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Économie politique · parcours théorique · 07

Rendre le chemin accessible, sans en choisir l’arrivée

Une aide généreuse ne rend pas nécessairement libre ; une liberté écrite ne peut pas toujours être exercée. Les institutions peuvent donner des conditions pour vivre et grandir, pas acheter la direction de la vie de ceux qu’elles aident.

Han Qin ·

Ces essais pour les lecteurs sont des adaptations, pas des traductions techniques intégrales. Crossways, Bluekiln et les personnes, lieux et institutions des exemples appartiennent à un monde fictif. Les cas réels documentés se lisent dans un parcours distinct. Les propositions normatives ne décrivent pas le droit en vigueur.

Deux offres bien intentionnées, deux questions différentes

Commençons dans un bourg fictif. On y fabrique de la porcelaine depuis plus de deux siècles. La plus grande manufacture emploie environ soixante-dix pour cent de la population locale en âge de travailler. Au printemps de la vingt-cinquième année, elle ferme deux lignes de fours et licencie neuf cents personnes. La marque d’articles ménagers de Crossways choisit elle aussi de s’approvisionner ailleurs. Ceux qui perdent leur travail ne sont pas un poste de coût dans un tableau : ce sont neuf cents personnes, avec leurs projets, leurs proches et leurs savoir-faire.

Le service du travail de l’État verse une allocation de chômage pendant douze mois. Il subventionne une formation professionnelle choisie par le bénéficiaire, aide au déménagement et garantit la moitié d’un petit prêt pour créer une activité. Pour demander l’aide, nul n’a à s’engager dans une direction déterminée. Mais la plupart des formations ont lieu à Apple City, à trois heures de trajet dans chaque sens. Moins de quinze pour cent des personnes licenciées s’inscrivent. Que représentent six heures de déplacement quotidien pour quelqu’un qui doit s’occuper de sa famille ou ne peut payer le transport ? Une formation gratuite, mais inaccessible, ne peut être tenue pour une condition effectivement offerte du seul fait qu’elle est gratuite.

La fondation créée par les Qiao propose autre chose. Pendant trois ans, elle paie des frais de vie équivalant à environ quatre-vingt-dix pour cent de l’ancien salaire. Les participants entrent dans le parc de création et choisissent une formation parmi trois voies : design, gestion de commerce en ligne ou présentation du patrimoine aux visiteurs. Pendant ces trois années, ils ne doivent travailler pour aucune autre entreprise de porcelaine. Quatre cent vingt personnes s’inscrivent. L’aide dure plus longtemps que celle de l’État. Le montant de l’allocation publique n’est toutefois pas précisé : de cette durée supérieure, on ne peut déduire que l’offre privée est meilleure sous tous les rapports.

SAE part de la personne comme fin en soi. Cette position ne permet ni de déclarer le programme public quitte de ses responsabilités parce qu’il ne prescrit pas de destination, ni de certifier que la fondation soutient l’épanouissement parce qu’elle se montre généreuse. Au premier programme, il faut demander si ses conditions sont réellement utilisables ; au second, qui conserve le pouvoir de décider de la direction. Chacun doit répondre de ce que son arrangement fait effectivement. Le slogan « élargir les chemins » et la promesse d’un « avenir assuré » ne suffisent pas à terminer cet examen.

Le marché peut-il s’améliorer assez vite pour ceux qui attendent ?

En amont de cette économie politique, la théorie avance une proposition forte, mais conditionnelle. Si certaines relations de marché conservent une liberté de sortie, si certains participants maintiennent une limite — « cela, je ne le vends pas » — et si ces limites se rencontrent au fil des échanges répétés, alors certains participants en viendront à regarder l’autre comme une personne ayant ses propres fins. C’est une proposition sur le mécanisme du changement, non une loi universelle de l’histoire dont la validité serait déjà établie.

Elle ne dit pas que cette attitude deviendra forcément majoritaire, encore moins à quelle date. Si la sortie se rétrécit, le processus peut ralentir ; si les prémisses disparaissent, la conclusion perd son appui. Ce qui a commencé à apparaître peut aussi reculer. On peut tenir à une direction normative sans prétendre que l’histoire réelle doit nécessairement aller vers le mieux. La nécessité de contre-pouvoirs ne dépend pas davantage d’une prédiction selon laquelle les mauvaises organisations finiraient par s’effondrer toutes seules.

Pourquoi, alors, ne pas attendre ce changement ? Parce que des personnes vivent maintenant. Dans un autre exemple fictif, la compagnie des eaux de Val-de-Source coupe l’eau à vingt-trois foyers pour impayés ; dans deux de ces foyers vivent des personnes âgées alitées. Quand la sécurité physique, les moyens élémentaires de vivre ou la possibilité de partir sont déjà effectivement compromis, la maturation future du marché ne répond pas à ce qui arrive. Déclencher une protection demande des faits opérationnels vérifiables, pas une étiquette de méchanceté collée à une entreprise ou à une personne. La protection doit aussi rester dans les compétences de ceux qui interviennent : l’urgence ne donne pas un pouvoir sans limites.

Les contre-pouvoirs ont donc deux raisons indépendantes d’être nécessaires. Il faut traiter ce qui franchit les limites aujourd’hui ; et maintenir la possibilité de sortir, c’est aussi préserver une condition du changement futur. Même si le changement attendu n’arrivait jamais, la première raison resterait entière. Inversement, protéger n’autorise pas à imposer à tous une attitude jugée noble. Ne pas attendre devant une atteinte ne signifie pas que l’on puisse fabriquer les convictions intérieures des personnes.

Garantir un socle ne veut pas dire écrire une vie

Les institutions peuvent offrir du temps, des études, de la mobilité, du crédit et des moyens de vivre. Elles ne peuvent produire une vocation à la place de quelqu’un. Une ouvrière licenciée utilise la subvention publique pour apprendre les soins à Apple City ; l’année suivante, elle travaille de nuit dans une maison Fenêtre-du-Sud. L’offre était utilisable pour elle : cela ne prouve pas qu’elle l’était pour tout le bourg. Elle a trouvé sa voie : l’État ne peut pas pour autant revendiquer sa vie comme son œuvre. Le taux d’inscription inférieur à quinze pour cent appelle lui aussi une enquête, pas un verdict automatique d’échec ni des raisons inventées à la place des absents.

Il faut distinguer ici deux niveaux. Le socle fondamental désigne un statut de protection que la personne n’a pas à gagner par sa richesse, ses réalisations ou ses performances. Il inclut les moyens élémentaires de vivre, mais aussi certains statuts de participation déjà reconnus ; il ne se réduit pas à une liste étroite de droits fondamentaux. L’autre niveau concerne les conditions nécessaires pour apprendre, essayer et développer ses propres fins. Les deux comptent. Aucun ne peut servir de monnaie pour acquérir l’autre.

On ne peut pas dire : « Puisque nous vous logeons et vous nourrissons, vous devez devenir la personne que nous avons choisie. » On ne peut pas davantage dire : « Vous êtes libre de choisir ; si vous ne pouvez pas vivre, cela ne nous regarde pas. » Dans le premier cas, le soutien du socle achète une direction ; dans le second, le choix reste suspendu au-dessus du vide. Une même allocation de chômage aide à subsister et donne du temps pour chercher un chemin. Distinguer ses deux fonctions ne consiste pas à partager la somme en deux, mais à limiter ce que celui qui la verse peut exiger en retour.

Cela n’exclut pas toute vérification des demandes ni toute obligation de recherche d’emploi. L’article autorise que les règles précises considèrent la recherche d’un travail, l’acceptation d’un emploi comparable ou une période d’études ou de formation. Elles ne peuvent toutefois désigner un secteur particulier ni échanger une protection fragile contre un contrôle accru. S’il n’existe qu’un seul emploi réellement disponible et que le refuser fait perdre toute protection, l’absence de destination explicitement prescrite peut quand même orienter la vie à la place de la personne. Il faut examiner ensemble les options, les conséquences qu’elle peut supporter et les voies de réexamen qu’elle peut utiliser.

Il faut donc demander au programme de formation public qui peut se rendre sur place, qui ne le peut pas et quelles solutions remplaceraient les lieux ou les horaires proposés. Cet essai ne présente pas une solution optimale unique. Il demande à ceux qui fournissent des conditions d’expliquer ce qu’ils rendent effectivement accessible, au lieu d’opposer un catalogue de programmes à une question d’accès. Une institution ne garantit pas la réussite de chacun ; elle répond des conditions utilisables dans le domaine dont elle a la charge. Les résultats peuvent aider à découvrir où ces conditions font défaut.

Il ne faut pas non plus transférer à un donateur le devoir de l’État de garantir ce socle. La fondation n’avait pas, à elle seule, la responsabilité de faire vivre les neuf cents personnes. Demander que leur protection fondamentale soit assurée en dehors du plan, c’est interroger la garantie publique. Mais la fondation organise, au moyen de ses ressources accumulées, trois années de vie et de formation de ses bénéficiaires. Ne pas être le gouvernement ne la dispense pas de répondre des conditions et des restrictions de cette relation.

Quatre-vingt-dix pour cent du salaire n’achètent pas une direction de vie

Une fondation peut soutenir certaines compétences et avoir ses préférences. Un cours de design n’a pas à proposer en même temps les soins, la porcelaine et tous les métiers. Un menu de trois choix ne constitue pas automatiquement une domination. Attendre un certain développement, demander des tâches précises selon un accord et exiger du bénéficiaire qu’il fasse d’une direction de vie prescrite sa propre direction sont trois choses différentes. Pour les deux premières, il faut examiner l’origine de l’accord, sa portée et les conditions de sortie. La troisième dépasse le soutien.

L’objection est très concrète : quand on dépense son argent, ne peut-on pas décider de ce que l’on soutient ? Bien sûr. Mais choisir un projet à financer n’accorde pas le pouvoir de décider à la place du bénéficiaire qui il doit devenir. Trois années payées à quatre-vingt-dix pour cent de l’ancien salaire sont une aide réelle, digne de reconnaissance. L’importance de l’aide ne déplace pas la limite des compétences. Le nombre d’inscrits ne prouve pas non plus qu’un développement personnel s’est produit. Protéger et garantir un socle ne délivrent pas au fournisseur un permis de façonner les personnes.

L’atelier du vieil ouvrier, hors du bourg, emploie neuf personnes licenciées. Deux d’entre elles ont quitté les cours de la fondation après deux mois. Le plan prévoit l’arrêt des versements futurs, sans remboursement des sommes déjà reçues. Voilà ce que disent le texte et ces deux expériences. On ne peut l’étendre en une preuve que chacun, à n’importe quel moment, peut supporter le coût du départ. Peuvent-elles reprendre l’allocation publique, et pour combien de temps ? Qu’est-ce qui assure leur subsistance après les douze mois ? L’article ne le précise pas. L’existence d’une autre aide ne signifie pas que le socle de chacun soit déjà solidement garanti.

Il faut également distinguer les effets de la clause interdisant de travailler ailleurs. Une personne peut choisir un versement véritablement supplémentaire, qu’elle peut refuser. Si le refus entraîne seulement l’arrêt des versements futurs, sans reprise de ce qui a déjà été payé ni perte d’une protection qui lui était due de toute façon, on peut être devant une aide conditionnelle. C’est autre chose que lui interdire, même après son départ, de travailler pour une entreprise du même secteur. Cette seconde règle retire un choix de direction. SAE s’oppose en principe à cette interdiction de concurrence après le départ, même lorsqu’une compensation est versée.

Le plan de la fondation ne dit pas si l’interdiction continue après la sortie. La fondation ne s’est pas prononcée sur les deux personnes parties. On ne peut lui inventer ni des sanctions déjà appliquées ni une dispense déjà accordée. À elle d’expliquer d’abord ; à l’instance compétente de juger ensuite le différend. Que les faits ne soient pas encore éclaircis ne signifie ni exemption de responsabilité ni autorisation de condamner d’avance.

Celui à qui l’on a ouvert un chemin peut en fermer un à quelqu’un d’autre

L’atelier du vieil ouvrier avait reçu l’aide du partenariat de longue durée de Capital-Orme. Celui-ci avait payé le coût contractuel du départ de la manufacture, qui avait renoncé par écrit à appliquer l’interdiction de concurrence. Il avait ensuite pris trente pour cent de l’atelier, sans administrateur ni exigence de dividende, puis fourni un prêt moins cher que ceux des petites sociétés de crédit quand l’atelier n’en trouvait pas. Tout cela peut ouvrir une voie. Ni la durée, ni le faible rendement, ni les bonnes intentions ne prouvent pourtant à eux seuls un soutien à l’épanouissement. Des restrictions telles que les trois années sans autre investisseur doivent être examinées séparément, d’après leurs effets.

Le même atelier paie ses apprentis, mais leur interdit d’ouvrir un four à Bluekiln pendant deux ans après la fin de leur apprentissage. Avoir aidé neuf personnes à retrouver un emploi n’annule pas cette clause qui ferme une voie. Avoir lui-même souffert d’une interdiction n’en rend pas automatiquement raisonnable une autre, rédigée plus tard par le fondateur. On juge les opérations, sans attribuer à une personne ou à un investisseur une identité de bien ou de mal pour toujours.

Le soutien à l’épanouissement peut ainsi se lire de deux côtés. Du côté institutionnel, il implique des conditions utilisables, le pouvoir de refuser et de changer de voie, et l’obligation de répondre des effets réels. Du côté de la personne, il désigne aussi une disposition intérieure : veut-elle ouvrir des possibilités pour d’autres ? Une institution ne peut commander la sincérité ni revendiquer le développement d’autrui. « Sans eux, je n’aurais pas pu m’en sortir » ne prouve pas, à lui seul, que toute la relation soit juste. Même si l’aide est réelle, le bénéficiaire n’est pas obligé de la nommer soutien à son épanouissement. Inversement, un responsable ne peut effacer les responsabilités déjà prises par son organisation en disant que la bienveillance ne peut être que volontaire. La responsabilité dépend de la profondeur avec laquelle la relation organise effectivement la vie, pas seulement du nombre de promesses formulées.

Le parcours s’achève ici. Il ne vise pas à réduire l’accumulation en elle-même, mais à contrôler la manière dont elle est utilisée. Elle ne doit acheter ni la maîtrise du socle des personnes ni le pouvoir de fermer les voies de questionnement ; les contre-pouvoirs doivent eux aussi pouvoir être interrogés. Soutenir, c’est placer à portée des personnes des conditions qu’elles peuvent utiliser. Le royaume des fins est une direction, pas un état achevé dont une institution pourrait certifier la réalisation. Comment les neuf cents personnes poursuivront leur vie : l’article ne peut en écrire la fin à leur place.

Sources et note de lecture

Ces huit essais destinés aux lecteurs adaptent huit articles SAE ; ils n’en sont pas des traductions techniques intégrales. Ils conservent les principaux arguments et les exemples concrets. La première version anglaise a été écrite indépendamment, et les deux versions chinoises sont complètes. La présente version française est réécrite directement à partir des essais chinois complets, non de leur version anglaise ou d’un résumé des articles. Crossways, Bluekiln et les autres institutions récurrentes appartiennent au monde fictif des articles. Les cas réels documentés forment un parcours complémentaire distinct. Les positions normatives ne sont pas présentées comme des énoncés du droit en vigueur. L’article théorique correspondant approfondit l’argumentation.

Article théorique correspondant ↗