Les structures dans les contes · 27
L’Infante pleurait pour les marionnettes : pourquoi réclame-t-elle encore un spectacle quand un homme s’effondre ?
Être ému par une tragédie ne garantit pas que l’on reconnaîtra la souffrance lorsqu’elle arrive sans les signes attendus.
À la fin du spectacle de marionnettes, les yeux de l’Infante sont humides. Faits de bois, de cire colorée et de fils, les personnages subissent sur leur petite scène un sort tragique, avec des gestes qui semblent vivants. Un enfant pleure au point d’avoir besoin de friandises pour se consoler. Même un adulte de haut rang trouve affligeant que ces petites créatures de bois connaissent tant de malheur.
C’est le douzième anniversaire de la princesse ; tout le jardin a été disposé pour son divertissement. Wilde ne nous présente donc pas d’emblée une enfant incapable d’être touchée. Une tragédie vient au contraire de la faire pleurer. La cruauté qui suit ne s’explique pas simplement par une absence de compassion : les mêmes yeux se sont mouillés pour des êtres fictifs, puis ne reconnaissent pas la peine d’une personne réelle tout près d’eux.
Quand paraît le danseur de petite taille, les enfants éclatent de rire, et l’Infante ne peut plus s’arrêter. Deux gentilshommes l’ont découvert la veille dans la forêt, au cours d’une chasse, puis conduit au palais ; son père était heureux de s’en débarrasser. Personne ne lui a d’abord demandé s’il voulait que son corps fournisse une curiosité à cette fête. Lui est pourtant joyeux. Il rit avec les enfants et les salue, comme s’il était entré dans un jeu partagé.
Ce rire ne signifie pas la même chose pour les deux côtés. Le public trouve son apparence, son corps et ses mouvements risibles ; lui croit que sa danse plaît et qu’il est bien accueilli. Il ignore comment les autres le voient et n’a jamais contemplé son corps entier dans un miroir. Il ne comprend pas encore son arrivée à la cour comme une humiliation. Plus on rit autour de lui, plus il se croit heureux parmi eux.
La princesse retire une rose blanche de ses cheveux et la lui jette. Elle imite les grandes dames offrant des fleurs, à moitié par plaisanterie, à moitié pour agacer la grave gouvernante. Il prend le geste entièrement au sérieux, presse la rose sur son cœur et s’agenouille, comblé de joie. L’Infante rit plus longtemps encore, puis demande à le revoir danser l’après-midi. Pour lui, voilà la preuve qu’elle le distingue et l’aime particulièrement.
La fleur existe, le sourire a bien eu lieu ; ni l’un ni l’autre ne porte la promesse qu’il y lit. On peut mesurer la douleur du malentendu sans transformer une rose en engagement amoureux de la princesse. Elle ne doit pas aimer en retour parce qu’il l’aime sincèrement. La question est ailleurs : lorsque ce malentendu le blessera, elle et son entourage pourront-ils admettre qu’il ne s’agit plus d’un numéro offert à leurs regards ?
Pendant la pause, il court montrer la rose aux oiseaux du jardin. Ils le connaissent : ils se souviennent qu’en hiver il leur donnait une part de sa maigre nourriture et qu’il partageait avec les écureuils les fruits de la forêt. Il n’a pas commencé à avoir une vie intérieure au moment où une princesse l’a regardé. Il avait déjà une existence, l’expérience de prendre soin d’autres êtres et des savoirs que la cour n’a pas songé à lui demander.
Il connaît les appels des oiseaux, les traces dans les bois, les endroits où pousse la mousse douce ; il a soigné des oisillons privés de leurs parents. Il imagine offrir tout cela à la princesse, l’emmener dans sa forêt, danser pour elle le jour et veiller sous sa fenêtre la nuit. Là où la cour ne voit qu’un corps amusant, il pense à toute une vie qu’il pourrait partager.
Cet avenir est pourtant son imagination à lui. La princesse n’a dit ni qu’elle aimait la forêt ni qu’elle voulait partir. Il la croit forcément disposée à le suivre, comme les autres le croient forcément venu pour les faire rire : personne n’a encore entendu la véritable réponse de l’autre. Les deux méprises n’ont ni le même pouvoir ni les mêmes effets blessants. Elles rappellent néanmoins qu’une relation n’existe pas simplement parce qu’une personne en a déjà construit toute l’image.
Il entre au palais pour trouver seul la princesse et lui dire qu’il l’aime, lui aussi. Il traverse des pièces somptueuses, jusqu’au miroir soudain rencontré au fond de l’une d’elles. Il croit d’abord voir un être étrange. Il rit, l’autre rit ; il fait signe, l’autre aussi. Sa main touche une surface froide et lisse sans qu’il comprenne encore. Puis il sort la rose blanche et en voit une autre, parfaitement identique.
Quand il se reconnaît, tous les rires du matin lui reviennent autrement. On ne l’aimait donc pas ; la princesse ne souhaitait pas vivre avec lui. Son corps les amusait. Il tombe en pleurant, déchire la rose, tente d’échapper à l’image qui imite chacun de ses gestes. Le miroir ne porte aucune blessure. Mais une dévalorisation que personne ne lui avait dite en face devient soudain le jugement qu’il porte sur lui-même.
Il faut distinguer deux découvertes. Il apprend son apparence et comprend les moqueries ; voir la première ne donne pas raison aux secondes. Cela ne prouve surtout pas qu’il n’a jamais mérité d’être aimé. Wilde emploie des mots corporels très durs, suivant son effroi et son dégoût de lui-même. Raconter aujourd’hui cette scène ne nous oblige pas à reprendre ce ton pour confirmer, au nom de la cour, que ce corps mériterait seulement l’humiliation.
Dire qu’il découvre enfin l’impossibilité de son amour, parce que le miroir lui révèle la vérité, ferait du jugement des spectateurs un effet de l’optique. Un miroir montre un visage, des membres, un dos ; il ne décide pas qui peut entrer dans une relation. Ce qui rend la découverte si terrible, c’est qu’il comprend en même temps que tout l’accueil du matin reposait sur une humiliation dont le sens lui échappait.
L’Infante et ses compagnons entrent ensuite par la fenêtre. Ils le voient au sol, frappant le plancher, ses pleurs de plus en plus faibles. Les enfants rient encore. La princesse juge sa comédie plus drôle que sa danse, presque aussi réussie que les marionnettes, quoique moins naturelle. Elle agite son éventail et applaudit. La petite scène qui l’avait fait pleurer se retrouve placée auprès d’un homme en train de s’effondrer.
Ce n’est pas parce qu’il jouerait trop mal que personne ne le croit. Il occupe déjà la place de celui qui doit amuser : quel que soit son geste, on le remet dans le spectacle. Son rire est un numéro, ses pleurs aussi, sa chute en devient un meilleur encore. Tant que les spectateurs n’acceptent pas de suspendre cette manière de regarder, aucune réaction ne lui permet de sortir du rôle.
La peine des marionnettes porte un nom reconnaissable. La scène, l’intrigue, la forme tragique indiquent qu’il faut maintenant plaindre. Lui a été présenté dès le départ comme une curiosité divertissante ; on attend donc de rire encore. La princesse ne confond pas les êtres vivants avec les objets. Elle ne laisse simplement pas la vie de cet homme modifier son attente déjà fixée. Sa peine réelle devient moins croyable pour elle que celle du bois animé par des fils.
Cela ne rend pas hypocrites les larmes pour la fiction, ni l’art incapable d’aider à comprendre autrui. Elle a vraiment été touchée ; la tragédie a bien exprimé quelque chose. Mais cette émotion n’a pas jugé d’avance la prochaine rencontre à sa place. Avoir vu un drame et connu l’émotion ne garantit pas que, dans une situation inattendue, on reconnaîtra ce qui mérite tout autant que l’on cesse de regarder en spectateur.
Le danseur ne bouge plus. Après avoir attendu, l’Infante lui ordonne de se relever et de danser. Sans réponse, elle appelle son oncle. L’adulte lui tapote le visage avec son gant, répète que la princesse veut se divertir, puis va jusqu’à suggérer qu’on le fasse fouetter. Des personnes capables d’intervenir sont bien présentes à la cour. Mais leur intervention vise encore à rétablir le spectacle, non à comprendre ce qui lui arrive.
La princesse n’a que douze ans : raison de plus pour ne pas effacer les adultes de la scène. Ils ont participé à sa venue, organisé les regards, approuvé les rires et exigé la reprise. Reconnaître ce milieu n’annule pourtant pas tous ses gestes à elle. Elle peut être triste, elle peut être joyeuse ; ici, elle continue à réclamer du divertissement. C’est cette différence que le conte montre. Inutile de condamner toute sa vie future ou d’excuser sa cruauté présente.
Un serviteur se penche enfin, pose la main sur son cœur et annonce qu’il ne dansera plus. Même cette confirmation s’accompagne d’un regret : il aurait pu faire sourire le roi mélancolique. Jusqu’à la mort, on pense d’abord à l’usage qu’il n’a pas encore rempli. Personne ne s’enquiert de celui que connaissaient les oiseaux, de la forêt qu’il voulait partager, ni de la fleur déchirée qu’il serrait un instant plus tôt.
L’Infante demande pourquoi il ne danse plus. Apprenant qu’il est mort le cœur brisé, elle fronce les sourcils, exige que ses prochains compagnons de jeu n’aient pas de cœur, puis retourne au jardin. Wilde ne lui ajoute aucun repentir. La tragédie ne garantit pas davantage que ses spectateurs s’améliorent. Elle a reçu une information nouvelle, mais n’en tire qu’une nouvelle condition pour ses compagnons : qu’ils ne puissent pas souffrir, afin de ne plus interrompre son plaisir.
La mort par cœur brisé est ici un dénouement littéraire extrême, non une explication médicale du destin associé à telle différence corporelle. Il rend visible une question plus précise : on peut savoir qu’un autre souffre et ne s’intéresser encore qu’à la gêne occasionnée par sa peine. Continuer le spectacle ne vient pas toujours de l’ignorance. Cela peut venir du refus d’admettre que ce sentiment n’appartient pas au programme que l’on a prévu.
Le danseur n’avait pas besoin de l’amour de la princesse pour mériter qu’on le relève ; pas davantage d’une naissance secrètement noble pour que l’on arrête la représentation. Il n’a aucune identité cachée qui transformerait tous les spectateurs, seulement un cœur véritablement blessé. L’Infante avait pleuré pour les marionnettes sans apprendre à regarder cet homme plutôt que son numéro. Le plus froid n’est pas qu’elle ignore la tristesse. C’est qu’elle ne la laisse compter que là où elle s’était préparée à plaindre.
Textes et versions
Réécriture française intégrale et indépendante du texte chinois publié. Les noms de rôles et les descriptions ne reprennent pas comme un verdict les humiliations du conte. L’émotion artistique, la réponse amoureuse et le devoir de prendre au sérieux une souffrance restent distincts ; aucune conversion finale de l’Infante n’est inventée.
Note sur la version retenue
Texte de référence : le conte littéraire d’Oscar Wilde The Birthday of the Infanta (1891), dans la transcription anglaise intégrale de A House of Pomegranates. Cette lecture conserve les larmes initiales pour les marionnettes, la plaisanterie de la rose blanche et son malentendu, les soins et les savoirs forestiers du danseur, la reconnaissance dans le miroir, la souffrance à nouveau reçue comme spectacle, les injonctions des adultes et la fin sans repentir. La cour espagnole est d’abord un lieu littéraire. L’apparence corporelle n’est pas une mesure de valeur ; le défaut d’amour réciproque n’est pas reproché à la princesse ; la mort par cœur brisé ne sert pas de diagnostic médical.