L'Europe du XIXe siècle
l'ordre de la Restauration et les forces qu'il ne pouvait contenir
1. Le système de Vienne — dégrader la révolution en anomalie
Le dix-septième essai s'arrêtait sur la défaite de Napoléon en 1815, avec un jugement en suspens : la ligne semi-visible peut être refoulée, mais chaque refoulement ne la ramène jamais à son point de départ. L'Europe d'après 1815 est en apparence celle des vieilles dynasties restaurées ; mais ce que la Révolution et Napoléon avaient répandu — la souveraineté populaire, l'idée de nation, l'égalité devant la loi, les institutions de l'État moderne — ne pouvait plus être entièrement repris. Cet essai développe l'histoire concrète de ce jugement : l'Europe de 1815 à 1914, un siècle entier.
La période couverte ici, les historiens l'appellent souvent le long dix-neuvième siècle, de la reconstruction d'après les guerres napoléoniennes jusqu'au déclenchement de la Grande Guerre en 1914 — un découpage qui suit Hobsbawm. Ramené à une seule proposition, ce siècle est un vaste tir à la corde, étalé sur cent ans, entre refoulement et contre-refoulement.
Le système de Vienne de 1815 est la tentative de refoulement la plus systématique que cette série ait analysée. Son objectif est net : redégrader la révolution au rang d'état anormal dans la politique européenne, restaurer la légitimité dynastique, contenir les forces que la révolution avait libérées. C'est une tentative explicite de clôture, qui cherche à refouler une transition de phase déjà survenue, à ramener l'ordre d'avant la révolution.
Mais il n'y parvient pas. Ce que cet essai montre, c'est comment le système de Vienne fut, en un siècle, progressivement transpercé par les forces mêmes qu'il tentait de contenir, jusqu'à être remplacé par un tout nouveau principe d'organisation politique. Le cœur de ce processus, en une phrase : la source de la légitimité s'est déplacée — de la dynastie à la nation, de la grâce du monarque à la constitution, de la diplomatie des élites à la politique de masse, de l'équilibre des congrès à la mobilisation des alliances.
Dans le cadre du cycle ciseau-construct, cette proposition est un cas exemplaire de refoulement. Les essais précédents ont montré que le reste est inéliminable, que le construct qui cherche la clôture échoue. Le système de Vienne est une poursuite de clôture au niveau du système interétatique lui-même : plusieurs grandes puissances s'unissent pour tenter de figer l'Europe entière dans un état antérieur à la révolution — une version à bien plus grande échelle de la poursuite de clôture. Son échec illustrera, tout au long de cet essai, une vérité que cette série a déjà rencontrée : une transition de phase déjà survenue ne peut plus être entièrement reprise une fois que les forces qu'elle libère sont entrées dans la société.
Sur le plan méthodologique, cet essai s'appuie sur plusieurs historiens contemporains. Hobsbawm fournit le découpage du long dix-neuvième siècle et le cadre où capital et révolution s'entrelacent. Osterhammel insiste sur le fait que la politique européenne ne peut se lire par les seuls congrès diplomatiques et changements dynastiques, mais doit être replacée dans le grand cadre de l'industrialisation, des transports mondiaux, de l'expansion impériale et de la mobilisation sociale. Clark, représentant des recherches récentes, souligne que l'arrivée de 1914 n'est ni l'œuvre d'un coupable unique ni un destin linéaire, mais l'escalade, par étages, des décisions de plusieurs puissances au fil d'une série de crises. Ces trois fils forment l'ossature méthodologique de cet essai.
Le point de départ du système de Vienne est le congrès de Vienne, de septembre 1814 à juin 1815. Ses figures centrales : Metternich pour l'Autriche, Castlereagh pour la Grande-Bretagne, Talleyrand pour la France, Alexandre Ier pour la Russie.
La logique politique de ce système se ramène à trois principes. Premièrement, le légitimisme : restaurer les dynasties légitimes — restauration des Bourbons en France, retour, autant que possible, des souverainetés que Napoléon avait remaniées à leur état d'avant la révolution. Deuxièmement, le principe de compensation : réparer les pertes de guerre par une redistribution des territoires et des influences, les grandes puissances cherchant un nouvel équilibre par ce redécoupage. Troisièmement, l'équilibre des puissances : empêcher qu'une seule puissance ne domine à nouveau l'Europe comme l'avait fait la France napoléonienne — la logique de sécurité du système, par un équilibre entre grandes puissances.
Réunis, ces trois principes rendent l'objectif du système de Vienne parfaitement clair : non pas fonder des États-nations, non pas répandre le constitutionnalisme, mais redégrader la révolution au rang d'anomalie dans la politique européenne. La révolution a eu lieu ; Napoléon en a répandu les principes et les institutions dans une bonne partie de l'Europe. Le système de Vienne entend refouler tout cela, restaurer l'ordre dynastique d'avant la révolution, traiter la révolution comme un accident à corriger plutôt que comme une réalité nouvelle à accueillir.
Le système de Vienne se dote de mécanismes concrets pour exécuter ce refoulement. Il engendre deux alliances : la Sainte-Alliance, entre les monarques de Russie, d'Autriche et de Prusse, au langage fortement monarchique et chrétien ; la Quadruple-Alliance, entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, plus proche d'un mécanisme concret de sécurité destiné à maintenir la paix européenne et à contenir un retour de la France. Entre 1820 et 1822, les congrès de Troppau, Laibach et Vérone institutionnalisent l'intervention contre-révolutionnaire : l'Autriche obtient l'autorisation d'intervenir en Italie, la France celle d'intervenir en Espagne. Ce dispositif est un système transnational de répression de la révolution : partout où elle éclate, les grandes puissances s'unissent pour l'écraser.
Mais ce dispositif est fissuré dès l'origine. L'Angleterre, de moins en moins disposée à participer à ce mécanisme policier du conservatisme continental, s'en retire peu à peu. Ce retrait est un signal précoce : le système de Vienne n'est pas uni en son sein, les intérêts et les positions des grandes puissances ne coïncident pas totalement — une désunion qui deviendra plus tard une brèche par où le système sera transpercé.
2. Les premières fissures — les années 1820 et 1830
Le système de Vienne n'est, dès l'origine, rien de solide comme un roc. La vague révolutionnaire des années 1820 le montre.
En 1820, la révolution espagnole contraint Ferdinand VII à rétablir la constitution de 1812. La même année, l'affaire espagnole stimule des sociétés secrètes et des soulèvements militaires à Naples et dans le Piémont.
La réponse type du système de Vienne est la répression : dès que la révolution touche la souveraineté dynastique et l'ordre hiérarchique interne, elle est écrasée au nom de la légitimité. L'Autriche intervient en Italie, la France en Espagne ; ces révolutions sont matées — là, le mécanisme de refoulement fonctionne.
Mais la guerre d'indépendance grecque forme une exception décisive. L'insurrection grecque commence en 1821, la guerre se prolonge jusqu'en 1832 ; après la bataille navale de Navarin en 1827, l'intervention armée de l'Angleterre, de la France et de la Russie aide de fait la Grèce à se détacher de l'Empire ottoman.
Cette exception est éloquente. Le système de Vienne sait écraser le libéralisme espagnol et italien, mais ne parvient pas à garder une ligne unie là où se croisent nation, religion et stratégie en Méditerranée orientale. L'indépendance grecque n'est pas qu'une révolution : elle engage aussi la dimension religieuse d'une résistance chrétienne à la domination ottomane musulmane, les intérêts stratégiques en Méditerranée orientale, les calculs divergents des grandes puissances envers l'Empire ottoman. Dans ce carrefour complexe, les grandes puissances du système de Vienne ne peuvent tenir une position commune, si bien que leur intervention finit par favoriser l'indépendance grecque.
L'indépendance grecque est la première brèche majeure du système de Vienne. Elle montre que sa logique de refoulement n'est efficace que sous certaines conditions : quand la révolution n'est qu'un soulèvement libéral purement intérieur, les grandes puissances peuvent la réprimer ensemble ; mais quand elle s'entrelace avec la nation, la religion, les intérêts stratégiques des grandes puissances, celles-ci ne peuvent plus tenir une ligne commune, et le mécanisme de refoulement s'enraye. C'est le premier échec net du système de Vienne comme système en quête de clôture.
En 1830, la révolution de Juillet en France marque la première perforation politique véritable du système de Vienne.
La révolution de Juillet renverse Charles X, qui avait cherché à restaurer un Ancien Régime plus complet après la restauration des Bourbons. Elle instaure la monarchie de Juillet, avec Louis-Philippe pour roi.
La monarchie de Juillet comporte un changement de langage capital : le nouveau régime fait passer le « roi de France » à « roi des Français ». Ce glissement reconnaît, dans le langage même, que la base de la souveraineté s'est déplacée. « Roi de France » signifie que le roi possède ce territoire et ce trône ; « roi des Français » signifie que son pouvoir vient du peuple français. Ce glissement linguistique est un retour du principe de souveraineté populaire, même si la monarchie de Juillet elle-même reste une monarchie bourgeoise conservatrice.
Le choc européen de la révolution de Juillet est double. D'abord, la France elle-même passe d'un conservatisme restaurationniste à une monarchie constitutionnelle bourgeoise. Ensuite, elle stimule directement la révolution belge : la Belgique se détache des Pays-Bas en 1830, fonde une monarchie indépendante en 1831, et obtient la reconnaissance internationale formelle en 1839.
En rapprochant l'indépendance grecque et les révolutions de 1830, le système de Vienne, quinze ans après sa fondation, a déjà été transpercé à plusieurs reprises. Il a contenu certaines révolutions, mais pas toutes : la Grèce est indépendante, la France a connu sa révolution de Juillet, la Belgique est indépendante. Le système ne s'effondre pas d'un coup, mais il n'est plus cet ordre unique qui n'admettait que la dynastie, à l'exclusion de la nation et du constitutionnalisme. Le refoulement commence à s'épuiser, et les forces contenues recommencent à surgir.
3. 1848 — une victoire dans la défaite
La vague révolutionnaire de 1848 est le partage des eaux de la politique européenne du dix-neuvième siècle : c'est l'éruption totale des forces contenues.
La révolution part de Paris. En février 1848, la contestation contre la répression gouvernementale du mouvement des banquets réformistes s'envenime ; la monarchie de Juillet s'effondre, Louis-Philippe abdique, la France proclame la Deuxième République.
L'événement parisien se propage comme une étincelle vers l'Europe centrale et l'Italie. La révolution balaie tour à tour Vienne, Berlin, Milan, Budapest, Prague et Francfort. Le 13 mars, Metternich, figure centrale du système de Vienne, est contraint à la démission — sa chute a une portée symbolique forte : l'architecte même du système de Vienne est chassé du pouvoir par la révolution. Pour éviter un scénario à la parisienne, les États allemands doivent céder dans l'urgence. La Hongrie obtient des avancées majeures d'autonomie. L'insurrection des cinq journées de Milan pousse la lutte nationale anti-autrichienne jusqu'à la guerre.
Le 18 mai 1848, l'Assemblée nationale de Francfort s'ouvre à l'église Saint-Paul, cherchant à unifier l'Allemagne par le parlement et la constitution plutôt que par les mariages dynastiques. Elle représente la tentative d'institutionnalisation la plus systématique du libéralisme et du nationalisme depuis 1815.
L'éruption de 1848 montre l'ampleur des forces que le système de Vienne ne pouvait contenir. En quelques mois, la révolution a balayé presque toutes les grandes villes du continent. Toutes les forces qu'il cherchait à contenir — l'exigence libérale de constitutionnalisme, l'exigence nationaliste d'un État-nation — ont éclaté simultanément en 1848. C'est un contre-refoulement à grande échelle de la transition de phase refoulée.
Mais la révolution de 1848 a échoué. Comprendre pourquoi importe pour comprendre la difficulté de la réalisation de cette ligne semi-visible.
L'échec de l'Assemblée de Francfort révèle le dilemme structurel de 1848. Ses trois exigences — constitutionnalisme, autodétermination nationale, réforme sociale — ne sont pas naturellement compatibles entre elles.
Les libéraux de la classe moyenne veulent limiter le pouvoir royal, garantir la propriété, instaurer l'État de droit. Les ouvriers et les pauvres des villes réclament une protection sociale plus radicale. Allemands, Magyars, Tchèques, Italiens et les autres nationalités placent chacun de leur côté les droits nationaux au premier rang.
Résultat : le camp révolutionnaire se fracture doublement, par la classe et par la nation — c'est la cause centrale de l'échec de 1848. Ce camp n'est pas une force unie ; il porte en lui des divisions profondes, entre libéraux et ouvriers sur la question sociale, entre nationalités sur les droits nationaux. Cette division interne l'empêche de former une force unifiée, tandis que les pouvoirs conservateurs conservent armée, bureaucratie et l'enveloppe de la légitimité établie.
Les journées de juin à Paris exposent cette fracture avec la plus grande netteté. En juin 1848, républicains modérés et classe ouvrière rompent sur les questions du secours aux chômeurs, de l'intervention de l'État et de la république sociale ; la révolution bascule de l'opposition à la dynastie vers une guerre civile sur la question sociale. Le camp révolutionnaire se scinde en deux, les républicains modérés réprimant l'insurrection ouvrière — l'expression la plus aiguë de la fracture de classe interne au camp révolutionnaire.
En 1849, l'Assemblée de Francfort offre la couronne impériale allemande au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, qui refuse de la recevoir d'un parlement — un roi refusant de recevoir la couronne des mains d'une assemblée, parce qu'il estime que le pouvoir royal vient du droit divin et de la tradition, non du parlement. La contre-offensive prussienne puis autrichienne qui suit condamne le projet libéral d'unification.
Mais 1848 fut une défaite militaire typique doublée d'une révolution à l'héritage politique immense — c'est le jugement clé que cet essai veut souligner.
Premièrement, elle fournit le contexte immédiat de la publication, par Marx et Engels en 1848, du Manifeste du parti communiste, qui élève le conflit social, de l'opposition dynastie-parlement, au rang d'explication historique par la lutte des classes. Le socialisme, comme nouveau langage d'interprétation et nouvelle force politique, y trouve son expression classique.
Deuxièmement, les conservateurs apprennent aussi à absorber sélectivement la révolution. La Prusse promulgue une constitution en 1850 : le pouvoir royal y demeure largement prédominant, l'armée échappe au contrôle du parlement, un suffrage à trois classes favorise les riches — mais elle conserve tout de même un parlement, certains droits fondamentaux et le jury.
Ce second point est un jugement central de cet essai. Après 1848, l'Europe ne peut plus revenir à un pur règne dynastique prémoderne. Une part du libéralisme s'est trouvée compilée, par l'appareil d'État conservateur lui-même, dans le nouvel ordre.
Ce jugement rejoint la proposition qui concluait le dix-septième essai : le refoulement ne ramène jamais au point d'origine. La révolution de 1848 a échoué, c'est un refoulement. Mais après ce refoulement, l'Europe n'est pas revenue à l'état de 1815. Les pouvoirs conservateurs ont dû absorber une part des exigences révolutionnaires, promulguer des constitutions, conserver des parlements. La force refoulée a laissé une trace : cette trace, ce sont les concessions que le pouvoir conservateur a dû consentir.
C'est une forme typique du tir à la corde entre refoulement et contre-refoulement. La révolution éclate, elle est réprimée, mais le répresseur doit absorber une partie de ses exigences. À chaque cycle de ce genre, l'ancien ordre change un peu, la transition de phase avance d'un pas, même si en apparence la révolution a échoué.
4. L'Angleterre — la soupape institutionnalisée
L'Angleterre paraît singulière dans l'Europe révolutionnaire. Comprendre sa singularité importe, en contraste, pour comprendre le tir à la corde entre refoulement et contre-refoulement.
La singularité anglaise ne tient pas à l'absence de conflit social, mais au fait qu'elle a introduit plus tôt ce conflit dans la réforme parlementaire.
Le Reform Act de 1832 est le premier jalon décisif. Il élargit le corps électoral masculin qualifié, supprime ou affaiblit un grand nombre de bourgs pourris, redistribue plus rationnellement les sièges vers les villes industrielles montantes. Ce n'est pas l'achèvement de la démocratisation, mais le début d'une reconnaissance, par l'élite politique, que l'ancienne représentation ne correspond plus à la société industrielle.
Le second jalon est l'abrogation des Corn Laws en 1846. Sa portée dépasse un simple virage vers le libre-échange commercial : elle retire une pièce centrale du protectionnisme de l'aristocratie foncière, marquant le moment où le capital industriel, les consommateurs urbains et l'opinion anti-protectionniste refaçonnent la politique de l'État.
Ensuite, le deuxième Reform Act de 1867 fait passer, en gros, le nombre d'électeurs d'Angleterre et du pays de Galles d'un million à deux millions. Le troisième Reform Act de 1884 unifie pour l'essentiel les conditions du droit de vote masculin entre bourgs et comtés. En 1900, la fondation du Labour Representation Committee dote la politique ouvrière d'un véhicule organisationnel pour entrer durablement dans la compétition parlementaire.
Pourquoi l'Angleterre a-t-elle évité la révolution à la continentale ? La réponse essentielle n'est pas qu'elle fût plus modérée, mais qu'elle avait formé plus tôt une soupape institutionnalisée.
Le chartisme, bien qu'ample et nettement marqué par la couleur ouvrière, reste dans l'ensemble affaire de pétitions, de rassemblements et de pression morale, plutôt que de confrontation armée soutenue. Le précédent déjà établi de la réforme parlementaire permet en outre d'envelopper les exigences radicales dans la continuité d'une réforme, sans qu'il faille en passer par le renversement du régime. Dans le même temps, à la différence de la France, la classe moyenne anglaise ne forma pas, en 1848, d'alliance révolutionnaire avec les ouvriers ; elle se rangea plutôt, dans l'ensemble, du côté de l'ordre et du gouvernement.
Le cas anglais offre, dans le cadre du cycle ciseau-construct, un contrepoint important. Il montre une autre manière de traiter les forces refoulées.
La voie continentale est un tir à la corde de refoulement et d'éruption. Le système de Vienne contient la révolution, la révolution éclate périodiquement, en 1830, en 1848 ; chaque éruption est réprimée, mais le répresseur doit consentir des concessions. C'est un processus violent et répété, qui fait avancer la transition de phase par la révolution et la répression.
La voie anglaise est une absorption graduelle. L'Angleterre ne contient pas d'abord pour être ensuite forcée à céder ; elle absorbe plus tôt, activement, par la réforme parlementaire, les exigences sociales, pas à pas. Chaque loi de réforme élargit le droit de vote, fait entrer davantage de gens dans le système politique. C'est un processus relativement paisible, qui fait avancer la transition de phase par la réforme intérieure aux institutions.
Le contraste entre ces deux voies révèle une vérité profonde. Les forces refoulées — souveraineté populaire, élargissement de la participation politique — doivent, en fin de compte, toutes entrer dans le système politique. Ce qui diffère, c'est la manière d'y entrer. Si un système refuse de les absorber, elles éclatent par la révolution. S'il les absorbe tôt et graduellement, elles entrent par la réforme institutionnelle. L'Angleterre a choisi la seconde voie — non que ses contradictions sociales fussent moindres, mais parce que ses institutions ont, plus tôt, ouvert un canal d'entrée à ces forces.
Ce contraste fait écho au seizième essai, où la Constitution américaine apparaissait comme un construct conçu pour accueillir le reste. La Constitution américaine a délibérément conçu une structure d'accueil du désaccord ; l'Angleterre a graduellement accueilli, par la réforme, de nouvelles forces sociales. Toutes deux emploient l'institution pour accueillir, plutôt que réprimer, les forces libérées — en contraste avec le refoulement du système de Vienne. Le système qui accueille est relativement stable ; le système qui réprime éclate périodiquement. C'est une découverte importante du cycle ciseau-construct : la manière de traiter le reste détermine la stabilité du construct ; un construct qui accueille son reste est plus stable qu'un construct qui cherche à le réprimer.
5. Le nationalisme — un nouveau principe d'organisation politique
À partir du milieu du dix-neuvième siècle, un nouveau principe d'organisation politique s'impose : le nationalisme. Les unifications italienne et allemande en sont l'expression la plus nette.
La clé de l'unification italienne n'est pas une force unique, mais l'assemblage de trois forces : la diplomatie et la realpolitik de Cavour, la mobilisation populaire et l'aventurisme militaire de Garibaldi, et l'appareil d'État piémontais-sarde que représente Victor-Emmanuel II.
Cavour internationalise la question italienne au congrès de paix de Paris en 1856, après la guerre de Crimée qui l'a porté sur la scène internationale. En 1859, allié à la France, il déclenche la deuxième guerre d'indépendance italienne contre l'Autriche. En 1860, l'expédition des Mille chemises rouges de Garibaldi balaie la Sicile et Naples. Le 17 mars 1861, le royaume d'Italie est officiellement proclamé à Turin.
Mais l'unification ne s'achève pas en 1861 : la question romaine le montre. La garnison française protège longtemps le pouvoir pontifical, laissant Rome provisoirement hors du nouvel État — jusqu'à ce que la défaite française dans la guerre franco-prussienne force le retrait des troupes. L'armée italienne force alors la brèche de Porta Pia le 20 septembre 1870, et Rome devient enfin la capitale de l'État unifié.
L'unification italienne n'est donc pas le mythe linéaire d'un réveil national : c'est un processus composite d'opportunités diplomatiques, de guerres internationales, de soulèvements locaux et d'expansion d'un État dynastique. Ce jugement compte : il rejoint la méthode constante de cette série, hostile aux origines uniques et aux récits linéaires — la nation ne s'éveille pas seule avant de fonder son État ; elle résulte de l'assemblage de forces multiples, dans des conditions internationales précises.
L'unification allemande incarne plus nettement encore le passage de l'échec du projet libéral à l'achèvement de l'unification par un État conservateur.
Bismarck, dans son célèbre discours du fer et du sang de 1862, affirme sans détour que l'erreur des années 1848-1849 fut de croire pouvoir résoudre les grandes questions de l'État par les discours et les votes majoritaires — une phrase qui est un désaveu explicite de 1848. L'Assemblée de Francfort avait cherché à unifier l'Allemagne par le parlement et la constitution ; elle avait échoué. Le jugement de Bismarck : l'unification ne se fait ni par le parlement ni par les discours, mais par le fer et le sang, par la force militaire.
La Prusse mène ensuite trois guerres brèves et décisives qui achèvent la refonte de l'État : en 1864 contre le Danemark, en 1866 contre l'Autriche, écartant la prétention des Habsbourg à diriger les affaires allemandes, en 1870-1871 contre la France, où, dans la fièvre nationale née de la victoire, les États d'Allemagne du Sud rejoignent le nouvel Empire. Le 18 janvier 1871, l'Empire allemand est proclamé à Versailles.
La voie de l'unification allemande mérite l'analyse, dans le cadre du cycle ciseau-construct. C'est un renversement profond : après l'échec du projet libéral d'unification nationale, un État conservateur achève l'unification par la force.
L'Assemblée de Francfort de 1848 représentait un projet libéral d'unification nationale, fondé sur le parlement, la constitution, le consentement du peuple — ce projet a échoué. Bismarck a ensuite achevé l'unification par une autre voie, celle de la puissance militaire et de l'habileté diplomatique prussiennes. L'Empire allemand qu'il bâtit est unifié, mais ce n'est pas l'Allemagne constitutionnelle, fondée sur le consentement populaire, du projet libéral : c'est un empire dominé par la Prusse, conservateur, à forte coloration dynastique.
Ce renversement révèle une complexité du nationalisme. L'objectif de l'unification nationale peut être atteint par des forces différentes, de manières différentes. La voie libérale passe par le consentement populaire et le constitutionnalisme. La voie conservatrice passe par la force de l'État. En Allemagne, c'est la voie conservatrice qui l'emporte finalement, et cela façonne la nature de l'Empire allemand : un État-nation unifié, mais dont la politique intérieure reste conservatrice, autoritaire, avec une armée hors du contrôle parlementaire — ce qui plante les problèmes concrets de l'histoire allemande à venir.
Le changement le plus profond de cette étape est l'ascension du nationalisme comme nouveau principe d'organisation politique. Jusque-là, l'ordre européen reposait surtout sur la légitimité dynastique, la légitimité religieuse et la hiérarchie impériale. Désormais, la nation commence à être perçue comme le fondement légitime des frontières de l'État et de la souveraineté.
C'est un nouveau déplacement de la source de légitimité. Les quinzième et seizième essais ont montré ce déplacement, du droit divin des rois vers la souveraineté populaire. Cet essai montre la légitimité se déplacer plus loin encore, vers la nation. Un État n'est plus légitime parce qu'il est dynastique, mais parce qu'il est l'État d'une nation. La nation devient le nouveau principe de l'organisation politique.
Mais le nationalisme porte une dualité fondamentale, que cet essai doit signaler clairement : elle conduit tout droit à la catastrophe du vingtième siècle.
En Italie et en Allemagne, le nationalisme est relativement constitutif : il agrège des principautés dispersées en un État plus vaste. Beaucoup de petits États se rassemblent en une nation, c'est un mouvement constructif.
Mais dans les empires multinationaux des Habsbourg et des Ottomans, la même logique est souvent décompositrice. Quand chaque nationalité prend l'État pour objectif, l'empire se trouve contraint d'affronter des revendications de souveraineté incompatibles. L'empire des Habsbourg comprend Allemands, Hongrois, Tchèques, Polonais, Italiens, Croates, Serbes et bien d'autres nationalités : si chacune exige son propre État-nation, l'empire se déchire. Il en va de même pour l'Empire ottoman.
Cette dualité est le problème central du nationalisme. Un même principe — chaque nation doit avoir son propre État — est constitutif là où les nations sont dispersées, agrégeant de petits États en un seul ; il est décompositeur dans les empires multinationaux, déchirant l'empire en morceaux. Cette dualité est l'un des fils de continuité les plus importants entre l'échec de 1848 et la crise balkanique, et un fil essentiel entre le dix-neuvième essai — la Grande Guerre — et le vingtième. Quand le nationalisme rencontre l'empire multinational, il devient une force de déchirement, et c'est ce déchirement qui, dans les Balkans, mettra le feu à la Première Guerre mondiale.
6. La Russie — le dilemme d'une modernisation retardée
Le cas russe illustre une autre forme du tir à la corde entre refoulement et contre-refoulement : une modernisation retardée, arrachée par des défaites extérieures, sans cesse interrompue.
Les réformes de l'ère d'Alexandre II doivent se comprendre à partir de la défaite de la guerre de Crimée. La guerre de 1853-1856 n'affaiblit pas seulement l'influence russe en mer Noire et dans les Balkans ; elle fait voir directement aux dirigeants qu'un grand empire soutenu par le servage, les privilèges nobiliaires et une administration lente paraît déjà arriéré face à la guerre moderne.
C'est un schéma important : l'autoréparation arrachée par une défaite extérieure. La réforme russe n'est pas portée par des forces internes, mais arrachée par une défaite militaire extérieure. La défaite de Crimée fait comprendre aux dirigeants russes que sans réforme, ils ne peuvent survivre à la concurrence des puissances d'Europe occidentale. Ce schéma se rattache à la modernisation forcée de Pierre le Grand, développée au quatorzième essai — elle aussi motivée par la survie face à la concurrence de l'Europe occidentale, imposée d'en haut par l'État. La modernisation russe reproduit sans cesse ce schéma : arrachée par la pression extérieure, imposée d'en haut par l'État, plutôt qu'engendrée spontanément par des forces sociales internes.
L'émancipation des serfs en 1861 est le cœur de la réforme, mais aussi l'incarnation même de son incomplétude. L'édit accorde immédiatement la liberté personnelle aux serfs et promet la terre. Mais la procédure de transfert des terres est lente, complexe et coûteuse ; les paysans doivent assumer, par le biais de la commune villageoise, une obligation de rachat, et reçoivent souvent des lopins insuffisants pour vivre.
C'est le premier paradoxe de la modernisation russe. Le paysan est libéré du seigneur, mais sans obtenir de base économique véritablement indépendante. La mobilisation sociale est libérée, mais la stabilité sociale n'est pas reconstruite. L'émancipation libère les paysans sans leur donner une base économique suffisante ; il en résulte une masse paysanne immense, mécontente, en difficulté économique — qui deviendra plus tard une base sociale importante de la révolution russe.
La réforme ne se limite pas à la terre. En 1864, les zemstvos, organes d'autonomie locale, obtiennent le pouvoir de lever l'impôt et de gérer écoles, santé publique et routes. La même année, la réforme judiciaire établit des tribunaux relativement indépendants, le procès public et le jury. Ces mesures implantent, dans un empire autocratique, une partie du squelette d'un État de droit et d'une administration publique locale.
Mais le problème est que ces institutions ne conduisent pas à un véritable régime représentatif : le pouvoir autocratique central plane toujours au-dessus. C'est le dilemme central de la modernisation russe. Elle introduit le squelette de certaines institutions modernes — autonomie locale, tribunaux indépendants — mais ne touche pas à l'essentiel : le pouvoir autocratique central. La réforme est partielle ; elle modernise certains domaines concrets, mais préserve le noyau autocratique.
La réforme engendre donc, à rebours, une opposition politique plus radicale. Dans les années 1870, les populistes tentent d'« aller au peuple » ; une partie d'entre eux, après l'échec, se tourne vers le terrorisme, pour aboutir à Volonté du peuple. Alexandre II est assassiné en 1881.
L'assassinat d'Alexandre II est une ironie profonde. C'est le tsar réformateur qui est assassiné par des révolutionnaires radicaux. Cela révèle le dilemme de la réforme partielle : la réforme libère la vitalité sociale et l'attente politique, mais son caractère partiel empêche ces attentes d'être satisfaites à l'intérieur du système, d'où la radicalisation. Le réformateur devient la victime même de cette radicalisation.
Alexandre III mène ensuite une politique de contre-réforme et de russification. C'est un refoulement : après la réforme vient la contre-réforme, après l'attente politique élargie vient le raidissement autocratique.
Dans le même temps, Sergueï Witte pousse, dans les années 1890, une industrialisation dirigée par l'État, attire les capitaux étrangers et fait construire le Transsibérien. La révolution de 1905 contraint Nicolas II à publier le Manifeste d'octobre, instituant la Douma ; mais les lois fondamentales de 1906 en restreignent considérablement les pouvoirs, et les première et deuxième Doumas sont bientôt dissoutes.
Le dilemme russe d'une modernisation de rattrapage est donc parfaitement net. Chaque cycle de réforme élargit la vitalité sociale et l'attente politique, mais le pouvoir autocratique central les rattrape sans cesse par la contre-réforme, interrompant à répétition la construction d'une légitimité institutionnalisée.
Ce dilemme est, dans le cadre du cycle ciseau-construct, une forme singulière. La modernisation russe est un tir à la corde répété entre réforme et contre-réforme. La réforme élargit la vitalité sociale et l'attente politique : c'est l'avancée d'une transition de phase. La contre-réforme raidit à nouveau l'autocratie : c'est un refoulement. Mais chaque contre-réforme ne peut jamais revenir tout à fait à l'état d'avant la réforme, parce que la réforme a déjà libéré de nouvelles forces sociales, introduit un nouveau squelette institutionnel, cultivé de nouvelles attentes politiques. La modernisation russe est donc un processus de tir à la corde répété, mais globalement progressif : réforme et contre-réforme alternent, mais chaque cycle éloigne un peu plus la Russie de la pure autocratie ancienne, tout en accumulant toujours plus d'attentes politiques insatisfaites. Ces attentes accumulées éclateront finalement en 1917 — ce sera la matière du dix-neuvième essai.
7. La révolution industrielle — refonder les bases sociales
Les six sections précédentes traitaient surtout de politique ; mais le changement le plus profond de l'Europe du dix-neuvième siècle est la refonte, par la révolution industrielle, des bases économiques et sociales. Cette refonte est le socle qui permet de comprendre tous les bouleversements politiques du siècle.
Osterhammel insiste : la politique européenne ne peut se lire par les seuls congrès diplomatiques et changements dynastiques, mais doit être replacée dans le grand cadre de l'industrialisation, des transports mondiaux, de l'expansion impériale et de la mobilisation sociale. Cette section développe, dans cette perspective, la révolution industrielle comme base matérielle des bouleversements politiques du dix-neuvième siècle.
La révolution industrielle transforme d'abord la base économique : d'une économie dominée par l'agriculture et l'artisanat, on passe à une économie dominée par la production mécanisée et l'usine. Machine à vapeur, chemin de fer, usine — ces nouvelles forces productives élèvent considérablement la capacité de production et transforment tout autant l'organisation de la société.
Elle crée de nouvelles classes sociales. La bourgeoisie industrielle, propriétaire des usines et du capital, devient une nouvelle classe dotée d'une puissance économique. Le prolétariat industriel, qui vend son travail dans les usines, devient une nouvelle classe immense. L'apparition de ces deux nouvelles classes transforme la structure sociale de l'Europe : l'ancienne structure — noblesse, paysans, bourgeois des villes — s'enrichit de ces deux classes nouvelles et centrales.
L'apparition de ces deux classes touche directement la politique du dix-neuvième siècle. La bourgeoisie industrielle réclame un pouvoir politique à la mesure de sa puissance économique ; elle porte le libéralisme, exige constitutionnalisme, régime représentatif, libre-échange — le Reform Act anglais de 1832, l'abrogation des Corn Laws en 1846, évoqués plus haut, sont l'expression de cette refonte de la politique de l'État par la bourgeoisie industrielle. Le prolétariat industriel, lui, affronte des conditions de travail précaires et la pauvreté ; il devient la base sociale du socialisme, porte le mouvement ouvrier et les partis socialistes.
La révolution industrielle est donc la base matérielle du bouleversement politique du dix-neuvième siècle. L'essor du libéralisme, l'apparition du socialisme sont directement liés aux nouvelles classes qu'elle a créées. Sans la nouvelle base sociale que la révolution industrielle a fait naître, les bouleversements politiques du dix-neuvième siècle demeurent incompréhensibles.
Elle transforme aussi la capacité de l'État. Le chemin de fer élève considérablement la capacité de l'État à mobiliser ressources et armées. Les trois guerres brèves et décisives par lesquelles la Prusse a réalisé l'unification, évoquées plus haut, doivent directement leur victoire à la capacité prussienne de mobiliser rapidement ses armées par le rail. La révolution industrielle élève la capacité militaire et administrative de l'État — une élévation qui montrera plus tard son visage effrayant dans la Première Guerre mondiale : une guerre industrialisée peut mobiliser les ressources de la société entière, causant une destruction sans précédent.
Elle est aussi la base matérielle de l'expansion de l'Europe vers le monde. La production industrielle a besoin de matières premières et de marchés ; le navire à vapeur et le chemin de fer donnent la capacité de projeter la force à l'échelle mondiale, les armes industrialisées donnent la supériorité militaire. Ce sont là les bases matérielles des empires coloniaux, sujet du dix-neuvième essai. L'expansion coloniale européenne de la fin du dix-neuvième siècle repose directement sur les capacités économiques, logistiques et militaires que fournit la révolution industrielle.
Replacée dans la thèse centrale de cet essai, la révolution industrielle est une force distincte des forces refoulées : une force que le système de Vienne n'avait absolument pas prévue. Il tentait de contenir, par la légitimité dynastique, la force politique de la révolution. Mais il n'avait pas du tout prévu que la révolution industrielle refaçonnerait toute l'Europe depuis sa base économique et sociale. Les nouvelles classes, la nouvelle capacité de l'État, la nouvelle capacité d'expansion mondiale que la révolution industrielle a créées, rien de tout cela ne peut être traité par la logique dynastique du système de Vienne. Il cherchait à figer l'Europe dans son état politique d'avant la révolution ; mais la révolution industrielle, sous ses pieds, changeait radicalement les bases économiques et sociales de l'Europe, rendant tout gel impossible. C'est la plus profonde des forces que le système de Vienne ne pouvait contenir.
8. Nouveaux langages d'interprétation — libéralisme, socialisme, nationalisme
Si la politique européenne du dix-neuvième siècle se recompose sans cesse, ce n'est pas seulement affaire de guerres et de constitutions : c'est aussi que les hommes disposent désormais de nouveaux langages d'interprétation. Cette section développe trois idéologies majeures comme ces nouveaux langages — les outils de pensée du dix-neuvième siècle, et la source des affrontements idéologiques du vingtième.
Après 1815, le libéralisme se manifeste d'abord surtout comme opposition à l'absolutisme, en lutte pour le régime représentatif. Passé le milieu du siècle, il insiste de plus en plus sur la liberté individuelle, la discussion publique, le gouvernement limité et l'État de droit.
De la liberté, de John Stuart Mill, exprime classiquement ce tournant. Le libéralisme n'est plus seulement le parlement contre le pouvoir royal ; c'est aussi la défense de l'individu contre la pression du collectif. C'est un développement important : le libéralisme ancien se souciait de limiter le pouvoir du monarque, de conquérir la représentation. Celui de Mill se soucie de quelque chose de plus profond : la défense de l'individu contre toute pression collective, y compris celle de la majorité. Cela approfondit le libéralisme, d'une exigence institutionnelle en une philosophie du rapport entre l'individu et la société.
Le libéralisme de Mill a sa place sur cette ligne semi-visible. Le quinzième essai développait Kant fondant la dignité humaine sur l'autonomie rationnelle. Mill fait progresser, sous un autre angle, la protection de l'individu : il soutient que l'individu possède un domaine où la société ne doit pas s'immiscer, un domaine que la majorité elle-même ne doit pas envahir. C'est un prolongement, institutionnel et philosophique, de l'humanité comme fin, visant spécifiquement un danger nouveau : l'oppression de l'individu par la majorité — un danger de plus en plus réel à l'âge montant de la politique de masse.
Le socialisme, lui, organise la question sociale en politique transnationale. Le Manifeste du parti communiste, en 1848, décrit l'ère bourgeoise comme un monde qui crée à la fois une force productive immense et un antagonisme de classes sans cesse renouvelé. En 1867 paraît le premier volume du Capital, qui porte l'analyse du capitalisme au rang de théorie systématique. La Première Internationale, de 1864 à 1876, puis la Deuxième, de 1889 à 1916, font passer le socialisme du texte à l'organisation transnationale et au réseau des partis ouvriers.
L'un des faits nouveaux les plus importants après l'échec de 1848 est précisément que la politique européenne ne peut plus se limiter à la seule question de qui gouverne : il faut désormais aussi débattre de la répartition de la richesse sociale, de l'organisation des travailleurs, du degré d'intervention de l'État dans l'économie.
Dans le cadre du cycle ciseau-construct, le socialisme est l'expression politique d'un reste nouveau. La révolution industrielle a créé le prolétariat industriel ; face à la pauvreté et à des conditions de travail précaires, cette classe est le reste produit par cette nouvelle configuration économique qu'est le capitalisme industriel. Le socialisme en est l'expression politique : il organise le mécontentement et les revendications ouvrières en une théorie systématique et un mouvement politique transnational. Les questions qu'il pose — comment répartir la richesse, comment organiser les travailleurs — sont un reste que le capitalisme industriel, comme construct, ne peut résoudre en lui-même. Ce reste éclatera au vingtième siècle sous la forme de la révolution russe, devenant l'un des fils conducteurs de l'histoire du vingtième siècle.
Le nationalisme lui-même n'est pas non plus d'une seule forme. Le nationalisme européen ancien se liait souvent au libéralisme, au constitutionnalisme, à l'idéal d'une communauté de citoyens. Vers la fin du siècle, il tend de plus en plus à basculer vers la xénophobie, le conservatisme, voire l'impérialisme.
Ce basculement est important. Le nationalisme ancien et le libéralisme étaient alliés : ensemble ils s'opposaient à l'ancien ordre dynastique, l'autodétermination nationale, la souveraineté populaire et le constitutionnalisme se tenaient ensemble. Mais vers la fin du siècle, nationalisme et libéralisme commencent à se séparer ; le nationalisme se tourne de plus en plus vers la xénophobie et le conservatisme, insiste sur la particularité et la supériorité de la nation, voire bascule vers l'impérialisme, soutenant que sa propre nation a le droit de gouverner les autres.
Il faut ici traiter d'une théorie scientifique dont on a abusé. L'Origine des espèces de Darwin, en 1859, est une révolution biologique ; mais elle est vite mal lue par des penseurs politiques et des élites sociales, détournée en darwinisme social, qui habille la concurrence, l'élimination et les différences hiérarchiques en lois naturelles.
Il faut insister : le darwinisme social n'est pas la politique de Darwin lui-même, mais une idéologie qui s'approprie le langage scientifique au service de la domination sociale — un cas typique de théorie biologique tordue en doctrine politique justifiant la domination du fort sur le faible. Cette distinction importe, car le darwinisme social a servi ensuite à justifier l'impérialisme, le racisme, et jusqu'au nationalisme extrême du vingtième siècle, présentant la domination et l'oppression d'autres peuples comme naturelles, inévitables.
Réunies, ces trois idéologies forment les nouveaux langages d'interprétation de l'Europe du dix-neuvième siècle, et la source des affrontements idéologiques du vingtième. Libéralisme, socialisme, nationalisme naissent au dix-neuvième siècle, chacun portant une thèse différente sur la manière dont la politique devrait s'organiser : le libéralisme défend la liberté individuelle et le gouvernement limité, le socialisme la redistribution de la richesse et l'émancipation des travailleurs, le nationalisme le droit de chaque nation à son propre État. Ces trois forces se déploieront au vingtième siècle en affrontements plus aigus encore — démocratie libérale, communisme, fascisme — matière des essais suivants. Le dix-neuvième siècle est le siècle où ces trois forces naissent et se déploient d'abord : toutes trois sont des forces nouvelles que la logique dynastique du système de Vienne ne pouvait traiter.
9. Vers la Grande Guerre — l'échec du refoulement
Après 1871, la diplomatie européenne cesse de se demander qui unifiera l'Allemagne ou qui dominera l'Italie, pour se demander comment gérer un équilibre continental déjà transformé par les États-nations. Cette section développe le point d'aboutissement du dix-neuvième siècle, la Grande Guerre de 1914, où se rejoignent tous les fils de cet essai — avant de replacer le tout dans le cadre du cycle ciseau-construct et dans l'arc de la série.
Le projet initial de Bismarck est d'isoler la France et de figer, par la Ligue des trois empereurs, le conflit balkanique entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Russie. En 1882 se forme la Triple Alliance secrète entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie. Mais ce dispositif porte un vice interne : les deux voisins de l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Russie, ont, précisément dans les Balkans, les intérêts les plus difficiles à concilier.
Aussi, dès 1894, la Russie se tourne vers la France et forme l'Alliance franco-russe. En 1904, l'Entente cordiale met fin à une longue hostilité anglo-française. En 1907, la convention anglo-russe referme la chaîne, formant la Triple-Entente.
Au début du vingtième siècle, l'Europe se scinde en deux blocs d'alliances opposés : la Triple Alliance de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie et de l'Italie, et la Triple-Entente de l'Angleterre, de la France et de la Russie. Ce système d'alliances est une structure dangereuse : il amplifie un conflit local en conflit paneuropéen, car un conflit entre deux États seulement peut, par le jeu des alliances, entraîner toutes les grandes puissances.
La question balkanique est mortelle parce qu'elle comprime, dans le même espace géographique, le nationalisme, le déclin impérial et la rivalité des grandes puissances.
Les Balkans sont l'expression la plus aiguë de la dualité du nationalisme évoquée à la cinquième section. Le nationalisme y est décompositeur dans l'empire multinational ; les Balkans sont précisément la région multinationale au croisement des empires ottoman et des Habsbourg. La domination ottomane y décline, et chaque nationalité — Serbes, Bulgares, Grecs — réclame son propre État-nation. L'empire des Habsbourg redoute que le nationalisme sud-slave ne déchire son propre empire multinational. Les grandes puissances y ont chacune leurs intérêts stratégiques propres : la Russie soutient les nationalités slaves, l'Autriche-Hongrie s'y oppose. Nationalisme, déclin impérial, rivalité des grandes puissances se compriment ensemble dans cet étroit espace balkanique, formant une poudrière extrêmement dangereuse.
Lors de la crise bosniaque de 1908, l'Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine, provoquant une grave tension internationale. Les guerres balkaniques de 1912-1913 chassent presque entièrement l'Empire ottoman du continent européen, tout en créant de nouveaux différends sur la Macédoine et l'Albanie. La Serbie, dont la puissance s'accroît nettement après la première guerre balkanique, aggrave encore la crainte de l'Autriche-Hongrie devant la propagation du nationalisme sud-slave.
La tension qui mène à la Grande Guerre n'est pas simple, mais faite de strates superposées : le principe de l'État-nation heurte sans cesse les frontières impériales en Europe centrale, orientale et dans les Balkans ; l'industrialisation accroît considérablement la vitesse des armements et de la mobilisation ferroviaire ; le réajustement de l'équilibre continental provoqué par l'unification allemande est amplifié par la course navale et les frictions coloniales ; le système d'alliances rend plus aisé le débordement d'une crise locale en crise paneuropéenne.
Après l'attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, la crise de juillet se transforme en guerre européenne en cinq semaines.
Selon les recherches récentes que représente Clark, 1914 n'est pas l'arrivée d'un destin nécessaire, mais une structure déjà lourde de dangers, poussée au-delà du seuil critique, au cours d'une crise balkanique, par les décisions politiques, la méfiance réciproque et la pression du temps. Ce jugement compte : il rejoint la méthode constante de cette série, hostile au fatalisme linéaire, qui refuse de réduire la Grande Guerre au résultat nécessaire d'une cause unique.
Replacé dans la thèse centrale de cet essai, 1914 est le rassemblement total de toutes les forces que le système de Vienne ne pouvait contenir. Il cherchait, par la légitimité dynastique et la concertation des grandes puissances, à contenir les forces que la révolution avait libérées. Mais toutes les forces montrées par cet essai lui échappaient : la souveraineté populaire et le constitutionnalisme, éclatant à répétition en 1830 puis en 1848, finalement absorbés à des degrés divers par les différents pays ; le nationalisme, monté en nouveau principe d'organisation politique, constitutif en Italie et en Allemagne, décompositeur dans les empires multinationaux ; la révolution industrielle, refaçonnant l'Europe depuis sa base économique et sociale, créant de nouvelles classes et une nouvelle capacité de l'État ; libéralisme, socialisme, nationalisme, trois nouvelles idéologies montantes. Ces forces ont, tout au long du dix-neuvième siècle, progressivement transpercé le système de Vienne ; en 1914, elles se rejoignent toutes, dans les Balkans, où se compriment nationalisme, déclin impérial et rivalité des grandes puissances, et font détoner la Première Guerre mondiale.
La Grande Guerre de 1914 est la marque de la fin totale du système de Vienne. De 1815 à 1914, le véritable grand bouleversement de la politique européenne n'est pas seulement quelques changements de régime, mais un déplacement complet de la source de légitimité. Le système de Vienne cherchait à figer l'histoire ; mais l'Europe de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ressemble de plus en plus à un continent que réécrivent ensemble la mobilisation sociale, l'intégration nationale et la guerre industrielle. En 1914, ce continent ne peut plus être gouverné dans le langage de 1815.
Pour conclure : cet essai a montré l'Europe de 1815 à 1914, un siècle de tir à la corde entre refoulement et contre-refoulement. Il faut le replacer dans le cadre du cycle ciseau-construct et dans l'arc d'ensemble de la série.
Il a échoué. Cet essai a montré comment. Il a contenu certaines révolutions, non pas toutes. L'indépendance grecque, 1830, 1848 — les forces contenues éclatent à répétition. Chaque éruption est réprimée, mais le répresseur doit absorber une part des exigences révolutionnaires. Le nationalisme monte en nouveau principe d'organisation politique, la révolution industrielle refaçonne la base sociale, de nouvelles idéologies naissent. L'histoire que le système de Vienne voulait figer n'a cessé de couler et de se recomposer sous ses pieds, jusqu'à le renverser tout à fait en 1914.
Cet échec rejoint le jugement qui concluait le dix-septième essai : le refoulement ne ramène jamais au point d'origine. Le système de Vienne fut le refoulement le plus systématique, mais il n'a pu revenir à l'état d'avant 1815. Chaque fois qu'il a contenu la révolution, la force contenue a laissé une trace, contraignant l'ancien ordre à céder et à changer. Après un siècle de tir à la corde, la source de légitimité de l'Europe s'était déplacée de la dynastie vers la nation, de la grâce du monarque vers la constitution, de la diplomatie des élites vers la politique de masse. La légitimité dynastique que le système de Vienne voulait préserver s'est trouvée, dans ce déplacement, entièrement remplacée.
C'est une découverte profonde du cycle ciseau-construct au sujet du refoulement. Une transition de phase déjà survenue, une fois que les forces qu'elle libère sont entrées dans la société, ne peut plus être entièrement reprise par des arrangements diplomatiques et la répression. Le refoulement peut retarder la transition de phase, en déformer la forme, la faire passer par des détours et des retours, mais il ne peut l'annuler elle-même. Le système de Vienne a retardé la réalisation de la souveraineté populaire et du principe de l'État-nation, en a déformé la forme, leur a fait traverser un siècle de détours — mais il n'a pu empêcher que ces principes deviennent, en fin de compte, le fondement de la politique européenne. La force refoulée, comme l'eau, s'infiltre par chaque fissure du système, jusqu'à emporter la digue qui prétendait l'arrêter.
Cette ligne semi-visible a sa place dans cet essai, mais il faut la traiter avec retenue. Ce que montre cet essai n'est pas seulement la transition de phase de l'humanité comme fin, mais la rencontre de plusieurs forces. La souveraineté populaire et l'élargissement de la participation politique prolongent cette ligne semi-visible, qui s'étend progressivement, au dix-neuvième siècle, par la révolution et la réforme. Mais le nationalisme n'appartient pas entièrement à cette ligne : il a une face constitutive et une face décompositrice, destructrice, et vers la fin du siècle, il bascule de plus en plus vers la xénophobie et l'impérialisme. Le socialisme pose une question nouvelle, celle de la répartition de la richesse — c'est le reste du capitalisme industriel, non entièrement une question d'humanité comme fin. La révolution industrielle est une force purement matérielle, qui refaçonne la base sociale. Ce que montre cet essai, c'est la rencontre de ces forces ; l'humanité comme fin n'en est qu'une, entrelacée avec les autres, tantôt convergente, tantôt en conflit.
C'est précisément le traitement constant que cette série réserve à cette ligne semi-visible : non pas l'unique fil conducteur de l'histoire, mais une manifestation concrète du cycle ciseau-construct, un reste particulièrement résistant, qui se tisse avec d'autres forces dans le tissu complexe de l'histoire. Le dix-neuvième siècle est un moment particulièrement complexe de ce tissu, où plusieurs forces se déploient à la fois, s'entrelacent, et finissent par converger dans la Grande Guerre de 1914.
Le prochain essai développera l'autre face de l'Europe du dix-neuvième siècle : son expansion vers le monde entier. Celui-ci a surtout traité de l'intérieur européen ; mais l'Europe du dix-neuvième siècle projetait en même temps sa force sur le globe, bâtissant des empires coloniaux. C'est une contradiction profonde : la même Europe qui étend progressivement, à l'intérieur, la souveraineté populaire et la participation politique, bâtit à l'extérieur une domination coloniale sur d'autres peuples. Elle parle, à l'intérieur, d'humanité comme fin ; à l'extérieur, elle traite les autres peuples comme des moyens. Ce double standard entre intérieur et extérieur est le cœur du prochain essai. Le quinzième essai avait posé un jalon : la théorie lockienne de la propriété servit à justifier la colonisation, Locke lui-même ayant pris part aux affaires coloniales nord-américaines. Le prochain essai développera ce jalon, montrant comment les principes des Lumières, libérateurs à l'intérieur de l'Europe, devinrent, dans les colonies, des instruments de domination.
Prochain essai : les empires coloniaux. Le reste central du double standard entre intérieur et extérieur.