Le Dao que l’on peut dire
Dire, c’est déjà découper
« Dao ke dao ye, fei heng dao ye ; ming ke ming ye, fei heng ming ye. »
La version reçue porte chang, « constant », là où les manuscrits de Mawangdui écrivent heng. Le remplacement s’explique par le tabou portant sur le nom personnel de l’empereur Wen des Han, Liu Heng. La nuance compte : Laozi n’affirme pas qu’un « vrai Dao » se cacherait, intact, derrière les mots. Il observe que tout ce qui peut être formulé cesse, par cela même, d’épuiser ce dont il parle.
Une parole prélève une forme et laisse échapper quelque chose. Ce qui échappe n’est pas une seconde chose, mystérieuse, rangée hors du langage ; c’est le reste que produit toute formulation. Le Dao est universel en ce sens précis : aucun construct, si vaste ou si subtil soit-il, ne ferme entièrement le réel. Le De est cette même irréductibilité lorsqu’elle se manifeste dans une personne singulière.
You et wu : les deux faces d’une coupe
« L’absence est nommée commencement des dix mille êtres ; la présence est nommée leur mère. » On lit souvent cette phrase comme une cosmogonie : d’abord le néant, puis l’être, puis les choses. Le texte ajoute pourtant que les deux « sortent ensemble ». You et wu ne sont pas deux moments successifs, mais les deux faces d’un même coup de ciseau. Tracer un cercle fait exister le cercle et, dans le même geste, le domaine de ce qui n’est pas cercle.
Le « commencement » n’est donc pas un matin du monde : c’est le fond structurel à partir duquel une distinction devient possible. La « mère » n’est pas une déesse productrice : elle est la position qui rend les développements ultérieurs possibles. Cette lecture écarte une métaphysique de la substance au profit d’une analyse de la formation des formes.
Deux exercices, un même mouvement
« Toujours sans désir » ne recommande ni l’ascèse ni l’extinction des besoins. Il s’agit de suspendre la position « moi qui veux », afin de voir l’instant presque imperceptible où une forme commence à se lever. Le manuscrit écrit miao, ce qui est minuscule, plutôt que le « merveilleux » plus abstrait de la version reçue. « Toujours avec désir » signifie ensuite : s’engager dans une direction concrète, jusqu’à rencontrer la limite que cette action fait apparaître. Le mot suo conservé sur la soie donne à cette limite son caractère actif : elle ne se révèle qu’en marchant.
Voir l’origine sans agir laisserait le monde intact ; agir sans voir l’origine nous enfermerait dans notre but. Les deux exercices doivent alterner. Laozi nomme xuan ce mouvement qui recommence : une coupe, un construct, un reste, puis une nouvelle coupe. Le premier chapitre ne décrit encore aucune conduite particulière. Il installe la grammaire de tout le livre.