’est pas son brouillon. Sa loi, même pas encore formée, grandit selon ses propres raisons et lui ressemblera peut-être peu. Ne pas chercher son accord comme but de l’aide : expliquer la fausse règle peut servir le nouveau, mais aussi demander qu’il valide la justesse du passé du donneur. Dès que son assentiment mesure la réussite, l’aide change. « Pour ton bien » est la justification habituelle du soutien et le déguisement habituel de la colonisation. Ne pas solder par gratitude, obéissance ou adhésion : la satisfaction peut être fabriquée. Il faut regarder si le jugement propre de l’autre tient mieux. Un vrai soutien rend plus capable de dire non à celui qui aide. Si ce non devient impossible, le jugement dépend du donneur ; cette dépendance est une forme douce de colonisation.

Plusieurs manières de donner

Ne pas coloniser ne signifie pas ne rien offrir. Montrer : faire à sa manière là où le nouveau peut voir comment sont expliquées les bases et présentés les mauvais chiffres. Regarder et comprendre restent au nouveau. Questionner : « À qui est destiné ce rapport ? » Sans réponse incluse : il peut donner une réponse inattendue. Clarifier : à « c’est la règle », demander « celle de qui ? ». Non pour réfuter, mais pour aider le nouveau à voir plus clairement ce qu’il vient lui-même de dire.

Penser ensemble : un après-midi, les deux hésitent sur une base ; au lieu de conclure, ils listent ensemble les conséquences possibles. Donner des conditions : présenter un membre de l’équipe pour que le nouveau puisse demander lui-même l’usage des données ; proposer au supérieur deux jours supplémentaires pour les rapports de son premier trimestre.

Ces gestes aident à voir par soi-même, au lieu de déplacer le décor pour qu’il choisisse « automatiquement » ce que l’on veut. L’un contourne la personne, l’autre la renforce. Pas de tableau de techniques : « Tu ne trouves pas cela faux ? » peut être un piège avec conclusion cachée, une forme de question sans véritable question. Aucun geste ne reconnaît à la place du nouveau. Ce qu’il emporte et fait sien reste son pas.

Pourquoi il s’en préoccupe

Précisons le domaine de ce passage : une affaire où quelqu’un traite réellement la personne devant lui comme fin. Reconnaître en général qu’autrui est aussi une fin ne garantit pas qu’on le fasse effectivement chaque fois. Nous avançons depuis cette seule prémisse concrète : dans cette affaire, il traite effectivement le nouveau comme fin.

Se reconnaître comme fin, vivre sa loi et son affaire peut faire découvrir que la direction de sa vie ne s’arrête pas forcément à soi. L’auteur le dit personnellement : le sens de la vie est au-delà de sa propre vie. Il précise que ce n’est pas un théorème du système, mais sa formule : la vie peut viser autre chose que soi, sans que le sens soit déposé quelque part au-dehors.

Traiter ici le nouveau comme une fin, c’est reconnaître que sa loi lui appartient et grandit selon ses propres raisons, non celles du chef ou de l’aîné. Ce n’est plus seulement reconnaître qu’elle lui appartient : sa croissance entre effectivement dans la réflexion. Appliquée à la personne présente, la reconnaissance devient une manière de la traiter : ne pas décider où sa loi grandira, mais lui donner les conditions du déploiement. Voilà comment le système décrit le traitement des personnes comme fins. Le soutien est donc ici sa direction.

Intérieurement, il ne peut annuler cette direction. Il ne peut déclarer indifférent le déploiement de la loi du nouveau tout en restant à cette place. Il peut quitter cette place, pas y rester en supprimant cette part. Y penser n’est pourtant pas agir cette fois. A-t-il les capacités, est-ce à lui de le faire, sous quelle forme ? Cela relève de son jugement. Il peut se taire, attendre, se juger mal placé. L’absence d’acte ne prouve pas qu’il ne soit plus tourné vers le nouveau.

Personne ne demeure toujours à cette place. Le soutien est une direction, pas un accomplissement permanent. L’exigence est haute parce que la prémisse est autrui comme fin. Personne ne la réalise toujours ; à ce moment-là, elle reste aussi haute. Trois choses distinctes : la direction ne peut être activement supprimée ; l’acte de cette fois reste à juger ; l’absence d’acte ne prouve à elle seule aucun manquement précis aux deux premières.

Laisser un blanc

La même reconnaissance le retient. La loi du nouveau appartient au nouveau ; il ne la pose pas pour lui et ne trace pas sa ligne à sa place. Vouloir qu’il décide exactement comme soi n’est plus aider : c’est installer sa propre loi à la place de la sienne. Au-dehors, le soutien reste donc une direction qui laisse nécessairement un blanc. Ce n’est pas son récit qu’il faut amputer : il peut dire pleinement ce qu’il a vu, pensé et pourquoi il n’avait pas modifié les chiffres. La part laissée ouverte est celle du nouveau : reconnaître ou non, juger à sa manière, changer ou non, faire ou non le pas suivant. La remplir serait le remplacer.

Trois conditions : l’autre veut recevoir, ce qui est offert lui convient, le moment est mûr. À reprendre affaire par affaire, du côté du nouveau. Il ne répond pas pour lui ; il juge à partir d’indices et de questions.

Vouloir. Le nouveau n’a rien demandé : ni volonté ni refus prouvés. « Veux-tu entendre pourquoi je n’avais pas changé ? » peut être posé. Mais il participe à l’évaluation annuelle ; il ne décide pas seul si cette invitation coûte au nouveau. Il peut ne pas y ajouter de coût : accepter vraiment le non, sans rien retirer ensuite. Convenir. Même souhaité, l’apport peut manquer la question. Le nouveau a peut-être une autre situation, cherche moins une ligne que l’identité du lecteur. Une bonne réponse à la mauvaise question est donnée de travers. Le moment. Publiquement repris la semaine précédente, il se protège et entend tout comme reproche. Ce n’est pas forcément ne pas vouloir, mais n’avoir actuellement aucune place pour recevoir.

Erreur de moment, de personne ou de manière : le soutien peut devenir colonisation. Entrer dans sa part reste coloniser, même doucement. Donner à côté, sans y entrer, puis retirer quand il le signale, sans blâme ni accord exigé, peut être un soutien manqué. Si l’on est déjà entré, retirer n’efface pas. Pousser encore après l’erreur sort cette fois du soutien.

L’excès et l’insuffisance manquent tous deux leur but. Entrer dans sa part est trop. Prendre sa disposition à écouter pour un refus, traiter ses deux questions indirectes comme des remarques en passant et le laisser confondre la méthode du chef avec la règle du métier est trop peu. De même, s’il juge encore qu’il lui revient de donner mais ne donne pas. Ne rien offrir n’est pas d’avance le côté le plus sûr. Le risque de chaque côté se juge dans cette affaire. Il ne s’agit pas de toujours faire à moitié : il peut donner toute sa part ; seule celle de l’autre reste ouverte. Dans l’incertitude, il peut commencer par une question et accepter vraiment le non.

Ce qui demeure même sans soutenir

Peut-il soutenir ce nouveau ? C’est son jugement sur lui-même. Un collègue plus expérimenté peut se juger capable, ou incapable ; les deux peuvent différer et avoir raison, car chacun juge sa relation. Se juger incapable ne condamne pas le nouveau comme mauvais ou stupide. Une capacité moindre ne signifie pas moins le traiter comme fin. Mais « je ne peux pas » peut aussi déguiser « je ne veux pas » : à reprendre plus tard, sans mentir dans la formule.

Ne pas soutenir n’est pas ne rien faire. Deux limites demeurent, quelles que soient les conditions et la capacité. Ne pas légiférer pour lui : il ne modifie pas le rapport derrière son dos, ne décide pas à sa place s’il continue ou non à ce poste et ne trace pas intérieurement la ligne qu’il faudrait atteindre en attendant qu’il la trace « lui-même ». Ne pas fermer ses voies : refuser, changer d’avis, partir, changer de direction restent possibles. La phrase d’évaluation ne s’échange pas contre l’obéissance. Répondre factuellement au chef selon sa position dans le groupe n’est pas pour autant fermer une voie.

Trois conditions pour le soutien ; deux limites pour la non-colonisation. Le soutien peut ne pas se produire ; ne pas coloniser, non. D’autres choses n’attendent pas les conditions : annoncer honnêtement le dommage possible à une autre équipe, s’occuper de sa fonction, protéger d’abord une personne menacée. Chaque acte a ses raisons et ne doit pas profiter de l’occasion pour décider de sa ligne. Et ne pas s’épuiser pour cette personne. Trop d’usure déforme ce qu’on donne. Attendre n’est pas l’inaction ; on peut préparer surtout ceci : lui faire savoir qu’il peut venir demander et qu’une réponse sera donnée.

Il est venu demander

Il est venu, non demander s’il fallait modifier le calcul, mais « pourquoi n’avais-tu pas changé, et pourquoi avais-tu parlé ? » Les trois conditions se rencontraient : demande, question propre, possibilité d’écouter. Il raconte comment il pensait, ce qu’il avait écarté et gardé, et pourquoi, ce jour-là, il ne pouvait pas ne pas avertir l’autre équipe. Il ne dit pas ce que le nouveau doit faire. La ligne que celui-ci tracera reste à lui. Une fois donné, il se retire.

Des années après, le nouveau travaille remarquablement. « C’est toi qui l’as formé », dit-on. C’est en partie vrai : il a fourni des conditions. Mais ce regard sur les rapports, le nouveau l’a reconnu par sa propre loi. Ce qu’autrui reçoit de moi devient sien dès lors que sa loi propre le reconnaît ; je ne l’ai pas fait devenir lui-même à sa place. Cela ne règle que l’appartenance de ce devenir, pas le mérite, la qualité d’auteur ou les revenus. Ni la joie ni la contribution réelle ne sont niées. On refuse seulement de déduire du don des conditions qu’on a accompli ce pas pour lui. Qu’il pose moins de questions et trace d’autres lignes ne prouve ni l’échec ni la réussite du soutien.

Chez lui, c’est plus difficile. Sa fille a étudié l’architecture et travaille en agence. Il l’avait poussée : jeune, il voulait ce métier sans l’avoir étudié. En deuxième année, elle veut changer de filière ; il ne le souhaite pas, donne son avis, mais la laisse décider. Elle reste. Aujourd’hui, il dit : « C’est moi qui l’ai menée là. » Pour elle ou pour réparer son désir ancien ? Il ne distingue pas ; ce type d’incertitude attend le retour. Deux points n’attendent pourtant pas que les motifs soient éclaircis : il n’a pas fait de cette voie sa loi à elle ; changer ou non restait sa décision. Ni frais d’études ni mauvaise humeur ne lui ont fermé les portes. Architecte, elle a reconnu cette voie elle-même. Il l’a poussée, sans faire son pas à sa place.

Celui qui soutient peut aussi être soutenu. La question sur le refus et la parole l’a occupé un après-midi de récit, puis plusieurs jours : il n’avait jamais ainsi interrogé sa propre préoccupation ancienne. Plus tard, le nouveau lui dit que ses explications sont trop longues, que les lecteurs n’iront pas au bout. Il reconnaît la justesse et raccourcit. Le côté qui donne des conditions n’est pas fixé.

Pourquoi se préoccuper de la loi d’un autre sans légiférer pour lui, et pourquoi ne pas transformer cette préoccupation en geste imposé ? Les deux questions conduisent à la même réponse : il reconnaît ici cette personne comme fin. Cela oriente son regard et arrête son intrusion. Pas deux règles : les deux faces d’une même chose. Aucune recette n’indique quand intervenir ou se retirer, et il n’en faut pas. Quelqu’un reconnaît l’autre comme fin dans une affaire, puis juge lui-même, fois après fois.

Source et note de lecture

Texte théorique d’origine : Qin, Han (2026), Ne pas légiférer pour autrui, théorie SAE de l’action, article 6. self-as-an-end.net ↗ · DOI : 10.5281/zenodo.22970777

Article théorique d’origine ↗