SAE lit Descartes · Introduction
Préambule : un livre et sept séries d’objections
Après les six méditations viennent les contradicteurs que l’auteur a lui-même sollicités, puis fait entrer dans son livre.
Un livre
René Descartes est un Français du XVIIe siècle. Il passera ensuite un peu plus de vingt ans aux Pays-Bas. C’est là qu’il écrit les Méditations de philosophie première, publiées en 1641.
Le texte principal est mince : six morceaux, appelés six méditations.
Ils sont écrits à la première personne. Au début, ce « je » est assis près du feu, vêtu de sa robe d’hiver, une feuille de papier entre les mains. Il se propose de remettre en doute tout ce qui peut l’être, pour voir ce qui restera.
Les six morceaux prennent la forme de jours qui se suivent. Au début de la quatrième méditation, il écrit qu’il s’est habitué, ces derniers jours, à détacher son esprit des sens. Plus loin, il revient sur les doutes excessifs des jours précédents. Un livre consacré au doute devient ainsi le récit d’un homme qui reste là, plusieurs jours de suite, à penser.
Il a une image pour dire ce qu’il cherche. Avec un seul point fixe et immobile, Archimède pourrait déplacer la Terre entière. Lui aussi pourrait espérer de grandes choses s’il trouvait ne serait-ce que la plus petite certitude qui tienne, quelque chose que rien ne fasse bouger.
Au passage, la phrase célèbre
Certains ouvrent ce livre en y apportant déjà la formule « Je pense, donc je suis ».
Elle ne figure pas dans les six méditations. On y lit plutôt : « Je suis, j’existe. » Puis vient aussitôt une condition : chaque fois que je le prononce ou que je le conçois dans mon esprit, cela est nécessairement vrai.
La proposition porte donc sa condition en elle. Chaque fois qu’elle est pensée ou prononcée, elle ne peut être retirée à cet instant-là.
La formule célèbre n’est pourtant pas absente du volume. Elle y apparaît d’abord dans les Premières Objections, sous la plume de Caterus, qui la cite comme une formule de Descartes : il pense, donc il est. Descartes l’emploie lui-même dans les Secondes Réponses pour préciser qu’il ne s’agit pas d’un syllogisme. Il ne faut pas établir au préalable que tout ce qui pense existe, puis appliquer cette règle. L’esprit voit immédiatement le lien.
Sept séries d’objections
Ce qui est vraiment inhabituel vient après.
Une fois son manuscrit terminé, Descartes ne l’envoie pas directement à l’imprimeur. Avant publication, il le fait parvenir à plusieurs lecteurs savants pour qu’ils l’examinent. Les premières objections sont écrites par un prêtre et lui sont transmises par deux amis. D’autres séries sont obtenues, selon son propre récit, par le père Mersenne, qui lance un défi à de nombreuses personnes et recueille les réactions de certaines d’entre elles.
La première édition comprend six séries d’objections accompagnées de ses réponses détaillées. La deuxième en ajoute une septième.
La page de titre de cette deuxième édition annonce que sont jointes diverses objections de savants, avec les réponses de l’auteur. Jointes, certes. Mais elles occupent bien plus de place que les six méditations. Dans la majeure partie du livre, les autres attaquent et l’auteur leur répond.
Parmi ces contradicteurs se trouvent de grands noms de l’époque : Hobbes, Arnauld, Gassendi ont chacun leur série. Et une série ne correspond pas toujours à une seule personne : certaines disent « nous » d’un bout à l’autre.
Les auteurs des sept séries n’avaient pas non plus tous les mêmes textes sous les yeux. Ceux de la cinquième avaient lu des objections antérieures, et ceux de la sixième des réponses antérieures.
Deux visages
Il faut encore préciser une chose avant de continuer.
Ce livre a deux visages. Nous venons de parler des deux éditions latines ; l’édition française paraît en 1647.
La version française n’est pas l’ombre portée du latin. Les différences entre les deux font elles-mêmes partie de ce que nous allons lire : une série d’objections a changé de place ; un mot, dans les deux langues, ne correspond plus à celui de l’adversaire. Deux des essais suivants s’arrêtent précisément sur ces points.
La série conserve les lectures des passages proposées dans le manuscrit chinois, vérifiées à l’aide du texte latin du tome VII de l’édition Adam et Tannery, du texte français et des indications des éditeurs au tome IX, ainsi que de la bibliothèque numérique cartésienne de l’université de Caen. Le cinquième essai utilise aussi un témoignage de 1650 ; sa nature y sera précisée.
Les six essais qui suivent
Les six textes suivent ce qui est visible dans ce dispositif : pourquoi Descartes veut imprimer les objections, comment l’ensemble fonctionne et ce qui, une fois le dispositif lancé, passe entre les mains d’autres personnes.
À la fin de chaque essai, un aparté distinct met à côté de Descartes un cadre contemporain appelé SAE. Un aparté reste un aparté : ce n’est pas une démonstration. On peut ne pas le lire.
Sources et note de lecture
Cet essai français intégral est une réécriture autonome du texte chinois destiné aux lecteurs. La version anglaise a elle aussi été écrite indépendamment ; les deux écritures chinoises donnent le texte complet. Les éditions et documents historiques sont indiqués séparément ci-dessous : ils ne sont pas remplacés par une même étude SAE contemporaine. Les passages rapportés sont reformulés d’après les lectures explicitées dans le texte de départ, et non repris d’une traduction française moderne.
Précisions sur les textes et les éditions
L’essai distingue les six Méditations des Objections et Réponses publiées avec elles. La première édition latine date de 1641 ; celle de 1642 ajoute la septième série. L’édition française de 1647 présente encore une autre organisation. Les passages sont rendus dans les termes de cette série, sans reprendre la formulation d’une traduction chinoise moderne.
Le rapport de longueur entre le texte principal et les échanges varie selon les éditions et les façons de compter. On retient ici le fait de lecture que les seconds dépassent largement le premier, sans attribuer un multiple fixe à toutes les éditions.