Treizième chapitre · Les communaux et leur enclosure : ce qui n’avait pas de nom est resté hors de la clôture
Les enclosures anglaises ont transformé des droits superposés de pâture, de bois et de glanage en parcelles à propriétaire unique ; la clarté du registre a accru rente et productivité tout en effaçant des protections ancrées dans la coutume.
Dans cet essai
I. Levant et couchant chez soi
Pour limiter le nombre de bêtes admises sur un communal, les cours seigneuriales anglaises disposent de deux moyens.
Le premier est le quota. On fixe un maximum par foyer, ou l’on calcule ce maximum d’après la part détenue : tant de vaches pour une tenure, tant de moutons pour une chaumière. C’est un nombre. Une fois inscrit, il suffit de compter.
Le second est la règle du bétail levant et couchant chez soi. Elle signifie ceci : vous ne pouvez envoyer sur le communal que les bêtes que votre foyer est capable de nourrir pendant l’hiver, celles qui peuvent se lever et se coucher dans votre propre cour.
Cette seconde règle n’est pas un nombre. Elle ne dit pas à combien de têtes se situe le plafond ; elle rattache ce plafond aux capacités du foyer. Vous avez fait de bonnes réserves de fourrage, vous pouvez passer l’hiver : vous faites paître davantage de bêtes. Vous avez peu de réserves : vous en faites paître moins. Quand l’année est bonne, le plafond du village entier monte de lui-même ; quand elle est mauvaise, il redescend. Nul besoin de se réunir tous les ans pour arrêter un nouveau chiffre. La règle fait elle-même le calcul.
Qu’est-ce qui la fait respecter ? Le regard des voisins. Combien de foin s’entasse dans chaque cour, combien de bêtes passent l’hiver sous chaque abri : au village, cela ne se cache pas. Cette règle n’a pas besoin de registre. Elle a besoin que tous se connaissent et vivent longtemps au même endroit.
Chacune des deux méthodes a son prix. Le quota est net, transportable ; il fonctionne tout aussi bien dans un autre village. Un homme qui n’y a jamais mis les pieds peut arriver avec son registre et vérifier. La règle du bétail levant et couchant ne se transporte pas. Elle ne vaut que là où chacun connaît les autres ; ailleurs, ce sont des mots creux. Un livre de comptes peut contenir la première. Pas la seconde.
Gardons cette différence en mémoire. Ce qui se passe au cours des trois siècles suivants peut se lire comme le remplacement progressif d’une méthode par l’autre.
Car il faut d’abord le dire clairement : les communaux ne sont pas des terres sans règles.
Dans le droit et les coutumes d’Angleterre, les communaux ne désignent pas une seule chose, mais un ensemble de droits imbriqués. Six reviennent couramment. Le droit de pâture, pour les vaches et les moutons sur les herbages communs. Le droit de panage, pour conduire les porcs dans les bois, à l’automne, manger les glands et les faînes. Le droit de prendre du petit bois, des fougères et des ajoncs pour se chauffer ou réparer les toits. Le droit de couper des mottes de gazon ou de la tourbe comme combustible. Le droit de pêcher dans les eaux communes. Enfin, le droit de prélever du sable, de la pierre, de l’argile et des matières minérales.
Ces six droits appartiennent rarement à tous les habitants du village. Ils sont généralement attachés à une tenure précise, à une chaumière précise, à une unité foncière précise. Peuvent les exercer les détenteurs d’une tenure libre, ceux dont la tenure coutumière est inscrite au registre seigneurial, certains foyers nommément désignés. Pas le premier passant venu.
Il faut insister, car le plus grand malentendu des deux siècles suivants commence ici. Le mot communaux peut laisser entendre que chacun est libre de s’en servir. En réalité, qui peut user de quoi, à quel moment et en quelle quantité : presque tout fait l’objet de prescriptions. Seulement, elles ne sont pas écrites sur le papier. Elles sont écrites dans la mémoire d’un village.
Ces droits sont administrés par des cours et des assemblées locales : cours seigneuriales, cours de domaines, assemblées forestières, à plusieurs niveaux. Elles établissent les règlements de la communauté, fixent les périodes de pâture, le nombre de bêtes admises, l’interdiction d’y conduire des bêtes malades, le montant des amendes. Les historiens de cette période y reviennent sans cesse : on est très loin d’une mêlée où n’importe qui pourrait entrer.
Sur l’étendue exacte des communaux, en revanche, les historiens sont loin de s’accorder. Certains estiment que, vers 1500, ils occupaient peut-être la moitié des terres d’Angleterre et du pays de Galles, en précisant aussitôt que cela ne signifie pas que toute la communauté villageoise pouvait y accéder. D’autres, qui extrapolent à partir d’un échantillon de domaines appartenant à des œuvres charitables, évaluent leur part en Angleterre, en 1600, à vingt-six ou vingt-sept pour cent seulement ; la part véritablement ouverte à tous n’aurait été que d’environ quatre pour cent.
Les deux estimations sont très éloignées. Mais elles s’accordent sur un point : les communaux de l’histoire anglaise ne sont pas une immensité de ressources sans contours. Ils forment un système d’usages délimité de toutes parts par des droits, des servitudes, des cours seigneuriales et des coutumes locales.
Ce qui se passe pendant les trois siècles suivants peut s’appeler une traduction. Tout un système d’usages, enraciné dans la mémoire, les habitudes et le voisinage, doit passer dans une autre langue, où tout doit pouvoir être divisé, évalué, échangé, dessiné sur une carte, inscrit dans un acte, prouvé devant un tribunal. Ce qui se laisse traduire entre dans le nouveau livre de comptes. Ce qui ne s’y laisse pas traduire est le reste que nous allons suivre.
II. Une vache
Pour comprendre ce qui sera perdu, il faut d’abord voir ce que vaut une vache.
Si l’on ne s’intéresse qu’au lait, le calcul est à portée de main : combien elle en donne par an, combien se vend une mesure de lait, une multiplication, et l’on a sa valeur. Mais une famille qui vit au bord du communal ne tient pas ainsi le compte de sa vache.
La vache donne du lait. Une fois la crème retirée, le lait qui reste nourrit le cochon. Le cochon grossit ; en hiver, on pourra le tuer ou le vendre. La vache donne du fumier, qui va au potager près de la maison. Du potager viennent les légumes, qui vont dans la marmite. C’est l’enfant de la maison qui garde la vache : tout un été sur la pente, sans salaire, sans que cela compte même comme travail. La femme de la maison fait le fromage. C’est elle aussi qui prépare les repas.
La vache n’est donc pas un actif : elle est le centre d’un système. Retirez-la, et tout le reste s’effondre avec elle. Le cochon n’a plus de nourriture, le jardin plus d’engrais. Le temps de l’enfant se libère, sans rien lui procurer en échange. Plusieurs des tâches de la femme n’ont plus d’objet.
L’important est qu’aucun maillon de ce système ne vaut grand-chose à lui seul. Le lait se vend pour peu d’argent. Le fumier n’est pas une marchandise. L’été de l’enfant occupé à garder la vache vaut zéro sur n’importe quelle feuille de paie. Le savoir-faire de la femme qui prépare le fromage n’a pas d’employeur. Ces choses ne prennent du poids qu’ensemble. Et ce qui les tient ensemble n’est pas la propriété : c’est l’organisation quotidienne d’un foyer.
De même, un communal ne vaut pas seulement le loyer que l’on pourrait tirer de chaque acre. Il procure le combustible pour l’hiver, de quoi combler le manque d’une mauvaise récolte, une marge pour ce petit système qu’un foyer a monté à côté de sa maison.
Le glanage le montre particulièrement bien. Après la moisson, les femmes et les enfants des familles pauvres suivent les charrettes et ramassent les épis restés dans les champs. Des historiens en ont estimé la valeur : dans certains ménages vivant d’un salaire fixe, le grain glané en une année pouvait valoir trente-trois shillings, soit dix virgule quatre pour cent du revenu annuel. Dans les foyers dirigés par une femme et sans homme, comme les années de mauvaise récolte, cette proportion était encore plus élevée.
Il faut prendre au sérieux ces dix virgule quatre pour cent. Ce n’est pas de l’argent de poche, pas une aide. C’est un peu plus d’un mois de revenu pour un foyer, et cela arrive juste avant la période de soudure. La ressource décisive de l’année provient d’une activité qui ne porte aucun nom dans aucun livre de comptes.
Le glanage est presque entièrement l’affaire des femmes.
Le douzième chapitre parlait d’une colonne vide au bas du livre. Ici, cette colonne prend la forme d’un champ. Les épis laissés après la moisson ne font pas partie d’un domaine que l’on pourrait vendre d’un seul tenant ; ils ne deviennent pas non plus d’eux-mêmes le salaire de quelqu’un. Il faut d’abord que des personnes non rémunérées les ramassent un à un, puis que ces mêmes personnes en moulent le grain, le cuisent, en nourrissent le cochon, le mettent en réserve, pour en tirer de quoi manger, alimenter le feu et tenir jusqu’à la fin de l’hiver. Rien de toute cette chaîne de travail n’entre dans aucun compte.
Un point mérite l’attention. Pour dire ce que valaient les droits sur les communaux, les historiens n’ont qu’un moyen : leur appliquer les prix de marchandises comparables vendues sur le marché. Le lait au prix du lait, le bois au prix du bois, le grain glané au prix du grain. Ceux qui font ces conversions le reconnaissent eux-mêmes : dans certains endroits, il n’y avait même pas de transactions auxquelles se référer. Il faut y plaquer des prix empruntés ailleurs.
Ce besoin de convertir dit déjà quelque chose. Ce qui figurerait de plein droit dans le livre du marché n’aurait besoin de personne pour lui trouver un équivalent monétaire.
Ces valeurs existent. Des gens les connaissent. Ce qui leur manque, c’est un détenteur que l’on puisse inscrire au registre.
Voilà la forme du reste dans cet épisode. Il n’a pas échappé à la mesure : on peut le mesurer, et les historiens l’ont fait, poste après poste. Ce n’est pas non plus qu’on l’ait mesuré avec justesse sans que personne s’y intéresse : les regards n’ont jamais manqué. Sa difficulté est ailleurs. Impossible de le porter au nom d’une seule personne, alors que la nouvelle langue ne reconnaît que ce qui est au nom de quelqu’un.
Au nom de : toute la nouvelle langue pivote sur ces mots. Dans l’ancienne, une même chose peut être liée à plusieurs personnes à la fois. La vache est à la famille, l’herbe est commune, l’enfant garde la vache, toute la famille en bénéficie. La nouvelle exige qu’à un instant donné, chaque chose appartienne à un seul nom. Tout ce qui peut s’inscrire sous un nom, la construction l’accepte. Pour le reste, elle ne nie pas son existence. Elle n’a simplement aucun endroit où le mettre.
Le lait est à la vache, la vache à ce foyer. Mais la marmite, l’été de cet enfant, le travail entre les mains de cette femme, cette petite marge qui a sauvé des vies les mauvaises années : au nom de qui les inscrire ?
III. Désormais, que nul ne clôture plus
L’enclosure n’est pas un événement soudain, enfermé dans une époque. C’est une longue ligne, dont le mouvement tantôt accélère, tantôt ralentit. Et sa première portion va dans le sens opposé à la suite.
À partir de 1489, la Couronne et le Parlement légifèrent à plusieurs reprises pour freiner les enclosures. Le motif n’est pas économique, mais politique : on leur reproche de dépeupler les villages, de provoquer des troubles et de menacer l’ordre établi. Dans la première moitié du XVIe siècle, beaucoup d’enclosures sont surtout rendues possibles par le pouvoir des seigneurs sur les terres qu’ils exploitent pour leur propre compte et sur les tenanciers dépourvus de bail à durée garantie.
Il faut regarder ce moment de près, car il renverse un partage devenu familier. Les récits ultérieurs placent volontiers l’enclosure du côté du progrès et ses adversaires du côté du passé. Or, pendant les cent premières années, ce sont la Couronne et le Parlement qui s’y opposent : elle chasse les gens de leurs villages, et les gens chassés risquent de causer des troubles. À partir de l’étude d’un comté, un chercheur estime qu’environ soixante-dix pour cent des enclosures documentées entre 1485 et 1550 ont été imposées unilatéralement par des nobles et des gentilshommes. Ils le pouvaient parce que les tenanciers locaux ne disposaient pas de droits fonciers solidement garantis.
En 1549, une rébellion éclate dans le Norfolk, menée par un homme nommé Kett. Les insurgés campent sur une lande et rédigent une pétition en vingt-neuf articles.
Le premier demande que, désormais, nul ne clôture plus de terres. Le onzième réclame pour les détenteurs de tenures libres et coutumières le bénéfice de tous les communaux. Le quatorzième veut ramener les redevances des tenures coutumières à leur niveau des premières années du règne d’Henri VII.
Ce n’est pas un programme d’égalité au sens moderne. Ses demandes sont concrètes : ralentir la réorganisation économique, desserrer la pression des redevances, retrouver les bénéfices des communaux et retirer aux seigneurs certains pouvoirs de gouvernement local.
Une plainte nous est parvenue avec cette pétition, dans des mots simples et sans détour : on nous a pris les pâturages communs que nos ancêtres avaient laissés pour nous venir en aide, à nous et à nos enfants.
Pas un mot, dans cette phrase, ne raisonne en termes d’efficacité. Il y est question de ce que les ancêtres ont laissé, de ce que l’on doit à ses enfants, de ce que l’on éprouve à trouver la porte fermée devant soi.
Aucune de ces trois choses n’a d’unité de mesure. Combien vaut ce que les ancêtres ont laissé ? Combien vaut le devoir envers les enfants ? Combien vaut le sentiment d’être tenu dehors ? Aucun nombre ne vient. Pour se faire entendre dans la nouvelle langue, une pétition devrait tout reformuler : tant de revenu perdu par an, tant de bêtes en moins par foyer, tant de shillings après conversion. Kett et les siens n’écrivent pas cela. Dans leur texte, il est question des ancêtres et des enfants.
En 1607, les comtés du centre de l’Angleterre se soulèvent à leur tour. Les historiens parlent généralement du dernier mouvement paysan coordonné du pays ; il vise plus directement encore les enclosures. Un chercheur qui a étudié les proclamations royales de cette année-là relève un point souvent négligé : le conflit ne se réduit pas à des foules ignorantes dressées contre la modernisation. La Couronne elle-même peut voir dans certaines enclosures le mépris des riches pour la loi royale et leurs obligations sociales.
Autrement dit, savoir qui enfreint la loi, qui trouble l’ordre, fait alors partie du conflit. Ce n’est pas une question que la postérité peut régler en rangeant tranquillement chacun dans son camp.
En étudiant les foules anglaises du XVIIIe siècle, Thompson propose l’expression d’économie morale des pauvres. Beaucoup de troubles, explique-t-il, ne sont pas seulement une réaction instinctive à la faim. Ils reposent sur des jugements partagés : sur le marché, au moulin, à la boulangerie, dans la distribution du grain, certaines pratiques sont légitimes, d’autres ne le sont pas. Il ajoute que le mot émeute est trop étroit pour contenir les jugements sur le juste et l’injuste qui portent ces actions.
Ramenée aux enclosures, cette idée fait ressortir un point souvent sous-estimé. Les droits sur les communaux sont à la fois un appoint économique et un ordre tenu pour légitime. On s’oppose aux enclosures parce qu’elles font perdre quelques shillings, mais aussi parce qu’elles redéfinissent ce qui appartiendra désormais à un détenteur comme si cela allait de soi, et ce qui cessera d’être cette part restante que le voisinage pouvait légitimement réclamer.
En trois siècles, le même Parlement légifère d’abord pour interdire les enclosures, puis pour les favoriser. Bien des choses se sont passées entre-temps. Une au moins est certaine : elles n’ont pas été considérées comme un progrès dès le départ.
IV. Trois dimanches d’été
À partir du milieu du XVIIIe siècle, les enclosures par voie parlementaire deviennent la forme dominante. De 1604 à 1914, le Parlement adopte plus de cinq mille deux cents lois d’enclosure. Elles concernent un peu plus du cinquième de l’Angleterre, soit environ six millions huit cent mille acres. Une autre base, qui rassemble les lois et les décisions d’attribution successives, en dénombre cinq mille trois cent quatre-vingt-trois. L’écart tient au périmètre du décompte. Il ne change pas l’échelle de l’opération.
Un cinquième : il faut prendre la mesure de cette proportion. En trois siècles, un cinquième d’un pays passe, loi après loi, d’un régime de droits à un autre. Et chaque loi a ses rédacteurs, ses réunions, ses affichages, ses audiences, sa décision, son dossier. On n’assiste pas à une confusion générale. On assiste à un chantier.
On imagine facilement le Parlement votant une loi, puis le propriétaire dressant aussitôt ses clôtures. La procédure réelle est beaucoup plus compliquée. Et c’est précisément cette complication qui lui permet si bien de transformer les choses jusque-là imprécises en objets documentés, mesurables, contestables.
On commence par discuter sur place. Puis on charge un avocat de rédiger le projet de loi. On tient une réunion publique. On affiche le projet à la porte de l’église trois dimanches d’été consécutifs. On présente en même temps un état des consentements, où figurent tous les propriétaires fonciers de la paroisse, la valeur des terres détenues par chacun et sa position sur l’enclosure : accord, opposition ou neutralité.
Au XVIIIe siècle, aucun seuil légal uniforme ne fixe la proportion de consentements nécessaire. On évoque généralement les trois quarts ou les quatre cinquièmes, calculés selon la valeur des terres. Ce n’est qu’après 1836 que le seuil des deux tiers est expressément inscrit dans la loi.
Selon la valeur des terres. Arrêtons-nous sur ces mots.
Le consentement se compte en valeur foncière, pas en personnes. Celui qui possède mille acres et celui qui ne détient qu’une chaumière ne pèsent pas chacun une voix sur cette feuille. Et l’homme qui ne possède aucune terre, mais dont la famille fait paître ses vaches et coupe des fougères sur le communal depuis des générations, n’entre même pas au dénominateur.
C’est l’un des arrangements les plus économes de la construction lorsqu’elle tient ses comptes. Elle n’a besoin de réfuter personne, ni d’annoncer que certains avis ne comptent pas. Il lui suffit de choisir une unité de mesure. Cette unité se trouve être la chose même que l’on s’apprête à réorganiser. Plus on en possède à son nom, plus on a voix au chapitre pour décider de la réorganisation.
Le véritable travail de traduction ne commence qu’après le vote de la loi.
Celle-ci nomme des commissaires, généralement trois, auxquels s’ajoute un arpenteur. L’arpenteur mesure d’abord les terres et dresse le plan. Les commissaires tiennent ensuite une série de réunions pour entendre les prétentions de chacun. Leur exigence tient en une phrase : prouvez quels droits vous possédez exactement.
Toute la réorganisation pivote sur cette phrase.
Vous pouvez dire : ma famille a toujours coupé les fougères sur cette terre, pris de la tourbe sur cette pente, conduit ses porcs dans ce bois en automne. Tout cela est vrai. Personne au village ne le contredira. Mais convertir ce toujours en un titre juridiquement valable dépend d’autre chose : avez-vous un écrit ? Pouvez-vous faire venir vos voisins comme témoins ? Votre droit est-il attaché à une tenure dans les champs ouverts, ou seulement à une chaumière ? Détenez-vous une tenure libre, une tenure coutumière inscrite au registre, ou êtes-vous simplement un usager de longue date ?
Que tout le monde le sache n’entre pas en ligne de compte.
La construction emploie ici une méthode qui n’est encore apparue dans aucun des douze premiers chapitres. Elle ne dit pas que vous n’avez aucun droit. Elle ne nie pas, ne rebaptise pas, ne déprécie pas, ne déplace pas sa frontière vers l’intérieur. Elle dit seulement : veuillez produire vos preuves.
Or ces droits existent précisément sous une forme qui n’a pas besoin de preuves. Ils tiennent à la mémoire, au voisinage, aux pratiques répétées d’année en année. Tout le monde les a sous les yeux ; personne n’a donc jamais songé à les écrire. Demander d’en produire la preuve revient déjà à les condamner.
Les douze premiers chapitres ont montré six manières de traiter le reste : une construction plus vaste desserre l’ancienne de l’extérieur ; on change de nom pour continuer ; on mesure juste sans poser de questions ; on réécrit le reste sous la forme d’un montant à répartir dans les coûts ; on déplace d’un cran vers l’intérieur la frontière d’une discipline ; on lui donne une orbite autour du livre de comptes. Voici la septième. C’est celle qui ressemble le moins à une intervention : ne rien faire, sinon exiger que le reste se présente lui-même pour faire la preuve de son existence.
Enfin, les commissaires rendent leur décision. Nouvelles attributions de terres, routes, drainage, clôtures, parcelles échangées, conversion de la dîme, biens ecclésiastiques : tout entre dans un texte ayant force de loi. Ce texte est à son tour affiché à la porte de l’église et lu en public.
Du point de vue de la procédure, l’opération entière est publique, du début à la fin.
V. Barton
Une paroisse précise permet de mieux voir ce qui se passe.
Sur la rive sud de l’Humber se trouve Barton. Avant l’enclosure, son paysage reste assez typique : champs ouverts, prés, marais, un pâturage commun appelé le pâturage des vaches et des chevaux, et des hauteurs communes. Les droits des habitants comprennent la pâture sur les grands champs après la moisson, l’usage des prés et des bois, la coupe des fougères et des ajoncs pour le feu, le prélèvement d’argile, de pierre et de sable, ainsi que la découpe de mottes de gazon pour se chauffer.
L’enclosure de Barton commence en 1797.
La dîme est réglée dans la même opération. Elle représente alors environ dix pour cent de la production agricole. Ses bénéficiaires reçoivent généralement une attribution foncière plus importante en échange de l’abandon de leurs prélèvements futurs. Le droit de prendre une part chaque année devient une terre attribuée une fois pour toutes.
La conversion est élégante, et les deux parties peuvent y trouver leur compte. Une part de récolte se perçoit tous les ans ; elle varie avec la saison, demande des vérifications et suscite des contestations. Avec une terre, tout devient déterminé. Plus rien à percevoir, plus rien à contester : il suffit de l’inscrire sur le plan. La construction aime particulièrement ce genre d’échange : remplacer une relation qu’il faut entretenir dans la durée par un stock qui se règle en une fois.
L’enclosure achevée, les communaux ont disparu. Les lanières éparses ont été regroupées en grandes tenures d’un seul tenant. Un nouveau réseau de routes a été construit dans le même mouvement.
Ce qui frappe sur le nouveau plan, c’est la concentration. Trois grands ayants droit contrôlent à eux seuls soixante-trois pour cent de la paroisse.
Dans le même temps, les commissaires rejettent douze à quinze pour cent des prétentions à des droits sur les communaux. Les droits de couper les ajoncs et les mottes de gazon s’éteignent souvent à cette occasion, généralement sans indemnité.
Il faut distinguer le rejet et l’absence d’indemnité. Rejeter une prétention signifie que les commissaires jugent le droit dépourvu de fondement juridique. Ne pas indemniser signifie que, ce droit n’existant pas en droit, il n’y a rien à racheter. Les deux propositions réunies produisent ceci : après l’enclosure, ces pratiques ont cessé ; dans le texte légal, rien n’a été retiré à personne.
À Barton, la traduction de l’ancienne langue dans la nouvelle coûte environ treize mille livres sterling, pour les seuls frais de procédure et d’exécution.
Cette somme rappelle que traduire n’est pas gratuit. Mesurer coûte, dessiner coûte, payer l’avocat et les commissaires coûte. Réunir, afficher, lire en public, poser les bornes, ouvrir les routes, creuser les drains : chaque opération a son prix. Donner à une paroisse sa nouvelle forme coûte assez cher pour que quelqu’un doive avancer les fonds. Ceux qui le peuvent sont généralement aussi ceux qui reçoivent le plus dans la réorganisation.
On comprend ainsi pourquoi un village peut difficilement arrêter seul une enclosure. Il lui faut de l’argent pour engager un avocat, trouver des témoins, se rendre à Londres. Or c’est précisément ce qui manque le plus à ceux dont la vie dépend le plus des communaux. Quand la construction arrive quelque part, elle apporte, avec ses règles nouvelles, un ordre de préséance établi selon la capacité de payer.
Ailleurs, le même mouvement se retrouve. Dans une paroisse du Lancashire, les revendications de propriété de deux familles seigneuriales sont reconnues, tandis que les droits d’usage de l’ensemble plus large des habitants restent bien plus fragiles. Sur près de huit cents acres, près de six cents reviennent aux deux familles.
Un historien des usagers des communaux résume la situation sans détour : dans l’enclosure, seuls les droits juridiques au sens strict sont relativement sûrs. Les droits que l’on tient de sa qualité d’habitant et de la coutume le sont beaucoup moins.
En 1911, une phrase sèche résume le résultat dans bien des endroits : les pauvres ont ainsi perdu leur source de combustible sans recevoir aucune compensation.
Il faut le préciser : ce résultat ne suppose pas nécessairement une corruption manifeste. Le processus peut être à la fois public dans ses procédures, prudent en droit et profondément asymétrique dans sa répartition. Des chercheurs récents le condensent en une phrase : une enclosure peut être parfaitement légale et demeurer injuste.
C’est la troisième fois que cette idée apparaît dans ce parcours. Au huitième chapitre, la pratique qui aplatissait des êtres humains tout entiers sur le plan des prix conservait une forme juridique impeccable d’un bout à l’autre. Au onzième, l’ouvrier recevait l’intégralité de son salaire ; le contrat n’était pas rompu, la loi n’était pas violée, les comptes étaient équilibrés sur le papier. Voici la troisième occurrence. Cette fois, quelqu’un en a fait un jugement que l’on peut citer.
Légalité et justice sont formellement séparées. Cette séparation fait voir une chose : plus la procédure est complète, plus l’issue dépend de celui sur qui pèse la charge de la preuve. Or l’attribution de cette charge ne fait jamais partie du débat sur la procédure. Elle en est le préalable.
VI. La propriété signifie la jouissance exclusive
En 1788, une affaire de glanage parvient devant une cour de common law. On l’appellera par la suite la grande affaire du glanage.
Dans son jugement, lord Loughborough écrit que le prétendu droit de glaner est incompatible avec la nature de la propriété, puisque celle-ci signifie la jouissance exclusive. Dans le même passage, il affirme que le fermier est le seul cultivateur de cette terre et que les glaneurs ne peuvent se prévaloir ni d’un travail partagé ni d’un intérêt commun.
Le poids de ce jugement ne tient pas à sa conclusion, mais au geste qu’il accomplit.
Auparavant, qu’est-ce qui faisait durer le glanage ? La coutume, la tradition de l’aumône, la tolérance locale, une attente morale admise par tous. C’était la part restante dans les champs. Personne ne l’avait formellement cédée, personne ne l’avait formellement reprise. Année après année, on venait la ramasser.
Si une chose peut ainsi subsister longtemps, c’est que personne ne demande à qui elle appartient. Poser la question exige une réponse ; donner une réponse exige quelqu’un pour la faire appliquer. Avant cela, ne pas demander est un arrangement dont chacun peut à peu près s’accommoder. Le cinquième chapitre évoquait déjà le rapport entre la clôture des comptes et les questions qu’on ne pose pas. Le comptable s’en abstenait lui-même. Cette fois, on a saisi le tribunal de la question. Et, une fois saisi, il doit répondre.
Le jugement réintègre cette part restante dans le périmètre de la propriété exclusive. Il ne dit pas que les pauvres ne doivent pas vivre. Il dit : ce qui reste sur cette terre après la moisson appartient à la même personne que ce qui y pousse.
L’exclusivité est le préalable de la propriété. Pour qu’une chose soit une propriété, il faut d’abord qu’une personne puisse en jouir seule. Qu’un autre y touche, et il y a atteinte à son droit.
Les droits sur les communaux sont de nature exactement inverse. Au même endroit, à la même saison, l’un fait paître ses vaches, l’autre coupe des fougères, un troisième pousse ses porcs vers le bois, un quatrième prend de la terre au bord du fossé. Chacun prélève ce dont il a besoin sans empêcher les autres d’en faire autant. Cette coexistence n’est pas une forme de propriété. Selon la logique du jugement, elle en est le contraire.
Une substitution très nette s’opère alors. La question était : qui doit prendre ce qui reste dans ce champ après la moisson ? La réponse tenait dans un ensemble complexe de coutumes : le maître emporte ce qui se vend, les pauvres ramassent ce qui est tombé ; on répartit les moments, on distingue les statuts et les degrés d’appartenance au voisinage. La nouvelle question est : de qui cette terre est-elle la propriété ? Un seul nom suffit à répondre. La première réponse exigeait la mémoire de tout un village. La seconde tient sur une feuille.
Les conséquences sont concrètes. Cobbett traverse à cheval ces régions de monoculture céréalière qu’il déteste. Il note sans détour : pas de haies, pas de fossés, pas de communaux ; les pauvres travailleurs n’ont pas un morceau de bois pour le feu, pas un endroit où faire paître un cochon ou une vache.
Les données montrent la même chose. Dans le Northamptonshire, un chercheur constate une baisse de vingt et un pour cent du nombre de petits propriétaires après l’enclosure. Des travaux récents fondés sur des données nationales trouvent, eux aussi, une association entre les enclosures parlementaires et une diminution sensible de la proportion de détenteurs de chaumières.
Ce qui disparaît, ce ne sont pas quelques avantages en nature. C’est toute une place où l’on pouvait vivre, entre petite propriété, subsistance, activités domestiques d’appoint et travail à la journée. De cette place, on pouvait avoir une vache, quelques poules, un potager, du bois pour l’hiver, quelques salaires gagnés au moment des gros travaux agricoles. Aucune de ces ressources ne suffisait à vivre. Ensemble, elles le permettaient.
Cette place est faite d’une multitude de choses incomplètes, dont aucune ne peut, seule, faire vivre quelqu’un. C’est précisément ce que la construction peine le plus à traiter. Il n’y a pas de poste principal, pas de rubrique unique. Séparé, chaque élément paraît trop petit pour qu’on s’y arrête ; réunis, ils forment la totalité d’un gagne-pain. L’enclosure n’a pas spécialement pris cette place pour cible. Elle a seulement attribué à d’autres, pièce après pièce, les éléments dont elle était faite.
C’est une manière de supprimer le reste que l’on reconnaît rarement comme telle. Personne n’a combattu cette place. Aucune loi n’a déclaré que de tels foyers ne devraient plus exister. La construction a démonté les pièces. Et chaque pièce, traitée isolément, l’a été avec de bonnes raisons : cette pente a un propriétaire, ce bois a un propriétaire, ce champ après la moisson en a un aussi. Une fois réunies, pourtant, ces décisions si raisonnables font disparaître la place.
Une fois cette place disparue, il ne reste à l’homme qu’une seule chose à offrir.
La condition de ce que racontait le onzième chapitre vient d’être fabriquée ici.
VII. Trois pour cent
Il faut laisser aux partisans de l’amélioration agricole toute la force de leur argument, sans l’expédier.
L’histoire présentée aujourd’hui encore par le Parlement britannique affirme que, dès la fin du XVIIIe siècle, les enclosures ont considérablement accru la productivité agricole, et que ce point ne fait guère de doute. En 1986, un chercheur compare systématiquement champs ouverts et terres encloses à partir des rendements céréaliers et de la production totale des années 1795 à 1801. Il pose explicitement la question : un frein, ou un gain de productivité ? En 1808, dans une étude nationale consacrée aux enclosures, Arthur Young affirme qu’il est incontestable que les fermiers tirent davantage de profit des terres encloses.
La vague la plus récente de travaux empiriques exploite les données de quinze mille paroisses. Elle estime que les enclosures parlementaires sont bien associées à de meilleurs rendements. Le chiffre précis est le suivant : en 1830, les paroisses ayant connu l’enclosure auraient un rendement par unité de surface supérieur d’environ trois pour cent.
Trois pour cent.
Laissons ce nombre ici, sans commentaire.
Une seule précision de périmètre : ces trois pour cent mesurent un écart de rendement à surface égale. Ils ne mesurent ni un écart de production totale, ni un écart de revenu national, encore moins un changement dans la vie d’un foyer donné. C’est un nombre précis, qui répond précisément à une question formulée avec précision. Savoir si cette question est celle que l’on débattait alors est une autre affaire.
Les lectures qui révisent ce récit ne sont pas moins solides. Elles suivent plusieurs chemins.
Une tradition de recherche soutient depuis longtemps que les champs ouverts, avec leurs multiples lanières dispersées ici et là, ne doivent pas être jugés trop vite absurdes ou archaïques. Cette dispersion est une assurance : les parcelles n’ont ni les mêmes sols, ni les mêmes expositions, ni le même drainage. La grêle en frappe une, l’autre reste. Selon cette lecture, les paysans ne refusent pas d’être avisés. Ils sont prudents. Des travaux ultérieurs contestent en partie ce mécanisme précis, tout en reconnaissant que la longévité des champs ouverts est étroitement liée à la gestion des risques.
Une autre lecture va plus loin, avec une proposition plus froide. Si les champs communs ont duré, ce ne serait pas par irrationalité, mais parce qu’avant 1750, l’enclosure n’était généralement pas rentable. Les gains considérables dont on a ensuite raconté l’histoire auraient surtout existé dans l’imagination des réformateurs agricoles du XVIIIe siècle.
D’autres travaux réévaluent directement le récit de l’amélioration agricole. Selon eux, les petits paysans exploitant leurs propres terres sous le régime des champs ouverts avaient déjà contribué à une part importante des gains de productivité. Les enclosures et les grandes fermes du XVIIIe siècle auraient relativement peu contribué à la croissance agricole de la révolution industrielle. Elles auraient surtout enrichi les propriétaires, sans bénéficier aux consommateurs, aux ouvriers ni aux paysans. Les commentateurs de ces recherches le disent clairement : elles contestent une conviction longtemps tenue pour acquise. L’enclosure n’apparaît alors plus comme le moteur principal d’une révolution de la productivité. Elle ressemble plutôt à un accélérateur de la redistribution des revenus.
Un troisième versant est celui de l’histoire sociale et de l’histoire du travail. Il ne s’intéresse pas au rendement des terres, mais à la place des droits d’usage dans l’économie d’un foyer, à ce que chacun a perdu, aux moyens de vivre après la perte. Un point y mérite une attention particulière : même les chercheurs qui reconnaissent des gains de productivité admettent qu’avant les enclosures, les ouvriers agricoles pouvaient réellement faire paître leurs vaches sur les communaux et y prendre du combustible. Reconnaître un gain ne permet pas de conclure que personne n’a été dépossédé.
L’étude la plus récente réunit les deux faces dans un même résultat : les rendements augmentent, les inégalités foncières aussi. Les grands propriétaires peuvent passer outre à ceux qui leur barraient auparavant la route, tandis que les pauvres ne peuvent pas pleinement profiter des gains d’efficacité.
Elle ne clôt pas le débat. Elle donne à l’ancien débat une forme plus facilement quantifiable.
C’est la deuxième opération de la construction dans cette histoire, et elle est plus discrète que la première. Après avoir traduit les terres, les droits et les coutumes en droits de propriété divisibles et évaluables, elle traduit, deux siècles plus tard, le débat sur cette traduction en pourcentages de rendement et en coefficients d’inégalité.
Le désaccord réel comporte au moins trois niveaux. Premièrement, à quel point les champs ouverts et les communaux étaient-ils inefficaces avant l’enclosure ? Deuxièmement, s’il y a bien eu des gains, leur ampleur suffit-elle à soutenir le récit traditionnel de la révolution agricole ? Troisièmement, s’il y a bien eu des gains, qui les a reçus, et qui en a payé le prix ?
On peut se disputer sur les deux premiers niveaux à l’intérieur du même tableau : ils ont une unité commune. Le troisième n’en a pas.
Aussi est-ce toujours sur les deux premiers que la recherche avance le plus vite.
Ce n’est pas que les chercheurs aient un parti pris. Pour répondre à la troisième question, qui reçoit et qui supporte le coût, il faudrait une mesure capable de comparer deux choses entièrement différentes. D’un côté, des rendements, des valeurs locatives, des volumes de production comparables d’année en année. De l’autre, une famille qui aura ou non du bois pour se chauffer l’hiver, une femme qui pourra ou non ramasser encore des épis après la moisson. Les premières choses ont une unité ; les secondes n’en ont pas. Sans unité, elles n’entrent pas dans le même tableau ; sans tableau commun, le débat ne peut les départager. Elles restent donc sur le bord. La construction a fait des terres un livre de comptes. Elle a ensuite fait du débat sur ce livre un autre livre de comptes. Le reste n’a de colonne dans aucun des deux.
VIII. Un compte que l’on comprend d’un coup d’œil
En 1968, Hardin publie un court article dans une revue scientifique. Une expérience de pensée résume son propos.
Imaginons un pâturage ouvert à tous. Chaque éleveur rationnel ajoute une vache à son troupeau. Le bénéfice lui revient presque entièrement, soit à peu près plus un ; les dégâts du surpâturage, eux, sont répartis entre tous, et il n’en supporte qu’une petite fraction. Pour chacun, ajouter encore une bête est donc avantageux. À force d’en ajouter, le pâturage s’effondre. Hardin en tire cette conclusion : la liberté dans les communaux conduit tout le monde à la ruine.
La force de cet argument est son extrême clarté. Le bénéfice individuel et la perte collective entrent dans le même cadre. C’est presque un compte que l’on peut comprendre d’un seul coup d’œil.
Mais le pâturage supposé ici est en libre accès. Pas de limites, pas de droit d’exclure, pas de règles locales, pas de sanctions maintenues dans la durée par une communauté, pas de cour seigneuriale, pas de droit pour les usagers de faire eux-mêmes leurs règles.
Ostrom et les chercheurs de son courant l’ont répété : il y a là une confusion. La plupart des ressources communes ne sont pas des ressources en libre accès dont les droits de propriété resteraient indéfinis.
Le rapprochement avec l’histoire anglaise le montre nettement. On y trouve des limites qui définissent les usagers, d’autres qui délimitent les ressources, de la surveillance, des amendes, des règles saisonnières, des quotas.
Et la règle du bétail levant et couchant chez soi.
Cette règle n’apparaîtra jamais dans le pâturage de Hardin. Son principe n’est pas de fixer un nombre de bêtes supplémentaires autorisées, mais de rattacher l’usage du communal aux capacités propres de chaque foyer. Et elle repose sur le fait que chacun peut voir les autres. Sur le compte de Hardin, il n’y a que des têtes de bétail. Aucune colonne ne peut recevoir les yeux des voisins.
Cela éclaire assez crûment la nature de la construction. Pour qu’un compte soit compris de tous au premier regard, il lui faut peu de colonnes, des colonnes bien rangées, capables d’accueillir chacune un nombre. Or ce qui a permis à un véritable communal de durer plusieurs siècles n’entre dans aucune. Le compte le plus clair décrit donc souvent un lieu qui n’existe pas.
Il n’en fonctionne pas moins. Il agit par sa clarté, non par son exactitude. C’est souvent là que réside la véritable force de la construction : un modèle assez simple pour être répété de mémoire circule bien plus loin qu’une description exacte mais difficile à expliquer. On s’en sert aussi plus facilement pour décider.
Ostrom ne prétend pas, pour autant, que les communaux seraient bons par nature. Elle explique avoir renoncé à chercher une règle fixe qui garantirait la réussite. Elle s’attache plutôt aux principes d’organisation que partagent les institutions ayant duré : des limites claires pour les usagers comme pour les ressources ; des règles de prélèvement et de contribution adaptées aux conditions locales ; la participation des personnes concernées à la modification des règles ; une surveillance assurée par les usagers eux-mêmes ; des sanctions graduées, d’abord légères, puis plus fortes ; des moyens peu coûteux de régler les conflits ; une reconnaissance minimale, par les pouvoirs publics, du droit local à établir ses règles ; enfin, une gouvernance à plusieurs niveaux emboîtés.
Elle rapporte aussi un résultat de laboratoire qui mérite que l’on s’y arrête. Dans les conditions de référence, les participants surexploitent la ressource commune plus encore que ne le prédit la théorie des jeux non coopératifs. Dès qu’on les autorise à parler face à face, le bénéfice collectif augmente nettement.
Parler face à face n’est pas le nom d’une variable. C’est le contact personnel lui-même. On peut en mesurer l’effet au laboratoire. Il ne peut pourtant entrer dans le compte de 1968, où il n’y a que des vaches.
Le débat a depuis été découpé autrement. Certains chercheurs observent que ce que Hardin avait en tête ressemblait davantage au libre accès qu’aux communaux historiques. D’autres adressent à Ostrom une critique inverse : sa réfutation de Hardin vaudrait pour un cas particulier. Ses études sont très convaincantes pour des communaux de petite échelle, locaux et peu exposés aux chocs extérieurs. Mais, pour les très grands systèmes de ressources, ceux qui traversent plusieurs échelles, changent vite et subissent fortement les pressions nationales et internationales, les dilemmes décrits par Hardin n’ont pas disparu.
Les deux camps ne parlent pas de la même chose. Nous ne trancherons donc pas ici.
Un point, en revanche, doit être dit, sous peine de fausser la lecture des sept premières sections. Les communaux ne sont pas un paradis. Ils sont souvent bien administrés, mais au prix, fréquemment, de l’exclusion des étrangers au lieu. Les droits ne sont pas égaux pour tous. Entre détenteurs de tenures libres, de tenures coutumières, de chaumières et simples usagers habituels, les écarts de statut sont grands. En faire une pastorale est une paresse du même ordre que les décrire comme une friche qui attend d’être mise en ordre.
Ce qui traverse véritablement ces trois siècles tient en une phrase : dès que la réorganisation commence, les droits les plus solidement formalisés juridiquement l’emportent sur ceux que fait surtout tenir la familiarité entre les gens. Le camp qui perd est le reste de ces trois siècles.
Après l’enclosure, les comptes d’une paroisse deviennent limpides. Chaque terre a sa superficie, ses limites, son propriétaire, sa valeur estimée. Les routes ont leur tracé, les drains leur responsable, la dîme a été convertie en terre. Quelqu’un qui n’est jamais venu ouvre le plan et, en une demi-heure, peut tout comprendre du lieu.
Le plan ne dit pas où les bêtes de chaque foyer se lèvent et se couchent en hiver ; sur quelle pente ses enfants gardent le troupeau en été ; qui suit les charrettes après la moisson ; ni depuis quelle année ces choses se font ainsi.
On ne les a pas déclarées sans fondement. On leur a demandé des preuves, alors qu’elles vivaient précisément de n’avoir pas besoin d’en fournir.
Un livre de comptes atteint sa plus grande netteté, non quand il a tout compté, mais quand il a transformé ce qui ne pouvait y entrer en choses dont personne ne peut prouver qu’elles ont jamais existé. Ces choses ont pourtant eu lieu. Beaucoup s’en souviennent toujours. Seulement, se souvenir ne vaut pas preuve.
Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.
Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English