Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
EN | 中文 | 繁體 | 日本語 | Français | Deutsch | Español | 한국어
← Commentaire Dazhi du Daodejing
Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 34 · sur 81

Ne pas se poser en grand

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

道泛呵,其可左右也,成功遂事而弗名有也。万物归焉而弗为主,则恒无欲也,可名于小,万物归焉而弗为主,可名于大。是以圣人之能成大也,以其不为大也,故能成大。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. Tout doit passer par lui

Dans certaines réunions, on repère facilement la personne importante. Avant de parler, chacun regarde vers la même chaise. Un projet achevé finit sous le même nom. Même les petites décisions attendent le même signe de tête.

Peu à peu, on apprend moins à juger qu’à deviner ce qu’il veut. Lui ne se croit peut-être pas autoritaire. Il se pense simplement particulièrement responsable, et encore indispensable aux autres.

Une autre responsable tranche quand il le faut et ne disparaît pas devant les problèmes. Mais elle ne ramène pas chaque choix dans ses mains. Une bonne idée n’a pas à être d’abord présentée comme la sienne. L’équipe peut développer des capacités qui ne dépendent pas de sa personne.

Cela ne garantit pas un succès perpétuel. Le budget, la compétence, les circonstances comptent encore. Mais une question devient nette : aidez-vous le travail à se faire, ou chaque réussite doit-elle prouver votre importance ? C’est une entrée dans le chapitre 34.

II. Le Dao peut être à gauche et à droite

Le Dao se répand ; il peut être à gauche comme à droite.

L’ouverture a quelque chose de l’eau, de son ampleur. Le Dao n’est pas enfermé dans une place fixe. Avant d’en tirer une leçon de management, restons devant l’image : ne pas devoir occuper l’unique centre.

Nous associons souvent importance et visibilité : la chaise centrale, le plus long temps de parole, la signature finale. Certaines responsabilités doivent être visibles ; rendre des comptes publiquement vaut mieux que manipuler en coulisses. Être sur scène n’est pas le problème. Tout mesurer par sa propre présence sur scène en est un.

Une bonne éditrice peut poser la question qui débloque un auteur, au lieu de donner au texte sa propre voix. Un collègue accompagne une débutante dans un premier essai, puis se retire peu à peu. Le travail laisse des traces dans ce qui devient possible, pas toujours sous les projecteurs.

« À gauche comme à droite » suggère cette mobilité. Être là quand il faut ; savoir reculer quand on n’a pas à décider. Se retirer n’est pas cesser d’exister.

III. Accomplir n’est pas posséder

Il accomplit les choses sans en revendiquer la possession.

On peut lire à côté le chapitre 2 dans le texte adopté, qui associe l’action au refus de s’installer dans l’accomplissement, et le chapitre 10, qui parle de nourrir sans posséder ni dominer. Faire et posséder ne se confondent pas.

Cela ne commande pas d’effacer les contributions. Il faut reconnaître et rémunérer le travail. Un chef qui dit « Ne comptons pas les mérites » avant de tous les absorber contredit précisément cette idée.

Reconnaître ce que j’ai fait diffère d’exiger que les autres m’appartiennent parce que je l’ai fait. Aider quelqu’un à entrer dans un métier n’achète pas ses choix futurs. Participer à un projet ne donne pas un droit d’approbation perpétuel sur la suite.

Une attribution claire peut empêcher l’appropriation. Personne n’a à disparaître, personne ne peut avaler le travail de tous. Reconnaître sa responsabilité et sa part, puis laisser la chose continuer entre ceux qui la font ensemble.

IV. Une phrase, deux directions

Le texte dit que tous les êtres reviennent à lui sans qu’il en devienne le maître, et le nomme petit. Il reprend la même proposition et le nomme grand. La phrase apparaît deux fois au total.

La répétition mérite qu’on s’y attarde. Nous n’avons pas à inventer les raisons intimes pour lesquelles Laozi aurait refusé une autre formule plus habile.

Vu du côté du refus de se poser en maître, il est discret : petit. Vu du côté de l’accueil de tous les êtres, il est grand. Ce ne sont pas des étiquettes de modestie et de grandeur qu’on s’attribue tour à tour, mais deux angles sur une même posture.

Dans un quartier, quelqu’un entretient des liens peu visibles : qui a besoin d’aide, quel malentendu peut se parler, quel outil peut être prêté. Cette personne n’a pas à posséder les voisins pour que les relations continuent grâce à son travail.

Ce travail ne doit pas non plus rester éternellement invisible. Le reconnaître et le soutenir est compatible avec le refus de faire du travailleur le maître de tous.

V. Pourquoi ne pas se grandir peut aider

Le sage peut accomplir de grandes choses parce qu’il ne se pose pas lui-même en grand.

Le renversement est fort : moins d’empressement à prouver sa grandeur peut laisser place à plus vaste que soi. Dans la vie ordinaire, on peut observer des mécanismes sans proclamer une loi de réussite sans exception.

Quand un responsable ne s’empare pas de chaque idée, les autres ont davantage de raisons de partager leurs pensées inachevées. Quand une décision n’est pas toujours ramenée à ses préférences, leur jugement devient utile. Ce qui s’ouvre n’est pas seulement un vide : c’est une place où leur capacité peut agir.

Le responsable doit toujours expliquer une direction, prendre les décisions nécessaires et en répondre. « Je ne suis pas le maître » ne peut être une jolie excuse pour éviter les difficultés. Tout déléguer puis accuser l’équipe n’est pas de la retenue.

Tous ne viendront pas forcément. Une organisation respectueuse peut se tromper ; un bon produit peut rester inconnu. C’est une orientation qui réduit l’appropriation et rend la coopération plus possible, pas une recette pour réussir sans travailler.

Les mises en garde contre la vantardise et la domination restent pertinentes. Reconnaître une réussite ne produit pas nécessairement la stagnation ; l’humilité n’est pas automatiquement récompensée. Sinon, ne pas se grandir deviendrait seulement une méthode plus subtile pour le faire.

VI. Ne pas mesurer seulement à l’apparence

Le chapitre 45 rapproche l’accomplissement du manque apparent, la plénitude du vide, la rectitude de la courbure, l’habileté de la maladresse. Ces contrastes ralentissent nos jugements. Achever ne signifie pas boucher toutes les ouvertures ; savoir faire ne demande pas de briller à chaque geste.

Ce n’est pas une formule disant que les meilleurs doivent rester discrets. Certains parlent publiquement et font du bien. D’autres se taisent et contrôlent sévèrement leur entourage. Une couverture de magazine ou un temps de parole ne dit pas assez comment quelqu’un traite les autres.

Regardons les relations : les autres peuvent-ils parler ? Les contributions sont-elles reconnues ? Peut-on contredire, partir ? Qui assume la responsabilité quand cela devient difficile ?

On peut être sur scène sans faire du public un décor. On peut rester dans un coin et exiger que chacun tourne autour de son humeur. La visibilité seule ne décide pas.

VII. Laisser de la place au travail et aux autres

Au prochain bilan, nommez ce que chaque personne a réellement fait, vous compris. Ne prenez pas le mérite d’autrui ; ne feignez pas non plus de n’avoir servi à rien.

Pour un produit, expliquer le problème résolu aide davantage que répéter le génie du concepteur. La promotion n’est pas fautive : le bon travail doit être découvert. Mais a-t-elle remplacé l’attention à l’expérience réelle ?

En écrivant, on peut proposer un jugement sérieux et accepter la contradiction. Le lecteur n’a pas à certifier d’abord notre perspicacité. La valeur d’un texte n’exige pas un serment de fidélité.

Dans un lien intime, ne pas convertir le soin en contrôle ne veut pas dire taire ses besoins. On peut demander de l’équité, dire une blessure, poser une limite. L’autre reste quelqu’un d’autre. Une dépendance éternelle n’est pas le prix de notre bonté.

Revenons à la réunion. La responsable entend une proposition qui ne vient pas d’elle, réfléchit, puis dit : « C’est mieux. Faisons comme ça. » Personne n’a perdu de poids. Le travail n’a simplement plus à faire, chaque fois, le détour par sa grandeur.