SAE · Théorie de l’action · 02
Tout le monde fait comme ça
Sa première année, le chef avait demandé un autre calcul : tout le monde le fait. Il l’avait fait. Des années après, une jeune collègue répète la phrase. Résister commence par un refus ; au-dehors, soutenir l’autre reste une direction à poursuivre, pas un résultat garanti.
Ce n’était pas la première fois
Dans le premier essai, il refuse le changement de base demandé par son supérieur. Ce n’était pas la première demande de ce genre.
Sa première année dans l’entreprise, les chiffres mensuels étaient mauvais. Le chef d’équipe lui avait demandé de changer de méthode de calcul : tout le monde fait comme ça. Il l’avait changé sans réfléchir longtemps. Il croyait aussi que seuls les employés classés au premier niveau étaient bons. C’était avec ce tableau qu’il se mesurait.
Il avait ensuite développé sa manière : rapports exacts, bases constantes. Il l’avait reconnue lui-même et résistait aux changements arbitraires. Mais il l’avait aussi utilisée pendant des années pour mesurer les nouveaux. Une base incohérente ? Il disait au chef que la personne n’était pas à la hauteur. Pour finir un rapport, il engageait les week-ends des autres comme s’ils étaient les mains de sa propre règle.
Puis vint le jour du premier essai : garder la base, prévenir l’équipe, protéger la jeune collègue. Nous revenons ici sur ce trajet. Tout le monde ne le parcourra pas ; beaucoup demeurent au même endroit. Ce n’est pas non plus une hiérarchie de personnes. Avoir été dirigé par les règles d’autrui et avoir dirigé les autres avec les siennes ne se cache pas. Ce qui a été fait est à dire comme tel.
Pourquoi les règles extérieures avaient-elles rencontré si peu d’obstacles ? Le système précise : lorsque sa propre loi n’a pas encore grandi, la règle venue d’ailleurs ne rencontre aucune résistance intérieure et semble s’ajuster parfaitement. Ce n’est pas qu’on l’ait choisie : on ne dispose pas encore de quoi choisir. Pour imaginer un bon employé, il ne pouvait alors faire surgir que ce tableau.
D’abord, ne pas faire
Ce jour-là, son premier geste fut un refus : ne pas changer. Dans l’action, la résistance à la colonisation commence là.
Le système définit la colonisation en une phrase : substituer ses propres fins à la loi propre d’autrui. Elle apporte deux choses. D’une part, des actes : ce qu’on lui demande de faire pour qu’une fin étrangère remplace sa loi. D’autre part, des vues : ce qu’on veut lui faire reconnaître pour qu’une mesure étrangère légifère pour lui. Le refus a donc deux faces : ne pas accomplir les actes par lesquels on est colonisé ; ne pas reconnaître comme siennes les vues par lesquelles on l’est.
Ce refus n’exige pas de savoir d’abord quelle est sa propre loi. En rejetant le calcul, il n’avait peut-être pas encore formulé ce qu’il voulait. Il a seulement reconnu que, cette fois, changer reviendrait à laisser le tableau annuel décider de la personne qu’il veut devenir. Barrer d’abord, regarder ensuite.
Une vue se refuse aussi. En fin d’année, le rapport lui vaut le troisième niveau. Il regarde encore le tableau et sait qu’il fixe sa prime. Seulement, « seuls les premiers sont de bons employés » ne lui sert plus à se mesurer. Le tableau reste, les mots circulent encore. Ce qu’il barre est leur place de législateur chez lui.
Reconnaître la colonisation est tantôt facile, tantôt difficile, car elle a deux branches. L’une impose de l’extérieur : une description lui est appliquée, et son démenti n’est pas pris en compte. Cela se joue entre personnes et un tiers peut le lire. L’autre passe par ce qu’il croit lui-même : quelque chose compte pour lui, mais repose en réalité sur une garantie extérieure, sans qu’il le voie. Lui seul peut retrouver cette branche. Le premier calcul changé était un cas visible de la première. La croyance pendant des années au premier niveau, sans qu’on le presse encore, relevait de la seconde.
Résister ne veut pas dire refuser tout apport extérieur. Une évaluation peut être entendue, utilisée et le faire changer ; ce qu’il refuse, c’est seulement qu’elle légifère à sa place. Changer d’avis ou de préoccupation ne prouve donc pas une colonisation. Cela montre que la place reste ouverte.
Après le refus, reconnaître
Après ne pas avoir changé, il a fait autre chose : prévenir l’équipe. Il a dit ensuite qu’il ne pouvait pas ne pas le faire.
C’est un ordre dans le temps, pas une déduction. Ne-pas-faire et ne-pas-pouvoir-ne-pas sont deux opérations qui ne se déduisent pas. Dans son histoire, le refus est venu avant la reconnaissance de ce qu’il ne pouvait pas ne pas faire. Le premier n’a pas produit le second. Écarter ce qui pesait a libéré une place ; il a pu peu à peu y reconnaître son propre mouvement. D’autres histoires auront un ordre différent.
Reconnaître n’est pas retrouver. Ce n’est pas un soi enfoui attendant d’être déterré : quelque chose peut trouver sa place en lui pour la première fois. Ce n’est pas non plus un savoir enseigné : « je ne peux pas ne pas » ne se transmet pas comme une information ; cela ne peut se produire qu’au-dedans. Ce qu’il reconnaît est sa loi : les lecteurs ne doivent pas être égarés par les chiffres. Cette préoccupation est la sienne.
Avoir sa loi propre ne termine pas le parcours. Il y a eu les années où, ayant ses critères, il les imposait aux autres. Ne plus être colonisé et ne pas coloniser restent deux choses.
Elle dit : tout le monde fait comme ça
Ce jour-là, il a pensé à la jeune collègue. Elle avait établi la première version selon les instructions du chef ; une fois l’affaire dite, elle risquait le plus de porter la faute. Il l’a protégée.
Quelques jours après, elle lui dit : « Le chef a demandé de changer, j’ai changé. Tout le monde fait comme ça. » Il avait dit cela sa première année.
Il ne lui dit pas : « Tu es colonisée. » Il va voir le supérieur : la première version suivait ses instructions, et la jeune collègue ne doit pas en porter seule la responsabilité. À elle, il raconte son propre premier changement de calcul. Une fois l’histoire dite, il ne conclut pas pour elle.
En reconnaissant ce qu’il ne peut pas ne pas faire, il reconnaît aussi que la part de l’autre ne vient pas de lui : elle ne peut être posée que par l’autre. Cela suppose qu’il traite toujours autrui comme fin. Ce n’est pas déduit de la découverte de sa loi. Qu’autrui ait sa valeur sans qu’on la lui donne, une personne le reconnaît elle-même, et cela demeure à son nom. Il reconnaît que cette part a son origine chez elle, sans en connaître par là le contenu.
Résister ne s’arrête donc pas à ne pas être soi-même colonisé. Le texte fondateur énonce une seule loi morale : « Ne pas pouvoir ne pas s’opposer à la suppression du reste de tout sujet. » Il précise qu’on se la donne à soi, pas à autrui : direction universelle, contrainte portant seulement sur celui qui la tient. Substituer ses fins à la loi d’un autre supprime précisément sa part de législation propre. Celui qui vit sa loi s’oppose donc aussi à cet acte colonisant envers les autres.
Trois bords limitent cette opposition. D’abord, elle vise l’acte colonisant, sans juger à sa place ce qu’elle reconnaît intérieurement. Le poids extérieur peut être lu et contesté par un tiers ; le fait qu’elle croie elle-même à quelque chose qui ne tient que par une garantie extérieure ne peut être découvert que par elle. On peut lui offrir une vue. Il conteste l’acte auprès du chef et offre sa propre histoire à la collègue. Ensuite, s’opposer à sa colonisation ne signifie pas lui faire sa loi. Une fois l’obstacle écarté, la direction reste à elle. Enfin, ce n’est pas l’occasion de mesurer les gens à ses règles. Il a vécu cela dans les années intermédiaires. Faire de sa loi le juge d’autrui pour combattre un colonisateur, c’est reprendre soi-même la même place.
Deux lignes
Résister intérieurement à la colonisation, chercher extérieurement à soutenir l’épanouissement. C’est le fil de la série.
Au-dedans, il faut entendre la continuité d’une résistance. Elle n’est jamais achevée. Les règles étrangères restent, changent de nom, rentrent par d’autres chemins. Être entrées dans l’esprit ne les fait pas devenir sa loi. Les habitudes rendent certains refus moins coûteux et d’autres plus chers. D’où le mot tenir, pour ce côté intérieur.
Au-dehors, il s’agit de chercher. Ne pas coloniser autrui ne peut être annulé. L’épanouissement est une direction : il faut que l’autre veuille recevoir, que cela lui convienne et que le moment soit mûr. Personne ne répond à ces trois questions pour lui. Il ne s’agit donc pas de garantir. Résister à la colonisation d’autrui participe à cette recherche : écarter ce qui pèse pour laisser grandir sa loi propre.
Ce fil éclaire aussi l’ordre des textes. Les essais trois à cinq développent surtout le versant propre : discerner ce qui est mien, pouvoir ou non, déployer ma valeur. Les six à neuf abordent surtout autrui et la vie commune : ne pas légiférer à sa place, agir dans les mélanges réels, se trouver, veiller. C’est une distribution, pas une coupure en deux. Protection, résistance et vigilance contiennent encore le refus de colonisation ; à l’intérieur, aider l’autre peut renvoyer vers la question de sa propre loi.
Ce ne sont pas deux lois. La résistance intérieure et la recherche extérieure viennent de la même reconnaissance : soi-même est une fin, autrui aussi.
Source et note de lecture
Texte théorique d’origine : Qin, Han (2026), Contre la colonisation, théorie SAE de l’action, article 2. self-as-an-end.net ↗ · DOI : 10.5281/zenodo.22970758