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Non Dubito

Jeux et exercice du jugement · Pour commencer

Pourquoi a-t-on envie de recommencer ?

L’histoire est déjà connue, les pièces sont toujours les mêmes. On ne recommence pas forcément pour obtenir un nouveau résultat. Peut-être verra-t-on cette fois autre chose.

Han Qin ·

Ces essais philosophiques ne sont ni des tests cognitifs ni un programme garantissant des progrès. Les petites observations proposées à la fin sont facultatives : elles ne donnent lieu ni à une note, ni à une réponse modèle, ni à une évaluation de la personnalité.

L’enfant vous tend le livre : « Encore une fois. » Vous lui dites : « Mais tu sais déjà quand le loup arrive, non ? » Bien sûr qu’il le sait. Il peut même lancer la phrase suivante avant que vous ayez ouvert la bouche. Pourtant, dès que le livre est fermé, il le pousse de nouveau vers vous.

S’il voulait seulement connaître la fin, une lecture aurait suffi. Qu’écoute-t-il donc en réclamant d’entendre encore la même histoire ?

Cette fois, vous marquez un petit arrêt avant une phrase familière. Il vous regarde, puis prend soudain la suite. L’histoire n’a pas changé et le loup n’a pas changé de métier. Ce qui change, c’est la manière dont cette phrase arrive entre vous deux. L’enfant ne sait pas seulement ce qui va suivre. Il découvre : ici, ce pourrait être à moi de parler.

Les deux sont proches, mais différents. Prévoir la phrase suivante, c’est anticiper la suite. Voir qu’on pourrait prendre ainsi le relais, c’est découvrir dans la situation présente une possibilité qu’on n’avait pas vue. Quant à crier effectivement la phrase, et de quelle manière, c’est encore autre chose : l’action qui suit. L’histoire fixe déjà beaucoup de choses. Elle n’a pas tout fixé pour ces deux personnes, cette fois-ci.

C’est ce genre de découverte que ces essais appellent un jugement. Il ne s’agit pas de donner des notes aux gens, mais de voir ce que les règles déjà établies ou une façon familière de raconter n’ont pas entièrement décidé pour cette occasion. On ne détruit pas les règles. Alors qu’elles restent valables, on voit une autre possibilité : cette pièce pourrait passer par là ; à ce temps de la musique, on pourrait répondre ainsi au partenaire. Un geste accompli ne prouve pas que cette découverte a eu lieu. Une découverte qu’on ne met pas à exécution n’en a pas moins pu se produire.

Les règles ouvrent une partie. Elles ne la jouent pas à notre place.

Les joueurs d’échecs savent comment les pièces se déplacent et peuvent pourtant rester longtemps devant l’échiquier. L’image achevée sur la boîte du puzzle ne donne pas d’avance leur place à toutes les pièces qu’on prend en main. Même après avoir appris les pas d’une danse à deux, il reste à répondre, maintenant, au demi-pas supplémentaire du partenaire.

Les règles ne sont pas un mur dressé à l’extérieur du jeu pour gâcher le plaisir. C’est précisément parce que ce coup est possible et cet autre interdit que les possibilités prennent une forme. Enlever d’un geste toutes les pièces adverses simplifierait bien les choses. Cela n’achèverait pourtant pas cette partie d’échecs. Les règles font exister une partie sans en arrêter chaque coup. Il reste quelque chose à voir, quelque chose que les joueurs ont eux-mêmes à juger.

Ces accords ne sont pas toujours imprimés. Deux personnes disent : « On court jusqu’à cet arbre. » Un enfant enfourche un bâton et fait le tour du massif de fleurs. Les premières ont convenu d’un départ, d’une arrivée et de ce qui compte comme arriver avant l’autre. L’enfant sait comment poursuivre le jeu en faisant du bâton un cheval ; il sait aussi ce que signifie le reposer et ne plus jouer. L’absence de siège d’arbitre ne signifie pas qu’aucun jeu n’a lieu.

Le jeu n’est donc pas réservé aux écrans, ni toujours à la victoire et à la défaite. Écouter une histoire, bavarder, jouer de la musique ensemble, assister à une pièce : tout cela peut faire entrer dans un déroulement régi par des accords sans être épuisé par eux. Nous suivons ici cette piste. Il ne s’agit pas de renommer tout ce que le langage ordinaire appelle un jeu.

La partie peut repartir à zéro. Pas les personnes. Les façons de faire déjà découvertes, les occasions manquées, mais aussi la fatigue, les blessures et la confiance ne sont pas annulées quand on remet les pièces en place. Recommencer offre une nouvelle occasion. Cela ne garantit pas un nouveau moi.

Rejouer exactement le même coup ne prouve pas qu’on n’a rien exercé. En changer ne prouve pas qu’on a progressé. La première fois, on avait peut-être copié ; cette fois, on voit soi-même le même chemin. Ou bien on a simplement changé au hasard. Comparer les résultats ne suffit pas à distinguer ces situations.

Notre propos sur l’exercice reste donc modeste : si vous voyez réellement quelque chose dans une partie et que vous faites vous-même vôtre ce jugement, votre faculté de juger a été effectivement sollicitée une fois. Ce qui en reste, ce qui sera encore disponible la prochaine fois, ce qui pourra passer dans la vie quotidienne sont d’autres questions. On ne peut pas sauter de « jouer davantage » à « devenir plus intelligent, meilleur sur le plan moral ou plus habile avec les autres ».

Pas besoin de prouver d’abord à quoi sert de jouer

Nous trouvons souvent au jeu une raison présentable : travailler l’attention, la pensée, l’esprit d’équipe. Comme s’asseoir pour jouer sans liste de bénéfices était un peu difficile à justifier. Pourtant, ce qui attire dans une partie, c’est souvent cette partie même. Le ballon est encore en mouvement, le partenaire n’a pas encore répondu, l’histoire en est là, et nous voulons voir comment cela pourrait continuer.

Cette série considère le jeu comme une inclination humaine naturelle, et pas seulement comme une activité attendant d’être autorisée par un bénéfice extérieur. C’est un point de départ pour comprendre les humains, pas un contrôle de leur authenticité à partir de leurs goûts. On peut être fatigué, ne pas avoir envie ou ne pas aimer une certaine façon de jouer. Ne pas venir à cette partie n’enlève à personne une part de son humanité.

Cela n’interdit pas de jouer aux échecs pour s’entraîner. On peut s’asseoir avec ce désir, puis se consacrer sérieusement à l’échiquier. Il faut seulement distinguer le désir propre du joueur et cette explication générale : « Au fond, tous les jeux servent à entraîner. » Que le jugement puisse s’exercer en jouant n’oblige pas à transformer chaque partie en outil destiné à produire un résultat en dehors d’elle.

Une même activité peut aussi relever de plusieurs arrangements à la fois. Le professionnel dispute une rencontre ; chaque coup s’inscrit dans les règles de celle-ci. Son travail est également pris, hors de la partie, dans un contrat, une rémunération, des conditions de qualification. Un salaire n’efface pas le jeu. Le fait qu’on joue réellement sur le terrain n’efface pas davantage les exigences du travail qui l’entourent.

La mise crée encore une autre relation : le résultat de la partie se trouve lié à de l’argent extérieur à celle-ci. Cette série laisse hors de son champ la part qui relève de ces paris, sans prétendre que les personnes qui parient ne jugent pas. Les activités sans mise dont l’issue dépend uniquement des dés restent, elles aussi, à la frontière : nous n’avons pas démontré ce qu’elles pourraient exercer et nous ne cherchons pas à épuiser toutes les querelles de noms pour classer chaque jeu. Les frais d’inscription réunis en cagnotte font également partie des difficultés qui n’ont pas ici de réponse prête à l’emploi.

Plus important que ces noms : vouloir entrer soi-même et pouvoir réellement sortir. Si l’enfant ne peut ni refuser ni arrêter un projet de coopération prévu pour lui, écrire « jeu » sur la fiche ne suffit pas à dire qu’il est en train de jouer. Si quelqu’un participe parce que son travail l’exige, cette part de travail doit aussi être dite clairement.

Il existe un cas moins visible : le bouton permet de quitter, mais tout un ensemble de récompenses et de pénalités réduit progressivement la possibilité de s’arrêter. La personne peut toujours être en train de jouer, et les choix des concepteurs rester contestables. Ces deux jugements peuvent tenir ensemble. Pas besoin d’exclure d’abord une activité de la liste des jeux pour demander pourquoi il est si difficile d’en sortir.

Trois rencontres, pas trois niveaux

Les trois essais suivants distinguent ce qu’on a en face de soi. Seul, on rencontre règles et matériaux : pièces d’échecs, pièces de puzzle, cubes. En compétition, quelqu’un d’autre juge aussi : il veut arriver le premier, moi aussi ; je ne décide pas de son prochain geste. Dans la coopération, ce geste reste encore le sien, tout en faisant partie de ce que nous cherchons ensemble.

Il ne s’agit pas de donner un rang aux activités. Faire un puzzle seul n’est pas inférieur à le faire à plusieurs ; vouloir gagner n’équivaut pas à mépriser quelqu’un. Inversement, un groupe qui accomplit brillamment une tâche ne prouve pas ainsi que chacun y reconnaît les autres comme des personnes irremplaçables. Répartition des rôles, souplesse et entente peuvent être excellentes, alors même que les autres ne sont vus que comme des auxiliaires commodes.

Le jeu peut offrir des conditions à une telle rencontre. Il ne peut pas se porter garant des deux personnes. Vous pouvez lutter sérieusement pour gagner et reconnaître en même temps que l’adversaire a trouvé lui-même son bon coup. Vous pouvez aussi coopérer en ne voulant que faire entrer le partenaire dans votre plan. La question n’est pas le nom de l’activité, mais la façon dont on traite cette personne, maintenant. Les gestes visibles ne suffisent pas toujours à trancher. Rien n’oblige à rendre aussitôt un verdict sur quelqu’un.

Si la coopération mérite qu’on s’y arrête, c’est précisément pour cette possibilité précieuse qu’on ne peut pas obtenir de force : accueillir ton prochain geste sans te l’avoir dicté d’avance. Dire qu’on te respecte tout en te transformant en matériau pour s’exercer au respect, c’est déjà prendre une autre direction. Se commander, les dents serrées, d’être sincère sur-le-champ ne garantit pas non plus que la sincérité arrivera à l’heure.

On peut avoir envie de jouer, se donner du temps et laisser une place à des réponses différentes. On ne peut pas faire de l’exercice une exigence envers le partenaire, ni délivrer un certificat de caractère à partir d’une seule coopération. Ceux qui n’aiment pas ces jeux n’en sont pas diminués. Le jeu est une voie pour exercer le jugement, pas la seule, et surtout pas un devoir dont chacun serait redevable.

Quand l’enfant repousse le livre vers nous, peut-être n’avons-nous pas d’abord à calculer le rendement de cette nouvelle écoute. Ouvrir, raconter jusqu’à cet endroit, laisser un petit moment. À lui de reprendre ou non, et de quelle façon. L’histoire peut revenir. La personne devant nous n’est pas pour autant déjà écrite.

Source et repères de lecture

Cet essai s’appuie sur la vue d’ensemble de la série théorique SAE correspondante. Le français a été réécrit directement à partir de l’essai chinois complet pour lecteurs non spécialistes ; il ne traduit pas, paragraphe après paragraphe, l’intégralité du raisonnement technique. L’anglais est lui aussi une réécriture indépendante destinée à ses lecteurs. Une possibilité ouverte par le jeu n’est ni une promesse de progrès, ni un test de personnalité, ni un exercice auquel on serait tenu de participer.

Article théorique correspondant ↗