Qui a le droit d’entrer dans les registres
L’admissibilité des amateurs, Jim Thorpe et Paavo Nurmi le montrent : avant d’ouvrir la porte aux chiffres, le registre des records doit l’ouvrir aux personnes. Mais l’origine des conditions d’entrée, leur force et leur correction suivent chacune leur propre calendrier.
Dans cet essai
1 Quatre portes dans une définition
En 1866, l’Amateur Athletic Club inscrit dans ses statuts une définition de l’amateur. Selon la formulation qui circule largement à l’époque, il s’agit d’un gentleman qui n’a jamais pris part à une compétition publique, qui n’a jamais concouru pour de l’argent fourni par le public ou provenant des recettes d’entrée, qui n’a, à aucun moment de sa vie, tiré sa subsistance de l’enseignement d’activités sportives ou de l’aide apportée à leur pratique ; et qui n’a jamais été mécanicien, artisan ou ouvrier.
Cette phrase comporte quatre portes.
Les trois premières portent sur ce que cet homme a fait. À quels concours il a participé, quel argent il a touché, comment il a gagné sa vie. La quatrième est différente. Elle porte sur ce qu’il est. Mécanicien, artisan, ouvrier : ces trois mots n’ont aucun rapport avec le sport. Ce sont des appartenances professionnelles. Un menuisier qui n’a jamais reçu un centime pour une compétition ne peut pas passer cette porte.
Réunies dans une seule phrase, ces quatre portes semblent correspondre à quatre aspects d’une même chose. Elles relèvent pourtant de deux ordres distincts. Les trois premières concernent des actes. On peut vérifier des actes, produire des témoins, consulter des comptes. La quatrième concerne une condition sociale, qui n’exige aucune enquête : elle s’inscrit dans la vie quotidienne d’un homme, tous les gens du pays la connaissent. La définition emploie donc simultanément deux modes de jugement entièrement différents. L’un réclame des preuves, l’autre demande seulement de reconnaître quelqu’un. Et les deux sont écrits côte à côte, reliés par un point-virgule.
Une autre formulation mérite qu’on s’y arrête : à aucun moment de sa vie.
Il ne s’agit pas d’une disposition portant sur la situation présente. Elle couvre rétrospectivement une vie entière. Un homme qui, à vingt ans, a donné quelques mois de cours de boxe parce qu’il fallait manger n’est toujours pas un amateur à quarante ans. Et il ne le sera jamais. Cette porte ne prévoit ni issue, ni délai de réintégration, ni aucune forme d’expiration.
Il faut remarquer qu’il n’existe alors aucune disposition symétrique pour les professionnels. Il est expressément écrit qu’un coureur professionnel ne peut pas redevenir amateur après avoir passé plusieurs années sans toucher d’argent. Dans l’autre sens, aucune disposition ne prévoit, pour un amateur en infraction, une autre issue que la perte définitive de son admissibilité. Cette construction n’a installé qu’une porte à sens unique : une fois entré, on peut être chassé ; une fois dehors, on ne peut plus revenir. Le passage entre les catégories ne se fait que dans un sens. La catégorie dont on ne peut que sortir, une fois délimitée, ne cesse de rétrécir avec le temps.
Ces deux traits, mis ensemble, dessinent la forme de cette construction. Ce qu’elle doit juger, ce n’est pas une compétition, c’est un homme. Et ce n’est pas cet homme tel qu’il est aujourd’hui, c’est la totalité de son parcours jusqu’à cet instant. La mesure n’a pas encore commencé, on n’a pas encore sorti la règle : cette formalité est déjà accomplie.
L’essai précédent montrait que le premier livre de comptes de cette construction qu’est le record avait été un journal. Et que sa première leçon avait consisté à y ajouter des entrées. Celui-ci porte sur un autre registre, placé devant le premier. Pour qu’une performance entre dans les tables de records, il faut d’abord que quelqu’un la réalise sur la piste. Mais qui a le droit de prendre le départ ? C’est cette définition qui en décide. La répartition des tâches entre les deux registres existe dès le début : celui de derrière consigne les chiffres, celui de devant consigne les hommes.
2 Après la suppression d’une phrase
En 1880 est fondée l’Amateur Athletic Association. Selon l’histoire qu’en donne World Athletics elle-même, le passage excluant les mécaniciens, les artisans et les ouvriers disparaît alors de la définition de l’amateur.
Il faut prendre ce fait au sérieux, car il barre la route à un récit bien commode.
Si le principe amateur n’avait jamais été rien d’autre qu’une barrière de classe, il n’aurait pas supprimé de lui-même sa phrase la plus crue quatorze ans seulement après sa mise en place. La suppression est réelle, elle intervient très tôt, et précisément au moment où l’instance dirigeante de ce sport élargit son périmètre.
Cet élargissement est peut-être lui-même la raison du changement. Un club ne s’occupe que de ses membres ; une association doit régir les compétitions de tout un pays. Si un organisme national ferme complètement sa porte à trois professions, il ne gouverne pas l’athlétisme national, mais l’athlétisme d’une partie de la population. Cela se voit immédiatement dans le nombre d’inscrits et le rayonnement des compétitions. Sur le plan moral, la suppression de cette phrase peut recevoir bien des interprétations. Sur le plan de l’administration, elle n’en admet qu’une : un organisme qui veut régir tout un pays ne peut limiter sa reconnaissance à une petite partie de ses habitants.
Que reste-t-il après cette suppression ? Une encyclopédie de 1911 rapporte ainsi la définition de l’association : est amateur celui qui n’a jamais concouru pour une somme d’argent ou un enjeu de pari, qui n’a jamais concouru avec ou contre des professionnels pour quelque prix que ce soit, et qui n’a jamais fait de l’enseignement, de la pratique ou de l’assistance à la pratique d’activités sportives un moyen de subsistance.
La clause portant sur la profession a disparu. Celle qui interdit la rémunération demeure. Entre les deux, une disposition s’est ajoutée, qui mérite d’être examinée : n’avoir jamais concouru avec ou contre des professionnels.
Elle ne dit pas que cet homme a touché de l’argent. Elle dit qu’il a couru avec des gens qui en ont touché.
C’est une logique de contagion. L’admissibilité peut se perdre par contact, sans que l’intéressé ait lui-même commis quoi que ce soit de répréhensible. Lors d’une course de campagne, un homme se retrouve par hasard au départ avec un coureur professionnel. Il n’a touché aucun argent, donné aucun cours, tiré de cette activité aucune part de ses revenus. Son statut d’amateur est pourtant déjà compromis. Ce que la construction protège ici, ce n’est pas l’innocence de cet homme, c’est la pureté de la catégorie.
La nature de la porte n’a donc pas réellement changé. Seul le critère de jugement a été remplacé. On ne regarde plus qui vous êtes, on regarde à côté de qui vous étiez.
Ce déplacement a une conséquence pratique qu’il faut relever à part. Déterminer qui vous êtes coûte très peu : cela se voit au premier coup d’œil. Déterminer à côté de qui vous étiez coûte beaucoup plus. Il faut consulter les résultats des anciennes compétitions, connaître le statut de ceux qui y participaient avec vous. Or ces informations n’ont pas nécessairement été conservées. La nouvelle norme est plus équitable dans sa formulation, mais son application dépend davantage des archives. Une chose est dès lors fixée : la possibilité de retrouver une trace pèsera désormais plus lourd que l’appartenance à une catégorie de personnes ne pesait auparavant. Cette ligne mène tout droit à Thorpe, que nous allons retrouver.
À ce stade, il faut présenter les deux lectures, car toutes deux ont des documents pour elles.
D’un côté, l’exclusion de classe est au cœur de ce système. La définition de 1866 nomme directement trois professions. Une étude décrit l’amateurisme victorien dans son ensemble comme une idéologie de contrôle et d’exclusion, et souligne que son essor répond exactement à la participation croissante de la classe ouvrière. À la même époque, l’aviron connaît des exclusions analogues ; au cricket, gentlemen et professionnels ne logent pas ensemble et ne voyagent pas ensemble. Les élites expriment bel et bien leur crainte d’être submergées par les ouvriers. Ce ne sont pas quelques touches de couleur sociale. C’est une organisation institutionnelle du droit d’entrée.
De l’autre, réduire tout le système à l’exclusion de classe serait encore simplifier. Le refus de la rémunération, le fair-play, la résistance aux paris et à une professionnalisation déclarée sont des éléments bien réels. Le chercheur qui défend la thèse de l’exclusion le reconnaît lui-même : selon lui, ces éléments ont été réagencés pour servir l’exclusion ; ils n’étaient pas inexistants. Et la suppression de 1880 est un fait solide. La clause la plus nue n’a pas subsisté indéfiniment dans les formes ultérieures du système.
Aucune des deux lectures n’a entièrement raison. Une chose est certaine : dès le départ, le même mot contient à la fois des exigences morales et une barrière sociale. Jamais les deux n’ont été séparées. Quiconque veut n’en garder qu’une doit se battre contre les documents.
Quant à la version plus propre selon laquelle l’amateurisme britannique aurait simplement réuni des gens faisant du sport par amour du sport, les documents ne la soutiennent pas. La première définition qui ait fait autorité a un contenu social et professionnel, non éthique ou financier.
3 Un ancêtre qui n’a jamais existé
Cette construction s’est trouvé une origine : la Grèce antique.
En 1910, un spécialiste de l’Antiquité publie un ouvrage sur l’athlétisme et les fêtes sportives grecques. Il y écrit que l’athlétisme est devenu le monopole d’une classe et que les anciennes fêtes ont cédé la place à des spectacles professionnels. En 1930, il publie un autre livre sur l’athlétisme dans le monde antique. Il y affirme que l’excès de compétitions et la professionnalisation sont mortels pour le véritable esprit amateur, et décrit l’athlétisme des premiers temps comme purement amateur. Dans le même ouvrage, il soutient aussi que le plus grand fléau du professionnalisme est la corruption, et associe l’évolution des compétitions à la fin de l’époque grecque et à l’époque romaine au spectacle, aux pots-de-vin, à la spécialisation excessive et à la désagrégation de l’athlétisme civique.
Ce sont ses propres formulations, pas les paraphrases de ses critiques ultérieurs.
On y lit sans peine toute l’ossature de l’amateurisme du XIXe siècle : il y a eu un âge pur ; puis l’argent est entré, et la décadence a suivi. Rétablir le principe amateur, c’est retrouver cet âge-là.
En 1984, un autre chercheur publie un livre consacré précisément à cette question, dont le titre peut se traduire littéralement par Le Mythe olympique de l’athlétisme amateur grec. Sa réfutation comporte quatre niveaux.
Le premier est conceptuel. L’Antiquité ne connaît tout simplement pas d’idéal amateur au sens moderne. Les vainqueurs de l’Olympie antique disputent régulièrement des prix de grande valeur et tirent profit de leurs aptitudes athlétiques. Il manque aussi le vocabulaire et l’idéologie nécessaires à l’existence d’un tel concept.
Le deuxième est un point sur lequel le chercheur insiste tout particulièrement. Il ne présente pas, dit-il, une simple absence de preuves, mais une masse écrasante de preuves contraires, ainsi qu’un système institutionnel dans lequel la notion d’amateur n’a aucune place. La distinction lui importe : se borner à montrer que l’adversaire n’a pas de preuves constituerait un argument plus faible.
Le troisième est économique. Les athlètes grecs concourent pour des récompenses considérables et reçoivent de leur cité des contreparties substantielles. Ce point rejoint ce que montrait, dans l’essai précédent, le barème de récompenses établi par Solon.
Le quatrième est structurel. Le système athlétique grec ne s’est jamais construit autour de la ligne séparant amateurs et professionnels. Ces catégories ne suffisent pas à décrire la réalité sociale de l’époque.
Les recherches ultérieures ne sont pas revenues du côté de Gardiner. Vers 2020, une synthèse résume en une phrase l’état de la discipline : les athlètes grecs n’étaient ni amateurs ni professionnels. Il ne s’agit pas d’un compromis. Il s’agit de déclarer que ces catégories ont été appliquées au mauvais endroit.
Dans les travaux sérieux que l’on peut consulter, la thèse d’ensemble de Gardiner n’a jamais été substantiellement rétablie après 1984. Certaines propositions plus étroites ont été partiellement reprises : les premières compétitions pouvaient, dans certains contextes, avoir un caractère aristocratique ; les concours à couronne ne doivent pas être confondus avec les concours dotés de prix en argent ; la professionnalisation s’est développée historiquement, elle n’a pas existé d’emblée sous une forme unique. Mais ce sont des rectifications locales, pas une réhabilitation de la thèse générale.
Ce que cette section veut dire devient alors clair. Il ne s’agit pas de démasquer quelqu’un.
Une construction invoque pour se justifier un passé qui n’a pas existé. Entre 1866 et 1930, beaucoup de gens y croient sincèrement, à commencer par le spécialiste de l’Antiquité qui a écrit ces phrases. Il n’invente pas de toutes pièces. Il lit les sources antiques avec les outils savants de son temps et en tire une conclusion qui répond aux besoins de son époque. Montrer aujourd’hui qu’il s’est trompé ne demande guère d’effort. Et cela ne sert pas à grand-chose.
Il reste un point à mettre à plat. Si cette lecture pouvait paraître plausible à l’époque, c’est en partie parce que les sources antiques se prêtent elles-mêmes à plusieurs lectures. Les concours à couronne n’offrent effectivement qu’une couronne de feuillage ; les récompenses de la cité sont effectivement remises ailleurs. Et, dans les textes, les deux choses n’apparaissent souvent pas dans le même passage. Celui qui veut croire à la pureté antique peut lire la première moitié et s’arrêter là, sans devoir délibérément omettre quoi que ce soit. Pour se trouver une origine, une construction n’a généralement pas besoin de fabriquer des faux. Il lui suffit de choisir, parmi des documents authentiques, ceux qui lui conviennent.
Ce qui est utile, c’est autre chose. Cette origine est réfutée en 1984. Mais la clause d’exclusion la plus explicite de cette construction a été supprimée en 1880, et sa définition a été entièrement vidée de son contenu en 1981. Autrement dit, quand les chercheurs ont enfin démontré que l’ancêtre était fictif, le système de règles s’était déjà défait de lui-même, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la vérité ou la fausseté.
Inversement, pendant le siècle où ces règles ont été en vigueur, le caractère fictif de leur fondement n’a pas diminué leur force un seul jour. Celui qu’elles ont exclu a perdu quelque chose de parfaitement réel. Que l’origine de la règle soit inventée ou non ne change absolument rien pour l’homme qu’elle laisse devant la porte.
Ce point reviendra dans toute la série ; autant l’énoncer ici sans détour. Le récit qui légitime une construction et la force effective de celle-ci sont deux choses indépendantes. On peut réfuter le récit ; ce sont généralement des chercheurs qui le font, dans des livres. Seule une autre construction peut la priver de cette force ; ce sont généralement d’autres intérêts qui y conduisent, dans des salles de réunion. Les deux suivent leur propre calendrier. Ni l’un ni l’autre n’attend. Lorsque le livre de 1984 paraît, ce qu’il entend démanteler s’est déjà effondré depuis trois ans, pour d’autres raisons.
4 Trente jours
À Stockholm, en 1912, Thorpe remporte le pentathlon et le décathlon.
Les documents officiels de ces Jeux contiennent une règle qui, aujourd’hui, frappe par sa précision : toute contestation portant sur l’admissibilité d’un concurrent doit être formulée par écrit et parvenir à son destinataire avant l’expiration d’un délai de trente jours après la remise des prix.
Le premier article révélant que Thorpe a joué au baseball contre rémunération paraît dans un journal local en janvier 1913. Environ six mois se sont déjà écoulés depuis la remise des prix à Stockholm.
À lire la règle à la lettre, le délai est largement dépassé.
Ceux qui militeront ensuite pour sa réhabilitation invoqueront ce point à maintes reprises. Mais sa portée exacte est controversée. La règle existe, le délai existe, son dépassement est réel. Le désaccord porte sur la question de savoir si l’Amateur Athletic Union américaine et le Comité international olympique ont alors traité l’affaire comme une contestation formelle relevant de cette règle. S’ils estimaient s’occuper d’une question plus générale d’admissibilité et d’attribution des récompenses, et non d’une contestation tardive, la disposition des trente jours ne s’appliquait pas à eux. Une chose est certaine : ces trente jours constituent un argument puissant. Ce qui n’est pas certain, c’est que les contemporains leur aient généralement reconnu une force suffisante pour trancher définitivement l’affaire.
Ce désaccord présente lui-même une structure qu’il vaut la peine de retenir. Pour qu’une règle de procédure exerce réellement une contrainte, il faut que l’institution qui traite l’affaire reconnaisse être en train de faire ce que cette règle désigne. Or elle peut refuser de le reconnaître. Elle peut dire : ce n’est pas une contestation, c’est un examen d’admissibilité. Elle peut dire : cette règle ne s’applique pas ici, la question est plus générale. Il suffit de changer l’intitulé, et le délai perd toute portée. La force des protections procédurales n’est jamais entièrement entre les mains de ceux qu’elles protègent.
Qui a, le premier, révélé cet épisode de baseball ? On ne sait pas le dire aujourd’hui. Le journal qui l’a publié en premier est identifié. Les récits populaires ultérieurs citent souvent un personnage lié au milieu du baseball, mais aucun document de première main de l’époque n’a été trouvé qui confirme cette attribution. Ce point doit rester en suspens.
La procédure se déroule en deux temps. L’Amateur Athletic Union retire d’abord à Thorpe son statut d’amateur. Le Comité international olympique annule ensuite ses deux titres.
Autre élément : Thorpe écrit lui-même une lettre dans laquelle il reconnaît avoir joué au baseball contre rémunération. Le tournant de l’affaire tient en partie à cet aveu, et pas uniquement aux accusations de tiers.
Où se trouve cette lettre aujourd’hui ? On ne le sait pas. Où se trouvent les échanges internes de son entraîneur à l’époque ? On ne le sait pas. Où se trouve l’ensemble des courriers alors échangés entre l’Amateur Athletic Union et le Comité international olympique ? On ne le sait pas davantage. Ce qui est localisé et catalogué, c’est son dossier d’élève à la Carlisle Indian Industrial School, aujourd’hui conservé à la National Archives and Records Administration des États-Unis. Il contient des lettres, des documents financiers et des photographies.
La forme qui apparaît ici est la même que celle du vide rencontré dans l’essai précédent. Un système exige de chacun qu’il laisse des pièces justificatives, et ses propres pièces ont disparu à l’endroit crucial. Cette fois, le vide touche de plus près à une personne : ce qui subsiste, c’est le dossier administratif tenu par une école sur un élève. Ce qui ne subsiste pas, c’est la lettre par laquelle cet homme s’expliquait.
Une destruction délibérée est peu probable. Les dossiers d’élèves appartiennent à un système administratif qui fonctionne dans la durée. Il classe les documents par catégories et les conserve pendant des décennies, parce que c’est son activité ordinaire. Les échanges ponctuels d’un comité n’appartiennent à aucun système permanent. Une fois l’affaire réglée, tout se disperse. Les documents suivent les personnes qui s’en sont occupées, entrent dans des armoires privées, puis se perdent. La conservation ne dépend pas de l’importance d’une pièce. Elle dépend de l’existence d’une machine chargée de l’archiver. Les choses importantes se perdent même plus facilement, parce que les affaires importantes sont souvent traitées au moyen de dispositifs provisoires.
Corrigeons au passage un récit très répandu. Thorpe n’a pas été déchu sur place, à Stockholm. Cela s’est produit plusieurs mois après les Jeux, dans les journaux, dans les réunions de deux comités.
5 Il avait donné son vrai nom
Une phrase d’une notice historique publiée plus tard par l’université de Caroline du Nord est au centre de cet essai.
À l’époque, de nombreux sportifs universitaires gagnent de l’argent en jouant au baseball dans les ligues mineures. Ils utilisent des noms d’emprunt. Thorpe utilise son vrai nom. Une fois l’affaire exhumée, il est donc plus facile de le sanctionner que les autres.
Allons d’abord jusqu’au bout de cette phrase.
Ce que la règle interdit, c’est de jouer contre rémunération. Jouer contre rémunération sous un faux nom enfreint exactement la même règle et ajoute une dissimulation délibérée. Si l’on s’en tient à la sévérité du texte, ceux qui utilisent un faux nom devraient être plus lourdement sanctionnés. C’est l’inverse qui se produit : aucun de ceux qui ont donné un faux nom n’est inquiété ; celui qui a donné le sien perd deux titres olympiques.
Ce n’est pas un manque de rigueur dans l’application des règles. C’est que cet appareil ne peut fonctionner autrement.
Pour traiter une infraction, une construction doit d’abord pouvoir la voir. Et ce qu’elle peut voir dépend de la forme sous laquelle les faits restent inscrits sur le papier. Les matchs disputés sous son vrai nom laissent une trace dans les listes d’équipe, dans les feuilles de paie, dans les comptes rendus des journaux locaux. N’importe qui peut les retrouver en feuilletant de vieux journaux. Les matchs disputés sous un nom d’emprunt laissent, sur les mêmes papiers, la trace de quelqu’un d’autre. La construction n’a pas pardonné aux joueurs cachés sous un nom d’emprunt. Elle ignore jusqu’à leur existence.
Ce que cet appareil sélectionne réellement, ce n’est donc pas ceux qui ont enfreint la règle, mais ceux que l’on peut retrouver. Le plus souvent, les deux groupes coïncident. Ce n’est pas qu’un lien intrinsèque les unisse, c’est que la plupart des gens ne dissimulent rien. Dès que quelqu’un commence à se cacher, les deux se séparent. Et la construction s’occupera sans hésiter de celui qui ne s’est pas caché, puisqu’elle n’a que lui sous la main.
Il faut prévenir ici un contresens. Il ne s’agit pas de dire que ceux qui ont utilisé des noms d’emprunt méritaient davantage d’être punis, ni que Thorpe ne devait pas l’être. Il s’agit de dire qu’un appareil fondé sur la visibilité tend nécessairement, d’un point de vue statistique, à sanctionner ceux qui ne cachent rien. Cette tendance apparaît sans que personne ait besoin de nourrir le moindre préjugé. C’est une propriété structurelle de l’appareil, pas un problème de moralité chez ceux qui l’appliquent. La ramener à l’injustice d’une décision particulière, c’est justement laisser passer le vrai problème.
L’essai précédent montrait qu’une compétition, dès son organisation, prépare déjà son existence sur le papier. La possibilité de la consigner est incorporée à l’aménagement même du lieu où elle se déroule. Là, pouvoir être consigné était une condition d’entrée dans le registre. Ici, c’est une condition pour en être chassé. Une même propriété, deux directions.
Allons un cran plus loin. Si la possibilité d’être consigné agit dans les deux sens, c’est qu’elle sert en réalité un même besoin : la construction doit pouvoir vérifier. Toute son autorité vient de là. Le journal choisi comme référence, les trois chronomètres, la ligne de mesurage à douze pouces de la bordure évoqués dans l’essai précédent servent tous à cela. Or la vérification ne peut, par nature, porter que sur ce qui a laissé des traces. Plus la construction développe sérieusement ses moyens de vérification, plus la distance qui la sépare de ce qui ne laisse pas de trace s’accroît. Elle ne diminue pas.
Vient maintenant la partie de cette section qui demande de la prudence.
Sur la place qu’a prise la question raciale dans cette affaire, les documents étayent une interprétation. Mais il faut préciser de quelle manière ils l’étayent.
Les éléments qui vont dans ce sens sont les suivants. Thorpe est un athlète autochtone de la nation Sac and Fox, formé à la Carlisle Indian Industrial School, elle-même inscrite dans tout un ensemble de politiques d’assimilation. Des commentaires ultérieurs, écrits du point de vue autochtone, considèrent le régime amateur comme intrinsèquement élitiste et soulignent que la sanction de Thorpe a aussi eu pour effet d’effacer une vedette autochtone. Enfin, les origines socialement exclusives de l’amateurisme du XIXe siècle, ancrées dans la hiérarchie des classes, ouvrent la possibilité d’une application racialisée de ces règles à un athlète autochtone.
Mais, dans les sources consultables, on n’a trouvé aucun texte original de l’Amateur Athletic Union ou du Comité international olympique de l’époque disant explicitement qu’il fallait le sanctionner parce qu’il était autochtone. L’argument faisant de la race une cause directe repose avant tout sur le contexte institutionnel, sur les questions que pose une application sélective des règles et sur des études interprétatives ultérieures. Il ne repose pas sur la découverte d’une décision dont le contenu serait explicitement raciste.
Les deux lectures ne s’appuient donc pas sur le même type de preuves. Pour celle d’une application mécanique de la règle, il y a un texte, des faits, un aveu. Pour celle d’une causalité raciale directe, il y a un contexte, une structure, des analyses ultérieures. Il n’y a pas ce document-là.
On peut proposer un modèle dans lequel plusieurs éléments tiennent ensemble. Ce n’est pas une conclusion. Il tient en trois phrases : la règle existait réellement et pouvait effectivement s’appliquer au baseball rémunéré ; le moment choisi pour l’appliquer et son application sélective peuvent être mis en question ; une vedette autochtone prise dans des politiques d’assimilation et un système d’exclusion n’a peut-être pas bénéficié des égards, de la tolérance ou des protections procédurales parfois accordés à d’autres.
Ces trois phrases peuvent être vraies en même temps. Qu’elles puissent l’être ensemble ne signifie pas que l’une d’elles ait été démontrée.
Ce qu’il faut éviter, ce sont deux explications à cause unique. On ne peut expliquer toute cette affaire par la seule discrimination raciale, ni par la seule application neutre d’une règle. La première aurait besoin d’un document qui n’existe pas. La seconde doit expliquer pourquoi tous ceux qui ont utilisé un nom d’emprunt s’en sont tirés sans dommage.
Une dernière question doit rester ici sans réponse. Qui étaient ces sportifs qui utilisaient des noms d’emprunt, et combien étaient-ils ? Nous n’en avons aucune liste. Ce n’est pas que personne ait cherché. C’est que, par définition, ils sont précisément ceux qui n’ont pas laissé de traces. On ne pourra donc jamais voir ce groupe de comparaison dans son intégralité. Toute estimation de l’ampleur de l’application sélective des règles manque d’un dénominateur. Cela limite ce que l’on peut juger de cette affaire. Reconnaître cette limite est plus honnête que de produire une conclusion à l’allure plus vigoureuse.
6 L’amateur est celui qui respecte les règles
En avril 1932, la Fédération internationale d’athlétisme suspend Paavo Nurmi pour infraction aux règles de l’amateurisme. Il sera ensuite exclu des Jeux olympiques de Los Angeles. L’affaire est alors conduite par le dirigeant suédois de la fédération.
Ce cas nous sert ici à deux choses.
La première est de montrer que le sort de Thorpe n’a rien d’isolé dans son genre. Au cours de ces décennies, les sanctions liées au statut d’amateur sont chose courante. Elles touchent aussi les athlètes les plus célèbres du moment.
La seconde importe davantage. L’interprétation de la suspension de Nurmi reste disputée. Du côté finlandais, ainsi que dans des récits ultérieurs à tonalité nationaliste, elle est souvent décrite comme s’apparentant à des représailles orchestrées par les Suédois. D’autres travaux, y compris des récits commémoratifs finlandais, soutiennent que le problème de fond était le durcissement, par la fédération internationale, de ses défenses contre l’infiltration du professionnalisme.
L’intérêt de ce désaccord ne tient pas à savoir quel camp a raison. Il révèle un fait général : même lorsque l’application des règles de l’amateurisme se justifie au regard des textes, elle est souvent contestée sur le plan politique. Une règle peut être correctement appliquée, et l’on peut raisonnablement se demander pourquoi elle l’est précisément cette fois-ci. Les deux choses ne s’excluent pas.
Le cas Nurmi présente une autre différence avec celui de Thorpe, qui mérite la comparaison. Thorpe a été sanctionné rétrospectivement, après avoir réalisé ses performances : on lui a retiré quelque chose qui avait eu lieu. Nurmi a été écarté avant la compétition : on lui a retiré quelque chose qui n’avait pas encore eu lieu. La première perte peut se mesurer ; on sait où sont les deux titres. La seconde est impossible à mesurer, car personne ne sait quelle performance il aurait réalisée à Los Angeles. Dans les deux cas, l’intervention de la construction a la même forme. Mais les restes qu’elle laisse sont différents : l’un a une forme, l’autre n’en a même pas.
Vient ensuite la fin du mot lui-même.
En 1976, la Fédération internationale d’athlétisme utilise encore une conception ancienne de l’amateurisme, liée à l’esprit sportif, tout en autorisant déjà les associations nationales à indemniser les athlètes pour leurs pertes de revenus et à prendre en charge, dans certaines limites, leurs frais de déplacement.
En 1981, son congrès modifie la définition. La nouvelle est la suivante : est amateur celui qui se conforme aux règles d’admissibilité de la fédération internationale.
Il faut s’arrêter sur cette phrase.
Avant elle, amateur est un mot doté d’un contenu. Ce contenu peut venir de la Grèce antique, d’un ensemble de principes moraux, du mode de vie d’une classe sociale. Quelle qu’en soit l’origine, il vient de l’extérieur de l’organisation. C’est précisément parce qu’il est extérieur qu’on peut s’en servir pour l’interroger : vos règles sont-elles conformes à l’esprit amateur ?
Après cette phrase, la question ne peut plus se poser. Si l’amateur est celui qui respecte nos règles, demander si nos règles sont conformes à l’esprit amateur revient à demander si nos règles sont conformes à nos règles.
La fermeture est ici complète, à condition que cette question ne puisse désormais plus être posée.
Précisons que cette nouvelle définition n’a pas nécessairement été comprise, à l’époque, comme un acte par lequel l’organisation s’autorisait elle-même. Elle ressemble plutôt à une mise en ordre pragmatique. L’ancienne définition s’est tellement éloignée des pratiques réelles qu’elle est devenue inapplicable. Au lieu de maintenir une norme que tout le monde contourne, mieux vaut la remplacer par une norme que l’on peut appliquer. Du point de vue de l’administration, c’est une démarche responsable. Le point important est précisément que la démarche responsable et la fermeture sur soi constituent ici un seul et même geste. La construction n’a pas besoin d’outrepasser ses pouvoirs pour se refermer. Bien souvent, il lui suffit de mettre les choses en ordre.
En 1982, la fédération internationale instaure officiellement des fonds fiduciaires qui permettent, sous son contrôle, de faire parvenir de l’argent aux athlètes, sans qu’il soit nécessaire de reconnaître publiquement que ce sport s’est professionnalisé. Une étude qualifie cette étape de transition en douceur de l’amateurisme vers le professionnalisme. Au début des années 1990, l’athlétisme est clairement professionnel, même si le vocabulaire institutionnel évolue plus lentement.
Il n’existe toutefois aucune date communément admise pour la disparition complète des clauses d’amateurisme dans les règles de la fédération internationale. On peut établir le processus qui les a vidées de leur contenu entre 1976 et 1982, ainsi que le fait de la professionnalisation au début des années 1990. On ne peut pas établir à quel moment la dernière occurrence du mot amateur a été effacée de chaque niveau des statuts et des règlements. Ce processus est au pluriel : le changement de définition, les mécanismes d’indemnisation, l’expansion commerciale et l’acceptation générale du professionnalisme ont chacun leur date.
Il faut donc aussi corriger le récit courant. L’ère amateur de l’athlétisme ne s’est pas achevée le jour où quelqu’un a touché de l’argent pour la première fois. Les circuits de paiement ont d’abord été placés sous l’administration de la fédération ; la professionnalisation a ensuite été reconnue publiquement. Avant de renoncer à quelque chose, la construction commence par en prendre le contrôle.
7 Une solution sans soustraction
En 1982, le Comité international olympique adopte une mesure de réhabilitation. En janvier 1983, des médailles commémoratives sont remises à la famille de Thorpe.
La mesure consiste à donner des répliques des médailles d’or et à réinscrire Thorpe dans les résultats en tant que co-champion, non comme seul vainqueur.
Le recours à ce statut de co-champion évite de modifier le classement des deux athlètes promus après sa disqualification. Le Norvégien Bie et le Suédois Wieslander conservent leur place.
On voit ici combien de couches de résistance concrète une correction peut rencontrer. La première, ce sont ces deux noms : les hommes qui les portent n’ont eux-mêmes rien fait de mal, et leur retirer quelque chose réclame d’autres justifications. La deuxième, ce sont leurs comités olympiques nationaux respectifs : les deux médailles d’or figurent depuis soixante-dix ans dans les bilans des deux pays. La troisième, ce sont les registres eux-mêmes : tous les livres, répertoires et statistiques qui ont cité ces résultats pendant soixante-dix ans deviendraient à leur tour inexacts. Modifier une entrée n’a jamais de conséquences sur elle seule.
Le cas est d’une netteté remarquable. Et il reprend exactement là où s’achevait l’essai précédent.
En 1913, cette construction avait reçu le pouvoir d’examiner et d’enregistrer. Le texte qui l’y autorisait ne disait rien de la possibilité de rayer. Soixante-dix ans plus tard, le Comité international olympique se heurte précisément à ce problème : pour remettre Thorpe, il faut retirer les deux autres, déjà inscrits. Or le livre de comptes ne sait qu’additionner.
Il invente donc une catégorie. Le mot co-champion permet de corriger en ne faisant que des additions : on ajoute Thorpe, on ne retire personne. Les deux épreuves de 1912 ont désormais chacune deux champions. Un tel résultat n’existait pas dans le système de compétition de l’époque.
La solution règle le problème dans les comptes. Elle ne règle pas l’affaire elle-même.
On annule les performances d’un homme, puis on les rétablit en lui reconnaissant une place à partager avec ceux qui l’ont remplacé. L’arithmétique tient. Mais cette solution ne correspond pas à ce qui s’est passé : il n’y a eu d’égalité dans aucune des deux épreuves, il a gagné, les autres ont perdu. Le livre de comptes a inventé la catégorie de co-champion pour répondre à ses propres limites opératoires, pas à ce qui s’était passé.
Il faut remarquer qu’une fois créée, cette nouvelle catégorie devient une chose bien réelle. Dans les résultats établis par la suite, les deux épreuves ont effectivement chacune deux champions. Ceux qui les consulteront plus tard trouveront ce résultat, sans voir comment il est né. Les désignations qu’une construction invente provisoirement pour résoudre ses difficultés techniques restent inscrites sous une forme exactement identique à celle de toutes les autres entrées. Au bout d’un certain temps, on ne distingue plus celles d’origine de celles qui servent de rustines. Dans le premier essai, c’est ainsi que la liste des vainqueurs reconnue rétrospectivement devenait le temps lui-même.
Il faut aussi être juste. Cette solution était peut-être réellement la seule qui pût être adoptée à l’époque. Retirer leur titre aux deux autres engageait les comités olympiques de deux autres pays, des résultats établis depuis soixante-dix ans et deux hommes qui n’avaient eux-mêmes rien fait de mal. L’addition était la voie de moindre résistance. Or la voie de moindre résistance est souvent la seule qui soit praticable.
Mais praticable, là encore, ne veut pas dire propre.
8 Une autorisation venue de l’extérieur
En juillet 2022, le Comité international olympique annonce que Thorpe figurera comme seul médaillé d’or du pentathlon et du décathlon des Jeux de Stockholm de 1912.
Cent dix ans.
Un seul mot distingue cette décision de celle de 1983. Et ce mot contient tout. En 1983, on avait rétabli Thorpe sans lui réserver la place : il était co-champion. En 2022, on rétablit l’exclusivité : il est le seul champion. Autrement dit, en 1983, on a fait une addition ; en 2022, on fait ce que cette construction ne savait pas faire près de quarante ans plus tôt.
Comment la soustraction est-elle devenue possible ?
Selon les explications du Comité international olympique, cette avancée doit beaucoup à une organisation qui a poursuivi ses efforts en ce sens et au soutien d’un membre du CIO. Mais les articles consacrés à l’affaire rapportent un autre élément, plus important encore : le Comité olympique suédois et les membres encore en vie de la famille Wieslander ont confirmé que celui-ci n’avait jamais accepté cette médaille d’or et avait toujours considéré Thorpe comme le seul champion légitime. Du côté norvégien, une confirmation correspondante a été apportée au sujet de Bie.
Autrement dit, la soustraction n’est pas devenue possible parce que cette construction aurait fini par acquérir le pouvoir de radier. Ce sont les hommes inscrits à ces deux entrées du registre qui ont eux-mêmes déclaré que cela ne comptait pas.
Il faut le dire exactement. Leurs déclarations n’avaient aucune force juridique ; le Comité international olympique n’a pas modifié les résultats parce qu’il y aurait été contraint. Cette confirmation a levé la dernière couche de résistance : dès lors que ceux dont on s’apprête à prendre la place déclarent publiquement ne l’avoir jamais acceptée, le maintien du statu quo perd la justification qu’il pouvait invoquer. La construction n’a pas besoin d’une autorisation. Elle a besoin d’un moment où personne ne s’oppose. Un tel moment se fait attendre : il faut que tous les intéressés soient disposés à dire la même chose. Et seul le temps le permet.
La construction ne pouvait pas les en retirer. Ils en sont sortis d’eux-mêmes.
Il vaut la peine de bien regarder la forme de cette affaire, car elle touche à toute la série. L’essai précédent expliquait que l’addition et la soustraction présentent dès le départ des difficultés inégales : les preuves permettant d’ajouter sont sur place ; celles qui permettraient de retrancher se sont depuis longtemps dispersées. Cette inégalité vient du sens dans lequel va le temps. Une exception apparaît ici. Et si elle est possible, c’est précisément parce que, hors du dispositif, quelqu’un n’a pas cessé de se souvenir. Le fait que Wieslander n’ait pas accepté la médaille d’or ne figure dans aucun registre. Il s’est transmis dans une famille pendant cent dix ans, puis a été produit quand on en a eu besoin.
Une construction ne peut pas se corriger elle-même. Ce n’est pas une défaillance de celle-ci : c’est sa structure. La procédure par laquelle elle établit un fait ne peut pas servir en même temps à le renverser, faute de quoi rien de ce qu’elle établit ne tiendrait. Le renversement ne peut donc venir que de l’extérieur. Mais la possibilité qu’il en vienne dépend de trois choses : quelqu’un se souvient-il, cette personne est-elle encore là, et accepte-t-elle de parler ? Toutes trois sont contingentes.
Revenons à la définition initiale.
La phrase de 1866 devait juger un homme. Elle couvrait rétrospectivement toute sa vie, sans issue, sans expiration. La procédure de 1913 a effacé l’homme derrière deux performances dont personne ne contestait pourtant la réalité. Ce qu’il avait couru, sauté, lancé était toujours là. Seul le nom avait été extrait. Le fil laissé en suspens à la fin de l’essai précédent vient se nouer précisément ici : le premier record du monde du décathlon reconnu par la fédération internationale ne l’a été qu’en 1922. Or, avec le barème de l’époque, il a fallu attendre 1926 pour que quelqu’un dépasse le total de Thorpe de 1912. Pendant plus d’une décennie, le chiffre le plus élevé a appartenu à un homme absent de la liste. Le chiffre est resté. L’homme a été retiré.
Et cette porte a fini par se défaire toute seule. Une phrase supprimée en 1880, tout le contenu vidé en 1981 : au début des années 1990, le mot ne renvoyait plus à rien. Quand, en 2022, ce nom a retrouvé sa place de seul vainqueur, les règles qu’on lui avait reproché d’enfreindre avaient disparu depuis longtemps.
Nous retrouverons souvent cet ordre des choses dans la suite de la série. La construction commence par fonctionner et laisse un coût derrière elle. Ce coût est souvent reconnu une fois qu’elle a elle-même changé ou disparu. Si cette reconnaissance devient possible, c’est en partie parce que plus personne n’a besoin de défendre les anciennes règles. Cela ne diminue pas la portée de la reconnaissance et ne la rend pas hypocrite. Cela explique seulement pourquoi la correction arrive toujours si tard : tant qu’un système de règles fonctionne, le prix de l’aveu de son erreur doit être payé par ceux qui s’en servent encore.
La règle ne mesure pas encore juste. Elle continue de mesurer.