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NON DUBITO · Lectures de cinéma · 2 / 3

La liste était un bon de commande

Han Qin (秦汉) · Édition française : 7 octobre 2026

Dans cet essai

Réécriture française indépendante du texte chinois

La machine à écrire frappe les noms, l’un après l’autre. Schindler fait les cent pas et dicte ; Stern tape. Une page est pleine, on la retire, on en glisse une autre. Entre les noms, le montage ne cesse de faire apparaître des visages.

Le film place cette scène en son centre. Le document signifie le salut, mais, dans son fonctionnement concret, il ressemble plutôt à un bon de commande.

Pour ouvrir aux êtres humains un chemin vers la vie à l’intérieur du système qui les détient, il faut d’abord les traduire dans le langage que ce système sait traiter.

I. « Je les achète »

Dans le récit dramatisé du film, Schindler expose sans détour le marché à Stern : il paie, Amon Göth livre les personnes. Le projet d’usine de munitions à Brünnlitz donne au transfert une justification administrative. Ceux qui figurent sur la liste apparaîtront comme des ouvriers indispensables à la production, non comme des prisonniers en attente de secours.

Göth pose la question la plus naturelle dans une logique d’échange : pourquoi ces gens-là ? S’il s’agit de main-d’œuvre, un autre groupe de même taille devrait faire l’affaire. Schindler ne peut pas lui donner la vraie réponse. « Il faut que ce soit cette personne, et non une unité équivalente » : une telle exigence n’a pas sa place dans les comptes de Göth.

Il ne peut donc parler que de quantités, d’argent, de compétences et de rendement. Il dissimule la raison morale de l’échange dans ses raisons commerciales.

II. D’abord, les déclarer utiles

Dès le début, le film montre Stern à l’œuvre avec cette méthode. Sur le papier, un professeur devient mécanicien, un vieillard se voit attribuer un métier indispensable, des enfants sont rattachés à des ouvriers dont on ne peut se passer. Cette utilité fictive leur sert provisoirement de bouclier.

À Brünnlitz, la fiction prend les dimensions d’une usine entière. Schindler affirme que tous ses prisonniers sont des ouvriers qualifiés de l’armement. Dans le scénario, il demande que l’on achète des obus ailleurs pour les faire passer pour la production de son usine. Il prévient également Stern qu’il serait fort mécontent si l’usine fabriquait ne serait-ce qu’un obus réellement utilisable.

Les faits historiques sont moins absolus : l’usine produisait très peu, les chiffres de production étaient falsifiés, et Schindler consacrait des sommes considérables au maintien du camp annexe. Le film ramène cette histoire complexe à une fin nettement dessinée. Le produit véritablement indispensable de l’usine est une affirmation crédible aux yeux de l’administration : « Ces gens sont encore utiles à la guerre. »

III. Une liste au cinéma, plusieurs dans l’histoire

La séquence de la machine à écrire condense le drame. Elle ne restitue pas à la lettre une réalité où deux hommes, dans une même pièce, auraient rédigé l’unique document décisif. Il y eut plusieurs listes de transfert ; hommes et femmes furent inscrits séparément, et les listes connurent de nombreuses modifications. Du personnel du camp et des détenus employés aux écritures participèrent à leur élaboration. On pouvait y ajouter des noms, en retirer, voire y entrer à la faveur d’une transaction. Schindler fut indispensable au sauvetage ; il ne fut pas le seul rédacteur de tous les documents que nous appelons aujourd’hui « la liste ».

Cette rectification renforce ce que le film nous fait comprendre du système. La vie ne tenait pas à une feuille providentielle flottant au-dessus de la bureaucratie, mais à des documents qui circulaient en son sein et qu’on ne cessait de se disputer. Sur un quai de gare, la place d’un nom dans un dossier pouvait diriger un corps vers Brünnlitz plutôt que vers Auschwitz.

Le film concentre ces multiples luttes administratives en une proposition visible : dans ce régime, la catégorie sous laquelle on inscrit quelqu’un peut décider de sa destination.

IV. L’arithmétique de Göth

Qualifier Amon Göth de monstre inexplicable ne permet pas de le comprendre. Le film en fait l’exécutant le plus extrême des classifications du régime. Depuis son balcon, il choisit des personnes qui lui paraissent lentes ou désœuvrées et les soustrait au total. Une ingénieure juive signale, à juste titre, que les fondations vont s’effondrer : il ordonne de la tuer, puis de reprendre la construction en suivant ses indications.

Le savoir est conservé, celle qui le possède est éliminée. Dès lors que la compétence est une ressource que l’on peut détacher d’une personne et que celle-ci n’a aucun statut au-delà de son utilité, les deux ordres ne se contredisent pas.

Schindler doit combattre cette arithmétique tout en lui empruntant certains signes. Là où Göth retranche les « inutiles », il ajoute des utilités fictives. Employer le même langage ne rend pas les deux actes moralement équivalents. Cela révèle les contraintes auxquelles la résistance doit se mesurer.

V. Une grâce sans reconnaissance de l’autre

Pour amener Göth à tuer moins, Schindler fait appel au pouvoir, non à la compassion. Avoir la capacité de tuer et choisir de gracier, lui dit-il, c’est manifester une souveraineté supérieure.

Göth s’essaie brièvement à ce rôle. Il laisse partir un ouvrier qui a commis une faute, savoure sa propre attitude, puis l’abat en tirant depuis la fenêtre. La tentative échoue parce que la grâce ne fait encore que lui renvoyer l’image de sa grandeur. L’homme épargné ne s’est vu reconnaître aucune exigence qui lui soit propre. Il fournit seulement la matière d’une autre manière de se mettre en scène.

Si l’être qui nous fait face n’apparaît jamais comme une fin, tuer et gracier peuvent n’être que deux gestes sur la même scène du pouvoir.

VI. Helen à la table de jeu

Le film monte en alternance la frappe des noms et une partie de blackjack où Schindler et Göth misent des diamants. Parmi les noms et les visages apparaît Helen Hirsch, la domestique que Göth maltraite depuis longtemps. Le jeu de cartes rend les termes du marché directement visibles : elle arrive en lieu sûr à la faveur d’un échange dont elle est elle-même l’enjeu.

Schindler ne peut pas commencer par faire reconnaître à Göth qu’elle est un être humain, puis l’emmener. Il lui faut suivre les règles que Göth accepte : possession, mise, paiement, transfert. La méthode n’a rien de moralement pur. Tant qu’elle n’a pas échappé à la portée de celui qui la possède, la personne reste, dans la grammaire, un complément d’objet.

Lorsque Stern dit que la liste achevée est la vie, sa formule est vraie dans une limite effroyable. Les personnes inscrites ne sont ni de meilleurs ouvriers, ni des victimes qui mériteraient davantage d’être sauvées, ni un groupe auquel une priorité reviendrait par nature. Ce sont les noms qu’un sauvetage inégal est finalement parvenu à saisir.

La liste est bonne parce qu’elle interrompt le meurtre. La bonne intention de celui qui choisit ne suffit pas à rendre la sélection juste. Au-dehors, l’abîme demeure. Ceux que la machine à écrire n’a pas pu atteindre ne sont pas moins humains que ceux dont elle a inscrit le nom.

Cet essai s’appuie sur La Liste de Schindler (1993), film réalisé par Steven Spielberg, écrit par Steven Zaillian et adapté du roman de Thomas Keneally. Il analyse la mise en récit cinématographique ; le contexte historique a été vérifié séparément à partir des ressources du United States Holocaust Memorial Museum et de Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah.