La liberté commence par l’imitation
Aux Cottages, Kathy remarque la manière affectée dont Ruth touche le coude de Tommy. Elle finit par reconnaître un geste vu dans une série télévisée. Démasquée, Ruth se met en colère. Ce détail ouvre toute la seconde partie du roman. Les jeunes disposent enfin de temps, de déplacements et d’intimité, mais ils ne possèdent aucun modèle vécu de l’âge adulte. Ils imitent les veterans, qui imitent à leur tour les films et la télévision. Les sentiments de Ruth n’en sont pas moins réels ; c’est leur langage qui doit être emprunté. Supprimer un règlement ne crée pas immédiatement un soi capable d’improviser. Une grille s’ouvre en une seconde, tandis que l’imagination nécessaire pour la franchir se forme pendant des années.
Chercher son « possible »
Les élèves appellent « possible » la personne ordinaire dont chacun pourrait être la copie. Ils scrutent les visages dans les gares et les magasins. Kathy feuillette en secret des magazines pornographiques abandonnés, non pour les corps mais pour les traits des femmes. Sans parents, récit de naissance ni archive familiale, même les déchets deviennent une généalogie possible. Lorsque Chrissie et Rodney croient avoir vu le modèle de Ruth dans un bureau de Cromer, cinq jeunes partent pour le Norfolk. Derrière la vitre, le bureau semble confirmer le rêve professionnel de Ruth. De près, la ressemblance disparaît. Ce n’est pas seulement une origine qui s’effondre, mais la preuve espérée que son désir d’une vie ordinaire appartient au même monde que celle-ci.
Ruth prononce le verdict du monde
Après l’échec, Ruth affirme brutalement que les clones doivent provenir de toxicomanes, de prostituées, de vagabonds ou de criminels. Aucun professeur ne le lui a enseigné. Elle a déduit la valeur que le monde lui attribue, puis l’a retournée contre elle-même et ses amis. Le pouvoir devient particulièrement efficace lorsque son objet se met à parler avec sa voix. Plus besoin de surveillance : la personne réduit ses demandes, punit ses propres espérances et appelle ce geste du réalisme. La violence de Ruth est aussi une protection. Elle désirait que la femme du bureau soit son possible. Pour ne plus subir la déception, elle cherche à démontrer qu’elle n’avait jamais le droit de vouloir cette ressemblance.
La rumeur du sursis
Une rumeur circule : deux anciens de Hailsham capables de prouver leur amour véritable pourraient obtenir un sursis avant les dons. L’espoir paraît romantique, mais son cadre a déjà accepté l’essentiel. Les organes seront prélevés, la mort viendra, aucune issue ne changera ; seul le calendrier reste négociable. La victoire maximale concevable tient en quelques années. Comme les légendes de la forêt, cette règle n’émane d’aucune autorité. Les enfants ont fabriqué la limite inférieure de leur peur ; devenus jeunes adultes, ils fabriquent la limite supérieure de leur espoir. L’institution n’a pas besoin d’interdire la liberté. Il lui suffit de former des sujets dont les rêves les plus audacieux restent compatibles avec son fonctionnement.
Tommy prépare les preuves
Tommy recommence à dessiner. Ses animaux imaginaires, tracés au stylo noir, mêlent organismes et mécanismes dans un réseau minutieux de pièces. Son raisonnement est cohérent : si Madame emportait les œuvres parce que l’art révèle l’âme, une commission chargée de vérifier l’amour devra examiner ces âmes. Il travaille donc pendant des années à ce qui ressemble à un dossier de candidature. L’effort est digne, la création authentique ; pourtant son orientation dit tout. Tommy ne prépare ni refus ni fuite. Il cherche à satisfaire avec assez de précision les critères supposés de ceux qui disposent de son temps. Même l’acte créateur le plus intime peut devenir une adresse à un tribunal invisible lorsque l’on n’a appris à espérer que sous forme d’autorisation.
Le Norfolk rend les objets, pas le temps
À Hailsham, un malentendu avait transformé le Norfolk en « coin perdu » de l’Angleterre, lieu où finiraient toutes les choses égarées. Dans une boutique de Cromer, Kathy et Tommy retrouvent un exemplaire de Songs After Dark de Judy Bridgewater, la cassette disparue de son enfance. Tommy se réjouit d’avoir retenu ce manque. La scène offre une douceur rare : quelque chose revient. Mais Ishiguro place aussitôt une frontière entre les pertes. Un objet peut être remplacé ; une saison de vie ne peut l’être. Une relation retardée par la peur et la manipulation ne repart pas du point exact où elle s’est arrêtée. Le Norfolk restitue une musique afin de rendre sensible tout ce qu’aucun lieu ne rendra.
Le dernier don de Ruth
Des années plus tard, Kathy devient l’accompagnante de Ruth, affaiblie par son deuxième don. Ruth avoue avoir volontairement séparé Kathy et Tommy, puis leur remet l’adresse de Madame. Qu’ils demandent enfin le sursis auquel leur amour devrait donner droit. Ce geste est une réparation dans les seules dimensions que Ruth sait imaginer. Incapable de rendre les années perdues, elle offre une chance d’en obtenir quelques autres. Elle meurt sans savoir que cette chance n’existe pas. La fausseté de la rumeur n’annule pas la vérité morale du cadeau. Ishiguro ne ridiculise pas l’espoir ; il montre ce qu’une personne peut encore donner dans un monde qui en a rationné la quantité.