Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Athlétisme · Réécriture française
Essai 22 / 23

La construction invente une catégorie pour le reste

Les athlètes individuels neutres et l’équipe olympique des réfugiés ne correspondent pas à des identités naturelles. Ce sont des voies distinctes que l’institution a inventées pour ceux auxquels le passage ordinaire par la nationalité ne laisse aucune place.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I Ceux que le passage ordinaire ne laisse pas entrer

Les Jeux olympiques ont un passage obligé. Il s’appelle la nationalité.

La règle 41 de la Charte olympique exige de tout concurrent qu’il soit ressortissant du pays dont le comité national olympique l’inscrit. L’admission aux Jeux est attachée à une nationalité et à un comité national olympique, un CNO. On se présente au nom d’un pays ; ce pays vous envoie par l’intermédiaire de son CNO. C’est l’accès normal aux Jeux, celui qu’emprunte l’immense majorité des athlètes.

Mais certains restent toujours devant la porte.

Le pays de l’un est sous sanctions, ou exclu, ou ne possède même pas encore de comité national olympique reconnu. Le CNO d’un autre est suspendu. Un autre encore a fui son pays : il ne peut plus, et ne veut plus, le représenter. Leurs corps sont aptes, leurs performances suffisantes. Pourtant, le verrou de la nationalité les maintient dehors. Ce sont des personnes auxquelles le système olympique, dans son fonctionnement ordinaire, ne sait pas faire place.

Cet essai examine ce que la construction institutionnelle fait de ces personnes auxquelles elle ne peut faire place.

Dans les vingt et un essais précédents, cette construction a traité de plusieurs façons ce qui ne tenait pas en elle. Elle a parfois reconnu son incapacité et laissé ce qui débordait hors des comptes. Quand elle ne savait pas calculer, elle s’est rabattue sur le seul enregistrement du résultat. Quand elle ne pouvait atteindre les faits, elle s’est rabattue sur la répartition de la charge de la preuve. Elle a même réservé dans ses règles une place à un résultat qu’elle ne refermerait pas. Cette fois, elle fait autre chose : pour les personnes auxquelles elle ne sait pas faire place, elle invente une catégorie.

Elle ne les exclut pas. Elle ne fait pas non plus comme si elles n’existaient pas. À côté de son système de classement, elle fabrique une case supplémentaire, expressément destinée à ceux qui ne peuvent franchir le passage de la nationalité. Athlètes olympiques indépendants, athlètes neutres, équipe olympique des réfugiés : ces noms désignent autant de catégories nouvelles que la construction a créées pour ceux qu’elle ne parvenait pas à accueillir.

C’est cette catégorie fabriquée qu’il faut regarder de près. Elle a deux visages, qui conduisent à deux jugements opposés. Cet essai ne tranchera pas entre eux.

Précisons d’emblée pourquoi il ne tranchera pas. Ce n’est pas une esquive. Plusieurs essais de cette série refusent explicitement de donner une réponse, non parce que les matériaux manquent, mais parce qu’aucun critère objectif ne permet de décider ce qui serait juste ou injuste. Dans le douzième, décider si une performance devait compter était une question de valeur. Dans le quatorzième, décider où faire passer une frontière entre catégories en était une autre. Il en va de même ici. Qu’une construction invente une catégorie pour ceux qu’elle ne sait pas accueillir, est-ce de la bienveillance ou une façon de s’en tirer à bon compte ? De l’inclusion ou de l’exclusion ? Accumuler les faits ne résoudra pas la question : les mêmes faits soutiennent deux réponses contraires. Il ne s’agit donc pas d’en choisir une, mais de comprendre pourquoi l’une et l’autre tiennent debout.

II Être neutre ne signifie pas être sans nationalité

Avant de poursuivre, il faut défaire une idée très répandue à propos de cette nouvelle catégorie.

Cette idée, la voici : un athlète neutre n’a pas de nationalité.

Ce n’est pas ce que disent les règles.

Prenons le dispositif actuel des athlètes individuels neutres. Un athlète détenteur d’un passeport russe ou biélorusse demande à concourir sous statut neutre. Or c’est précisément ce passeport qui déclenche l’examen particulier de son admissibilité. La construction ne se contente donc pas de connaître sa nationalité : c’est parce qu’elle la connaît qu’elle enclenche cette procédure spéciale. La nationalité n’a pas été effacée. Elle sert de porte d’entrée au contrôle.

Ce qui disparaît, c’est le lien de représentation, pas la nationalité.

Il faut bien voir la différence. La base de données de World Athletics peut conserver la Fédération de Russie comme nationalité dans la fiche biographique d’un athlète et, dans le même temps, le faire concourir sous un code neutre. Sa nationalité demeure inscrite noir sur blanc. Ce qui change, c’est qu’à cette compétition il ne peut se présenter comme le représentant de ce pays. On retire le drapeau, on remplace l’hymne, on ne porte pas ses médailles au tableau de son CNO. Mais la construction sait parfaitement de quel pays il est ressortissant. Elle le consigne dans ses propres archives.

La neutralité ne dit donc rien d’une ignorance de la nationalité. Bien au contraire, la construction la connaît très bien. La neutralité détermine qui cet athlète est autorisé à représenter ; elle ne prétend pas ignorer de quel pays il est citoyen. Elle supprime ou remplace certains signes publics : le drapeau, l’hymne, la place dans le défilé, l’attribution des médailles. Elle n’efface pas pour autant la nationalité juridique de ses dossiers, et n’a nul besoin de le faire.

Toute la suite repose sur cette distinction. Car c’est ici que se noue la dispute entre les deux visages : conserver la nationalité et ne retirer que la représentation, est-ce préserver quelque chose, ou le réprimer ?

Cette distinction a aussi une conséquence pratique qu’il vaut mieux relever tout de suite. Puisque la nationalité demeure, mais ne peut plus être publiquement représentée, la construction ne transforme pas quelqu’un en apatride. Elle déplace sa nationalité de la scène publique vers ses dossiers en coulisses. Elle est toujours là, mais ne se montre plus dans le drapeau, l’hymne ou le tableau des médailles ; elle se retire dans la partie invisible de la base de données des athlètes. Ce passage de la scène aux coulisses ne change aucun fait juridique : la personne reste ressortissante du même pays. Il change seulement la possibilité de montrer ce fait pendant la compétition. Et c’est cette possibilité de le montrer, ou non, qui constitue tout le différend entre les deux visages. Les uns retiennent que la personne est entrée. Les autres, qu’une partie d’elle a été cachée.

III De l’exclusion au remplacement, puis au geste réutilisable

La construction n’a pas toujours su inventer des catégories pour le reste. Cette capacité a grandi sur le fond d’une histoire plus ancienne et plus rudimentaire, qui ne commençait nullement par l’invention de catégories. Elle commençait par l’exclusion.

Regardons d’abord l’exclusion.

En raison de l’apartheid, l’Afrique du Sud est écartée des Jeux de Tokyo en 1964. L’exclusion porte alors sur la participation. En 1970, la construction va plus loin : elle retire sa reconnaissance au comité olympique sud-africain et l’expulse du mouvement olympique. Il s’ensuit une absence institutionnelle d’environ vingt et un ans, qui ne prend fin qu’en 1991.

Distinguons immédiatement ces deux actes, juridiquement différents. En 1964, il s’agit de participer à cette édition des Jeux. L’expulsion formelle date de 1970. Fondre les années 1964 à 1970 dans une seule décision ferait disparaître plusieurs revirements intermédiaires, dont la tentative avortée de réadmission conditionnelle de 1967-1968. Dans aucun des deux cas, pourtant, on n’invente une catégorie. On laisse un pays entier dehors. On exclut ; on ne lui fait pas de place.

Regardons ensuite une tentative de remplacement qui a échoué.

À Munich en 1972, face à la question rhodésienne, la construction essaie pour la première fois une solution proche de la substitution. Le remède initial n’est pas la neutralité au sens actuel. Il consiste à faire apparaître la délégation sous une identité coloniale, britannique, plutôt que sous l’identité propre de la Rhodésie. Une identité en remplace une autre.

Mais la substitution échoue. Les comités nationaux olympiques africains refusent cet accommodement et menacent de se retirer collectivement. À la suite d’un vote de trente-six voix contre trente et une, la construction retire l’invitation de la Rhodésie avant l’ouverture des Jeux. Ici, on a donc commencé par remplacer l’identité ; quand ce remplacement s’est révélé politiquement insuffisant, c’est la participation elle-même qui a été supprimée. L’ébauche d’un mécanisme de substitution n’a pas eu le temps de devenir une manière stable d’accueillir : une exclusion plus forte l’a emporté.

Quel drapeau la délégation rhodésienne aurait-elle exactement utilisé ? Les récits de seconde main ne concordent pas tous. Certains parlent de l’Union Jack, d’autres du drapeau colonial antérieur à l’indépendance. Tant que l’on n’a pas retrouvé les documents de protocole de la réunion de Munich, il faut laisser ce point précis en suspens.

Puis viennent les boycotts nationaux de Moscou et de Los Angeles. À partir des années 1990, la construction finit par stabiliser ce geste.

À Barcelone en 1992, les sanctions des Nations unies et l’éclatement d’États font apparaître des participants olympiques indépendants. À Sydney en 2000, le Timor oriental ne possède pas encore de CNO reconnu : ses athlètes concourent sous statut indépendant. À Sotchi en 2014, la suspension du CNO indien conduit les athlètes indiens à participer quelque temps en indépendants, avant de retrouver leur identité indienne lorsque la suspension est levée. À Rio en 2016, la suspension du CNO koweïtien conduit les Koweïtiens à concourir comme athlètes olympiques indépendants. L’un d’eux, Al-Deehani, remporte même la première médaille d’or olympique de cette catégorie. Pour la cérémonie, on emploie les symboles olympiques, pas ceux du Koweït.

Les faits juridiques qui déclenchent ces dispositifs sont très différents : sanctions de l’ONU et dissolution d’États, absence d’un CNO reconnu, suspension d’un CNO. Ils ne renvoient pas à une catégorie fixe inscrite dans la Charte.

Ils ont pourtant quelque chose en commun. Chaque fois, la commission exécutive du Comité international olympique, le CIO, emploie la même technique : préserver la participation de l’athlète tout en supprimant ou en remplaçant la représentation ordinaire par son CNO. La cause change ; le geste demeure.

Voilà ce que la construction invente réellement pour le reste. Moins une catégorie, au fond, qu’un geste dont elle peut se servir à nouveau. Il existe mille raisons de ne pas pouvoir franchir le passage de la nationalité ; face à ces mille raisons, elle applique la même solution : conserver la performance, retirer la représentation nationale. Elle reprend ce geste à chaque nouveau fait déclencheur.

C’est le miroir exact du quatorzième essai. Là, la construction conservait un même problème, la classification par sexe, dont elle changeait les critères au fil de sept étapes successives. Ici, elle conserve un même geste, préserver la participation et retirer la représentation, et l’applique à des causes différentes. Là-bas, un problème et sept étapes ; ici, un geste et d’innombrables déclencheurs.

Le parallèle va encore plus loin. Au fil de ces sept étapes, on changeait de critère parce que le précédent ne suffisait plus. Les preuves ou les controverses poussaient la construction à avancer : elle changeait sous la contrainte, à la poursuite du réel. Ici, c’est l’inverse. Le geste n’a pas besoin d’être remplacé ; il est réemployé avec constance. Une nouvelle sanction, une nouvelle dissolution d’État, une nouvelle guerre survient : nul besoin d’inventer une solution. La construction reprend le geste déjà formé et l’applique une fois de plus. Le quatorzième essai montrait ses hésitations devant un problème qu’elle ne parvenait pas à fixer. Celui-ci montre son aisance dans l’usage d’un geste qu’elle a fixé. D’un côté, l’inquiétude de ne pas trouver de réponse ; de l’autre, la facilité que procure un outil dont on dispose déjà. Or c’est précisément cette facilité qui doit nous rendre vigilants. Plus un geste est réutilisé sans effort, plus la maîtrise avec laquelle on l’exécute risque de masquer ses deux faces.

IV Demander, examiner, sélectionner

Avec les athlètes neutres russes, le geste prend une forme extrêmement concrète. Et ce caractère concret dissipe justement un autre malentendu courant.

Ce malentendu consiste à croire que la neutralité est un statut automatiquement accordé aux athlètes russes.

Ce n’est pas le cas. C’est un système de demandes, d’examens et de sélection.

Le dispositif des athlètes neutres autorisés de World Athletics a d’abord permis, après la suspension de la Fédération russe d’athlétisme, à des athlètes de demander individuellement une autorisation et de prouver qu’ils satisfaisaient à des critères particuliers d’admissibilité. Il ne rendait pas automatiquement neutre tout athlète russe.

Les chiffres le montrent. En 2018, soixante-treize athlètes sont approuvés, soixante-huit refusés et six autorisations révoquées. Au 10 septembre 2019, on compte cent vingt-huit approbations, cinquante-huit refus et une révocation. En 2021, cent cinquante et une approbations, six refus.

Ces chiffres décrivent une sélection au cas par cas, pas le remplacement automatique de toute l’équipe russe. Certains passent, d’autres non ; d’autres encore passent avant de perdre leur autorisation. Ce statut neutre doit se gagner individuellement, et une part importante des candidats reste dehors au cours de cette procédure.

Les exigences de contrôle sont elles aussi très précises. Les directives de 2022 imposent à la plupart des demandeurs âgés de quinze ans et plus au moins trois contrôles hors compétition, sans préavis, au cours des douze mois précédents, espacés d’au moins trois semaines. C’est le prix à payer en preuves pour détacher un athlète d’une fédération suspendue.

Puis, en mars 2022, une seconde couche de sanctions change la portée pratique de ce statut. À la suite de l’invasion de l’Ukraine, World Athletics exclut les athlètes russes et biélorusses de ses compétitions internationales. Détenir le statut neutre ne garantit donc plus l’accès aux compétitions des World Athletics Series. La suspension de la Fédération russe d’athlétisme liée au dopage est finalement levée en mars 2023. L’exclusion liée à la guerre, elle, demeure, indépendamment de la première.

Il faut tenir fermement cette distinction. Le mot « neutre » doit rester attaché à la sanction précise qui a donné naissance à son dispositif ; il ne désigne pas une catégorie unique et éternelle. La neutralité issue de l’affaire de dopage et l’exclusion issue de la guerre sont deux choses différentes. La levée de l’une et le maintien de l’autre suivent leurs propres voies.

Au 17 août 2026, un fait le montre plus nettement encore : le CIO et World Athletics n’appliquent plus la même politique de participation aux Russes et aux Biélorusses. World Athletics réaffirme en 2026 que son exclusion décidée en 2022 reste en vigueur. Le CIO, lui, lève provisoirement la suspension du Comité olympique russe en juillet 2026 et déclare que ses recommandations antérieures aux fédérations internationales concernant la participation russe ne s’appliquent plus. Un athlète du même pays se trouve donc dans deux situations différentes selon l’instance qui le considère. C’est bien la preuve que le statut d’athlète neutre n’est pas un statut juridique mondial uniforme. Il dépend de la fédération : il naît, se transforme et disparaît avec la sanction particulière dont il procède.

V Les athlètes individuels neutres aux Jeux olympiques

Pour Paris 2024, la construction crée une catégorie plus récente encore, d’une composition différente : les athlètes individuels neutres.

Elle ne se confond pas avec les anciennes catégories d’indépendants. Les athlètes qualifiés qui détiennent un passeport russe ou biélorusse ne peuvent concourir qu’à titre individuel, après un examen supplémentaire de leur admissibilité. Les équipes sont exclues. Les athlètes qui soutiennent activement la guerre sont inéligibles, comme ceux qui sont sous contrat avec l’armée ou les services de sécurité nationale russes ou biélorusses. Les exigences habituelles de qualification et de lutte contre le dopage continuent de s’appliquer.

Déposer une demande ne suffit pas davantage. Obtenir sa qualification auprès de la fédération internationale compétente est nécessaire, mais ne crée pas en soi un droit d’entrée aux Jeux. Le CIO constitue un comité spécial chargé d’effectuer l’évaluation finale de l’admissibilité et d’adresser des invitations individuelles. Encore faut-il accepter cette invitation aux conditions de participation fixées par le CIO.

À Paris, les athlètes individuels neutres forment finalement un petit groupe de trente-deux concurrents : quinze de nationalité sportive russe et dix-sept de nationalité sportive biélorusse. Ils ne constituent pas une équipe olympique russe ou biélorusse de remplacement. Attention, ici, aux décomptes : les listes d’athlètes admissibles ou invités publiées par le CIO et le nombre de ceux qui ont finalement accepté l’invitation et concouru sont deux choses différentes. On ne peut pas substituer un chiffre à l’autre.

Le caractère provisoire de la catégorie devient particulièrement visible en 2026. Le CIO reconduit des conditions très similaires pour Milan-Cortina 2026 ; les médailles des athlètes neutres restent exclues du tableau des CNO. Mais le dispositif demeure temporaire et lié à une situation précise. Ce n’est pas un statut permanent inscrit dans la Charte olympique. La Charte pose les règles ordinaires de nationalité et de représentation par les CNO ; la catégorie neutre, elle, naît de décisions de la commission exécutive. Lorsque le CIO retire en 2026 les restrictions antérieures concernant les Russes et les Biélorusses, la contingence de cette catégorie apparaît au grand jour. Elle peut être créée puis retirée, au gré des faits politiques qui l’ont fait naître.

VI L’équipe des réfugiés, une autre logique

Jusqu’ici, la neutralité et l’indépendance consistaient à retirer une représentation nationale déjà existante. L’équipe olympique des réfugiés répond à une autre situation : celle où la représentation nationale elle-même est introuvable.

Le dispositif pour les réfugiés naît en réponse à la crise des déplacements de population de 2015. En mars 2016, le CIO crée officiellement une équipe olympique des réfugiés pour Rio. Elle rassemble dix athlètes dans trois sports : l’athlétisme, la natation et le judo. Ils ne se présentent ni comme un CNO reconnu ni comme dix individus neutres sans lien entre eux. Ils forment la première équipe olympique des réfugiés.

L’équipe s’agrandit ensuite. À Tokyo, elle compte vingt-neuf athlètes dans douze sports. À Paris, elle en compte finalement trente-sept, originaires de onze pays, accueillis par quinze CNO et engagés dans douze sports. Paris lui apporte aussi sa première médaille olympique : le bronze de Ngamba en boxe. Son identité d’équipe en compétition ne relève dès lors plus seulement du cérémonial ou de la simple participation. World Athletics crée également sa propre équipe d’athlètes réfugiés en 2016.

Cette catégorie connaît une évolution particulièrement intéressante. Et cette évolution ne se réduit pas à supprimer toujours davantage.

Au départ, la construction recourt à des symboles de substitution : le drapeau et l’hymne olympiques remplacent la représentation nationale manquante. C’est la même logique que pour les athlètes neutres : combler l’absence nationale par quelque chose de neutre.

Puis quelque chose change. À Paris 2024, le CIO donne à l’équipe olympique des réfugiés une identité visuelle et un emblème propres, au-delà de l’identité olympique entièrement générique. Le changement compte pour l’analyse. La construction a d’abord remplacé une représentation nationale absente par des symboles olympiques. Peu à peu, elle érige la condition de réfugié en une identité sportive collective à part entière, dotée d’un contenu positif.

Une catégorie inventée pour le reste peut donc se transformer : d’un simple symbole de substitution, signe neutre destiné à combler une absence, elle peut devenir une identité positive qui possède son propre contenu. « Réfugié » désignait d’abord un manque, l’impossibilité de disposer de la représentation nationale ordinaire. Ce qui n’était qu’un manque devient quelque chose que l’athlète peut choisir de représenter. Cette évolution est réelle et documentée. Elle entraîne l’équipe des réfugiés dans une direction différente de celle des athlètes neutres.

Précisons cette divergence. La catégorie des athlètes neutres est vide de contenu propre. Elle procède par soustraction : on retire la représentation nationale, il reste une enveloppe neutre. L’athlète neutre ne représente rien ; il cesse seulement, pour un temps, de représenter le pays qu’il aurait normalement représenté. L’équipe des réfugiés, elle, finit par procéder par addition. Elle ne se contente pas de pallier l’absence d’une représentation nationale : elle donne à la catégorie un contenu positif, fait de la condition de réfugié quelque chose que l’on peut activement représenter. Deux catégories créées pour le reste, donc, mais l’une ressemble de plus en plus à un passage provisoire et vide, l’autre à une identité consistante. Les catégories qu’invente la construction ne sont pas figées. Elles peuvent aller vers le vide ou acquérir une substance, selon ce qu’elle y met.

VII Ce que la catégorie retire, ce qu’elle établit

Pour comprendre les deux visages, il faut démonter cette catégorie : voir exactement à quoi elle touche et ce qu’elle laisse en place.

Commençons par ce qu’elle retire.

Le drapeau national disparaît au niveau de la représentation en compétition : un athlète neutre ne peut concourir au nom du pays suspendu. L’hymne national est retiré et, en général, remplacé ; il ne laisse pas place au silence. Pour la médaille d’or indépendante de Rio, c’est l’hymne olympique qui retentit, pas celui du Koweït. À Paris, les athlètes neutres disposent d’une composition neutre spécialement approuvée, à la place des hymnes russe et biélorusse. Le dispositif des athlètes individuels neutres réduit ou supprime la présence d’une délégation à la cérémonie d’ouverture. Aux Jeux, ces athlètes concourent à titre individuel, pas comme une délégation collective. L’attribution des médailles est délibérément détachée du CNO sanctionné. Le CIO le précise expressément : les médailles des athlètes neutres ne figurent pas au tableau des médailles des CNO.

Regardons maintenant ce qu’elle conserve.

La performance elle-même n’est pas effacée. Le nom de l’athlète, sa place, son temps, sa distance, sa hauteur et l’histoire de la compétition demeurent. Le code de remplacement indique seulement sous quelle désignation il concourt. Dans les archives de World Athletics, les données biographiques de nationalité peuvent subsister en parallèle.

Une fois dressé l’inventaire des retraits et des maintiens, les deux visages apparaissent. Qu’a conservé la construction ? Les performances de l’athlète, son droit de concourir une fois admis, le fait qu’il soit ressortissant de tel pays. Qu’a-t-elle retiré ? Tout l’appareil de signes publics par lequel il représentait son pays.

Nous sommes au cœur de cet essai, là où il refuse de trancher. Un même geste, conserver les performances et retirer la représentation, se prête à deux lectures parfaitement opposées.

VIII Deux visages

Le même règlement autorise deux descriptions également défendables au regard des faits. Cet essai les place côte à côte. Il ne choisit pas.

La première description dit ceci : lorsque la participation nationale ordinaire devient impossible, la construction préserve une voie individuelle.

Les preuves ne manquent pas. Des athlètes du Timor oriental ont pu concourir grâce à cette catégorie alors que leur pays n’avait pas encore de CNO. Des athlètes relevant de CNO suspendus n’ont pas perdu toute possibilité de compétition du fait des fautes de leur institution. Le principe d’une admissibilité dérogatoire a laissé à certains athlètes neutres une voie de participation malgré la suspension de leur fédération entière. Le cas de Marial est particulièrement parlant. À Londres en 2012, cette catégorie lui permet de concourir sans représenter le Soudan, le pays qu’il a fui. Pour lui, le drapeau olympique ne signifie pas seulement qu’une identité lui a été retirée. C’est aussi le mécanisme qui lui permet de refuser une représentation nationale dont il ne veut pas, tout en participant. Selon cette lecture, la catégorie nouvelle est inclusive : elle libère l’individu d’une punition collective ou d’une représentation qu’il récuse.

La seconde description dit ceci : la construction n’accueille l’individu qu’après avoir supprimé sa représentation nationale ordinaire.

Là encore, les preuves abondent. Drapeaux et hymnes sont retirés. Les médailles ne comptent pas au tableau des CNO. Les athlètes individuels neutres ne peuvent avoir d’identité d’équipe. On leur substitue des symboles olympiques ou neutres. Or la construction connaît toujours cette identité nationale ; celle-ci reste juridiquement pertinente, au point de servir de déclencheur au contrôle. Simplement, elle ne peut plus être représentée publiquement de la manière habituelle. Selon cette lecture, la catégorie nouvelle est conditionnelle : elle admet une personne à condition de lui retirer d’abord son mode normal de représentation.

Il ne s’agit pas d’une description vraie et d’une description fausse. Toutes deux portent sur les mêmes règles et sont valables à deux niveaux d’analyse différents. La première regarde ce que l’athlète obtient : une voie pour concourir. La seconde regarde ce que cette voie lui coûte : le retrait de sa représentation ordinaire. Le geste de la construction contient simultanément ces deux faces. On ne peut en détacher une pour affirmer qu’elle seule dit la vérité.

Pour comprendre pourquoi, imaginons ce qui arriverait si nous forcions le regard à n’en retenir qu’une. Ne conserver que la première, affirmer qu’il s’agit uniquement de préserver une voie individuelle, obligerait à expliquer pourquoi cette voie exige le retrait du drapeau et de l’hymne. Une préservation réellement inconditionnelle pourrait accueillir l’athlète avec sa représentation nationale. Ne conserver que la seconde, affirmer qu’il s’agit uniquement de réprimer la représentation ordinaire, obligerait à expliquer pourquoi l’institution ne laisse pas simplement ces personnes dehors. Si elle ne voulait que réprimer, elle pourrait exclure, comme elle l’a fait avec l’Afrique du Sud. Mais elle ne les fait ni entrer avec leur représentation nationale ni rester à la porte. Elle prend la voie du milieu : qu’ils entrent, mais sans représenter leur pays. Or cette voie a précisément deux faces. Elle offre un peu moins que l’admission sans condition, et un peu plus que l’exclusion totale. Impossible de séparer ce moins et ce plus : ils sont les deux côtés du même compromis.

Avec l’équipe des réfugiés, les deux visages réapparaissent sous une autre forme.

Ses défenseurs disent : il ne s’agit pas de neutralité, mais de reconnaissance. Le CIO présente l’équipe comme la preuve que les athlètes déplacés appartiennent toujours à la communauté olympique. Le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés a comparé l’équipe de Paris à un phare : elle montre ce qui devient possible lorsque des talents déplacés ont les moyens de s’entraîner et de concourir.

La critique la plus forte parle, elle, d’une illusion d’inclusion. Le système olympique peut mettre en scène un petit groupe de réfugiés d’exception tout en laissant intacte une structure sportive mondiale organisée, pour l’essentiel, autour des États-nations, des systèmes sportifs riches et des intérêts des entreprises. Selon cette lecture, la catégorie exceptionnelle franchit la frontière autant qu’elle la rend visible. Une objection voisine souligne qu’une équipe olympique distincte pour les réfugiés peut promouvoir l’inclusion tout en les désignant comme des êtres à part, placés à l’extérieur du lien supposé normal entre athlète, citoyenneté et nation.

Les travaux empiriques les plus récents n’autorisent expressément ni la célébration pure et simple ni la condamnation sans réserve. Ils constatent que l’équipe olympique des réfugiés peut apporter un véritable sentiment d’appartenance et des ressources psychosociales, tout en construisant ses athlètes comme des migrants modèles d’exception. Leur accueil est sélectif, subordonné à des réussites exemplaires, à la résilience et à ce qu’ils incarnent publiquement.

IX Ce qu’en disent les athlètes

Pour savoir si la catégorie accueille vraiment ou se contente d’incorporer, il paraît naturel d’écouter les athlètes qui y vivent. Or leurs paroles divergent. Cette divergence est précisément la meilleure raison de ne pas trancher.

Marial offre un témoignage particulièrement net en faveur de la voie individuelle. Pour lui, le drapeau olympique permet de refuser une représentation nationale non désirée sans renoncer à concourir. Il a ses propres raisons de ne pas se prévaloir de la nationalité à laquelle il aurait pu recourir.

Dahouk donne de l’équipe des réfugiés une définition positive. Avant Paris, cette judokate née en Syrie déclare publiquement vouloir représenter les réfugiés du monde entier, montrer qu’ils peuvent devenir athlètes, étudiants ou tout ce qu’ils choisissent d’être. Elle revendique la condition de réfugiée comme une identité à représenter. Ce n’est pas pour elle une étiquette à fuir.

La réaction de Lasitskene à l’exclusion de l’athlétisme russe est plus ambivalente. Elle dit vouloir continuer à concourir sous drapeau neutre, tout en reprochant aux dirigeants sportifs russes d’abandonner les athlètes à leurs difficultés. Sa position ne justifie ni un refus pur et simple du statut neutre ni une proclamation enthousiaste selon laquelle l’identité nationale serait sans importance. Ce statut lui ouvre une voie praticable. Mais cette voie naît d’une situation qu’elle juge nuisible et mal gérée.

Le cas de Mardini montre, quant à lui, qu’une participation au sein de l’équipe des réfugiés, même positive, n’implique pas que l’athlète veuille voir l’étiquette de réfugiée absorber celle de sportive. Les représentations médiatiques de Mardini mettent souvent au premier plan son histoire de fuite et son héroïsme, reléguant comparativement ses performances en natation à l’arrière-plan.

Quatre personnes, quatre positions différentes. Mais il faut ici reconnaître honnêtement une limite : ces témoignages sont hautement sélectifs.

Il est beaucoup plus facile d’interroger un athlète qui a accepté une invitation exceptionnelle et se trouve sur la scène olympique qu’un autre qui l’a refusée, n’a pas pu l’obtenir ou n’a jamais demandé ce statut. Une déclaration de fédération hostile au dispositif des athlètes individuels neutres ne saurait non plus être automatiquement attribuée à chacun des athlètes qu’elle représente. Les témoignages disponibles ne permettent donc pas d’extraire une réponse quantitative nette à la question : les athlètes neutres ou réfugiés approuvent-ils eux-mêmes ces arrangements ? Ceux qui risquent le plus de s’y opposer, ou que la catégorie a entièrement maintenus à l’extérieur, sont justement ceux dont la voix a le moins de chances d’être entendue. Leur silence ne vaut pas consentement.

X Une catégorie qui est à la fois porte et mur

Rassemblons les fils de cet essai. Toujours sans les nouer en une réponse.

Cette construction possède un passage obligé : la nationalité. L’immense majorité des athlètes l’emprunte pour représenter son pays. Certains, pourtant, ne peuvent le franchir : leur pays est sanctionné, leur CNO suspendu, ou ils ont fui leur pays. Leurs corps sont aptes, leurs performances suffisantes, mais le passage les tient dehors. Ils sont le reste auquel la construction, dans son fonctionnement ordinaire, ne peut faire place.

Devant ce reste, la construction accomplit un geste que nous n’avions pas encore rencontré dans cette série. Elle n’exclut pas ces personnes comme elle avait exclu l’Afrique du Sud tout entière. Elle ne fait pas comme si elles n’existaient pas. Elle invente pour elles une catégorie. Athlètes olympiques indépendants, athlètes neutres, équipe olympique des réfugiés : autant de cases nouvelles construites pour ceux qu’elle ne savait pas accueillir.

Voilà le reste de cet essai. Sa forme diffère de toutes celles qui l’ont précédé.

Face aux restes précédents, la construction avait plusieurs recours : laisser hors des comptes ce qu’elle ne pouvait contenir ; se rabattre sur le résultat lorsqu’elle ne savait pas calculer ; sur la charge de la preuve lorsqu’elle ne pouvait atteindre les faits ; réserver une place lorsqu’elle ne voulait pas refermer ; laisser la différence dans les secondes lorsqu’elle ne voulait pas la nommer ; inscrire dans d’autres comptes ce qu’elle avait repoussé au-delà de la ligne. Ici, elle invente une catégorie. Elle ne reconnaît pas qu’elle ne peut accueillir, et ne choisit pas non plus de laisser un blanc. Elle agrandit son système de classement. Elle fabrique une case exprès, et y installe les personnes qui ne peuvent franchir le passage ordinaire.

Or cette case a deux visages. Elle est à la fois une porte et un mur.

Une porte, parce qu’elle fait réellement entrer. L’athlète dont le pays est sanctionné et celui qui a fui sa patrie seraient restés indéfiniment arrêtés au verrou de la nationalité. La catégorie nouvelle leur ouvre un accès. Marial est entré. Les athlètes olympiques indépendants sont entrés. Les athlètes réfugiés sont entrés. Ils ont pris place aux Jeux ; leurs performances ont rejoint les registres de la construction. Cette porte est bien réelle.

Un mur, parce que l’entrée est conditionnelle. Pour franchir cette porte, il faut d’abord renoncer à sa représentation ordinaire : retirer le drapeau, remplacer l’hymne, renoncer à inscrire ses médailles au tableau national, ne pas constituer d’équipe. La construction sait pourtant quelle est la nationalité de cette personne ; elle l’a toujours dans ses dossiers. Mais cette nationalité ne peut être représentée publiquement de la façon normale. La porte est donc aussi un mur : au moment où elle laisse entrer quelqu’un, elle laisse dehors la forme sous laquelle il se présenterait normalement.

La porte et le mur sont les deux faces d’une même chose. La catégorie construite pour le reste n’est pas pour moitié une porte et pour moitié un mur. C’est un seul geste, qui fait porte vu d’un côté et mur vu de l’autre. C’est en retirant la représentation nationale qu’elle fait entrer l’athlète. C’est pour permettre à l’athlète d’entrer qu’elle retire sa représentation nationale. Préserver et retirer sont les deux faces d’une même opération. On ne peut les détacher.

Cet essai ne tranche donc pas : ce qu’il faudrait juger est, dès le départ, double. On ne peut dire simplement que cette catégorie inclut, puisqu’elle retire bel et bien la représentation ordinaire. On ne peut dire simplement qu’elle exclut, puisqu’elle fait bel et bien entrer. Inclusion et exclusion s’y torsadent l’une autour de l’autre. C’est le compromis que la construction invente lorsqu’elle ne sait pas faire place, mais ne se résout pas à exclure. Ce compromis est-il bon, juste, équitable ? Il n’y a pas une réponse, puisqu’il est à la fois son bon côté et son côté moins bon, sa face accueillante et sa face conditionnelle.

La construction peut fabriquer une case pour quelqu’un qui ne franchit pas le passage ordinaire. Elle peut lui permettre de concourir et garder ses performances dans ses comptes. Elle ne peut pas faire de cette case l’équivalent exact de l’accès normal par la nationalité. L’existence même de la case signifie que cette personne est différente : les autres empruntent le passage commun ; elle doit emprunter un lieu fabriqué spécialement pour des personnes comme elle, un lieu qui est porte et mur à la fois. La construction a fait cette case et l’y a installée. Mais le geste même de l’y installer trace une ligne entre elle et ceux qui sont entrés par la voie ordinaire. Pour l’accueillir, il a fallu tracer cette ligne ; et cette ligne la désigne de nouveau comme quelqu’un qui a besoin d’un accueil particulier.

La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.