Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Athlétisme · Réécriture française
Essai 17 / 23

La construction a prévu les moyens de clore, mais les hommes ne s’en servent pas

En partageant l’or, Barshim et Tamberi n’ont pas réécrit le règlement. Ils ont emprunté la sortie qu’il avait ménagée : celle qui permet de ne pas clore. Une institution peut avoir les moyens de départager les hommes et les autoriser à y renoncer.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I Le juge dit d’abord qu’on peut continuer ; l’athlète demande ensuite si l’on peut s’arrêter

En finale du saut en hauteur masculin aux Jeux de Tokyo, en 2021, Mutaz Essa Barshim et Gianmarco Tamberi ne commettent aucun échec jusqu’à 2,37 m inclus, puis échouent chacun trois fois à 2,39 m. Même le décompte des essais prévu par le règlement les donne parfaitement à égalité.

Le juge s’approche alors et prend la parole.

Il ne dit ni qu’il est incapable de les départager, ni qu’ils n’ont qu’à rester ex æquo. Il dit qu’ils peuvent poursuivre avec un barrage.

La première information qu’il leur donne, c’est donc qu’une procédure reste disponible. La construction a encore un moyen de désigner un vainqueur, et le juge commence par le mettre sur la table.

Puis Barshim pose une question.

Il demande s’ils peuvent avoir deux médailles d’or.

Le juge confirme que c’est possible.

Tout cet essai tient dans cet ordre des paroles. Le juge ne leur dit pas : impossible de vous départager, vous serez donc ex æquo. Il leur dit qu’on peut encore les départager, et les athlètes demandent si l’on peut s’en abstenir. La construction expose d’abord les moyens dont elle dispose ; les athlètes demandent ensuite s’ils peuvent ne pas s’en servir.

Voilà qui ne ressemble guère à la construction des seize essais précédents. Jusque-là, elle cherchait sans relâche à clore, à arrêter un résultat certain. Elle instituait des mesures, des records, des seuils d’admission, des tables de conversion, des seuils au départ des courses. Tout devait ramener une question en suspens à une réponse unique. Ici, elle a bel et bien les moyens de ramener le concours à un seul champion : le barrage est à portée de main. Pourtant, elle confie aux athlètes la décision de franchir ou non ce dernier pas.

C’est de cela qu’il sera question ici. La construction a prévu les moyens de clore, mais les hommes peuvent ne pas les employer.

L’affaire mérite un essai à elle seule parce qu’elle retourne une question qui traverse toute cette série. Les seize premiers textes montraient presque tous la construction s’efforçant, parfois en vain, de clore une situation sur une réponse certaine. Ici, ce n’est pas la capacité de clore qui lui manque, c’est la volonté. Ou, plus exactement, elle choisit délibérément de laisser à d’autres, à cette étape, la décision de clore ou non. Une chose tout entière tendue vers la certitude a ménagé une place légale à l’indétermination. C’est ce que ce cas a de plus insolite, et de plus intéressant à penser.

Il faut d’abord rectifier quelques récits courants, car presque chaque étape de cette histoire a été racontée de travers.

II Quelques versions à démonter d’abord

Première version à démonter : à Tokyo, le juge aurait proposé de lui-même d’attribuer deux médailles d’or.

Non. Le juge a d’abord expliqué qu’un barrage était possible ; Barshim a aussitôt demandé s’ils pouvaient avoir deux médailles d’or. L’initiative de ne pas se départager est venue des athlètes, pas du juge. Ce dernier leur proposait de poursuivre le départage.

Deuxième version : le juge ne voyait pas qui était le plus fort et n’avait donc d’autre choix que de donner deux médailles d’or.

Non. La difficulté n’était pas de lire le résultat. La construction avait tous les moyens de continuer à les départager : le barrage était là pour cela. On place la barre à une certaine hauteur ; l’un passe, l’autre non, et la différence apparaît aussitôt. La construction n’était pas impuissante à les séparer. Les athlètes ont choisi de ne pas entrer dans la procédure qui le permettait.

Troisième version : le règlement aurait fait une exception pour leur amitié.

Non. Ils sont de bons amis et ont tous deux connu les blessures. Cela peut expliquer leur désir de partager, mais pas la validité réglementaire du résultat. Celle-ci repose sur une disposition qui existait depuis longtemps. Même si les deux athlètes ne s’étaient jamais rencontrés, même s’ils s’étaient détestés, une décision commune identique aurait dû produire le même résultat. L’amitié est le motif du choix, pas son fondement réglementaire.

Quatrième version, la plus importante à défaire : World Athletics n’aurait autorisé le partage de l’or qu’après Tokyo.

Non. La disposition permettant de maintenir une égalité à la première place figurait déjà, au plus tard, dans le règlement entré en vigueur le 1er novembre 2009, soit environ douze ans avant Tokyo.

Ce point mérite qu’on s’y arrête : c’est la condition institutionnelle de toute l’histoire.

Selon le règlement de 2008, si le décompte des essais laissait subsister une égalité en tête, il fallait poursuivre saut après saut, en montant ou en baissant la barre selon la procédure prescrite. Les athlètes devaient sauter à chaque étape du départage jusqu’à ce que l’égalité soit rompue. La sortie qui existe aujourd’hui, décider ensemble de ne plus sauter et rester premiers ex æquo, n’existait pas encore.

La modification de 2009 a ouvert cette sortie : si le barrage n’a pas lieu, y compris parce que les athlètes concernés décident de ne plus sauter, l’égalité à la première place est maintenue. Cette nouvelle règle est entrée en vigueur le 1er novembre 2009.

Tokyo n’a donc été ni une innovation ni, à plus forte raison, une exception. En 2021, on a appliqué une règle écrite en 2009. Pendant douze ans, elle était là, discrètement inscrite dans le règlement ; Tokyo l’a simplement donnée à voir au monde entier pour la première fois.

III L’autorisation porte sur l’absence de clôture, pas sur l’attribution de l’or

Pour raconter ce cas avec justesse, il faut voir ce que le règlement autorise exactement. Il n’autorise pas le juge à distribuer deux médailles d’or. Il autorise quelque chose de plus précis, et de plus fondamental.

Voici sa structure juridique : lorsque l’égalité à la première place subsiste après le décompte des essais, un barrage doit en principe avoir lieu. Si ce barrage n’a pas lieu, et le texte mentionne expressément parmi les cas possibles la décision des athlètes de ne pas continuer, l’égalité à la première place demeure.

Regardons bien cet enchaînement. Le règlement ne dit pas que le juge peut accorder deux médailles d’or. Il dit que, dans certaines circonstances, l’égalité à la première place est conservée. Or le système olympique attribue une médaille d’or à chaque premier. Les deux médailles découlent donc du classement ; elles ne résultent pas d’une décision directe de les accorder. Le règlement maintient d’abord deux premiers, puis le système des médailles donne l’or à chacun. Les athlètes n’ont pas demandé au juge une médaille supplémentaire.

Cet ordre des causes détermine où se situe le pouvoir. Si le juge accordait lui-même les médailles d’or, il exercerait un pouvoir discrétionnaire : la construction déciderait d’en donner ou non, et en fixerait le nombre. Mais le mécanisme réel est tout autre. Dans cette situation, le règlement prévoit le maintien de l’égalité : le classement en découle automatiquement, sans décision discrétionnaire. Le juge ne peut pas choisir entre une et deux médailles. Il peut seulement constater le classement prescrit par la règle, que vient de déclencher la décision commune des athlètes. La décision prend donc sa source dans leur choix collectif, et non dans la libre appréciation du juge. Celui-ci n’est que le maillon qui traduit leur choix en classement, puis ce classement en nombre de médailles.

Ce n’est pas une querelle de mots. La distinction détermine où se trouve le sujet de cet essai. Si le juge distribuait les médailles, le pouvoir de décider serait chez lui, du côté de la construction. En réalité, la construction maintient un classement avec deux premiers, et ce résultat est déclenché par la décision commune des athlètes de ne plus sauter. Le pouvoir de décider est donc chez eux.

Il faut préciser encore ce droit de choisir, tant il se prête à une formulation trompeuse.

La formulation trompeuse serait : un athlète peut refuser le départage et garder sa médaille d’or.

La formulation exacte est : tous les athlètes encore à égalité à la première place peuvent mettre fin ensemble à la procédure de départage.

La différence est considérable. Aucun d’eux ne dispose d’un veto individuel. Si l’un décide seul de ne pas sauter et que l’autre veut continuer, celui qui s’arrête perd la possibilité d’obtenir une meilleure place, et celui qui veut sauter gagne. Pour conserver l’égalité en tête, il faut que tous les athlètes encore premiers ex æquo décident ensemble de ne plus sauter. C’est un droit collectif de mettre fin à la procédure, pas un veto personnel.

À Tokyo, seuls Barshim et Tamberi se trouvaient à égalité à la première place. Nedasekau, troisième, avait lui aussi franchi 2,37 m, mais ses échecs antérieurs le plaçaient troisième après le décompte des essais. Le choix de partager l’or ne s’offrait donc pas à trois personnes. Il appartenait à Barshim et Tamberi, ces deux athlètes parfaitement à égalité, qui ont décidé ensemble de ne plus sauter.

IV Les athlètes n’ont pas réécrit le règlement ; ils ont choisi l’une des voies qu’il ouvrait

Il faut ici éviter un autre contresens : raconter l’événement comme si les athlètes s’étaient placés au-dessus des règles, ou comme si celles-ci avaient cessé de s’appliquer à cet instant.

Rien de tel. Les athlètes n’ont modifié aucune règle. Ils ont choisi l’une des deux voies légales que le règlement leur offrait déjà.

Première voie : poursuivre avec un barrage ; grâce à de nouveaux essais, la construction clôt le résultat sur un seul premier.

Deuxième voie : tous les athlètes encore concernés par l’égalité en tête s’arrêtent ensemble ; la construction accepte des premiers ex æquo.

Les deux voies étaient écrites à l’avance. Pouvoir cesser de sauter tout en conservant l’égalité était déjà prévu par l’institution ; les athlètes ne l’ont pas arraché sur le moment. Ils se sont trouvés devant deux chemins tracés et ont pris le second. Leur choix était bien réel, mais ils ont choisi une option offerte par la construction, pas une option qu’ils auraient eux-mêmes inventée.

Le sujet de cet essai peut donc s’énoncer ainsi : la construction garde fermement en main la capacité de clore, mais remet à ceux qu’elle juge l’interrupteur qui décide si cette capacité doit encore être mise en œuvre.

Chaque élément de cette phrase compte.

La construction détient bien la capacité de clore. Le barrage lui appartient de part en part : c’est elle qui fait monter ou descendre la barre, elle qui déclare l’essai réussi ou manqué. Les athlètes ne peuvent pas inventer de leur propre chef une procédure pour se départager.

En revanche, l’interrupteur qui met le mécanisme en marche leur est confié. La construction n’exige ni qu’ils se départagent ni qu’ils y renoncent. Elle leur remet cette décision préalable, cette décision sur le fait même de continuer.

Ce sont ceux qu’elle juge qui reçoivent l’interrupteur. Là est toute la subtilité. Les athlètes sont les objets du jugement de la construction : elle mesure leurs performances, elle fixe leur classement. Mais, à cet endroit précis, les objets du jugement peuvent décider si le dispositif qui les juge ira jusqu’au bout. Celui qui juge remet une décision à ceux qui sont jugés.

V Un même système, quatre concours, deux issues

Rien ne révèle mieux la nature de cette règle que les résultats opposés qu’elle a produits dans différents concours. La construction reste la même ; les personnes qui choisissent changent, et le résultat avec elles.

Aux Mondiaux de Pékin de 2015, dans le saut en hauteur masculin, le système est allé jusqu’au bout. Drouin, Bondarenko et Zhang Guowei étaient encore premiers ex æquo après le concours principal. Tous trois ont disputé un barrage. Ils ont d’abord tous échoué à 2,36 m. La barre a été abaissée à 2,34 m : Drouin a réussi, les deux autres ont manqué. Drouin est devenu seul champion du monde ; les deux autres ont partagé l’argent. Cette fois, les athlètes ont choisi de continuer, et la construction a clos le résultat sur un champion unique.

À Tokyo en 2021, on retrouve le cas qui ouvre cet essai. Les athlètes ont choisi ensemble de ne pas continuer ; la construction a accepté l’égalité à la première place et les deux médailles d’or qui en découlaient.

Aux Mondiaux de Budapest de 2023, le même schéma est réapparu dans une autre discipline, le saut à la perche féminin. Moon et Kennedy restaient à égalité après le décompte des essais. Elles ont choisi de ne pas disputer de barrage et de partager le titre mondial. World Athletics l’a ensuite formulé sans ambiguïté : les deux athlètes s’étaient entendues pour partager le titre plutôt que de poursuivre en barrage.

Aux Jeux de Paris de 2024, dans le saut en hauteur masculin, la même règle a donné le résultat opposé à celui de Tokyo. Kerr et McEwen avaient tous deux franchi 2,36 m dans le concours principal et restaient à égalité après le décompte des essais. Ils ont choisi le barrage. Après de nouveaux échecs, la barre a été abaissée ; Kerr a réussi à 2,34 m et remporté seul l’or. McEwen a ensuite expressément défendu ce choix de poursuivre jusqu’à désigner un champion unique.

Rapprochons ces quatre concours. En 2015, on utilise le barrage ; en 2021, on s’en passe ; en 2023, on s’en passe ; en 2024, on l’utilise. Un même système, une même règle, quatre concours, deux issues. Ce qui fait basculer vers l’une ou l’autre n’est pas la règle, mais le chemin que prennent les athlètes à la bifurcation.

Voilà pourquoi Tokyo n’était pas un cas d’exception. Ce n’était pas un heureux hasard olympique impossible à reproduire, mais l’une des options générales et applicables du règlement des sauts verticaux. Paris en fournit le contre-exemple le plus instructif. La même sortie existait, mais Kerr et McEwen ont choisi de continuer : au lieu de deux médailles d’or, il y a eu une médaille d’or et une d’argent. La construction ne change pas ; ceux qui choisissent changent, et le résultat passe du double or à l’or et à l’argent.

Il ne faut donc pas raconter Tokyo et Paris comme un affrontement entre chaleur humaine et cruauté, ou entre amitié et compétition. Ce sont deux jugements normatifs légitimes au sein d’un même système. D’un côté, à Tokyo, on estime que l’égalité établie dans le concours principal suffit pour être premiers ensemble. De l’autre, à Paris, on estime que la construction doit poursuivre son travail et ramener la première place à une valeur unique. Le règlement admet les deux jugements. Tous deux sont licites.

Il y a là une question profonde qui mérite une pause. Le désaccord ne porte pas sur celui qui aurait raison ou tort, mais sur ce que signifie l’égalité elle-même. Dans la lecture de Tokyo, elle est un véritable résultat sportif : si deux athlètes sont parfaitement égaux dans le concours principal comme dans le décompte des essais, c’est qu’ils sont bel et bien égaux. Cette égalité est la conclusion réelle du concours ; le barrage est une procédure supplémentaire qui fabrique artificiellement un classement unique, et non un moyen de révéler une différence déjà présente. Dans la lecture de Paris, l’égalité est un suspens à résoudre : les deux athlètes sont provisoirement à égalité, mais la place de champion est, par nature, au singulier. Il faut donc continuer jusqu’à ce que quelqu’un l’emporte. Les deux lectures se défendent. Leur divergence recoupe exactement la question qui traverse cette série : l’égalité est-elle une impasse qu’il faut encore briser, ou un résultat qui se suffit à lui-même ? Le règlement n’a pas imposé de réponse unique. Il l’a laissée aux intéressés.

VI Un homme qui défend son choix et conteste la règle

Le partage de l’or a ses partisans et ses adversaires. Mais le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’histoire est émouvante. Il est de savoir à qui doit appartenir le pouvoir de clore.

Le récit officiel s’est surtout rangé du côté des partisans. Le jour même, World Athletics a parlé d’une réussite partagée, puis a retenu l’événement parmi les moments les plus marquants de son bilan annuel. Pour Barshim, la raison n’était pas l’impossibilité de les départager : le concours principal avait déjà montré qu’ils avaient réalisé la même performance ce jour-là ; poursuivre n’était pas nécessaire. Tamberi insistait sur leur histoire commune, leur respect mutuel et la valeur d’un titre partagé. Dans tous ces récits, il s’agit d’un choix délibéré, pas d’une impossibilité physique de continuer ni d’un arrêt imposé par le juge.

Chez les adversaires, l’argument central était que le titre olympique devait se clore sur une seule personne. Certains commentateurs ont affirmé sans détour qu’il aurait fallu un barrage, parce qu’une finale olympique ne devait pas donner lieu à un partage de l’or. Des observateurs de l’athlétisme ont aussi exprimé leur déception : à leurs yeux, les athlètes devaient lutter jusqu’à ce qu’un seul vainqueur se dégage. Attention au sens de cette critique. Elle ne prétend pas que le jugement de Tokyo était contraire au règlement. Elle conteste les valeurs que porte le règlement lui-même. Elle reconnaît la légalité du résultat, mais estime que la règle devrait être autre.

L’une des critiques les plus fortes est pourtant venue de Tamberi lui-même.

Un peu plus d’un mois après Tokyo, Tamberi a dit très clairement qu’il ne regrettait pas d’avoir partagé l’or avec Barshim. Mais il a ajouté que les athlètes ne devraient pas avoir la possibilité de faire ce choix.

La phrase touche presque directement le cœur de cet essai. Tamberi approuve la décision concrète et personnelle prise à Tokyo : c’est celle qu’il prendrait. En revanche, il conteste la règle qui remet aux athlètes cette décision d’ordre institutionnel. À ses yeux, le règlement ne devrait pas lui laisser le choix.

Ce sont deux propositions entièrement distinctes. Dire « je choisirais ainsi », c’est dire comment on agirait à l’intérieur de règles données. Dire « les règles devraient me laisser choisir », c’est se prononcer sur la façon dont ces règles doivent être conçues. Tamberi répond oui à la première proposition et non à la seconde. Par son propre exemple, il les sépare avec une parfaite netteté.

Qu’un homme ait personnellement bénéficié de cette règle, défende son choix et conteste pourtant l’existence de la règle montre où se trouve le vrai désaccord. Il ne porte pas sur la décision particulière, mais sur l’opportunité de déléguer le pouvoir de la prendre. Et ce désaccord est précisément le sujet de cet essai : la construction doit-elle remettre ce dernier pas à ceux qu’elle juge ?

Il vaut la peine de replacer cette question du pouvoir de clore dans une histoire plus ancienne. Dès l’apparition de la photographie d’arrivée, deux rôles différents de la clôture étaient déjà en jeu. Aux Jeux de Los Angeles de 1932, deux cas de nature opposée doivent être soigneusement distingués. Sur le 100 m masculin, Tolan et Metcalfe ont tous deux reçu le temps officiel de 10,3 secondes. L’arrivée était extrêmement serrée ; les juges ont examiné attentivement les images, mais le résultat officiel n’a jamais été transformé en égalité : Tolan était premier. On a souvent dit depuis que Metcalfe aurait gagné avec les règles actuelles. Ce raisonnement contrefactuel a un fondement historique : on appliquait encore alors l’ancien critère selon lequel le corps entier devait avoir complètement franchi la ligne, critère que Tolan avait satisfait le premier. Mais on ne peut pas confondre ce résultat hypothétique avec la décision effectivement rendue. L’affirmation plus forte selon laquelle les images auraient prouvé la victoire de Metcalfe et les juges délibérément donné le titre à Tolan n’a, elle, pas de base fiable. Ce qui est établi, c’est la controverse, la différence entre les règles et la décision finale en faveur de Tolan. Le 110 m haies masculin des mêmes Jeux montre l’autre face du problème. Keller avait d’abord été classé troisième ; après examen du film, Finlay a été déclaré troisième et a reçu le bronze. Ici, la photographie ne créait pas une controverse : elle apportait la preuve qui permettait de la clore. Dès l’origine, les outils de lecture de la construction ont donc pu jouer dans les deux sens. On pouvait leur reprocher de ne pas clore un litige qui aurait dû l’être ; ils pouvaient aussi trancher effectivement un classement mal jugé à l’œil nu. Ces deux situations doivent rester distinctes. On ne peut pas les réunir sous la vague étiquette de « cas controversés ».

VII La construction apprend à voir plus fin et peut aussi choisir de ne pas regarder

Pour comprendre la portée du geste de Tokyo, il faut le replacer dans toute l’histoire des moyens de clôture de la construction. Cette histoire suit deux directions : la construction acquiert des capacités de plus en plus grandes ; elle renonce aussi délibérément à certaines de celles qu’elle possède déjà.

Commençons par l’accroissement des capacités.

Aux Jeux de Stockholm de 1912, la photographie d’arrivée est utilisée pour la première fois. On ne peut plus aujourd’hui reconstituer rigoureusement les caractéristiques exactes de ce premier système. Lui attribuer un nombre d’images par seconde ou une précision en millisecondes irait au-delà des preuves disponibles. Ce qu’on peut établir, c’est qu’à partir de ce moment la construction dispose d’un outil de lecture qui dépasse l’œil humain.

À Los Angeles, en 1932, le système « Two-Eyed » de Kirby marque un saut qualitatif. Sa caméra prend environ 128 images par seconde, soit un intervalle nominal entre deux images d’environ 1/128 de seconde, ou 0,0078 seconde. Associée à une horloge électrique, elle permet une lecture au centième de seconde. À Paris, en 2024, le système officiel de balayage de la ligne d’arrivée est annoncé à 40 000 enregistrements par seconde, soit un intervalle nominal d’échantillonnage d’environ 25 microsecondes.

La construction voit de plus en plus fin. Sa capacité actuelle à distinguer ce qui se passe sur la ligne d’arrivée dépasse de très loin le nombre de décimales qu’elle publie dans les résultats.

Un phénomène essentiel apparaît donc très tôt : voir plus fin n’implique pas de publier les résultats officiels avec la même finesse. Sur le 100 m de 1932, Tolan et Metcalfe sont tous deux crédités officiellement de 10,3 secondes, alors que le chronométrage automatique permet des lectures de l’ordre de 10,38 secondes. L’une des fonctions premières de la photographie est de déterminer l’ordre d’arrivée, pas de transformer chaque degré supplémentaire de mesure interne en décimale officielle.

Aujourd’hui, ce point est parfaitement explicite. Le guide de la photographie d’arrivée de World Athletics autorise expressément une nouvelle lecture au millième de seconde dans certains cas d’égalité pour la qualification. Quant à l’échantillonnage des systèmes olympiques modernes, il est encore bien plus fin. On ne peut donc plus expliquer l’absence du millième en athlétisme par une insuffisance des appareils. Si les temps officiels du sprint ne sont pas, en règle générale, publiés au millième, c’est un choix du règlement, pas une incapacité de la caméra.

Il faut être ferme sur ce point, car il dissipe un malentendu très répandu : celui d’une prétendue limite technique. Beaucoup pensent que les temps de l’athlétisme s’arrêtent au centième parce que les appareils cesseraient d’être fiables au-delà. C’est l’inverse. Depuis longtemps, les appareils mesurent plus fin. La construction elle-même va lire les millièmes lorsqu’elle doit départager certaines égalités de qualification ; les systèmes modernes de balayage de la ligne d’arrivée échantillonnent, eux, à des intervalles qui se comptent en microsecondes. Le centième affiché n’est donc pas le plafond de la machine, mais un format de représentation choisi par la construction. Elle voit beaucoup plus fin qu’elle n’accepte de publier. Elle garde en interne une partie de la finesse dont elle dispose et ne la mobilise que dans des circonstances particulières. C’est une limitation qu’elle impose à sa propre capacité. Et cette limitation est de même nature que l’interrupteur remis aux athlètes à Tokyo : dans les deux cas, la construction est parfaitement capable de faire quelque chose, mais choisit de ne pas le faire, ou de ne pas le faire entièrement.

Voyons maintenant le renoncement délibéré. La natation en fournit l’exemple le plus net.

Aux Jeux de Munich de 1972, dans le 400 m quatre nages masculin, Larsson et McKee affichent tous deux 4 min 31,98 s au centième. Une lecture plus fine donne 4 min 31,981 s pour Larsson et 4 min 31,983 s pour McKee. Larsson remporte l’or pour deux millièmes de seconde.

La natation internationale a ensuite opéré un changement : la troisième décimale, jusque-là susceptible de déterminer une place, est devenue une donnée interdite d’usage, même lorsque l’appareil pouvait la lire. Le règlement exige expressément que les temps automatiques ne soient enregistrés qu’au centième. Il précise que la troisième décimale ne doit être ni enregistrée ni utilisée pour déterminer le temps ou le classement.

Un argument métrologique puissant plaide en faveur de cette décision. La géométrie des bassins admet des tolérances : pour un bassin de 50 m équipé de plaques de touche automatiques, la longueur nominale est de 50 m, avec une tolérance positive d’environ un centimètre. Or, en un millième de seconde, un nageur de très haut niveau n’avance que de quelques millimètres. Autrement dit, la capacité du chronomètre à lire le millième ne garantit pas à elle seule que l’on connaisse assez précisément la distance parcourue dans deux couloirs pour que la comparaison soit équitable à cette décimale près.

Il faut néanmoins rester prudent. Affirmer que la natation internationale a officiellement supprimé les millièmes à cause des tolérances du bassin, c’est affirmer un lien causal plus solide qu’on ne le justifie généralement. Deux faits sont établis : d’une part, le règlement interdit expressément d’utiliser la troisième décimale pour fixer les temps et les places ; d’autre part, les normes des installations prévoient des tolérances de longueur. Le changement intervenu après 1972 est aussi communément rattaché à cette course. Mais on n’a pas retrouvé, dans un procès-verbal de l’époque, une phrase disant explicitement : puisque la tolérance du bassin est de telle valeur, nous supprimons les millièmes. Il faut donc tenir cette explication pour une question encore ouverte, et non pour un fait confirmé par la découverte de la décision originale. Quant aux trois centimètres d’écart entre couloirs souvent cités, ils renvoient aux anciennes normes. Ce n’est pas le chiffre actuel : les tolérances sont devenues plus strictes.

La natation et l’athlétisme présentent ainsi deux façons différentes pour la construction de limiter ses propres pouvoirs. En natation, l’appareil fournit une troisième décimale, mais le règlement décide qu’elle n’aura aucune force de décision. En athlétisme, l’équipement et la lecture interne peuvent descendre au millième, voire plus bas encore ; les temps officiels du sprint restent pourtant consignés au centième, tandis que l’image d’arrivée tranche le classement. Dans les deux cas, la capacité de mesurer et la force juridique que l’institution choisit de donner à la mesure sont deux choses distinctes.

VIII Une case réservée que l’on peut légalement laisser vide

Rassemblons les fils de cet essai.

Dans les seize essais précédents, la construction n’a cessé de chercher à clore. Elle voulait ramener chaque chose à un résultat certain : un nom, un record, une place, une victoire ou une défaite. Elle échouait pourtant à répétition. Il restait toujours quelque chose qu’elle ne pouvait recueillir, calculer, trancher ou loger. Ce qui lui échappait ainsi constituait le reste de chacun de ces essais.

Ici, pour la première fois, elle fait le mouvement inverse. Elle n’a pas perdu sa capacité de clore. Le barrage reste à sa disposition : elle pourrait à tout moment ramener le concours de Tokyo à un champion unique. Mais elle a choisi, à l’avance, d’inscrire dans la règle la possibilité d’un résultat sans clôture. Elle a tracé dans son propre règlement un chemin vers des premiers ex æquo, vers un résultat qui ne se réduit pas à une valeur unique.

De là naît le reste de cet essai, sous une forme inverse de toutes les précédentes.

Les restes précédents étaient ce que la construction laissait derrière elle lorsqu’elle voulait clore sans y parvenir. Les noms absents de la liste, elle n’avait pas su les accueillir ; les causes impossibles à démêler, elle n’avait pas su les séparer ; les corps de référence inexistants étaient hors de sa portée ; le réel déclaré impossible avait été exclu par ses définitions. Tous marquaient les limites de sa capacité. Tous étaient des choses qu’elle voulait obtenir sans le pouvoir.

Le reste de cet essai est ce que laisse une construction capable de clore lorsqu’elle décide que ce n’est pas nécessaire. La première place partagée n’est pas son échec. Elle ne prouve pas son incapacité à départager. Bien au contraire : la construction le peut parfaitement, mais décide que ce n’est pas indispensable. C’est une case qu’elle a réservée dans son propre grand livre et qu’il est légal de ne pas remplir jusqu’au bout.

Le concept de reste se retourne ici. Dans les seize premiers essais, le reste était toujours un défaut de la construction, un point hors de sa portée, la preuve qu’elle voulait tracer une ligne sans y parvenir avec justesse, ou qu’elle la traçait au mauvais endroit. Pour la première fois, le reste relève ici de la conception plutôt que de la défaillance. La construction n’a pas buté sur ces deux premiers ex æquo. Elle leur a volontairement réservé une place dans ses règles. Elle admet que, parfois, un résultat sans clôture peut être un résultat complet, légal et définitif.

Cet aveu pèse plus lourd qu’il n’en a l’air. Depuis le premier essai de cette série, presque toute la dignité de la construction repose sur la clôture, sur sa capacité à ramener une question en suspens à une réponse certaine. Une construction qui ne sait pas donner de réponse certaine paraît défaillante, impuissante. Admettre qu’un résultat sans clôture peut être complet, c’est donc admettre que la clôture n’est pas la seule forme de réussite. C’est renoncer à une part de ce sur quoi l’on tient debout. Et si la construction peut l’admettre, c’est précisément parce qu’ailleurs elle est devenue assez forte. Parce qu’elle sait clore dans l’immense majorité des cas, elle peut se permettre, dans quelques cas très rares, de choisir de ne pas le faire. Une construction faible, souvent incapable de désigner un vainqueur, n’oserait pas autoriser l’égalité par la règle : elle mettrait son impuissance à nu. Seule une construction assez puissante pour clore presque toujours peut oser ménager dans ses propres règles une place honorable à l’absence de clôture.

Elle le fait en confiant l’interrupteur à d’autres. Elle ne décide pas elle-même à quel moment il faut accepter l’égalité. Elle remet cette décision aux athlètes parfaitement égaux qu’elle ne sait plus distinguer, afin qu’ils la prennent ensemble. Elle reconnaît alors quelque chose : quand ses propres mesures ont déclaré deux personnes absolument égales, quand les performances du concours principal et les nombres d’essais sont identiques, la question de savoir s’il faut encore recourir à une procédure supplémentaire pour les séparer de force ne lui appartient peut-être pas à elle seule.

Cet essai forme exactement une paire avec le seizième. Dans celui-ci, la construction figeait une hypothèse physiologique en définition et gardait fermement cette ligne fixée à 0,100 seconde, sans se laisser ébranler même par les résultats des recherches qu’elle avait elle-même commanditées. Elle gardait alors un contrôle absolu sur le dernier pas. Ici, elle dispose du barrage pour clore, mais remet volontairement à d’autres l’interrupteur qui décide si ce dernier pas sera franchi. C’est la même construction : au départ d’une course, elle ne lâche rien ; au saut en hauteur, elle desserre la main de son plein gré.

Tenir et lâcher ne constituent pas une contradiction. Ce sont deux façons, pour la construction, de disposer du dernier pas. Certaines lignes, estime-t-elle, doivent être tracées par elle seule, sans que personne ait son mot à dire, même lorsque leur fondement reste fragile : ainsi du seuil de 0,100 seconde. Certains résultats peuvent, à ses yeux, être décidés en commun par les intéressés, même lorsqu’elle serait parfaitement capable de décider à leur place : ainsi de l’égalité à la première place. La construction ne cherche pas toujours à clore jusqu’au bout. Il lui arrive de s’arrêter juste avant le dernier pas et de le laisser à ceux qu’elle juge.

Cette construction peut enregistrer chaque essai de deux sauteurs en hauteur, calculer que leurs résultats sont parfaitement égaux et, à tout instant, monter une barre pour les faire sauter encore et les départager. Si elle ne l’a pas fait, ce n’est pas faute de moyens. C’est parce que, des années auparavant, elle avait déjà écrit pour cet instant un autre chemin : celui qui les autorise à dire que ce n’est plus nécessaire. Elle a préparé tous les moyens de désigner un vainqueur, puis a remis la décision finale de s’en servir ou non à ces deux hommes qu’elle ne pouvait plus distinguer.

La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.