Essai 22 : La fin des Ming et les débuts des Qing — Une moitié ne suffit pas
1644 est l’année la plus dense de l’histoire de Chine.
1644 est l’année la plus dense de l’histoire de Chine.
Au troisième mois du calendrier chinois traditionnel, Li Zicheng entre dans Pékin, Chongzhen se pend, la dynastie Ming s’effondre. Au quatrième mois, Wu Sangui ouvre aux armées Qing le passage de la Grande Muraille. Au cinquième mois, après avoir battu Li Zicheng, les Qing occupent Pékin. Dans les années qui suivent, les différents régimes des Ming du Sud prolongent péniblement leur existence dans le Sud, les armées paysannes de Li Zicheng et de Zhang Xianzhong se dispersent de défaite en défaite à travers le pays, et les Qing mandchous progressent, étape par étape, du nord vers le sud.
Trois forces se heurtent dans un même espace, au même moment. Les défauts de configuration de chacune apparaissent avec une netteté saisissante. À croire que l’histoire a expressément préparé ces trois cas pour un cours.
Li Zicheng a une forte capacité de taille, mais ne parvient pas à faire fonctionner une construction durable. Les Ming du Sud disposent du cadre d’une construction, mais pas de la force nécessaire à la taille. Les Qing mandchous ont cette force et la volonté de construire, mais se heurtent à une difficulté fondamentale : comment greffer un pouvoir issu d’un autre peuple sur la configuration d’une civilisation han qui fonctionne depuis deux mille ans ?
Ces trois problèmes conduisent à une même leçon : taille et construction doivent aller de pair. Avec la taille seule, vous pouvez conquérir le pays, mais pas vous y maintenir. Avec la construction seule, vous pouvez être solidement installé, mais pas défendre votre place. Si vous disposez des deux sans qu’elles s’accordent, comme dans le cas d’une greffe entre peuples différents, il vous faudra payer très cher pour les ajuster l’une à l’autre.
I. Li Zicheng : la taille sans la construction
Li Zicheng est originaire de Mizhi, dans le Shaanxi. Il travaille d’abord comme employé au relais de poste de Yinchuan. Lorsque Chongzhen supprime des relais pour faire des économies, l’un des effets en chaîne de la crise financière de la fin des Ming, Li Zicheng perd son emploi. Le chômage s’ajoutant à la famine, il rejoint les insurgés paysans.
Il lui faut environ quinze ans pour passer du statut d’employé de poste au chômage à celui de conquérant de Pékin se proclamant empereur. Son talent militaire est indéniable. À plusieurs reprises, les armées Ming le battent au point de presque anéantir ses troupes ; dans les montagnes de Shangluo, il ne lui reste un jour que dix-huit cavaliers. Chaque fois, il se relève, jusqu’à atteindre Pékin. Une telle ténacité suppose une volonté personnelle hors du commun et de solides qualités de chef de guerre.
Mais les problèmes de Li Zicheng éclatent au grand jour dès son entrée dans Pékin.
Que fait-il dans la capitale ? Il organise une « récupération des richesses mal acquises pour financer la solde » : fonctionnaires Ming et familles fortunées sont soumis à des extorsions et à des tortures massives pour les contraindre à livrer leur or et leur argent. Il ne s’agit pas d’un simple relâchement de la discipline militaire. Les saisies sont organisées, systématiques, dirigées par Liu Zongmin et d’autres chefs de premier plan. Elles montrent que le régime de Dashun n’a pas réussi à stabiliser des recettes fiscales régulières et suffisantes : pour financer son armée, il reste largement tributaire de la prédation.
Le pillage n’est pas un système de finances publiques. Celles-ci reposent sur une manière durable et institutionnalisée de prélever des ressources, sur un accord entre le pouvoir et la société : vous payez l’impôt, je vous assure la sécurité et des services publics. Le pillage, lui, ne fonctionne qu’une fois. Quand vous avez pris tout l’argent de quelqu’un, il n’en a plus. On ne fait pas vivre durablement un régime en le finançant par le pillage.
Li Zicheng reste quarante-deux jours à Pékin. Durant ces quarante-deux jours, il ne parvient pas à rendre durablement opérationnel un système administratif. Il crée bien des organes de gouvernement, nomme des responsables locaux et reprend à son service des fonctionnaires Ming qui se sont soumis. Mais ces premiers éléments ne forment pas encore un appareil solide : les recettes fiscales régulières ne remplacent pas la prédation, les proclamations destinées à rassurer la population ne suffisent pas à stabiliser l’ordre social, et le ralliement d’anciens fonctionnaires ne donne pas encore une bureaucratie intégrée et efficace.
Pourquoi ces tentatives ne débouchent-elles pas sur une administration qui tienne ?
Ce n’est pas que Li Zicheng soit un imbécile. Ses campagnes précédentes ont montré un jugement politique assez sûr, et il a tenté quelques constructions institutionnelles en établissant son régime de Dashun à Xi’an. L’explication la plus vraisemblable est ailleurs : son premier cercle ne réunit pas encore, à l’échelle nécessaire, l’expérience et les compétences permettant de transformer une armée victorieuse en gouvernement capable d’administrer l’empire.
Son équipe, Liu Zongmin, Niu Jinxing, Song Xiance, réunit pour l’essentiel des chefs militaires et des devins itinérants. Même avec le concours d’anciens fonctionnaires Ming, elle ne dispose pas encore d’un appareil administratif à la hauteur de l’empire conquis. Niu Jinxing est titulaire du grade de juren, obtenu au concours provincial ; il est donc sans doute le plus instruit de ce premier cercle. Mais ses aptitudes sont celles d’un conseiller en stratégie plutôt que d’un administrateur.
Le contraste avec Liu Bang est frappant. Lui non plus ne connaît rien à l’administration, mais il a Xiao He, un homme qui connaît le système administratif des Qin sur le bout des doigts. Lorsque Liu Bang entre dans Xianyang, le premier geste de Xiao He est de rassembler les registres de population, les cartes et les documents juridiques des Qin : les données de base sans lesquelles on ne gouverne pas un pays. L’équipe de Li Zicheng n’a pas de « Xiao He ». Quand elle entre dans Pékin, elle collecte l’or et l’argent, pas les archives.
Du point de vue de la construction, le régime de Dashun reste avant tout une organisation de taille. L’essentiel de sa capacité se situe du côté de la destruction : prendre des villes, conquérir des territoires. Ses tentatives institutionnelles ne lui ont pas encore donné la capacité de bâtir une administration et de gouverner durablement. Taille et construction sont deux savoir-faire entièrement différents. La taille exige des capacités militaires, l’organisation de la violence, l’art de galvaniser ceux qui vous suivent. La construction exige de concevoir une administration, de bâtir des institutions, de savoir gouverner en temps de paix.
Un régime qui sait seulement tailler, sans savoir construire, peut conquérir l’empire : il ne saura pas le garder. Combien de temps lui reste-t-il ? Entre l’entrée de Li Zicheng dans Pékin et sa défaite face aux Qing, qui le contraint à quitter la capitale : quarante-deux jours. Entre son départ et sa mort, tué au Hubei en 1645 : un peu plus d’un an. Entre sa proclamation comme empereur et sa mort : moins de deux ans.
Nous sommes loin des quinze ans des Qin ou des trente-sept ans des Sui. Ces dynasties avaient au moins une configuration en état de marche, même si elle fonctionnait mal. Li Zicheng est éliminé avant que ses premiers éléments institutionnels aient pu devenir une configuration capable de fonctionner durablement. Il reste, dans l’histoire chinoise, le cas le plus pur de « taille sans construction effective ».
II. Les Ming du Sud : une construction sans force
Après le suicide de Chongzhen, des membres de la maison impériale Ming et ce qui reste de ses fonctionnaires établissent successivement plusieurs régimes dans le Sud : Hongguang à Nankin, Longwu à Fuzhou, Yongli dans le Guangdong, puis le Guangxi, puis le Yunnan. On les désigne collectivement sous le nom de Ming du Sud.
Les Ming du Sud possèdent toutes les ressources logicielles de la version 3.5 du système d’exploitation : la légitimité dynastique, puisqu’ils descendent de la famille Zhu ; l’appareil bureaucratique, avec les nombreux fonctionnaires civils du Sud ; l’idéologie, c’est-à-dire le discours confucéen et le récit de la grande unification ; la mémoire historique, cette inertie institutionnelle accumulée en deux cent soixante-seize ans de domination Ming.
Mais ce logiciel tourne sur une plateforme presque dépourvue de matériel.
Des forces militaires éparpillées, sans autorité commune.
Les Ming du Sud n’ont pas d’armée centrale placée sous un commandement unifié. Leurs forces proviennent de multiples sources : les restes des armées Ming disséminés dans le pays ; des armées paysannes qui se sont soumises puis ralliées à la cause Ming, certains anciens généraux de Li Zicheng rejoignant ainsi ce camp ; les milices privées des puissants locaux. Ces troupes se soupçonnent, se paralysent les unes les autres et, souvent, se combattent. Elles consacrent peut-être plus d’énergie à leurs querelles intestines qu’à la résistance aux Qing.
Une légitimité impériale disputée.
Plusieurs membres de la maison impériale Ming ont survécu. Lequel a le plus de titres à succéder sur le trône ? Chaque groupe de fonctionnaires civils soutient son candidat. Dès l’origine, le régime Hongguang est profondément divisé sur une question : faut-il installer le prince de Fu ou le prince de Lu ? Cette division dévore le temps et l’énergie des premiers mois du régime, précisément les plus décisifs.
L’inertie du gouvernement civil devient un fardeau.
Les fonctionnaires des Ming du Sud perpétuent tous les vices de la fin de la dynastie : luttes de factions, esprit de coterie, discussions stériles qui mènent le pays à sa perte. Alors que l’avancée des Qing vers le sud constitue une menace pressante, la cour Hongguang passe un temps considérable à débattre de ces questions : quel nom posthume donner à l’empereur Chongzhen ? Quels fonctionnaires morts faut-il honorer de titres posthumes ? Lesquels, parmi ceux qui ont rejoint l’ennemi à la fin des Ming, faut-il sanctionner ?
Ces questions ne sont pas sans importance. Mais les discuter quand votre survie ne tient plus qu’à un fil, c’est ranger votre bibliothèque pendant que la maison brûle.
Du point de vue de la construction, la tragédie des Ming du Sud est là : ils ont hérité de tous les maux de la version 3.5, luttes de factions, épuisement des fonctionnaires dans les affrontements internes, incertitude de la succession impériale, dispersion militaire. Ils n’ont hérité d’aucun de ses atouts : l’efficacité administrative d’un pouvoir centralisé, le recrutement des talents par les examens impériaux, une force militaire sous commandement unifié.
Les avantages d’une construction supposent qu’elle fonctionne dans son intégralité. Lorsqu’elle est brisée et qu’il n’en reste que des fragments, ceux-ci ne procurent plus d’avantages ; ils deviennent même un poids. Leurs interfaces ne coïncident plus. Les interactions entre les morceaux ne produisent que frictions et déperdition d’énergie.
Une version 3.5 intacte vaut bien mieux que l’absence de construction. Mais une version 3.5 en morceaux peut être pire que rien : les pertes internes engendrées par la construction brisée, luttes de factions, querelles de légitimité, réactions rigides dues à l’inertie institutionnelle, dépassent l’ordre qu’elle parvient encore à assurer.
L’histoire des Ming du Sud livre une leçon profonde sur la possibilité de transplanter une construction. Une construction n’est pas un sac à dos que l’on emporte avec soi. C’est un écosystème enraciné dans un sol particulier. Vous pouvez emporter ses composants, les fonctionnaires, les savoirs, les textes qui fixent les institutions. Vous ne pouvez pas emporter les conditions écologiques de son fonctionnement : autorité centrale, force militaire unifiée, assise financière stable, habitude sociale de l’obéissance. Sans ces conditions, entasser les composants ne suffit pas à faire fonctionner le système.
Les Ming du Sud durent dix-huit ans, de 1644 à 1662. Vu leurs ressources, sans forces militaires unifiées, sans gouvernement central efficace, sans territoire stable, c’est déjà étonnamment long. Ils tiennent surtout grâce à deux choses. D’abord, la force du discours de la légitimité dynastique : beaucoup reconnaissent encore aux Ming le droit de régner. Ensuite, les erreurs des Qing au cours de leur avancée : les résistances massives provoquées par l’obligation de se raser une partie du crâne et de porter une natte donnent du temps aux Ming du Sud.
Mais la force du discours, privée de l’appui de la force militaire, finit par rester sans effet. Les mots peuvent retarder une défaite. Ils ne peuvent pas remporter une victoire.
Rétrospectivement, les Ming du Sud avaient en réalité bien des options qu’ils n’ont pas essayées : la guérilla, l’expansion outre-mer, le harcèlement sur les arrières de l’ennemi, l’alliance avec toutes les forces susceptibles de s’unir à eux, y compris les restes des armées de Li Zicheng et les puissances d’outre-mer, pour constituer un réseau de résistance asymétrique. Zheng Chenggong, ou Koxinga, en a d’ailleurs entrevu quelque chose : il s’est établi à Taïwan, a développé le commerce maritime et a harcelé les Qing depuis la mer. Mais c’était l’intuition militaire d’un homme, pas une stratégie d’ensemble des Ming du Sud.
Pourquoi les Ming du Sud n’ont-ils pas suivi cette voie ? La réponse rejoint l’analyse des six royaumes face à Qin dans l’essai sur les Royaumes combattants. Ce n’est pas que la stratégie asymétrique ait été impraticable ; l’imagination stratégique de l’époque n’était pas encore allée jusque-là. Pendant deux mille ans, la tradition stratégique était restée continentale : la légitimité venait du contrôle de la Plaine centrale, l’objectif était de reprendre l’ancienne capitale, la guerre se faisait par batailles rangées. Pour un régime imprégné de cette tradition, dire « abandonnons la Plaine centrale, commençons par survivre sur mer » était presque impensable. Chaque opération militaire des Ming du Sud visait le même but : partir en expédition vers le nord, reprendre Nankin, reprendre Pékin. Avec le rapport de forces d’alors, ce but était presque hors d’atteinte. Mais personne ne songeait à en changer.
On retrouve ici la notion de fenêtre historique. Si la conquête des Qing, comme l’unification des six royaumes par Qin, a pu réussir, c’est en partie parce que leurs adversaires continuaient à jouer selon l’ancien modèle. S’ils avaient su passer à un jeu asymétrique, temporiser, user l’ennemi, se disperser, se dérober, la conquête aurait coûté beaucoup plus cher et pris beaucoup plus de temps. Son issue aurait pu être tout autre. Mais la pensée asymétrique a besoin de l’expérience historique pour naître. Il faut avoir accumulé assez de défaites dans des affrontements frontaux pour en tirer cette stratégie : ne pas affronter l’adversaire de front. Les hommes des Ming du Sud n’avaient pas accumulé cette expérience. Toute leur formation militaire leur avait appris à livrer bataille de front.
La défaite des Ming du Sud n’est donc pas seulement celle d’une configuration. Elle est aussi celle de l’imagination stratégique. Leur désavantage structurel est réel : une construction sans force. Mais un désavantage structurel ne condamne pas nécessairement à perdre. Si le plus faible trouve une manière de jouer qui rende inopérant l’avantage du plus fort, l’issue peut changer. Les Ming du Sud ne l’ont pas trouvée. C’est regrettable, ce n’était pas écrit.
III. Les Qing franchissent la Grande Muraille : troisième tentative de greffe d’un pouvoir venu d’un autre peuple
Le franchissement de la Grande Muraille par les Qing mandchous constitue, dans l’histoire chinoise, la troisième grande expérience d’installation d’un pouvoir issu d’un autre peuple à la tête de la Plaine centrale.
La première est celle des Xianbei des Wei du Nord, déjà évoquée : l’empereur Xiaowen choisit la sinisation intégrale et en paie le prix avec la révolte des Six Garnisons. La deuxième est celle des Yuan mongols, également étudiée : ils choisissent de ne pas choisir, tiennent tant bien que mal pendant quatre-vingt-dix-sept ans, puis s’effondrent.
Les Qing mandchous se retrouvent devant la même question fondamentale : comment un régime conquérant issu d’un peuple minoritaire peut-il gouverner une immense société agricole à majorité han ?
Leur réponse est plus subtile que les deux précédentes. Ni sinisation intégrale à la manière des Wei du Nord, qui ferait perdre l’identité propre et l’avantage militaire, ni refus de la fusion à la manière des Yuan mongols, qui rendrait la domination impossible à maintenir. Ils suivent une voie médiane que l’on peut appeler « greffe sélective ».
Que greffer ?
Pour gouverner, on greffe les institutions han. Les Qing reprennent presque entièrement l’armature administrative des Ming : les six ministères, le Censorat, la cour de révision judiciaire, le Grand Secrétariat, puis le Grand Conseil, les examens impériaux et, à l’échelon local, le système des provinces, préfectures, départements et districts. Tous les composants de la bureaucratie Ming sont directement transplantés dans le système Qing. Les nouveaux maîtres n’ont donc pas à concevoir un appareil de gouvernement à partir de rien. Ils peuvent employer un système éprouvé, qui fonctionne depuis plus de deux cents ans.
Le choix est remarquablement intelligent. Les Yuan mongols ont refusé de recourir au système de gouvernement han, ou ne l’ont utilisé qu’en façade, et ont échoué à gouverner. En reprenant ce système dans son ensemble, les Qing évitent leur erreur.
Que ne pas greffer ?
Le cœur du pouvoir. Les Qing conservent leur noyau de pouvoir mandchou : le système des Huit Bannières. Les Bannières sont l’organisation militaire et sociale des Mandchous. Leurs membres, Mandchous, Mongols et un petit nombre de Han inscrits sur leurs registres, forment le noyau dirigeant des Qing. Ils détiennent les postes militaires et politiques essentiels. Les concours impériaux sont ouverts aux Han, ce qui assure la participation de leurs lettrés, mais le cercle suprême de décision reste dominé par l’aristocratie mandchoue.
C’est une reprise, à une tout autre échelle, de la construction duale des Liao. Un système administre les conquis : l’appareil administratif han gouverne la société han. L’autre préserve le noyau du pouvoir des conquérants : les Huit Bannières maintiennent la cohésion et les capacités militaires de l’aristocratie mandchoue.
Comment combler la fissure entre les deux systèmes ?
C’est ici que réside l’originalité des Qing mandchous. Ils inventent une série de mécanismes pour que les deux systèmes ne soient pas simplement juxtaposés, mais s’articulent organiquement.
Le double dispositif mandchou-han, d’abord. Chaque ministère central a deux chefs, un ministre mandchou et un ministre han, placés côte à côte. Des arrangements comparables existent à l’échelon local. Les membres de chacun des deux systèmes ont ainsi le sentiment de prendre part au gouvernement.
Le Lifan Yuan, ou Bureau des affaires des peuples frontaliers, ensuite. Cette institution est spécialement chargée de régions non han comme la Mongolie, le Tibet et le Xinjiang. C’est une extension supplémentaire de la construction duale des Liao : il ne s’agit plus seulement de deux composantes, mandchoue et han, mais de plusieurs, mandchoue, han, mongole, tibétaine et ouïghoure. À des régions différentes correspondent des institutions différentes.
Enfin, les identités multiples de l’empereur. L’empereur Qing est à la fois le Fils du Ciel des Han, le grand khan des Mandchous, le Bogda Khan des Mongols et l’incarnation du bodhisattva Manjushri pour les Tibétains. Un seul homme incarne plusieurs formes de légitimité, présentant un visage différent à chacun des groupes qu’il gouverne. C’est une extension considérable de l’idée du « khan céleste » de Tang Taizong.
Du point de vue de la construction, la greffe sélective des Qing est la formule de gouvernement par un autre peuple la plus aboutie de toute l’histoire impériale chinoise. Elle tire les leçons des deux précédents : les Wei du Nord ont perdu leur avantage militaire dans la sinisation intégrale, avec la révolte des Six Garnisons ; les Yuan mongols ont perdu leur capacité à gouverner dans le refus de la fusion, bricolant pendant quatre-vingt-dix-sept ans. Les Qing trouvent un équilibre dynamique entre sinisation et préservation de leur identité : assez de sinisation pour gouverner efficacement la société han, mais pas au point de perdre la cohésion du noyau mandchou et sa capacité militaire.
Cet équilibre tient près de deux cents ans, du franchissement de la Grande Muraille jusqu’à la veille de la guerre des Taiping. Deux cents ans, ce n’est pas l’éternité. À l’échelle de l’histoire impériale chinoise, c’est pourtant déjà une belle durée.
IV. L’édit imposant la tonsure : le prix de la greffe
Après le franchissement de la Grande Muraille, la mesure la plus controversée des Qing est l’édit imposant à tous les hommes han de se raser une partie du crâne et de porter une natte, conformément à la coiffure mandchoue. « Garder sa tête, c’est perdre ses cheveux ; garder ses cheveux, c’est perdre sa tête. »
L’édit suscite des résistances extrêmement violentes. Les quatre-vingt-un jours de défense de Jiangyin, les trois massacres de Jiading : ces épisodes sanglants sont directement liés à cette obligation. De nombreuses régions qui avaient déjà accepté, ou s’apprêtaient à accepter, l’autorité des Qing se soulèvent à nouveau à cause de l’édit.
Du point de vue de la construction, l’édit n’est pas une erreur. C’est un élément nécessaire de la stratégie de greffe sélective, même si son coût est extrêmement élevé.
À quoi sert-il ? À inscrire le rapport de conquête dans chaque instant de la vie quotidienne. Chaque jour, quand vous voyez votre natte dans le miroir, elle vous rappelle que vous êtes un conquis. Un Mandchou voit votre natte et sait que vous vous êtes soumis.
La logique est symétrique de celle qui avait conduit Xiaowen à interdire les vêtements des peuples non han. En imposant aux Xianbei l’habit han, Xiaowen voulait effacer les différences extérieures entre Han et non-Han, faire en sorte que tous se ressemblent. En imposant aux Han la coiffure mandchoue, les Qing ne cherchent pas à effacer les différences : même après l’édit, les coiffures mandchoues et han ne sont pas tout à fait identiques. Ils cherchent à graver sur le corps de chacun la marque de la soumission.
Pourquoi cette marque leur est-elle nécessaire ? À cause de la contradiction interne à la greffe sélective. Si vous utilisez les institutions des Han, ceux-ci risquent de se dire : « Vous ne faites qu’employer nos propres outils pour nous gouverner. Qu’avez-vous donc de si extraordinaire ? » L’édit érige une ligne de défense culturelle et psychologique. Même si les Han participent à l’appareil administratif, ils portent toujours sur leur corps la marque de leur soumission. Cette barrière les empêche de confondre « participation aux institutions » et « égalité politique ».
Le prix est immense. La résistance suscitée par l’édit retarde l’unification sous les Qing, rend la conquête plus sanglante et laisse dans la société han un profond ressentiment. Mais, aux yeux des dirigeants Qing, ce prix est acceptable. L’autre possibilité, ne pas imposer la tonsure et laisser aux Han une indépendance dans leur apparence, pourrait créer des risques plus importants à long terme.
L’édit est l’exemple type d’une décision qui échange un coût immédiat contre une sécurité durable. À court terme : une résistance acharnée et des morts en grand nombre. À long terme : une fois la conquête achevée, les conquis ont déjà adapté leur corps et leur esprit à la soumission. Après quelques générations, la natte cesse d’être un symbole d’humiliation pour devenir une habitude quotidienne, puis même un élément de l’identité. À la fin des Qing, lorsque les révolutionnaires demandent de la couper, beaucoup, paradoxalement, ne veulent plus s’en séparer.
Le reste, cette conscience de résistance des conquis, est digéré par le temps. Mais une digestion prend du temps, et ses premières décennies sont les plus douloureuses. Il faut environ un demi-siècle aux Qing, de leur franchissement de la Grande Muraille jusqu’au milieu du règne de Kangxi, pour mener ce processus à peu près à son terme.
V. Ce que le choc des trois forces révèle des structures
Revenons au choc des trois forces en 1644. On peut en dégager plusieurs leçons profondes sur le rapport entre taille et construction.
Première leçon : faire aller de pair taille et construction n’est pas facultatif, c’est indispensable.
Li Zicheng montre que la taille sans construction effective ne suffit pas. Vous prenez l’empire, mais vous ne pouvez pas vous y maintenir si vous ne parvenez pas à le gouverner durablement. Les Ming du Sud montrent que la construction sans taille ne suffit pas davantage. Vous avez le cadre pour gouverner, mais pas la force militaire pour le défendre. Si les Qing finissent par l’emporter, c’est parce qu’ils sont les seuls des trois à posséder à la fois la capacité de tailler, avec la puissance de combat des Huit Bannières, et la volonté ainsi que la capacité de construire, avec la greffe sélective des institutions han.
Cela ne signifie pas que les Qing sont « les meilleurs ». Cela signifie que, dans ce contexte précis de concurrence, celui qui articule le mieux taille et construction dispose d’un avantage structurel. Un avantage ne garantit pas la victoire. Des contingences peuvent changer l’issue : le choix de Wu Sangui, telle décision concrète de Li Zicheng à Pékin, le tournant pris par telle lutte de pouvoir chez les Ming du Sud. Mais l’avantage structurel signifie que, dans la majorité des déroulements possibles, le camp dont la taille et la construction s’accordent le mieux a davantage de chances de gagner.
Deuxième leçon : il est plus pratique de greffer une construction que de l’inventer.
Les Qing n’inventent aucune nouvelle institution de gouvernement. Toutes les leurs, les concours, les six ministères, les provinces, préfectures, départements et districts, sont directement copiées sur celles des Ming. Leur « innovation » ne consiste pas à inventer quelque chose de neuf, mais à réussir la greffe d’un système existant sur une autre structure de pouvoir.
Greffer coûte beaucoup moins cher qu’inventer. Inventer un nouveau système exige des décennies de tâtonnements : plus d’un siècle pour Qin, de Shang Yang au Premier Empereur ; soixante-dix ans pour les Han, de Gaozu à l’empereur Wu. Greffer un système existant ne demande que de résoudre le problème des interfaces : comment raccorder votre structure de pouvoir à l’appareil administratif han ? Les Qing le résolvent grâce au double dispositif mandchou-han, au Lifan Yuan, aux identités multiples de l’empereur et à d’autres mécanismes du même ordre.
Troisième leçon : la greffe d’un pouvoir issu d’un autre peuple comporte un reste inhérent, la tension des identités.
Êtes-vous mandchou ou chinois ? Pendant la plus grande partie de l’époque Qing, cette question reste refoulée. Le système des Huit Bannières préserve l’identité distincte des Mandchous ; l’appareil administratif han assure le fonctionnement normal de la société han. Les deux coexistent sous les identités multiples de l’empereur.
Cette coexistence est pourtant fragile. À la fin des Qing, lorsque les pressions extérieures des puissances occidentales et la crise intérieure des Taiping frappent en même temps, les tensions identitaires commencent à se libérer. La répartition du pouvoir entre Mandchous et Han devient une question politique ouvertement débattue. « Chasser les Mandchous » devient l’un des mots d’ordre centraux des révolutionnaires. Sous la pression, la soudure de la greffe sélective commence à se fendre.
La greffe n’est pas la fusion. Dans une greffe, deux choses sont reliées, mais restent deux choses. Dans une fusion, elles deviennent une seule chose nouvelle. Xiaowen, des Wei du Nord, recherchait la fusion par la sinisation ; il l’a payée avec la révolte des Six Garnisons. Les Qing recherchent la greffe, deux systèmes en parallèle ; ils la paient par le risque permanent de voir leur point de jonction se rompre.
Aucun choix n’est gratuit. Le prix de la fusion est la déchirure intérieure, le retour offensif des groupes exclus par la réforme. Celui de la greffe est une tension identitaire durable : les fissures entre les deux systèmes finissent par apparaître sous la pression.
Quatrième leçon : la conquête introduit une dimension absente des changements dynastiques précédents, la question ethnique.
Les changements de dynastie antérieurs, les Han remplaçant les Qin, les Tang remplaçant les Sui, les Song succédant aux Cinq Dynasties, étaient des transferts de pouvoir à l’intérieur du monde han. Changer de système d’exploitation n’impliquait pas de problème d’identité ethnique. On changeait le nom de famille de l’empereur, pas la composition ethnique de la société.
La fondation des Yuan et celle des Qing sont différentes. Elles ne changent pas seulement le nom de famille de l’empereur : elles font d’un nouveau groupe ethnique la classe dirigeante. En plus des restes auxquels toute dynastie est confrontée, concentration des terres, corruption bureaucratique, crise financière, les dynasties issues d’un autre peuple doivent ainsi affronter un reste supplémentaire : les relations entre peuples. Ce reste n’existe pas dans la configuration des dynasties dirigées par des Han. L’expérience de gouvernement de ces dynasties n’offre donc pas de référence directement utilisable pour le traiter.
Les Yuan mongols ont mal géré ce reste : leur système de quatre catégories de population le maintient de force sous le couvercle, jusqu’à l’explosion quatre-vingt-dix-sept ans plus tard. Les Qing s’en sortent bien mieux grâce à la greffe sélective et à la digestion par le temps, sans pour autant le résoudre entièrement. Les mouvements antimandchous de la fin des Qing montrent qu’au bout de deux cent cinquante ans, ce reste peut encore être réactivé.
La question ethnique est un reste particulièrement tenace. Elle est plus difficile à digérer que les problèmes économiques ou administratifs, parce qu’elle touche à l’identité, l’une des définitions les plus profondes que l’être humain donne de lui-même. On peut résoudre des difficultés économiques par des réformes, des difficultés administratives par la conception d’institutions. Mais il est bien difficile, par quelque politique que ce soit, de changer la réponse d’une personne à la question : « Qui suis-je ? »
VI. Pour la suite
Le choc des trois forces, à la fin des Ming et au début des Qing, fait naître le dernier pouvoir unificateur de l’histoire impériale chinoise. Les Qing gouverneront la Chine pendant deux cent soixante-huit ans, de 1644 à 1912.
Le prochain essai nous fera entrer dans la dynastie Qing : le fonctionnement de la construction à deux voies, mandchoue et han, au début et au milieu de la dynastie, et les traits propres au gouvernement des trois règnes de Kangxi, Yongzheng et Qianlong. Yongzheng est un maître de la technique de construction : système des mémoires confidentiels adressés au trône, Grand Conseil, intégration de la capitation à l’impôt foncier, remplacement des chefs locaux héréditaires par des fonctionnaires nommés. Chaque mesure est un réglage de précision de la construction. La fin du règne de Qianlong marque le moment où celle-ci commence à se dérégler sous l’effet de sa propre ampleur. Puis viendra la dernière période des Qing : les Taiping, le mouvement d’autorenforcement, la réforme des Cent Jours. Pour la première fois, un système d’exploitation vieux de deux mille ans rencontre un adversaire qu’il est entièrement incapable de comprendre : la civilisation industrielle.
Cette édition française est une réécriture autonome destinée au lecteur francophone.