Les révolutions américaine et française à leurs débuts
inscrire « l'humanité comme fin » dans les institutions
1. De la preuve philosophique à l'épreuve politique
L'essai 15 s'est refermé sur la démonstration kantienne de « l'humanité comme fin » : l'être raisonnable possède une dignité inaliénable, et cette dignité est le fondement dernier de toute légitimité politique. Mais l'essai 15 le disait aussi clairement : c'est le sommet de la philosophie, non le terme de l'histoire. Démontrer n'est pas réaliser. Faire passer « l'humanité comme fin » d'une proposition philosophique à une réalité politique est un processus semé de difficultés et de dangers. Cet essai et le suivant déploient la première tentative à grande échelle de ce passage.
Ces deux essais forment un diptyque qu'il faut d'abord situer. Celui-ci retrace l'ensemble de la Révolution américaine et le commencement de la Révolution française, des états généraux de 1789 à la tentative de monarchie constitutionnelle de 1791. Le suivant reprendra la seconde moitié de la Révolution française à partir de 1792 — l'abolition de la monarchie, la Terreur jacobine, puis Napoléon. La coupure se situe en 1792, et elle n'est pas arbitraire : avant cette date, la Révolution française tente d'établir une monarchie constitutionnelle fondée sur la souveraineté populaire et la primauté de la loi sur la couronne — elle partage le même langage des Lumières que la Révolution américaine, et met en pratique, sur le continent, le même ensemble de principes. Après 1792, la monarchie est abolie, le roi exécuté, et la révolution entre dans une phase polarisée qui se nourrit de la guerre et de la guerre civile, jusqu'à la Terreur — une phase d'une tout autre nature, qui mène directement à Napoléon.
Situer la coupure en 1792 permet à cet essai de développer un contraste. Partant des mêmes principes des Lumières, voulant l'une et l'autre inscrire « l'humanité comme fin » dans les institutions, l'Amérique et la France ont pris des directions différentes. L'Amérique a conçu un construct qui accueille son reste avec un succès relatif. La première moitié de la Révolution française tente quelque chose de semblable, mais les conditions concrètes qu'elle affronte sont différentes, et cette différence finit par la pousser dans une autre direction. Comprendre ce contraste est la clé de ces deux essais.
Ce contraste est, dans le cadre du cycle ciseau-construct, un cas d'une grande valeur. Il montre deux constructs partis de principes semblables, dont l'un, en raison de conditions concrètes différentes, s'oriente vers un accueil stable de son reste, tandis que l'autre s'oriente vers la recherche de la clôture puis vers une transition de phase inversée. Cela ne signifie pas que les architectes américains aient été plus intelligents ou plus vertueux que les architectes français, mais que les deux constructs ont affronté des conditions historiques concrètes différentes, et que ces conditions ont façonné des destins différents.
Sur le plan méthodologique, cet essai s'appuie sur deux historiens. Gordon Wood souligne que l'essentiel de la Révolution américaine n'est pas la simple séparation d'avec la métropole, mais l'invention, à partir d'un monde de monarchies, d'une politique républicaine entièrement nouvelle. William Doyle insiste sur la nécessité de comprendre la Révolution française à travers l'enchaînement crise financière, guerre, guerre civile et Terreur. Ces deux fils conducteurs forment l'ossature méthodologique commune à cet essai et au suivant.
2. Taxer sans représentation — une question de légitimité
La Révolution américaine part d'un problème concret de légitimité. La guerre de Sept Ans s'achève en 1763. La Grande-Bretagne l'a emportée et arraché à la France de vastes territoires nord-américains. Mais la guerre laisse une dette écrasante. Le problème britannique n'est pas simplement de vouloir prélever davantage : il s'agit de transformer un empire de guerre en un système fiscal et administratif viable en temps de paix. Écrasée par la dette, devant à la fois rembourser et maintenir l'ordre sur les territoires nouvellement acquis, la Grande-Bretagne se met à appliquer plus strictement les lois douanières et fait progresser, par une série de lois, la fiscalité et la souveraineté impériale jusque dans la vie quotidienne des colonies.
Le Currency Act de 1764, le Stamp Act de 1765, les lois Townshend de 1767 : leur contenu diffère, mais toutes visent à faire taxer directement les colonies par le Parlement britannique. Le Stamp Act exige un timbre officiel sur les actes juridiques et les effets de commerce. Les lois Townshend frappent le papier, la peinture, le verre et le thé importés, et renforcent l'application douanière.
La réaction des colonies n'est pas un simple refus de payer. Élites et population reformulent le problème en une question de principe : une taxation sans représentation est-elle encore un gouvernement légitime ?
Cette formulation est décisive. Les colonies acceptent que l'empire régule le commerce ; elles reconnaissent au Parlement le droit d'administrer le commerce de l'ensemble de l'empire. Mais elles refusent de plus en plus que le Parlement les taxe pour renflouer le trésor, puisqu'elles n'y ont aucun représentant. Leur argument : la taxation exige le consentement des taxés, ce consentement s'exprime par des représentants au sein de l'assemblée législative, les colonies n'ont pas de représentants au Parlement britannique, donc le Parlement les taxe sans leur consentement — ce qui est illégitime.
Cet argument vient directement de Locke, tel que l'essai 15 l'a exposé. Locke démontre que la légitimité du gouvernement vient du consentement des gouvernés, qu'un gouvernement ne peut priver quiconque de sa propriété sans ce consentement, et que l'impôt est justement une disposition de la propriété. Si la taxation sans représentation est un problème de légitimité, c'est précisément parce qu'elle touche ce principe lockéen : le pouvoir doit venir du consentement.
Il faut noter la nature de ce point de départ. La Révolution américaine ne commence pas par un idéal abstrait, mais par un contentieux de légitimité bien concret. Les colonies ne veulent pas d'emblée l'indépendance : elles veulent d'abord les droits de sujets britanniques, estimant que la taxation sans représentation viole des droits qu'elles possèdent déjà en cette qualité. La radicalisation de la révolution est un processus graduel, qui se construit conflit après conflit avec la Grande-Bretagne.
Ce point est essentiel pour comprendre la nature de la Révolution américaine : son cœur n'est pas un idéal utopique, mais la protection de droits concrets. Ce point de départ pragmatique, centré sur la défense des droits, façonne toute la trajectoire ultérieure de la révolution — et fait contraste avec la Révolution française, marquée dès l'origine par un universalisme et un idéalisme plus prononcés.
3. De la résistance à l'indépendance — le Congrès, la Déclaration et la guerre
La crise de 1773 fait franchir un cap au conflit. Le Boston Tea Party s'en prend directement à une logique construite par la Compagnie britannique des Indes orientales et le Parlement : accepter un thé moins cher en échange de la reconnaissance du droit du Parlement à taxer les colonies. Le 16 décembre 1773, des protestataires jettent trois cent quarante-deux caisses de thé dans le port de Boston, visant précisément la reconnaissance politique cachée derrière la loi sur le thé.
La riposte britannique prend la forme, en 1774, d'une série de mesures punitives que les colons appellent les Lois intolérables : fermeture du port de Boston, refonte du gouvernement du Massachusetts, changement du lieu des procès, renforcement du logement des troupes. Destinées à isoler le Massachusetts, ces lois produisent l'effet inverse : un sentiment de crise commune. Les autres colonies, voyant ce que la Grande-Bretagne inflige au Massachusetts, comprennent que le même sort peut les atteindre.
Ce sentiment de crise commune fait naître une coordination intercoloniale. Le 5 septembre 1774, des délégués de douze colonies se réunissent à Philadelphie : c'est le premier Congrès continental. Il élabore un plan de boycott commun, première coordination de l'action anti-britannique par un organe représentant plusieurs colonies. Le second Congrès continental s'ouvre le 10 mai 1775, alors que Lexington et Concord ont déjà vu le feu ; l'assemblée passe alors, par degrés, de la coordination de la résistance à un véritable gouvernement — affaires étrangères et conduite de la guerre comprises.
Il faut noter ici un ordre causal significatif : la portée historique du Congrès continental n'est pas qu'un gouvernement ait précédé la guerre, mais que la guerre elle-même ait fait naître le gouvernement. Un organe qui, à l'origine, adresse encore des pétitions de loyauté au roi devient très vite le centre de facto d'un État révolutionnaire — la coordination, les décisions, la mobilisation des ressources qu'exige la guerre transforment le Congrès. Le gouvernement américain n'a pas été conçu d'abord pour faire ensuite la guerre ; il a été arraché par la nécessité, en cours de guerre — à la différence, par exemple, des institutions de la République romaine (essai 3), formées par une lente évolution. Cette origine lui donne un trait durable : pragmatique, bâti par degrés pour résoudre des problèmes concrets, non selon un plan a priori — à la différence des constituants français, qui chercheront davantage à concevoir un ordre entièrement neuf à partir de principes.
Le 4 juillet 1776, le second Congrès continental adopte la Déclaration d'indépendance. Ses deux formules les plus célèbres — que tous les hommes sont créés égaux, et qu'ils ont droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur — sont bien de structure lockéenne, mais ne sont pas une simple copie. La Déclaration enchaîne l'égalité, les droits inaliénables, un gouvernement fondé sur le consentement des gouvernés, et le droit du peuple à changer ou abolir un gouvernement qui trahit ces fins, en une seule chaîne argumentative de facture lockéenne : l'homme a des droits naturels antérieurs au gouvernement, le gouvernement existe pour les protéger, sa légitimité vient du consentement des gouvernés, et le peuple a le droit de résister quand le gouvernement détruit ce qu'il devait protéger.
Mais la Déclaration n'est pas une retranscription littérale de Locke. Celui-ci, dans le Traité du gouvernement civil, pose la triade vie, liberté, propriété. La Déclaration remplace la propriété par la recherche du bonheur — un choix qui a son sens : dès 1776, la Déclaration des droits de Virginie associait déjà vie et liberté, acquisition et possession de biens, recherche et obtention du bonheur et de la sécurité. Ce que Jefferson écrit n'est donc pas une transcription de Locke, mais la fusion du droit naturel lockéen, de la tradition constitutionnelle coloniale et du contexte révolutionnaire de 1776 — ce qui montre que les principes de la Révolution américaine n'émanent pas d'une source philosophique unique, mais d'un alliage de sources, et leur donne une tonalité pragmatique : liés à des traditions institutionnelles et à une expérience politique concrètes, non purement abstraits.
La guerre d'indépendance a deux tournants décisifs. La victoire américaine de Saratoga compte moins par elle-même que par son effet : fin 1777, elle convainc le gouvernement français que les insurgés méritent une alliance en bonne et due forme. Yorktown, en 1781, montre ensuite que la guerre se gagne par l'action conjointe de l'armée continentale, de l'armée et de la marine françaises, qui enferment le gros des forces britanniques sur une presqu'île et les contraignent à capituler.
La Révolution américaine n'est donc jamais la seule affaire des colons vainqueurs de l'Angleterre : elle est la somme de la résistance locale, de l'organisation intercoloniale et de l'alliance internationale. Washington devient, sur le sol national, le symbole de la vertu républicaine, mais ce qui verrouille la victoire, c'est la guerre de coalition, en particulier l'intervention militaire française. Un fait mérite d'être retenu : l'indépendance américaine doit beaucoup à l'aide française, et cette intervention aggrave la crise financière de la France elle-même — la même crise qui, quelques années plus tard, sera l'une des causes directes de la Révolution française. Un lien de cause à effet concret unit ici les deux révolutions.
4. L'échec des Articles de la Confédération — le prix de la peur du pouvoir
Une fois l'indépendance acquise, les Américains expérimentent d'abord un régime d'une extrême méfiance envers le pouvoir central.
De 1781 à 1789, les Articles de la Confédération laissent aux États une souveraineté considérable. Le Congrès central n'a pas le pouvoir de lever l'impôt, ne peut réguler le commerce entre États, ne dispose ni d'un exécutif ni d'un judiciaire indépendants, et peine à traiter les différends interétatiques comme les crises financières.
Ce dispositif traduit une peur précise. Les colonies viennent d'échapper à la domination d'un pouvoir central lointain, la Couronne britannique, et se méfient désormais de tout pouvoir central puissant — elles ne veulent pas, à peine sorties d'une tyrannie, en bâtir une autre. D'où un centre délibérément affaibli, l'essentiel du pouvoir restant aux États.
Ce dispositif montre vite ses limites. Un gouvernement central sans pouvoir de taxer ne peut rembourser la dette de guerre, entretenir une armée, ni faire face à une crise financière. Sans pouvoir de réguler le commerce interétatique, il ne peut arbitrer les différends commerciaux et les barrières douanières entre États. Sans exécutif ni judiciaire indépendants, il ne peut faire appliquer aucune politique. Les Articles de la Confédération laissent l'Amérique dans le désordre financier, les conflits interétatiques et l'incapacité à contenir les troubles internes.
La Convention constitutionnelle de 1787 se réunit précisément à la lumière de cet échec. La question n'est pas de savoir si l'on veut la liberté, mais comment faire qu'une république ne devienne ni une tyrannie ni une anarchie. C'est une contrainte double : d'un côté prévenir la tyrannie, empêcher qu'un pouvoir central trop fort ne se change en despotisme nouveau ; de l'autre prévenir l'anarchie, empêcher qu'un pouvoir central trop faible ne puisse plus maintenir l'ordre. Les Articles de la Confédération avaient échoué sur le second point : à force de vouloir éviter la tyrannie, ils avaient tant réduit le pouvoir central qu'ils avaient sombré dans une quasi-anarchie.
Cette double contrainte mérite d'être marquée dans le cadre du cycle ciseau-construct : elle exprime concrètement une tension fondamentale de tout construct, qui a besoin d'assez de concentration pour maintenir l'ordre et répondre aux défis, mais dont la concentration même peut devenir oppression. L'essai 14 a montré la royauté absolutiste comme un retour du balancier, de la dispersion vers la concentration — mais la concentration poussée à l'extrême étouffe la diversité. Les Articles de la Confédération sont la tentative inverse : par peur de la concentration, une dispersion extrême — mais la dispersion poussée à l'extrême sombre dans l'anarchie. La Convention cherche le point d'équilibre entre ces deux extrêmes ; la Constitution américaine peut se lire comme une exploration minutieuse de ce point d'équilibre.
5. Le pessimisme politique inscrit dans la machine de l'État
L'architecture de la Constitution de 1787 se résume en quatre strates. Premièrement, la séparation des pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire sont organisés séparément, aucun ne pouvant s'approprier seul l'État. Deuxièmement, le fédéralisme : le pouvoir national n'efface pas les États, il opère par strates, énumérant les compétences fédérales et laissant aux États le reste — le gouvernement fédéral ne détient que les pouvoirs explicitement énumérés par la Constitution, tout le reste revenant aux États. Troisièmement, les mécanismes de contrepoids : le président peut opposer son veto à une loi, le Congrès peut passer outre ce veto et peut destituer, et la Cour suprême, avec l'arrêt de la Cour Marshall en 1803, complétera par le contrôle de constitutionnalité la question décisive de savoir qui interprète la Constitution en dernier ressort, au-dessus du droit ordinaire. Quatrièmement, le Bill of Rights de 1791, qui ajoute par amendements à la nouvelle Constitution les libertés fondamentales — parole, religion, réunion pacifique, procédure régulière, pouvoirs réservés.
La logique centrale de ces quatre strates, c'est Madison qui l'expose le plus clairement, dans les Federalist Papers.
Dans le Federalist n° 10, Madison définit les factions comme le résultat naturel de la diversité des intérêts et des passions humaines. Son jugement décisif : les factions sont inévitables, car les intérêts et les passions des hommes se différencient naturellement dès qu'il y a de la liberté. Éliminer les factions ne peut se faire que de deux manières — supprimer la liberté, ou donner à tous la même opinion ; la première solution est pire que le mal qu'elle prétend guérir, la seconde est irréalisable. La conclusion de Madison n'est donc pas de supprimer les factions, mais de contrôler leurs effets. Sa proposition concrète : élargir la république — une grande république rassemble des intérêts et des factions si divers qu'aucune faction isolée ne peut aisément former une majorité écrasante ; les factions se contiennent mutuellement, ce qui empêche l'une d'opprimer les autres.
Dans le Federalist n° 51, Madison avance qu'il faut opposer l'ambition à l'ambition. Plutôt que de compter sur la vertu des gouvernants pour prévenir l'abus de pouvoir, mieux vaut concevoir un système où chaque pouvoir a ses propres intérêts et sa propre ambition, et où ces pouvoirs se contiennent mutuellement : chaque détenteur de pouvoir cherche à étendre le sien, mais se heurte à la même pulsion d'expansion chez les autres, d'où un équilibre. Il écrit alors la phrase la plus célèbre du réalisme institutionnel : si les hommes étaient des anges, nul gouvernement ne serait nécessaire.
Cette phrase est la clé de la Constitution américaine. L'innovation centrale du dispositif américain n'est pas de présupposer la vertu des gouvernants, mais de présupposer que l'homme se trompe, que les intérêts dévient, que le pouvoir déborde ses limites — et que l'institution elle-même doit donc convertir la méfiance en structure. Ce n'est pas, à proprement parler, une constitution romantique, mais une constitution qui inscrit le pessimisme politique dans la machine de l'État.
Ce constat est capital dans le cadre du cycle ciseau-construct, car il révèle le trait fondamental de la Constitution américaine comme construct. Presque toutes les configurations politiques analysées jusqu'ici incluent, dans leur discours de légitimité, une attente positive envers le souverain : le Mandat du Ciel présuppose un souverain vertueux ; le confucianisme présuppose un souverain bienveillant ; la Cité idéale de Platon présuppose un roi-philosophe doué de sagesse ; le despotisme éclairé présuppose un prince éclairé. Tous ces discours placent l'espoir dans une qualité positive du souverain.
La Constitution américaine renverse ce présupposé. Elle ne présuppose pas la vertu du souverain, elle présuppose qu'il se trompera, qu'il sera mû par l'intérêt et la passion, qu'il cherchera à étendre son pouvoir. Toute sa conception ne vise pas à faire régner les vertueux, mais à faire qu'un gouvernant sans vertu ne puisse causer trop de dommages. Un construct qui présuppose la vertu du souverain tend à rechercher la clôture, car s'opposer à un souverain vertueux, c'est s'opposer au bien, et l'hétérogénéité comme le désaccord deviennent des erreurs à éliminer. Un construct qui présuppose l'erreur du souverain doit au contraire accueillir son reste, car si le souverain peut se tromper, la voix qui s'y oppose est un mécanisme correcteur nécessaire, et le désaccord un rempart contre l'erreur. La théorie des factions de Madison en est l'expression directe : il ne cherche pas à éliminer les factions, il conçoit une structure où elles se contiennent mutuellement, faisant du désaccord lui-même le mécanisme qui empêche toute faction unique d'opprimer les autres.
C'est là le cœur de la Constitution américaine comme construct qui accueille son reste. Elle ne recherche pas l'élimination du désaccord au profit d'une unité, elle présuppose le désaccord comme inévitable, puis conçoit une structure où les désaccords se contiennent mutuellement. Le désaccord n'est pas un objet à éliminer, mais une ressource à accueillir et à exploiter — une innovation majeure dans le cycle ciseau-construct : un construct qui, explicitement, ne recherche pas la clôture.
6. Un universalisme jamais tenu
Mais la Révolution américaine n'a pas tenu jusqu'au bout son propre universalisme — un point qui doit être dit sans détour, car il touche à une contradiction interne fondamentale de la Révolution américaine. La Déclaration d'indépendance affirme que tous les hommes sont créés égaux, mais l'organisation institutionnelle réelle de la révolution en exclut un grand nombre.
Le texte constitutionnel autorise l'importation d'esclaves jusqu'en 1808 et protège, par une clause sur les esclaves fugitifs, le droit de propriété des maîtres. L'esclavage n'est pas seulement maintenu : il est inscrit et protégé dans la Constitution même. La constitution qui proclame l'égalité de tous protège un système qui traite des hommes comme des biens.
Les peuples autochtones ne sont pas davantage intégrés à la communauté civique égalitaire : les politiques d'expansion fédérales et des États se tournent vite vers une compression systématique de leurs terres et de leur souveraineté. La même nation qui proclame des droits inaliénables dépossède méthodiquement les autochtones de leurs terres et de leur souveraineté.
Les droits politiques des femmes ne sont pas davantage inscrits dans l'ordre fondateur : l'interdiction du vote féminin au niveau fédéral ne sera levée qu'en 1920, par le dix-neuvième amendement. La même république qui proclame l'égalité de tous exclut la moitié de sa population des droits politiques.
Cette contradiction doit être énoncée sans être atténuée : la Révolution américaine invente d'un côté un dispositif constitutionnel moderne de contrôle du pouvoir, et de l'autre elle inscrit, dès les débuts de la république, l'esclavage, l'expansion coloniale et l'exclusion des femmes.
Vue depuis le cycle ciseau-construct, cette contradiction est un problème de reste profond. La Constitution américaine est un construct qui accueille son reste, mais quel reste accueille-t-elle ? Celui des désaccords entre les membres admis dans la communauté politique — les intérêts et les factions divergents des hommes blancs libres. Elle n'accueille pas ceux qu'elle exclut de cette communauté — esclaves, autochtones, femmes. Pour les exclus, le mécanisme américain d'accueil du reste ne s'ouvre pas : ils ne sont pas une partie du désaccord accueilli, ils sont laissés hors de la frontière.
Cela révèle une limite fondamentale de l'accueil du reste : un construct de ce type n'accueille que le reste interne à sa communauté politique, et la frontière même de cette communauté est un mécanisme d'exclusion. Ce reste exclu ne disparaît pas — un reste ne se supprime jamais. Les exclus et leurs descendants continueront d'exiger d'être admis dans la communauté politique. L'histoire ultérieure de l'Amérique, du mouvement abolitionniste à la guerre civile, puis au mouvement des droits civiques et au suffrage féminin, peut se lire comme ce reste exclu réclamant sans relâche son admission — un processus plein de conflits, encore aujourd'hui inachevé.
C'est ici la forme concrète, en Amérique, de ce fil à demi visible qui traverse la série : « l'humanité comme fin » est inscrite dans la Déclaration d'indépendance, mais elle n'est d'abord tenue, institutionnellement, que pour une partie des hommes. Les exclus invoquent sans cesse ce même principe pour réclamer leur admission — le principe devient une arme que les luttes ultérieures retournent contre la réalité qui l'a énoncé. C'est exactement ce que disait l'essai 15 : une fois écrit, un principe des Lumières devient une arme utilisable contre le réel. La Révolution américaine a inscrit « l'humanité comme fin » dans son texte fondateur, un texte qui servira ensuite à juger l'Amérique elle-même.
7. Le point de départ français — d'un bilan comptable à la Déclaration des droits
Tournons-nous vers la France. Le point de départ de la Révolution française n'est pas un slogan, mais un bilan comptable. À la fin des années 1780, le royaume traverse une grave crise financière : dépenses de guerre prolongées — dont l'intervention dans la guerre d'indépendance américaine déjà évoquée —, faste de la cour, et surtout un problème structurel de fond, un régime fiscal qui exempte largement le clergé et la noblesse tandis que la charge pèse d'abord sur le tiers état, dont la capacité contributive touche déjà sa limite.
Le contrôleur général des finances Calonne tente de combler le déficit en faisant participer les privilégiés à l'impôt — une réforme raisonnable, qui aurait pu soulager la crise. Mais elle se heurte à la structure des privilèges de l'Ancien Régime : les privilégiés refusent d'abandonner leur exemption, et faute de pouvoir passer par les voies administratives ordinaires, la réforme force finalement la Couronne à reconvoquer les états généraux — l'assemblée représentative par ordres, clergé, noblesse, tiers état, qu'on ne réunissait plus depuis plus d'un siècle. Louis XVI, contraint de la reconvoquer, espère qu'elle approuvera la réforme fiscale ; les états généraux s'ouvrent à Versailles le 5 mai 1789.
Mais le véritable point de friction n'est pas une idée abstraite : c'est une question concrète, vote par ordre ou vote par tête ? Par tradition, chaque ordre dispose d'une voix, si bien que clergé et noblesse peuvent s'unir pour l'emporter deux voix contre une sur le tiers état. Celui-ci exige le vote par tête, car ses députés, spécialement portés à environ la moitié du total, lui donneraient alors de bonnes chances de majorité. Derrière cette querelle de procédure se cache une question politique fondamentale, celle de savoir qui représente la France : le vote par ordre suppose une société de trois ordres, le vote par tête suppose une nation de citoyens égaux en voix.
Le résultat est une rupture fondamentale. Le 17 juin 1789, le tiers état se proclame Assemblée nationale, affirmant représenter non un ordre mais la nation tout entière ; le 20 juin, il prête au Jeu de paume le serment de ne jamais se dissoudre avant d'avoir donné à la France une constitution écrite. C'est la première rupture de la légitimité politique française : la souveraineté ne descend plus du roi vers la société, elle remonte de la nation vers les institutions de l'État — la mise en pratique politique du principe rousseauiste de souveraineté populaire que l'essai 15 a exposé.
C'est le principe que partagent les deux révolutions, la souveraineté du peuple — mais leurs points de départ diffèrent. La Révolution américaine part d'un problème concret de droits et va par degrés vers l'indépendance. La Révolution française touche d'emblée la question la plus fondamentale, celle de la souveraineté elle-même : un trait qui façonnera sa trajectoire ultérieure vers le radicalisme.
Le 14 juillet 1789, prise de la Bastille. Si la forteresse devient le symbole le plus puissant de la révolution, ce n'est pas pour sa valeur militaire, mais parce qu'elle change un transfert de souveraineté purement juridique en fait de pouvoir dans la rue : par les armes, le peuple de Paris montre son soutien à l'Assemblée nationale et son refus que le roi écrase la révolution par la force. Dans les semaines qui suivent, les mobilisations de Paris et des campagnes se répondent, et le prestige de l'Ancien Régime s'effondre.
La Bastille révèle une différence importante avec l'Amérique : la Révolution américaine est la résistance de colonies contre leur métropole, sa violence d'abord tournée vers l'extérieur ; la Révolution française est une révolution interne à une société, portée par la mobilisation des masses parisiennes et rurales — source de sa puissance, mais aussi danger propre, car une fois déclenchée, une telle mobilisation est difficile à contrôler et peut pousser la révolution à l'extrême.
En août 1789, l'Assemblée nationale adopte la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. L'article premier dit que les hommes naissent libres et égaux en droits ; l'article deux range parmi les droits naturels et imprescriptibles la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ; l'article trois affirme que le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Ce texte fonde la légitimité du nouvel ordre sur le langage des droits universels, non plus sur le sacre dynastique ou la coutume des ordres.
Rapprochée de la Déclaration d'indépendance américaine, la Déclaration des droits en partage le principe — égalité de naissance, droits inaliénables, souveraineté du peuple ou de la nation, la même matrice des Lumières que l'essai 15 a exposée par Locke et par Rousseau. Mais leurs langages diffèrent : la Déclaration américaine énumère les torts précis du roi d'Angleterre pour justifier l'indépendance des colonies ; la Déclaration française est une proclamation de principe plus abstraite et plus universelle, valable pour toute situation.
Cette différence a ses conséquences. Une proclamation plus abstraite et plus universelle a plus de force, car elle s'applique à toute situation et deviendra le langage révolutionnaire de l'Europe puis du monde — mais elle est aussi plus dangereuse, car un principe abstrait peut servir à exiger une transformation totale et à nier toute réalité qui ne s'y conforme pas. L'universalisme de la Déclaration française est sa force, et déjà une racine de sa radicalisation ultérieure.
8. La Constitution de 1791 — la voie modérée tentée, puis perdue
La Constitution de 1791 représente la plus grande tentative de voie modérée de la Révolution française — le point culminant de la première moitié de la révolution que déploie cet essai, et la dernière étape avant la coupure de 1792.
La Constitution de 1791 conserve la monarchie, mais place la souveraineté effective dans le pouvoir législatif et confie au roi le pouvoir exécutif, assorti d'un veto seulement suspensif. C'est un arrangement de monarchie constitutionnelle : le roi demeure chef de l'État et détient l'exécutif, mais son pouvoir est borné par la constitution ; le pouvoir législatif appartient à l'assemblée, et le roi ne peut qu'en suspendre les décisions, non les annuler.
Dans le même temps, la Constitution de 1791 n'instaure pas un suffrage universel : elle réserve le droit de vote aux citoyens actifs, ceux qui paient un montant minimal d'impôt, par opposition aux citoyens passifs. Cela signifie que ce que vise d'abord la Révolution française n'est pas une république démocratique, mais une monarchie constitutionnelle fondée sur la souveraineté de la nation et la primauté de la loi sur la couronne.
Ce point importe pour comprendre la première moitié de la Révolution française : la Constitution de 1791 n'est pas radicale, elle est modérée. Elle conserve la monarchie, limite le droit de vote, cherche un équilibre entre l'ancienne monarchie et le nouveau principe de souveraineté populaire — un équilibre qui a des affinités avec le dispositif américain, l'un et l'autre visant un gouvernement limité et contraint, non une démocratie directe pure. Si la Constitution de 1791 avait pu se stabiliser, la Révolution française aurait pu suivre une voie proche de celle de l'Amérique.
Cette voie modérée n'a pas pu se stabiliser. Elle est détruite par plusieurs facteurs, dont l'un, direct, est l'action du roi lui-même. En juin 1791, Louis XVI fuit vers Varennes — un épisode qui ruine presque tout le crédit du projet de monarchie constitutionnelle : celui que la constitution maintenait comme chef de l'État tente lui-même de fuir la France révolutionnaire, ce qui revient à proclamer par l'acte l'incompatibilité de la couronne avec la nouvelle constitution.
Les conséquences politiques de la fuite à Varennes sont considérables. Elle expose un problème de fond : la monarchie constitutionnelle exige que le roi accepte sincèrement la constitution et agisse comme un chef de l'État borné par elle. Or la fuite de Louis XVI montre qu'il ne l'accepte pas sincèrement — il cherche peut-être l'appui d'armées étrangères pour restaurer l'Ancien Régime. Si l'on ne peut faire confiance au roi, le projet même de garder un roi comme chef de l'État perd son fondement.
Varennes est un tournant vers la radicalisation de la Révolution française. Avant cet épisode, la monarchie constitutionnelle reste une option viable ; après lui, la méfiance envers le roi grandit vite, et les voix réclamant l'abolition de la monarchie se renforcent. Le crédit du projet de monarchie constitutionnelle est détruit par l'action du roi lui-même.
C'est là une différence décisive avec la Révolution américaine, qui n'a pas de vieux monarque à intégrer dans le nouvel ordre : colonies séparées de leur métropole, elle fonde une république entièrement neuve, sans ce problème. La Révolution française, elle, a un vieux monarque, que le nouvel ordre tente d'abord d'intégrer par une monarchie constitutionnelle — une tentative qui échoue, faute de pouvoir lui faire confiance. L'existence de ce monarque et l'impossibilité de lui faire confiance sont une raison concrète pour laquelle la Révolution française est plus difficile que la Révolution américaine : elle ne doit pas seulement bâtir un ordre nouveau, elle doit aussi traiter la figure centrale de l'ancien ordre — un traitement qui échoue finalement, et pousse la révolution vers le radicalisme.
9. Deux révolutions, deux commencements, une divergence
Conclusion. Cet essai a déployé l'ensemble de la Révolution américaine et le commencement de la Révolution française de 1789 à 1791. Réunies, elles font voir un même principe partagé et l'amorce de leur divergence.
Les deux révolutions partagent le même corpus des Lumières : les hommes naissent égaux, ils ont des droits inaliénables, la souveraineté appartient au peuple. Ces principes s'expriment aussi bien dans la Déclaration d'indépendance américaine que dans la Déclaration des droits française. Les deux révolutions tentent de faire passer dans la pratique politique la philosophie politique des Lumières que l'essai 15 a déployée, l'une et l'autre voulant inscrire « l'humanité comme fin » dans les institutions.
Mais dès le départ, les deux révolutions présentent des traits différents, qui annoncent leur divergence ultérieure.
La Révolution américaine part d'un problème concret de droits, la taxation sans représentation. Ses principes sont pragmatiques, liés à des traditions institutionnelles et à une expérience politique concrètes. Son gouvernement naît par degrés, sous la pression de la guerre, non selon un plan a priori. Elle conçoit finalement un construct qui accueille son reste, inscrivant le pessimisme politique dans la machine de l'État : présupposant que l'homme se trompe, elle fait que les institutions se contiennent mutuellement, sans chercher à supprimer le désaccord mais en l'accueillant et en l'exploitant. Elle n'a pas de vieux monarque à intégrer ; elle fonde une république entièrement neuve.
La Révolution française part d'un problème fondamental de souveraineté : qui représente la France. Ses principes sont plus universalistes, partant de principes abstraits. Sa révolution comporte une puissante mobilisation des masses, à la fois force et danger. Elle tente d'abord d'établir une monarchie constitutionnelle, un gouvernement limité comparable à celui de l'Amérique, mais affronte une difficulté que l'Amérique ignore : intégrer un vieux monarque devenu impossible à croire. La fuite à Varennes ruine le crédit du projet de monarchie constitutionnelle et pousse la révolution vers le radicalisme.
Ces différences, dans le cadre du cycle ciseau-construct, tiennent aux conditions concrètes que chaque construct affronte. La Révolution américaine bénéficie de conditions qui lui permettent de bâtir un construct accueillant son reste : elle part de rien, sans le fardeau d'un vieux monarque ni d'une société d'ordres ; son espace géographique est vaste, ce qui donne une base réelle au projet madisonien de république élargie ; sa révolution reste relativement mesurée, sans mobilisation des masses hors de contrôle. Ces conditions permettent à l'Amérique de concevoir un construct qui accueille le désaccord sans chercher la clôture.
La Révolution française affronte des conditions plus difficiles. Elle porte le lourd héritage de l'Ancien Régime — vieux monarque, société d'ordres, structure des privilèges. Sa révolution comporte une mobilisation des masses puissante et difficile à maîtriser. Dès 1792, elle sombre dans la guerre contre les puissances européennes, dont la pression pousse la révolution vers l'extrême. Ces conditions rendent difficile pour la Révolution française d'établir un construct stable qui accueille son reste ; elle est poussée vers une autre direction, la recherche de la clôture, l'élimination de l'hétérogène au nom de la volonté générale, et finalement la Terreur.
Mais en 1791, cette divergence ne s'est pas encore pleinement déployée. La première moitié de la Révolution française reste un processus qui partage les principes de l'Amérique et tente d'établir un ordre constitutionnel stable. La Constitution de 1791 en est le point culminant. Si elle avait pu se stabiliser, la France aurait pu suivre une voie proche de celle de l'Amérique.
Elle n'a pas pu se stabiliser. En 1792, la France déclare la guerre à l'Autriche et à la Prusse, la monarchie est abolie en septembre, la république proclamée, et Louis XVI est exécuté en janvier 1793 : la révolution entre dans une phase d'une tout autre nature, polarisée par le renforcement mutuel de la guerre et de la guerre civile, qui mène à la Terreur jacobine puis à Napoléon — matière de l'essai suivant. La Terreur sera la forme extrême de la recherche de la clôture, l'élimination de tout hétérogène au nom de la volonté générale ; Napoléon refondra la mobilisation, la centralisation et l'unification du droit libérées par la révolution en un pouvoir impérial personnel, tentative de transition de phase inversée, un Qin moderne. L'essai 15 concluait que « l'humanité comme fin » atteint chez Kant le sommet de la philosophie, avant de traverser, dans la pratique, difficultés et dangers : la Révolution américaine en montre le versant réussi, la seconde moitié de la Révolution française et Napoléon en montreront le versant des dangers.