Lusail
Le plus émouvant des dénouements et un livre de comptes qui ne se refermera jamais
(Point d'entrée : Coupe du monde 2022 au Qatar)
Dans cet essai
I. Une Coupe du monde réagencée
Dès le départ, la Coupe du monde 2022 a été une Coupe du monde dont on avait réagencé les conditions.
D’abord, les dates. Depuis près d’un siècle, le Mondial se jouait presque toujours en été, en juin et juillet. Cette édition a été déplacée à la fin de l’année. Le 19 mars 2015, le comité exécutif de la FIFA a fixé la finale au 18 décembre : l’ensemble du tournoi se retrouvait ainsi dans un créneau inédit, à cheval sur novembre et décembre. Cette décision imposait de remanier tout le calendrier des clubs européens. En 2022, la FIFA a officiellement fixé au 13 novembre la dernière journée où les joueurs appelés au Mondial pourraient jouer avec leur club. Autrement dit, les championnats du monde entier ont dû s’interrompre pour dégager à cette Coupe du monde une place, brève mais bien délimitée. Qu’une seule compétition puisse obliger le calendrier du football mondial à se réorganiser autour d’elle, voilà qui aurait autrefois paru inconcevable.
Pour mesurer la portée de ce déplacement, il faut voir ce qu’il déplaçait. La tenue estivale de la Coupe du monde n’était pas une règle fixée au hasard. Derrière elle, il y avait tout un ordre, patiemment ajusté pendant plus d’un siècle entre les championnats de dizaines de pays, les rythmes physiques des joueurs et les habitudes des supporters. Toucher à un seul de ses éléments, c’était ébranler l’ensemble. Pourtant, cette fois, on y a touché. Rien, dans le football lui-même, ne rendait ce changement indispensable ; c’étaient le climat du pays hôte et la volonté de ce pays qui l’exigeaient. Face à une puissance suffisante, même une coutume presque centenaire pouvait donc céder. On entrevoyait déjà l’une des tonalités de cette édition : certaines choses qui semblaient aller de soi pouvaient, elles aussi, être réagencées.
Ensuite, les stades. L’été qatari est trop chaud pour jouer au football. Aussi ne s’est-on pas contenté de changer les dates : on a installé la climatisation dans des stades à ciel ouvert. La FIFA a intégré cette technique de refroidissement à son récit officiel de l’héritage du tournoi, en précisant que le système avait été spécialement mis au point après l’attribution de la compétition au Qatar. Lors de cette Coupe du monde, dans un pays où la chaleur estivale empêchait de jouer dehors, on faisait souffler de l’air frais, dans des enceintes à ciel ouvert, sur des dizaines de milliers de spectateurs et sur les joueurs.
Rapprocher ces deux faits donne presque le vertige. Pour cette Coupe du monde, on a courbé le temps et dompté le climat. Une tradition estivale vieille de bien plus d’un demi-siècle a été changée sur décision ; une chaleur incompatible avec le jeu a été matée à coups de technologie. Il ne s’agissait plus seulement d’organiser une compétition. Cela ressemblait à une démonstration publique de volonté, d’une volonté convaincue que rien, en ce monde, n’était impossible. Dès le premier jour des préparatifs, le tournoi portait cette ambition de laisser le monde entier stupéfait. Et l’assurance qui rendait tout cela possible venait d’une chose que nous n’avons pas encore posée sur la table.
Enfin, l’argent. Il faut ici distinguer plusieurs niveaux, sous peine de faire dire aux chiffres autre chose que ce qu’ils disent. Dans son dossier de candidature de 2010, le Qatar prévoyait environ trois milliards de dollars pour construire et rénover les stades : ce chiffre concernait les enceintes sportives. Les deux cents à deux cent vingt milliards de dollars bien plus souvent cités renvoient, eux, à un ensemble beaucoup plus vaste d’infrastructures urbaines et nationales développé après l’obtention du Mondial : routes, métro, aéroport, hôtels, télécommunications, villes nouvelles. Il ne s’agit pas d’un budget de Coupe du monde audité par la FIFA, mais du volume de construction d’un pays sur une bonne dizaine d’années. Selon certains reportages, au plus fort des travaux, en 2016, les dépenses d’infrastructure du Qatar auraient atteint 18 % de son produit intérieur brut. Garder ces chiffres distincts permet de voir ce qui se trouvait derrière ce Mondial : une masse d’argent assez considérable pour réécrire la réalité, déplacer le calendrier, rafraîchir le désert, faire surgir des villes entières. Mais qu’a-t-elle acheté, cette masse d’argent ? Et qu’a-t-elle recouvert ?
II. Ceux que l’on ne parvient pas à compter
Pour répondre, commençons par des chiffres que personne n’a réussi à faire coïncider.
D’un côté, une enquête publiée en 2021 par un journal britannique. Elle recensait les travailleurs originaires de cinq pays, l’Inde, le Pakistan, le Népal, le Bangladesh et le Sri Lanka, morts au Qatar pendant la décennie allant de 2010 à 2020 : plus de six mille cinq cents personnes. En moyenne, cela revenait, durant ces dix années, à plus d’une dizaine de morts chaque semaine parmi les ressortissants de ces cinq pays. La précision est essentielle : ce chiffre ne désigne pas les morts sur les chantiers des stades du Mondial. Il additionne tous les décès de travailleurs de ces cinq nationalités, dans l’ensemble du Qatar, tous secteurs et toutes causes confondus.
De l’autre, le décompte officiel longtemps avancé par les organisateurs : trente-sept décès parmi les ouvriers directement engagés dans la construction des stades de la Coupe du monde, dont trois reconnus comme liés au travail et trente-quatre classés comme sans lien avec lui. Ce périmètre ne retient que la chaîne directement rattachée aux enceintes du Mondial. Il exclut la construction des routes, du métro, des hôtels et de l’aéroport, ainsi que tout le dispositif plus large de préparation, sécurité, nettoyage ou restauration.
Entre ces deux extrêmes, d’autres décomptes sont éparpillés. Dans le cadre de sa coopération avec le Qatar, l’Organisation internationale du travail a établi des statistiques nationales sur les lésions professionnelles : cinquante décès au travail en 2020, par exemple. Mais ce sont des chiffres concernant tout le pays, et non un nombre de morts imputables à la Coupe du monde. En 2022, lors d’un entretien télévisé, un secrétaire général du Comité suprême pour la livraison et l’héritage a évoqué entre quatre cents et cinq cents travailleurs migrants morts, au fil des années, sur des projets liés au Mondial. Les organisateurs ont ensuite eux-mêmes précisé que ce chiffre renvoyait en réalité aux décès d’origine professionnelle dans l’ensemble du Qatar, tous secteurs et toutes nationalités confondus.
Cette seule rectification en dit long. Un décompte officiel responsable devrait reposer sur un registre nominatif que l’on puisse vérifier ligne par ligne : qui est mort, quand, sur quel chantier et de quoi. Au lieu de cela, un secrétaire général avance à la télévision une estimation de quatre cents à cinq cents, puis ses propres services le ramènent en arrière et donnent à ses propos une autre signification. Ce glissement des chiffres d’une version à l’autre révèle précisément l’absence, en dessous, d’un registre solide dans lequel les personnes auraient été comptées une à une. S’il n’existe pas, ce n’est pas qu’elles ne méritaient pas d’y figurer chacune ; c’est que, dès le début, aucun mécanisme ne les a traitées comme des personnes dont il fallait conserver individuellement la trace. Leurs morts se sont dispersées dans ces décomptes aux périmètres décalés, jusqu’à devenir impossibles à identifier une à une. Il ne reste que des fourchettes et des estimations. Et dans aucune de ces fourchettes, on ne reconnaît un visage.
Voilà donc une situation étrange : à une même question, combien de personnes sont mortes, on oppose plus de six mille cinq cents, trente-sept, trois, quatre cents à cinq cents, cinquante. Ces chiffres ne concordent pas et aucun ne peut remplacer l’autre. La difficulté véritable n’est pas de choisir le bon, mais de comprendre pourquoi ils ont si peu de chances de coïncider. Il y a au moins quatre raisons. D’abord, le périmètre des projets : ne compter que les stades du Mondial ou inclure, dans l’effort national de préparation, les routes, le métro, l’aéroport, les hôtels, la sécurité et les services, ce n’est pas du tout considérer la même population. Ensuite, le périmètre des causes de décès : les statistiques professionnelles ne retiennent généralement que les morts officiellement reconnues comme liées au travail. Faute d’enquête médico-légale suffisante, nombre de morts subites, d’insuffisances cardiaques ou respiratoires, de ces morts dites naturelles, n’entrent tout simplement pas dans leurs registres. Troisièmement, les nationalités couvertes : le journal ne prenait en compte que cinq pays d’Asie du Sud, laissant de côté les Philippines, le Kenya et bien d’autres pays d’origine des travailleurs. Enfin, une statistique nationale et une statistique de projet sont deux choses fondamentalement différentes.
Deux affirmations peuvent être écartées sans hésitation. Dire que les six mille cinq cents personnes sont toutes mortes en construisant les stades du Mondial, c’est propager une information erronée. Prétendre, à partir des trois cas officiels, qu’il n’y aurait eu que trois morts au total, c’est tout aussi faux. Ces trois cas désignent uniquement les décès liés aux stades et reconnus comme d’origine professionnelle. Ce n’est ni le total des morts parmi les ouvriers des stades, ni, à plus forte raison, celui des travailleurs morts pendant les années de préparation.
Plus on fixe ces chiffres, plus on sent que la question elle-même dévie lorsqu’on demande s’il faut retenir six mille cinq cents, trente-sept ou quatre cents. Comme s’il suffisait de trouver le bon nombre, de l’inscrire dans la bonne case, pour refermer le livre de comptes et tourner la page. Mais ces hommes ne sont pas des unités comptables. Derrière chaque chiffre, il y a un jeune homme venu d’Inde, du Népal ou du Bangladesh, parti de chez lui pour gagner de quoi envoyer de l’argent à ses parents, à sa femme, à ses enfants, là-bas. Il n’est pas une case dans un tableau statistique. Il a un nom, des êtres qui lui sont chers, une vie entière que cet emploi a transformée. Le réduire à un nombre toujours disputé, à un classement entre « lié au travail » et « sans lien avec le travail », c’est déjà, dans ce geste même, perdre l’essentiel.
Ce que Human Rights Watch et Amnesty International ont rappelé à maintes reprises est encore plus glaçant que les chiffres : les autorités qataries ont longtemps laissé de très nombreux décès de travailleurs sans véritable enquête sur leurs causes. Beaucoup ont été inscrits sous les mentions « causes naturelles » ou « arrêt cardiaque », qui n’expliquent en rien pourquoi une personne est morte. Un homme meurt, on remplit la case des causes par « causes naturelles », et personne ne cherche ce qui s’est réellement passé. Voilà pourquoi ce livre de comptes ne peut jamais se refermer. Dès lors qu’une vie est seulement classée selon son lien ou son absence de lien avec le travail, que l’on écrit « causes naturelles » sans aller plus loin, elle cesse d’être traitée comme une vie. Elle devient un chiffre en suspens que personne ne parvient à rapprocher des autres. Si les comptes ne peuvent être clos, ce n’est pas parce qu’on n’a pas fini de compter. C’est parce que certaines choses ne devraient jamais être comptées de cette manière.
III. Ce qui a changé et ce qui n’a pas changé
Le système qatari régissant la vie de ces travailleurs a bel et bien changé, lui aussi.
Au cœur de ces changements se trouve le régime d’emploi appelé kafala. Deux étapes juridiques ont été déterminantes. Le 4 septembre 2018, le Qatar a supprimé l’obligation de permis de sortie pour la majorité des travailleurs étrangers. Auparavant, ils devaient obtenir l’accord de leur employeur pour quitter le pays ; cette barrière était désormais levée pour la plupart d’entre eux. Puis, en 2020, une modification de la loi a aboli l’obligation d’obtenir un certificat de non-objection pour changer d’emploi. L’Organisation internationale du travail a considéré cette mesure comme une étape importante dans le démantèlement des mécanismes de contrôle au cœur de la kafala.
Et les bienfaits des réformes sont réels. L’évaluation finale du programme de coopération par l’Organisation internationale du travail est explicite : parmi les travailleurs migrants à bas salaire interrogés en 2022, 86 % disaient que les réformes avaient eu des effets positifs. En 2023, environ six cent soixante-dix mille demandes de changement d’emploi avaient été approuvées ; plus de deux cent quatre-vingt mille travailleurs avaient directement bénéficié de la loi sur le salaire minimum. Même le nombre de consultations pour des troubles liés à la chaleur avait sensiblement baissé. On ne saurait rayer tout cela d’un trait.
Mais entre le droit et la réalité, la distance demeure souvent considérable. On peut abroger une disposition en une nuit : un vote, une publication officielle y suffisent. Faire en sorte que le changement atteigne effectivement chaque chantier et chaque travailleur est une autre affaire. Un ouvrier dont le passeport est retenu, dont les salaires restent impayés et qui a versé des frais de recrutement exorbitants pour obtenir son poste a beau être libre, en droit, de démissionner : osera-t-il partir ? Pourra-t-il vraiment le faire ? Ce qui le tient attaché n’a jamais été ce seul permis de sortie, mais tout un enchevêtrement de liens : les dettes, les papiers, la langue, la solitude dans un pays où il ne connaît personne. Retirez le plus visible de ces liens ; les autres suffisent encore à le maintenir fermement sur place.
Parmi tous ces travailleurs, il est un groupe que même la lumière de la réforme atteint avec une particulière difficulté : les employés de maison. Ce sont surtout des femmes. Elles travaillent sous le toit de familles, loin des chantiers et des usines, loin donc des lieux que les statistiques et les inspections atteignent le plus aisément. Beaucoup des protections du droit du travail ne les couvrent pas nécessairement de la même façon. Derrière les portes des logements privés, leur situation reste difficile à voir, et plus difficile encore à examiner de l’extérieur. Une réforme peut être inscrite dans une loi nationale ; la portée de cette loi s’affaiblit souvent devant ces portes fermées. Il faut donc regarder ensemble combien de personnes une réforme aide et lesquelles elle laisse de côté. Les oubliés sont souvent ceux dont la voix porte le moins.
Dans le même temps, presque toutes les évaluations indépendantes convergent : modifier un texte de loi ne signifie pas que le problème est réglé. L’Organisation internationale du travail souligne elle-même que l’amélioration de l’application des lois et des procédures reste en cours, et que les employés de maison n’en bénéficient que de manière limitée. Human Rights Watch et Amnesty International dressent un constat plus sévère : le délit de « fuite » reproché aux travailleurs, la confiscation des passeports, les frais de recrutement élevés, les salaires impayés, les restrictions à la liberté d’association et les difficultés à obtenir réparation persistent après le tournoi. En 2023, Amnesty International décrivait l’après-Mondial comme une période de stagnation des progrès et d’affaiblissement de la dynamique de réforme. Human Rights Watch observait que bien des formes de contrôle propres à la kafala restaient intactes.
Il est facile, dans cette affaire, de ne retenir chacun qu’une moitié. Les uns brandissent les 86 % et les six cent soixante-dix mille changements d’emploi : voyez comme les réformes fonctionnent, cessez de ressasser les vieux problèmes. Les autres ne montrent que les passeports encore confisqués, les impayés, l’incrimination de « fuite » des travailleurs : toutes ces réformes, disent-ils, ne sont qu’une façade destinée à l’étranger. Mais aucune de ces moitiés n’est le tableau entier. L’honnêteté exige de les tenir ensemble. Le démantèlement et les changements inscrits dans les textes sont réels ; l’oppression vécue l’est aussi. La condition des travailleurs s’est effectivement améliorée ; elle reste pourtant très éloignée d’une liberté véritable. Une même avancée peut constituer un progrès et rester insuffisante, mériter d’être reconnue et exiger que l’on continue à poser des questions. Quiconque veut la réduire à une seule phrase d’éloge ou de blâme appose trop tôt son sceau sur un processus qui n’est pas achevé.
On ne peut donc écrire les choses que de cette manière : la kafala a effectivement été remaniée et partiellement démantelée sur le plan juridique ; l’oppression institutionnelle n’a pas disparu pour autant. Le geste nous est familier. On abroge solennellement une ancienne règle, on inscrit le changement dans une nouvelle loi, et l’on croit avoir clos le dossier. Mais le système de contrôle n’a pas disparu avec l’article de loi. Il a changé de forme, quitté le permis de sortie affiché au grand jour pour se loger dans la confiscation des passeports, les frais de recrutement, la menace d’une accusation de fuite, et il continue à fonctionner. Les règles ont changé sur le papier ; l’oppression est restée sur le terrain. On ne l’a pas arrêtée. Elle a seulement déménagé.
IV. Les deux jours avant le coup d’envoi
Dans les tout derniers jours avant l’ouverture, plusieurs affaires ont éclaté presque en même temps. Toutes touchaient au même enjeu : avant le lever de rideau, qui déciderait de la façon de raconter cette histoire ?
Il y a eu la bière. Le 18 novembre 2022, à deux jours du match d’ouverture, la FIFA et le pays hôte ont brusquement annoncé que la bière alcoolisée ne serait plus vendue aux abords des stades. Revirement de dernière minute : selon la version officielle, la décision faisait suite à des discussions avec les autorités du pays organisateur. Une disposition préparée pendant des années et inscrite dans les contrats de parrainage venait d’être changée, d’un coup, deux jours avant le début du tournoi.
L’affaire pouvait sembler mineure, mais elle révélait quelque chose. Au fil des ans, les organisateurs et la FIFA avaient sans doute multiplié les échanges et les engagements. La vente de bière faisait partie des dispositions inscrites noir sur blanc dans les contrats. Pourtant, au dernier moment, cette disposition a cédé devant la volonté du pays hôte. On voyait mieux qui, dans cette vaste coopération, avait finalement le dernier mot. Un hôte capable de renverser en deux jours un accord mondial de parrainage pesait naturellement assez lourd pour décider sous quel visage cette Coupe du monde se présenterait au monde. La bière n’était qu’une petite note en bas de page. Mais cette note éclairait un rapport de force présent de bout en bout.
Il y a eu le discours. Le 19 novembre 2022, veille de l’ouverture, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a prononcé des paroles devenues célèbres. Il a commencé par dire qu’aujourd’hui, il se sentait qatari. Puis, reprenant la même formule, il s’est dit arabe, africain, homosexuel, handicapé, travailleur migrant. Son propos s’articulait autour du refus des discriminations et du deux poids, deux mesures, tout en rouvrant les comptes de l’histoire européenne, ceux de la conquête et de l’asservissement d’autres peuples. Ce discours a été abondamment interprété, dans deux directions opposées. Les uns y ont entendu une riposte vigoureuse au double standard hautain que l’Occident applique depuis si longtemps. Les autres ont entendu un président défendre son hôte, écarter d’un grand geste moral les questions précises que le monde extérieur lui posait. Ces deux lectures ont bel et bien existé.
Si ce discours pouvait servir aux uns comme aux autres, c’est précisément parce qu’il touchait un point réellement douloureux. Les critiques occidentales contre l’organisation de grands événements dans des pays non occidentaux sont souvent mêlées de deux poids, deux mesures : le même problème suscite bien plus de bruit lorsqu’il se produit ailleurs, tandis que bien des comptes de l’histoire de l’Occident, et même de son présent, sont traités avec indulgence. La blessure est réelle. Mais une blessure réelle peut aussi servir de bouclier. Reconnaître ce double standard ne permet pas, en retour, d’effacer les questions concrètes sur la façon dont les ouvriers sont morts. Les deux choses sont vraies, et elles ne s’annulent pas. C’est aussi ce qui rend ce Mondial si difficile à raconter : les vrais problèmes et les vrais torts subis s’y trouvent étroitement noués.
Il y a eu, enfin, les brassards. Plusieurs équipes européennes comptaient faire porter à leur capitaine un brassard coloré symbolisant la diversité et le refus des discriminations. Or le règlement de la FIFA interdisait expressément aux joueurs et aux officiels d’afficher, sur leur équipement ou sur leur corps, des messages politiques, religieux ou personnels. Il précisait aussi que les capitaines devaient porter, pendant la phase finale, le brassard fourni par la FIFA. Le 21 novembre, sept équipes, l’Angleterre, le pays de Galles, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, l’Allemagne et le Danemark, ont publié une déclaration commune : la FIFA leur avait clairement indiqué qu’elle infligerait des sanctions sportives, notamment d’éventuels cartons jaunes. Elles ont donc renoncé à faire porter ce brassard à leur capitaine sur le terrain. Un geste qui devait s’afficher pendant le match s’est replié hors du terrain devant la menace d’un carton.
Ce petit épisode éclaire tout un rapport de pouvoir. Quelle force peut bien avoir un brassard ? Ce n’est qu’un ruban de tissu, quelques couleurs, une signification. Pourtant, ce ruban a été jugé indésirable sur la pelouse, parce qu’il portait un message qui ne s’accordait pas avec l’image d’harmonie que le pays hôte voulait donner. On a donc invoqué le règlement, brandi les sanctions, et le ruban n’est finalement pas apparu. La querelle ne portait pas sur les règles du football. Elle portait sur ce qu’il était permis de dire, ou interdit de dire, sur cette scène immense. Et voici le plus curieux : plus on s’efforçait de contenir le message, plus il se propageait. On a finalement beaucoup plus parlé du brassard absent qu’on ne l’aurait fait s’il avait été tranquillement porté sur le terrain.
Ces trois affaires allaient au fond dans la même direction : avant le début du grand spectacle, faire taire autant que possible, une à une, les voix discordantes. Retirer la bière relevait de la concession ; reformuler les critiques, de la défense ; empêcher les brassards, de l’interdiction. Or aucun de ces gestes destinés à clore la controverse n’y est véritablement parvenu. Le revirement sur la bière, le renoncement aux brassards et le discours d’Infantino sont devenus, au contraire, les histoires les plus commentées des jours précédant l’ouverture. La main qui voulait étouffer le bruit s’est elle-même mise à en faire.
V. Ces soirs sur le terrain
Puis le ballon s’est mis à rouler. Et, dès qu’il roule, une force apparaît que personne ne peut mettre en scène à sa guise.
Le 22 novembre 2022, au stade de Lusail, l’Argentine s’est inclinée deux buts à un devant l’Arabie saoudite. Messi avait ouvert le score sur penalty dès la dixième minute. Mais, à peine la seconde période commencée, les Saoudiens ont renversé la rencontre : Al-Shehri a égalisé à la quarante-huitième minute, Al-Dawsari a donné l’avantage aux siens à la cinquante-troisième. La série de trente-six matchs sans défaite de l’Argentine s’est arrêtée là, dans une rencontre dont personne n’avait imaginé l’issue. La FIFA a qualifié ce résultat de surprise historique. Le lendemain était jour férié dans toute l’Arabie saoudite, pour célébrer la victoire. L’argent qui avait réécrit le calendrier et refroidi les stades ne pouvait ni acheter ni orchestrer une soirée pareille.
L’histoire du Maroc le montre plus encore. Cette équipe a atteint les demi-finales, devenant la première sélection africaine à entrer dans le dernier carré d’une Coupe du monde masculine. En phase de groupes, elle a tenu la Croatie en échec, zéro à zéro, puis battu la Belgique deux à zéro. En huitième de finale, après un match sans but, elle a éliminé l’Espagne aux tirs au but, son gardien Bounou repoussant deux tentatives. En quart de finale, elle a barré la route au Portugal, un à zéro. Lors du premier Mondial organisé dans le monde arabe, une équipe africaine avait avancé, pas à pas, jusqu’à un endroit où aucune des siennes n’était jamais allée.
Ces soirées appartenaient à la part de ce Mondial que personne ne pouvait écrire d’avance. Tout ce qui avait précédé, le calendrier, les stades, les infrastructures, jusqu’à la façon de doser chaque prise de parole avant l’ouverture, suggérait que tout était sous contrôle. Mais une fois le ballon en jeu, cette maîtrise cessait de fonctionner. Personne ne pouvait programmer la victoire saoudienne sur l’Argentine, personne ne pouvait programmer la présence d’une équipe africaine en demi-finale. Personne, surtout, ne pouvait faire en sorte que les moments les plus émouvants d’un tournoi si minutieusement préparé surgissent précisément de ces surprises totalement imprévues. Le football tient là son charme le plus profond : quelque chose en lui échappe à tous les pouvoirs, à toutes les fortunes, aux préparatifs les plus méticuleux. Quelque chose qu’on ne peut ni contenir ni acheter, et qui pousse tout seul dans les interstices du scénario.
Tout le chemin de l’Argentine vers le titre est justement parti de cette humiliante défaite. Après le revers contre l’Arabie saoudite, l’équipe ne s’est pas effondrée. Elle a enchaîné les victoires : deux à zéro contre le Mexique, deux à zéro contre la Pologne, et la première place de son groupe. Puis, dans les matchs à élimination directe, deux à un contre l’Australie, une qualification aux tirs au but après un deux à deux face aux Pays-Bas, enfin trois à zéro contre la Croatie pour atteindre la finale. Ce conte, raconté depuis tant de fois, ne s’ouvrait pas sur un triomphe éclatant, mais sur une défaite cuisante qui avait presque conduit tout le monde à enterrer l’équipe. Ce qui nous touche vraiment naît souvent ainsi, là où les choses ont été le moins bien arrangées d’avance.
Avec le recul, il est facile de présenter le titre argentin comme un destin : un joueur aussi grand que Messi devait connaître cette fin-là. Mais sur le moment, rien n’était écrit. Le soir de la défaite contre les Saoudiens, personne ne savait la suite. Beaucoup croyaient sincèrement que cette équipe, que ce Messi, allaient une nouvelle fois rentrer avec leurs regrets. S’ils ont fini par gagner, ce n’est pas parce que le scénario leur avait réservé la victoire ; c’est parce qu’ils ont tenu dans chacun des matchs suivants et se sont arrachés, rencontre après rencontre, au bord du précipice. Lire la victoire finale comme une issue prédestinée dès le commencement est une illusion rétrospective. Le parcours réel est plein de bifurcations où tout aurait pu prendre une autre tournure : si cet arrêt n’avait pas été réussi, si ce penalty n’était pas entré, l’histoire aurait été une autre histoire. Le titre n’était pas inscrit dans le destin. Il a fallu l’arracher, frappe après frappe, à une multitude de possibles.
Des années plus tard, ceux qui repenseront à cette édition auront peut-être oublié les chiffres froids et les règlements sans cesse remaniés. Mais ils se rappelleront le soir où Messi a failli voir son parcours s’arrêter dès les groupes, les joueurs marocains invitant leurs mères au milieu des tribunes, l’Arabie saoudite tout entière en congé et en liesse pour une victoire. Aucune de ces images n’avait été arrangée par quelqu’un. Ce sont elles, pourtant, qui constituent la part véritablement vivante de ce Mondial. Elles disent aussi ceci : ce qu’une grande fête a de plus émouvant n’est souvent pas ce qu’elle a soigneusement préparé, mais ce qu’elle ne parvient pas à contrôler. Et ce sont précisément ces choses que le cœur humain garde le plus longtemps. Non la grandeur planifiée, mais le réel qui, sans prévenir, fait irruption sous nos yeux.
VI. La plus grande des finales
Le 18 décembre 2022, au stade de Lusail : Argentine contre France.
La finale s’est achevée sur un score de trois à trois après le temps réglementaire et la prolongation. L’Argentine s’est imposée quatre à deux aux tirs au but et a soulevé le trophée de la Coupe du monde. Ce qui s’était passé pendant ces quatre-vingt-dix minutes, puis ces trente minutes supplémentaires, serait ensuite rediffusé sans fin. Messi a ouvert le score sur penalty à la vingt-troisième minute ; Di María a porté la marque à deux à zéro à la trente-sixième. L’Argentine semblait s’acheminer vers un titre facile lorsque Mbappé a transformé un penalty à la quatre-vingtième minute, avant de marquer encore à la quatre-vingt-unième : en moins de deux minutes, le score était revenu à deux partout. Pendant la prolongation, Messi a marqué en reprenant un ballon repoussé à la cent huitième minute. Mais Mbappé a encore répondu, à la cent dix-huitième, sur un nouveau penalty, ramenant les deux équipes à trois partout. Il devenait ainsi, après Hurst en 1966, le deuxième joueur à réussir un triplé en finale d’une Coupe du monde masculine.
Pendant la séance de tirs au but, Emiliano Martínez a arrêté la tentative de Coman. Auparavant, dans les derniers instants de la prolongation, alors que Kolo Muani se présentait seul face à lui, il était sorti de sa ligne et avait repoussé sa frappe en tendant la jambe. Cet arrêt est largement considéré comme la clé du titre. Montiel a finalement transformé le tir au but victorieux. Messi, auteur de sept buts dans le tournoi, a reçu le Ballon d’or. Mbappé, avec huit buts, a remporté le Soulier d’or ; mais, au soir où l’éclat de sa performance individuelle culminait, il a perdu le trophée qu’il voulait le plus gagner. Le Gant d’or est revenu à Emiliano Martínez.
Dès la fin de la rencontre, deux récits ont pris forme, presque dans la soirée même.
Le premier disait : c’est la plus grande finale de l’histoire. Il ne s’agissait pas d’une distinction officielle de la FIFA, mais d’un jugement immédiat de l’opinion, apparu avec une force et une rapidité saisissantes. Dans sa dépêche du jour, Reuters parlait déjà de l’une des plus grandes finales de tous les temps. La FIFA, dans ses propres publications officielles, écrivait pour sa part que beaucoup qualifiaient cette rencontre de plus grande finale de l’histoire.
Mais, à y réfléchir, cette formule ne tient pas aussi solidement qu’elle en a l’air. La grandeur n’est pas une quantité mesurable. Aucun appareil ne calcule le degré de grandeur d’une finale pour le comparer à celui des autres. Il s’agit d’une impression, d’une appréciation, et celles-ci changent selon les personnes, les époques et les matchs que chacun porte en lui. Celui qui voit aujourd’hui dans cette finale la meilleure de toutes ne convaincra pas celui qui, autrefois, en tenait une autre pour la meilleure ; l’inverse est tout aussi vrai. Ils ne comparent pas une même grandeur que l’on pourrait ramener à une mesure commune. « La plus grande de l’histoire » est donc moins un fait établi qu’une exclamation d’admiration échappée dans l’émotion de cette soirée. L’admiration saisit un battement de cœur présent. Elle n’a jamais été, ni prétendu être, une conclusion définitive destinée au livre des records.
Le second récit disait : Messi est couronné, l’histoire trouve sa clôture. Cette nuit-là, les médias ont abondamment employé les mots d’accomplissement, de consécration, de chapitre définitivement scellé. Messi soulevait enfin la Coupe du monde : on en a fait le fil conducteur de tout le tournoi. Et le long débat sur le meilleur joueur de l’histoire semblait recevoir, à cet instant, de ce trophée même, son verdict sans appel.
Si ces deux récits se sont imposés si vite, ce n’est pas sans raison. Nous voulons que les histoires aient une fin. Un génie porte l’attente d’un pays entier, tombe encore et encore sur la dernière marche, semble voué à partir avec son regret, puis réalise enfin son rêve au crépuscule de sa carrière : la courbe est trop complète, trop émouvante. Si émouvante que l’on brûle d’y poser un point final. Voilà, tout est accompli, il n’y a plus rien à discuter. À Lusail, cette nuit-là, presque tout le monde voulait croire qu’il venait d’assister au dernier chapitre d’une histoire. Ce désir de préserver à jamais un instant de beauté est compréhensible ; il est même émouvant en lui-même. Mais éprouver ce désir et savoir s’il faut, pour autant, refermer une question sont deux choses différentes.
Il faut s’arrêter ici un instant. La beauté de cette finale était réelle, n’en doutons pas. Elle méritait toutes les larmes versées ce soir-là. Affirmer qu’elle a, du même coup, clos quelque chose demande en revanche de la prudence. La plus grande finale de l’histoire, le meilleur joueur de tous les temps : ce sont des jugements, pas des faits qu’une instance pourrait trancher. Or aucun mécanisme ne permet de rendre, sur de tels jugements, un verdict définitif. Il y aura toujours quelqu’un pour se souvenir d’une autre finale, pour tenir à un autre nom. Le sacre de Messi est réel ; il ne signifie pas que le débat est terminé, parce que ce débat n’a jamais été une équation qu’une seule victoire pouvait résoudre. Le plus beau des dénouements reste un dénouement. Il met fin au suspense de cette nuit-là ; il ne peut clore les questions qui, par nature, n’ont pas de réponse unique et incontestable.
VII. Blanchiment d’image, ou autre chose
Une fois le tournoi terminé, un autre débat a véritablement commencé : quel nom donner, au juste, à cette Coupe du monde dans son ensemble ?
Une expression est revenue sans cesse : le blanchiment d’image par le sport, ou sportswashing. Ceux qui la défendent en donnent une définition relativement claire : un État ou une institution utilise de grands événements sportifs, des investissements dans les clubs et des récits centrés sur les vedettes pour améliorer son image internationale et détourner l’attention de certaines réalités oppressives. Dans les discussions universitaires comme dans le débat public, le Mondial qatari est souvent présenté comme un cas exemplaire.
Mais ceux qui mettent l’expression en doute ne défendent pas pour autant le Qatar sur les droits humains et les conditions de travail. Ils interrogent la précision du terme lui-même. Les recherches ultérieures ont souligné à plusieurs reprises que le sportswashing n’avait pas de définition cohérente et communément admise, qu’il servait souvent de critique générale sous une forme journalistique. Certains y voient même un « piège normatif » : le mot peut aplatir en une seule ligne, trop mince, des contextes historiques, des types d’États, des réactions de publics et des effets d’événements très différents. Des travaux mettent ainsi en garde : tout ramener au sportswashing risque de masquer l’histoire politique régionale, plus complexe, l’expérience historique de territoires longtemps dominés par des puissances extérieures et la réalité du deux poids, deux mesures à l’échelle mondiale.
Une symétrie peu visible se cache là. Les organisateurs voudraient clore le sens de cette édition par un spectacle, pour que l’on n’en garde que la beauté. Certains critiques voudraient le clore par un mot, pour que l’on n’en voie que la laideur. Les mouvements vont en sens opposés, mais ils sont de même nature : imposer une conclusion nette à une réalité trop complexe pour tenir dans une seule formule. Le Qatar réel n’est ni une fête sans ombre ni un pur scandale. Il y a eu de véritables morts parmi les travailleurs et de véritables améliorations institutionnelles ; une véritable entreprise de promotion d’image et un véritable traitement à deux poids, deux mesures ; de réelles accusations de corruption et des preuves qui n’ont jamais permis de les établir définitivement. Vouloir enfermer tout cela dans le mot « blanchiment » ou dans la formule « le plus grand », c’est au fond commettre la même erreur.
Sous tout cela demeure aussi une vieille affaire non résolue. Dans l’acte d’accusation rendu public en 2020, le ministère américain de la Justice a inclus l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 parmi les montages visés par sa longue enquête sur la corruption. Concernant le vote pour 2022, l’acte d’accusation affirmait que des pots-de-vin avaient été proposés et reçus en échange d’un soutien à la candidature du Qatar lors du vote de 2010. Mais le ministère rappelait lui-même qu’il s’agissait d’accusations et que les prévenus étaient présumés innocents tant qu’ils n’avaient pas été condamnés. Le Qatar a publiquement démenti ces accusations. Parmi les personnes nommément mises en cause, l’une est morte en 2019 dans l’attente de son extradition ; une autre a été exclue à vie du football par les instances d’éthique de la FIFA. Cette sanction ne signifie pourtant pas qu’un tribunal américain ait mené à son terme un procès pénal portant sur ce vote.
On retrouve ici le même chemin que dans les soupçons entourant la Coupe du monde disputée quatre ans plus tôt. Une accusation peut être très précise : telle personne, telle somme, tel vote. Entre cette accusation et une condamnation pénale définitive, il y a pourtant toute une procédure, l’administration des preuves, les interrogatoires contradictoires, le procès. Et cette procédure n’est, à ce jour, pas allée jusqu’au bout. Certaines personnes citées ne sont plus là ; d’autres ont subi d’autres sanctions. Rien de cela n’apporte une réponse juridique définitive à la grande question : ce vote a-t-il été acheté ? L’affaire reste suspendue entre l’accusation et la conclusion établie, dans la position la plus embarrassante qui soit : les soupçons n’ont été ni dissipés ni confirmés de manière définitive. Ceux qui pressent l’affaire de livrer une réponse sans détour, de quelque côté qu’ils se placent, ne peuvent qu’être déçus.
Ainsi, même la question de savoir ce qu’a été ce Mondial demeure impossible à clore. Les critiques voudraient refermer d’un coup le sens de toute la compétition avec le seul mot de « blanchiment » ; mais on reproche à ce mot d’écraser lui-même trop de complexité. Quant à l’affaire de corruption, elle reste au stade des accusations, sans avoir atteint celui d’une conclusion définitive. Quiconque entend prononcer le dernier mot sur cette édition, pour la déclarer coupable ou pour démontrer son innocence, découvre que la conclusion propre et nette se fait toujours attendre.
VIII. Pour conclure
Rassemblons ces fils.
La Coupe du monde 2022 au Qatar a été la tentative de clôture la plus audacieuse jamais entreprise par la construction. Elle ne mobilisait plus la machine de 2010 qui répondait seulement à la question de savoir si le ballon avait franchi la ligne, ni l’ensemble de règles de 2018 destiné à décider ce qui comptait ou non. Elle mobilisait une puissance de ce monde assez considérable pour réécrire la réalité : l’argent et le spectacle. Grâce à eux, elle a déplacé le calendrier mondial, climatisé des stades dans le désert, fait surgir des villes nouvelles. Enfin, elle a offert une finale que d’innombrables personnes ont qualifiée de plus grande de l’histoire, et le conte du sacre de Messi, capable de faire pleurer le monde entier en une seule nuit.
Beaucoup de ces clôtures étaient réelles. La beauté du jeu, surtout, était réelle. Mais aucune n’a pu solder le reste le plus profond : ces morts impossibles à compter, recouvertes par tout cet éclat. On peut solder les comptes d’un stade, d’un tournoi, reprendre un à un les investissements d’un pays sur une bonne dizaine d’années. Devant ce reste, pourtant, c’est le geste même de solder les comptes qui devient inopérant. Car il n’a jamais été une somme dont on n’aurait pas encore achevé le calcul. Il est fait d’êtres humains, un à un, d’êtres de chair et de vie. Et un être humain ne se solde pas. Il n’est pas une ligne dans un livre de comptes. Il est quelqu’un qui porte un nom, qui vient de quelque part, que des proches attendent au loin, chez lui. Quelqu’un qui ne reviendra plus.
C’est l’une des idées les plus anciennes et les plus obstinées de la construction : convertir toute chose en quelque chose que l’on puisse additionner, déduire, puis solder définitivement. Combien vaut un stade ? Quel prestige rapporte une victoire ? Combien faut-il investir pour améliorer l’image d’un pays ? Dans cette méthode de calcul, chaque chose a son prix, tout peut être posé sur la même balance. Pourtant, une seule réalité met le calcul en échec : l’être humain. Le poids d’un être humain ne se mesure pas sur cette balance. On ne peut pas dire que la vie d’un ouvrier équivaut à tant de kilomètres de métro ou à telle fraction de stade. On ne peut pas davantage compenser, avec la gloire d’un trophée, une vie éteinte en silence sur un chantier. Certaines choses n’ont pas de prix. Dès que l’on veut leur en attribuer un, les convertir en une autre valeur, on se méprend déjà sur ce qu’elles sont.
Or cette édition de 2022 a poussé l’erreur à son comble. Elle n’a pas proposé un camouflage maladroit, mais le spectacle le plus émouvant de la planète : la plus grande des finales, le plus parfait des sacres, un conte qui a fait monter les larmes aux yeux du monde entier en une nuit. C’était presque une façon de dire : regardez, une telle beauté ne suffit-elle donc pas à compenser ces comptes moins reluisants ? Mais plus le spectacle insistait, plus ce qu’il voulait recouvrir devenait criant. La beauté et les comptes ne se situent tout simplement pas sur le même plan. La grandeur de la finale est d’ordre esthétique ; le déficit inscrit dans ce livre relève d’une autre nature. On ne peut verser la première dans le trou laissé par le second, pas plus qu’on ne peut rembourser une lourde dette avec une chanson magnifique. Ces choses ne sont pas échangeables. Recouvrir les comptes de tout un pays avec la beauté d’une nuit : le geste était voué à l’échec dès le départ. Non que cette nuit ait manqué de beauté, mais parce que ce livre de comptes n’a jamais été de ceux que la beauté peut refermer.
Le plus beau des dénouements a été utilisé comme un couvercle posé sur ce qui ne peut être recouvert. Mais plus le spectacle est grandiose, plus il éclaire les endroits qu’il ne parvient pas à cacher. Derrière les lumières éclatantes de Lusail se tiennent ceux qui sont venus de loin, de l’Inde, du Népal, du Bangladesh, bâtir de leurs mains des stades où ils ne prendraient jamais place ; ceux qui sont morts sans même avoir droit à une enquête digne de ce nom sur la cause de leur décès ; ceux dont les noms n’ont jamais figuré sur un palmarès ni sur un tableau d’affichage, mais qui ont élevé, brique après brique, les murs de cette grande fête. Aucun d’entre eux n’est un nombre que l’on puisse ramener à l’équilibre. Même, à l’intérieur du stade, la clôture apparemment la plus parfaite, cette idée que Messi avait été sanctifié et que le débat sur le meilleur joueur de l’histoire était désormais réglé, n’était en définitive qu’un jugement, incapable de clore la véritable discussion. Certaines choses ne peuvent être ni recouvertes ni effacées par le plus grandiose des spectacles. Elles resteront là, quand toutes les lumières seront éteintes, en attendant que quelqu’un les regarde enfin avec attention, pour ce qu’elles sont. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.