SAE · Théorie de l’action · 03
Cette préoccupation était-elle la sienne ?
Une nouvelle collègue demande pourquoi il avait parlé. Il se souvient de ne pas avoir pu se taire, mais aussi de ses nuits sans sommeil à cause de l’évaluation. Cette inquiétude était-elle proprement la sienne ? L’incertitude d’alors était réelle ; le retour ultérieur ne doit rien inventer.
Pourquoi l’as-tu dit, à l’époque ?
Des années ont passé. Le rapport est remis depuis longtemps, l’équipe a appris le problème, l’affaire a eu son histoire. Il a changé de groupe et prépare toujours des rapports. Une nouvelle collègue lui demande un jour : pourquoi es-tu allé le dire, à l’époque ?
Il peut répondre, sans pouvoir tout expliquer. Il se rappelle qu’il ne pouvait pas ne pas parler. Il se rappelle aussi l’importance de l’évaluation cette année-là, jusqu’à plusieurs nuits blanches. Il a parlé parce qu’il ne voyait pas cette équipe comme des gens qu’il serait indifférent de tenir dans l’ignorance. Il le reconnaît encore aujourd’hui. Mais pourquoi tenait-il tant à l’évaluation ? Cette préoccupation était-elle la sienne ?
Le deuxième essai distinguait le facile et le difficile à reconnaître dans la colonisation. Voici la branche difficile : la ligne tracée était-elle proprement la sienne ? Le jour même, cette question reste souvent sans réponse. Il faut attendre pour revenir sur elle.
Ce que peut la mesure extérieure
L’évaluation comportait cinq niveaux. Pour le chef, seuls les premiers étaient de bons professionnels. Le rapport lui avait valu le troisième. L’évaluation était réelle. Elle fixait sa prime, la possibilité de rejoindre l’équipe souhaitée l’année suivante, le regard des autres. Tout cela peut entrer dans son jugement : combien perdra-t-il en parlant ? Faut-il d’abord discuter avec le chef ? Vivre selon sa loi propre ne signifie pas faire comme si ces données n’existaient pas.
Ce qui vient d’ailleurs peut fournir du matériau. Le chef le trouvait trop pointilleux. Il a ensuite reconnu une moitié juste : il s’était accroché à des détails qui ne le méritaient pas. Cela peut aussi éclairer. Un collègue plus ancien lui avait dit : les rapports sont destinés à des personnes ; savoir qui lit compte souvent davantage que les chiffres. Il a gardé cette phrase des années.
Une seule chose ne revient pas à la mesure extérieure : déterminer à sa place quelle est sa valeur. « Seuls les premiers sont bons » peut décrire réellement cette entreprise et nourrir son raisonnement. Cela ne fait pas du premier rang ce qu’il estime en propre. Qu’un élément soit sa valeur dépend de sa place chez lui, non sur le tableau d’autrui. Savoir qu’une chose est jugée précieuse ailleurs et découvrir en soi cette valeur sont distincts. « La différence est dans le soi. »
Quand l’extérieur occupe cette place, c’est la colonisation. Deux branches encore : une pression extérieure lui attribue quelque chose ; son démenti n’est pas pris en compte, et un tiers peut le voir. Ou il y croit lui-même : une chose compte comme sienne, mais sa raison tient à une garantie extérieure — parole du chef, rang institutionnel, propos d’un aîné — sans qu’il le voie. C’est l’auto-colonisation : elle tient dans son propre assentiment et reste invisible au tiers. Aucune branche n’exige une intention malveillante. Le mot n’est pas ici une accusation morale.
Cela ne veut pas dire « n’écoute personne ». Une évaluation peut être entendue, utilisée, le faire changer ; ce qu’il refuse, c’est seulement qu’elle décide à sa place. Le conflit apporte raisons, matériaux, pression et faits nouveaux, peut provoquer une révision, mais ne confirme pas pour lui : « Cette réécriture est bien mienne. » S’il change, il change lui-même. Si quelqu’un le change et qu’il croit avoir changé de lui-même, c’est autre chose.
Recevoir n’est pas être déterminé par autrui
Il a accueilli la phrase du collègue. Aujourd’hui, devant un rapport, il pense d’abord à son lecteur ; cette vue lui venait initialement d’autrui. Cela signifie-t-il qu’autrui a décidé de sa loi à sa place ? Non. Une origine extérieure n’empêche pas de grandir ensuite chez lui. Cette distinction ne juge pas l’origine, mais la raison pour laquelle cela compte maintenant comme sien. La phrase a tenu à travers ses propres actes, pas parce que l’ancien l’avait dite. Recevoir une lumière d’autrui et refuser qu’autrui décide pour soi sont compatibles.
Une autre habitude est plus difficile. Il regarde d’abord si les chiffres sont beaux, sans l’avoir voulu : après des années, ses yeux y vont seuls. Intérieure, automatique, facile, constante : cette habitude est-elle sa loi ?
Ces propriétés ne suffisent pas. Une garantie extérieure peut être mémorisée, devenir habitude puis se reproduire seule sans nouvel apport du dehors. « L’origine demeure extérieure ; le fonctionnement n’a pas à l’être. Automatique, facile, durable : rien de cela ne déplace le point où aboutit la chaîne qui fait compter la chose. » L’habituation ne suffit pas à rendre une chose sienne. La logique de l’entreprise se reproduit peut-être maintenant toute seule dans son premier regard.
Cela ne rend pas toute habitude suspecte. Soin et ponctualité peuvent être acquis de longue date tout en ayant grandi chez lui. Être à l’intérieur ne prouve ni que ce soit sien ni que cela ne le soit pas.
Découvrir n’est pas retrouver
Il découvre ensuite qu’il tient aux personnes qui décideront à partir des rapports : le lecteur sera-t-il égaré, quelqu’un perdra-t-il au prochain trimestre à cause d’une base de calcul ? Cela ressemble moins à un souvenir retrouvé qu’à une première vision.
On pourrait lui dire : tu étais toujours ainsi, l’entreprise t’avait seulement étouffé. C’est agréable, pas notre proposition. Découvrir signifie ici qu’une chose prend place chez quelqu’un, non qu’il retrouve un objet déjà là. « Retrouver » suppose un état antérieur en attente. Certaines personnes n’ont pas cet avant ; ce qui émerge pour la première fois de leurs actes est une acquisition, pas un retour.
On ne peut pas davantage dire qu’en retirant son inquiétude passée on obtiendra le vrai lui. Enlever un élément soutenu du dehors libère une place, pas un soi déjà entièrement construit. Que quelque chose de propre y apparaisse et qu’il le reconnaisse est une autre affaire, ultérieure. Découvrir sa valeur n’est pas déterrer un soi ancien. Cela peut être une première prise de place.
Ne pas discerner encore
À l’époque, pouvait-il distinguer si sa préoccupation était sienne ? Non, et non par défaut d’attention. Si c’était une auto-colonisation, elle avait précisément cette forme : une chose tenue pour déjà sienne fonctionne, sans qu’il voie sa garantie extérieure. « Tenue pour » inclut ce non-repérage présent. S’il voyait déjà que ce n’est pas sien, cette croyance ne tiendrait plus sur-le-champ. Ce qui est ainsi démasqué maintenant n’est donc déjà plus ce cas. Ne pas discerner à l’époque était une impossibilité réelle de discerner.
La portée est étroite : seulement « est-ce mien ? ». Ce qui se vérifie factuellement aujourd’hui se vérifie aujourd’hui. Que l’équipe sache déjà n’attend pas des années. Un doute passager ne tranche rien : ni garantie étrangère prouvée, ni reconnaissance antérieure annulée. Ne pas distinguer ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de différence.
Celui qui vit sa loi agit donc au milieu de l’indiscerné. Cet après-midi-là, il n’avait pas éclairci l’origine de tout son intérieur. Attendre de tout savoir l’aurait empêché d’agir. Il a utilisé son jugement disponible et laissé pour plus tard ce qu’il ne pouvait distinguer.
Le temps ne distingue pas à notre place. Un fondement extérieur ne passe pas chez soi par la seule durée. Mais des choses se produisent dans le temps. Trois personnes l’éclairent. L’une a fait médecine sur décision familiale. Vingt ans après, c’est devenu sien : pas depuis toujours, mais au fil des opérations et des patients où elle l’a peu à peu reconnu. Le temps a permis une formation. Une femme dit toute sa vie aimer peindre, mais peint rarement. Le temps révèle qu’elle n’a pas peint quand elle pouvait, sans lire pour elle ce que cela signifie. Peut-être manquaient des conditions ; peut-être « tu as du talent » porte-t-il encore son « j’aime peindre ». Elle seule peut remonter ce chemin. Un autre a toujours détesté l’économie des parents, tout en restant économe toute sa vie. Le temps rend l’économie reconnue et celle simplement apprise également familières. Le familier ne prouve ni l’appropriation ni son absence.
Revenir sans falsifier
Ce qu’il fait après la question s’appelle ici revenir sur l’action : vérifier après coup si elle venait de sa loi ou si elle avait changé de maître. Trois choses sont examinées. D’abord la provenance : remonter les explications. Pourquoi l’évaluation ? Parce que le premier niveau fait le bon employé. Pourquoi ? Le chef et l’entreprise le disent. Le fondement s’arrête à un tableau étranger. Pourquoi parler ? Parce qu’il ne peut considérer qu’on puisse cacher les faits à cette équipe sans que cela compte. La remontée s’arrête chez lui : il reconnaît les personnes comme fins, encore aujourd’hui. L’honnêteté lui avait peut-être d’abord été enseignée par son père. Peu importe ici. Ce qui compte est l’endroit où la raison s’arrête maintenant, pas celui d’où elle est venue.
Ensuite les faits : a-t-il hésité, vu le chef ou l’équipe d’abord, qu’est devenue l’équipe, combien a-t-il perdu ? On peut retrouver les courriels et interroger les collègues. Enfin, à quel titre cela entre-t-il aujourd’hui dans ses raisons ? Quand il voit que le fondement de cette préoccupation reste extérieur, elle ne vient plus sous l’identité de « ce que j’estime en propre ». La prime perdue demeure un fait. Son refus de considérer qu’il serait indifférent de laisser ces personnes dans l’ignorance demeure une chose qu’il reconnaît. Ne pas s’en être servi depuis des années ne l’invalide pas ; lui seul peut le modifier ou s’en retirer.
Ce retour peut être exagéré. Il peut se tromper et être repris : plus tard, une part de l’inquiétude apparaîtra peut-être propre, le désir de bien travailler. Il ne réécrit pas les faits : cette année et ces nuits blanches ont eu lieu. Il regarde les lignes tracées, non directement l’intérieur : ce n’est pas une introspection immédiate, mais une remontée dans le temps par explications et faits, pas par le sentiment actuel. Il ne peut être fait que par lui. La question d’autrui est précieuse ; « ta préoccupation n’a jamais été tienne » ne tranche rien venant de la collègue. Autrui propose une question ou une vue que son ancien récit ne lui donnait pas.
Discerner n’est pas un devoir scolaire assigné de l’extérieur ; ne pas le faire n’est pas enregistré comme échec. Pour certains, cela vient pourtant de leur propre position. Se tenir comme fin, commencer à reconnaître autrui ainsi et chercher son épanouissement rend ce discernement impossible à négliger. Sinon, on risque de transmettre comme « ma loi » quelque chose qu’on croit propre et qui tient encore à une garantie étrangère inconnue. Le reconnaître ensuite pour l’autre serait, même bien intentionné, une colonisation douce. Sans chercher à distinguer ce qui est sien, on ne peut parler de soutenir autrui. Ce qui est incontournable, c’est de chercher à discerner, pas d’avoir déjà discerné. On agit encore dans l’incertitude.
La collègue attend. La réponse commode serait : « Je n’ai même pas réfléchi, j’y suis allé. » Ce serait faux. Il a réfléchi, hésité, perdu le sommeil. Le retour n’a pas de test : il suit les explications propres ; si elles sont inventées, il ne lira que l’invention. Sa limite négative est donc ne pas falsifier : dire ce qu’on a fait. Trois faces : ne pas déclarer achevé ce qui ne l’est pas ; ne pas dire sien ce qui a changé de maître ; ne pas dire que ce qui est sien a changé de maître. Par fausse modestie, il ne doit pas rejeter son acte sur « c’est seulement mon père qui m’a appris cela ».
Il répond enfin : « Je suis allé parler parce que je ne peux pas tenir ces personnes pour des gens qu’il serait indifférent de laisser dans l’ignorance. Cette année-là, j’avais aussi très peur de perdre mon évaluation. Les deux sont vrais. Mais aujourd’hui, je ne reconnais encore comme mien que le premier. »
Source et note de lecture
Texte théorique d’origine : Qin, Han (2026), Est-ce mien ?, théorie SAE de l’action, article 3. self-as-an-end.net ↗ · DOI : 10.5281/zenodo.22970762