4. De César à Octavien — la transition de phase de la République au régime impérial
La troisième partie nous a conduits aux limites de la République romaine. Après les conflits des Gracques, de Marius et de Sylla, les magistratures et les assemblées fonctionnaient encore. Les moyens de les contourner avaient, eux aussi, leurs précédents. Reprenons à la mort de Sylla, en 78 avant notre ère. Il laisse une république réorganisée : un Sénat porté à quelque six cents membres, des tribuns aux pouvoirs diminués. Ces pouvoirs seront rétablis. Mais une autre voie a été ouverte : occuper d'abord l'État avec une armée, puis disposer le nouvel ordre par les lois et les nominations.
Pendant près d'un demi-siècle, ces précédents vont resservir, jusqu'à ce qu'Octavien inscrive sa propre domination dans les dispositions d'une « République restaurée », en 27 avant notre ère. Nous suivrons d'abord cette transformation, puis la construction qu'elle laisse : son fonctionnement et la manière dont elle remet le pouvoir au suivant.
La question ne se réduit pas à savoir qui remporte les guerres civiles. Elle porte sur la façon dont le vainqueur demeure au centre du pouvoir. Le commandement de la flotte par Agrippa et les listes publiées par les triumvirs appartiennent à l'histoire de la conquête du pouvoir par Octavien. Nous nous intéressons surtout à ce qui vient au-delà. Il ne supprime ni les consuls, ni le Sénat, ni le nom de la République. Pourtant, les pouvoirs jusque-là séparés se mettent de plus en plus à tourner autour de lui. Les anciennes institutions ne survivent pas seulement dans les paroles. Leurs charges et leurs procédures accomplissent encore des tâches réelles. Ce sont leurs rapports qui ont changé.
Ce mouvement occupe une place particulière dans la loi du cycle de taille et de construction. La série chinoise a décrit les recompositions de l'administration territoriale, de la bureaucratie et du langage de la légitimité : les institutions changent, les mots qui les expliquent aussi. Rome fait passer une autre combinaison au premier plan. Dans la lecture de cette série, le passage de la République au principat constitue une véritable transition de phase. Il s'établit pourtant sans proclamer l'abolition de la République. De nouveaux rapports de pouvoir continuent d'employer le nom de l'ancienne communauté.
Conserver les magistratures et les procédures républicaines tout en concentrant durablement autour d'un homme des pouvoirs auparavant dispersés : nous appelons cet agencement la « technique d'Octavien ». Les anciennes charges continuent de conférer l'autorité ; les anciennes procédures continuent de traiter les affaires. Le changement se produit à leurs articulations. Plusieurs pouvoirs qui se limitaient mutuellement se trouvent attachés à la même personne. Le nom n'a pas quitté l'histoire. Il participe à sa transformation.
Nous placerons ensuite Rome à côté de quelques autres configurations : Bagdad sous les Bouyides ; un empire conservant le nom romain ; la Grande-Bretagne redistribuant les rôles de la Couronne et du Parlement ; le Japon placé sous le signe d'une « restauration du pouvoir impérial ». Chacune a sa propre histoire. La comparaison porte sur la relation entre un titre hérité et la capacité effective de décider. Tantôt le pouvoir se concentre, tantôt il se répartit, tantôt la décision se déplace vers d'autres institutions. Ce ne sont pas autant de synonymes de la technique d'Octavien.
Revenons d'abord à Rome. Comment Octavien compose cet agencement : tel est le chemin de cet essai.
1. Le paradoxe de César
Il faut commencer par César. Il est, pour Octavien, le plus immédiat des contre-exemples.
Caius Julius Caesar appartient à l'une des plus anciennes familles patriciennes de Rome. Il s'appuie pourtant souvent sur les assemblées populaires et le soutien de la plèbe pour faire avancer ses propositions. Le mariage de sa tante avec Marius le lie à ce camp ; sous Sylla, il échappe de peu à la purge. Il affronte régulièrement des adversaires au Sénat tout en recherchant des alliés parmi les hommes politiques de l'aristocratie. Cette voie fait longtemps de lui une figure dangereuse aux yeux du courant dominant du Sénat.
En 60 avant notre ère, César s'associe à Pompée, Gnaeus Pompeius Magnus, et à Marcus Licinius Crassus dans le premier triumvirat. Ce n'est pas une magistrature légale. C'est un accord privé entre trois puissants. Pompée revient des guerres d'Orient ; il veut des terres pour ses vétérans et la ratification de ses règlements orientaux. Crassus possède une fortune immense, et les intérêts des fermiers de l'impôt entrent aussi dans sa recherche d'appuis politiques. César a besoin des deux hommes pour sa première élection au consulat, puis pour son commandement en Gaule. Chacun cherche quelque chose. En privé, ils répartissent les moyens de l'obtenir.
Le premier triumvirat introduit la force d'une alliance privée dans les procédures de la République. Les trois hommes peuvent s'entendre sur les charges, les provinces et les commandements ; ils doivent encore gagner élections, propositions et votes, et rencontrer des oppositions. La conférence de Lucques, en 56, rapportée par Appien, concentre cette mécanique dans une réunion : Pompée et Crassus brigueront de nouveau le consulat, tandis que le commandement de César en Gaule doit être prolongé de cinq ans. L'accord se forme d'abord à trois. Alliés, suffrages et lois le transforment ensuite en disposition de l'État. Les procédures républicaines ne se sont pas volatilisées. Elles sont les chemins que l'alliance doit emprunter et qu'elle cherche à maîtriser.
César mène des campagnes continues en Gaule à partir de 58 avant notre ère et y conserve son commandement en 50. La durée du conflit déplace l'équilibre entre les trois hommes et lui apporte trois choses. D'abord, une richesse considérable : des personnes réduites en esclavage, des métaux précieux, des terres. Ensuite, une armée liée à lui par les combats répétés, dont les effectifs et les légions sont renouvelés et accrus pendant la guerre. Enfin, un prestige dans tout Rome. Il construit lui-même son image héroïque dans la Guerre des Gaules. En 50, son argent et ses troupes peuvent changer les termes de la négociation politique. Crassus est mort à Carrhes en 53, vaincu par les Parthes dans un désastre majeur pour Rome. Trois hommes deviennent deux. Pompée et les conservateurs du Sénat commencent à se rapprocher contre César.
En janvier 49 avant notre ère, César franchit le Rubicon avec ses soldats, quitte la province où il est autorisé à commander et entre en Italie. La rivière n'est pas large. Mais elle sépare autre chose que deux morceaux de terrain. Rome discute encore de celui qui pourra conserver son armée ; l'armée de César a déjà porté sa réponse au-delà de la limite. Le conflit politique devient une marche en armes.
César gagne la guerre civile qui suit, de 49 à 45. Il bat Pompée à Pharsale en 48 ; celui-ci fuit en Égypte et y est tué. César défait ensuite les forces pompéiennes restantes en Afrique du Nord et en Espagne. En 45, la guerre est, pour l'essentiel, terminée.
Que fait-il alors ? Au début de 44, il reçoit le titre de dictator perpetuo, dictateur à vie. Le moment est décisif. La dictature romaine traditionnelle était limitée dans le temps, à six mois au plus. Celle de Sylla n'avait pas eu de terme fixé, mais Sylla l'avait finalement abandonnée. Celle de César est viagère : sans échéance, sans dispositif de transmission. Il accepte en outre des honneurs sans précédent. Ses statues se dressent dans les temples auprès des dieux ; un mois du calendrier est rebaptisé Julius, à l'origine de juillet. Il peut porter le vêtement du triomphe. Les honneurs entrent dans les habits, le calendrier, l'espace urbain. Suétone rapporte aussi un incident qui irrite les sénateurs : venus lui présenter des honneurs devant le temple de Vénus, ils trouvent César assis. Il ne se lève pas.
Dans sa Vie du divin Jules, Suétone détaille ces honneurs et les juge explicitement trop grands pour un mortel. Voilà le paradoxe de César.
César refuse le nom de roi, rex. Il a pourtant déjà modifié les rapports de pouvoir entre les charges. La dictature à vie n'attend plus la prochaine passation annuelle, et le choix des autres magistrats dépend toujours davantage de ses arrangements. Il peut encore repousser une couronne en public. Aux Lupercales de février 44, Antoine la lui tend ; César l'écarte, la foule applaudit. C'est cette couronne qui a été refusée. La puissance concentrée ne repart pas avec elle.
Le contraste entre dans les raisons invoquées par les conjurés. Ils organisent leur opposition dans le langage de la liberté et du refus de la royauté. Le vocabulaire républicain garde donc sa force contre le pouvoir personnel. Mais la structure n'a pas rédigé à l'avance le dénouement de la querelle. La durée du pouvoir de César, les honneurs qui l'entourent, les conflits entre acteurs politiques conduisent ces hommes à un choix précis : le tuer.
Les conjurés choisissent l'instrument le plus direct. Des lames.
2. L'assassinat et son échec
Le 15 mars 44 avant notre ère, aux Idus Martiae, les Ides de mars, César est assassiné dans la salle où siège le Sénat, au théâtre de Pompée.
Les conjurés sont une soixantaine, principalement des sénateurs. Leurs principaux organisateurs sont Marcus Junius Brutus et Caius Cassius Longinus. Brutus a été l'allié politique de César. Sa mère, Servilia, est depuis longtemps sa maîtresse ; lui-même a été gracié et promu par César durant la guerre civile. La mémoire des familles romaines rattache également son nom à Lucius Junius Brutus, l'homme qui aurait chassé Tarquin en 509. Plutarque signale que cette filiation est discutée. Le souvenir du renversement de la royauté porté par le nom Brutus participe néanmoins aux attentes politiques qui entourent son détenteur.
Chez Suétone, le signal de l'attaque passe par la toge. Tillius Cimber saisit le vêtement de César, Casca porte le premier coup. César se défend d'abord. Lorsqu'il voit des poignards de tous côtés, il ramène sa toge sur sa tête. Il meurt frappé vingt-trois fois. Le récit de Plutarque relie aussi l'abandon de la résistance au moment où il aperçoit Brutus.
Les assassins présentent leur action comme une restauration de la liberté. Brutus s'oppose à l'idée de tuer Antoine en même temps : il veut concentrer l'acte sur César seul. Une fois cet homme abattu, il reste pourtant aux vivants à décider qui contrôlera la ville, qui prendra en main les armées et les charges.
Le pouvoir de César n'existait pas isolément de toutes les autres relations. Il occupait un point particulier dans cinquante années de transformation politique. Marius, Sylla, Pompée, César y avaient tous participé ; chacun avait formé, à des degrés divers, des forces politiques et militaires attachées à sa personne. On invoquait régulièrement la République pour rassembler des soutiens. Sa « restauration » était devenue, elle aussi, une bannière de la lutte. À sa mort, César laisse une immense armée, une clientèle politique d'une très grande fidélité, les partes Caesaris, un vaste patrimoine privé et un testament.
Antoine, consul, est toujours là après le meurtre. Dans les jours suivants, conciliation et rivalité avancent ensemble. Le Sénat accepte de ne pas poursuivre les assassins tout en maintenant les actes de César. Calpurnia remet à Antoine les papiers et l'argent du mort. Le testament est ensuite rendu public dans la maison d'Antoine, et les funérailles ramènent César devant la foule. Suétone décrit un héraut lisant les honneurs votés par le Sénat et le serment de protéger César ; les vêtements sanglants sont exposés. Ceux qui ont accordé ces honneurs vivent encore. Celui qui les a reçus a été tué.
Le testament assemble plusieurs héritages. César laisse trois cents sesterces à chaque citoyen romain de sexe masculin et ouvre au public ses jardins du bord du Tibre. Les trois quarts de son patrimoine privé reviennent en revanche à son petit-neveu Caius Octavius ; deux autres parents se partagent le reste. Le texte adopte également Octavius comme fils et lui donne le nom de César. Pour la foule, il y a de l'argent à recevoir et un jardin où entrer. Pour le jeune homme, il y a un nom dont il devra prendre lui-même la charge.
Il accepte cette identité testamentaire et commence à se nommer Caius Julius Caesar. La postérité l'appelle Octavien pour le distinguer du César mort. Être « le fils de César » lui permet de réclamer l'héritage, de verser les legs et de chercher l'appui des vétérans et des anciens alliés. Un nom s'inscrit dans un testament. Les légions ne se présentent pas automatiquement au service de ce nom. L'argent, les offices et les partisans doivent encore être obtenus séparément.
Appien raconte qu'Octavien réclame à Antoine l'argent laissé par César, sans recevoir aisément tout ce qu'il lui faut pour honorer les legs. Il se met à vendre des biens hérités et à mobiliser les ressources disponibles de sa propre famille pour distribuer les sommes promises aux citoyens. Les commémorations de César se poursuivent. Le testament lui donne une raison d'entrer en politique. Les paiements et les apparitions publiques transforment cette raison en actes visibles pour les Romains.
Le meurtre n'a dissous ni les armées, ni les biens, ni les relations politiques constitués autour de César. Antoine cherche à prolonger son pouvoir en s'appuyant sur le consulat et ses années passées avec lui. Octavien entre dans la compétition comme héritier et fils adoptif. Lépide et d'autres anciens compagnons sont également présents. Le testament a désigné l'héritier des biens et du nom. Il n'a pas choisi pour les légions et les anciens fidèles celui qu'ils suivront.
3. L'ascension d'Octavien
Au meurtre de César, le 15 mars 44, Octavien n'a que dix-huit ans. Il se trouve à Apollonie, dans l'actuelle Albanie, pour préparer sa participation à la campagne de César contre les Parthes. Son milieu n'est pas particulièrement illustre. Son père est un sénateur de fraîche date : la gens Octavia est passée de l'ordre équestre au Sénat. Sa mère Atia est une nièce de César. Avant l'adoption, il compte à peine dans la politique romaine.
Apprenant l'assassinat, il revient d'Apollonie en Italie. Une fois le testament compris, il décide d'accepter adoption et héritage et de se faire une place politique. Sa famille lui conseille de retourner à la vie privée. Il n'emprunte pas cette route.
Un jeune homme de dix-huit ans revient avec le nom de César ; il n'a pas pour autant sa position. Il n'a commandé aucune grande guerre, n'a pas parcouru la succession des magistratures. Cicéron veut employer ses forces contre Antoine. Un jeu de mots jette plus tard une ombre sur leur coopération. Velleius attribue à Cicéron l'idée qu'il faut le louer, puis le « soulever » : tollere peut signifier élever, mais aussi supprimer. Le même jeune homme peut d'abord être porté en haut, puis écarté.
En 43, Octavien s'allie d'abord aux adversaires d'Antoine au Sénat et participe aux combats autour de Mutina, Modène. Les deux consuls meurent successivement : Hirtius au combat, Pansa après avoir été blessé. Il ne reste pourtant pas qu'Octavien parmi les commandants. Decimus Brutus, qui était assiégé, est vivant. La manière dont le Sénat répartira les commandements après la victoire et le choix des légions deviennent aussitôt le sujet du conflit suivant.
En août 43, Octavien avance vers Rome avec son armée et exige le consulat vacant. Une élection a bien lieu, mais c'est une ville déjà soumise à la pression des soldats qui vote. Il a dix-neuf ans, à un mois de ses vingt ans, très loin de l'âge habituel pour briguer la charge. Le précédent de Sylla réapparaît : la force arrive aux portes, la fonction légale est obtenue ensuite.
Il se réconcilie alors avec Antoine et Lépide. Le second triumvirat est formé le 27 novembre 43. Une différence fondamentale le sépare du premier. Celui-ci reposait sur un accord privé sans fondement légal ; celui-là est un régime extraordinaire établi par la loi. Les trois hommes deviennent tresviri rei publicae constituendae, chargés de réorganiser l'État, avec des pouvoirs presque dictatoriaux pour cinq ans, susceptibles de prolongation. L'exception est légalisée. Elle se rapproche davantage d'une dictature ouverte que le premier pacte.
Le premier acte du second triumvirat est la publication des proscriptions : la méthode de Sylla, reprise et élargie. Des listes livrent publiquement des hommes à la poursuite, des récompenses sont prévues pour les dénonciations et la remise des têtes. Les biens des morts sont, séparément, confisqués puis vendus. Appien donne environ trois cents sénateurs et deux mille chevaliers. La victime la plus célèbre est Cicéron. Octavien a bénéficié de son appui ; quand Antoine exige de l'inscrire, il accepte. Cicéron est tué le 7 décembre 43. Suétone écrit qu'Octavien s'est d'abord opposé aux listes, puis a insisté sur leur exécution une fois la proscription engagée. Son premier refus n'a pas sauvé les noms inscrits.
La principale tâche militaire du nouveau triumvirat est de vaincre les assassins. Brutus et Cassius sont partis en Orient pour rassembler une armée anticésarienne. En octobre 42, les deux batailles de Philippes brisent cette force majeure. Les armées réunies d'Antoine et d'Octavien battent celles des conjurés. Cassius et Brutus se suicident.
Après Philippes, les vainqueurs ne possèdent pas encore trois domaines paisiblement répartis. Octavien revient en Italie installer les vétérans ; la question des terres entraîne la guerre de Pérouse. Au règlement de Brindes, en 40, Antoine et Octavien redessinent leurs espaces d'action oriental et occidental, tandis que Lépide conserve l'Afrique. En mer, Sextus Pompée contrôle la Sicile et peut peser sur les routes du grain italien. En 37, les triumvirs prolongent leur coopération à Tarente. Après la guerre de Sicile, en 36, la puissance maritime de Pompée est vaincue et Lépide perd son armée et son pouvoir effectif. Le face-à-face entre Antoine et Octavien apparaît alors plus nettement.
Deux vainqueurs partageant le pouvoir ne signifient pas qu'une nouvelle guerre est déjà écrite. Octavien et Antoine se querellent puis se réconcilient plusieurs fois. Armées, terres et approvisionnements les ramènent à la table des négociations. Xiang Yu et Liu Bang, dans la série chinoise, font eux aussi penser aux conflits qui suivent le partage d'une victoire. Mais il y a ici les relations propres à Rome, et une autre souveraine est déjà entrée dans ce réseau. Cléopâtre.
4. Cléopâtre et la guerre des images
Cléopâtre VII Philopator est la dernière souveraine ptolémaïque à exercer un pouvoir réel. Elle a eu une liaison avec César et présente son fils Césarion comme le sien ; cette paternité fait déjà l'objet de récits divergents dans l'Antiquité. Après la mort de César, elle regagne Alexandrie pour maintenir son autorité. En 41 avant notre ère, elle rencontre Antoine à Tarse, dans le sud de la Turquie actuelle. Une relation politique et privée commence, qui durera jusqu'à leur mort.
Leur relation est fondamentalement une alliance politique. Antoine a besoin des finances égyptiennes pour entretenir ses légions orientales et préparer la guerre contre les Parthes. Cléopâtre a besoin de sa protection militaire pour conserver l'Égypte et accroître l'influence de sa dynastie en Méditerranée orientale. Ils se retrouvent en Orient en 37. Antoine est toujours marié à Octavie, sœur d'Octavien. Une autre relation se développe en parallèle, faite d'argent égyptien, de guerres orientales et d'enfants dynastiques. Cléopâtre lui donne Alexandre Hélios, Cléopâtre Séléné et Ptolémée Philadelphe.
En 34, Antoine organise les « Donations d'Alexandrie ». Plutarque décrit des sièges d'or sur une estrade d'argent. Cléopâtre, Césarion et les enfants reçoivent titres royaux et territoires. La liste d'Alexandre Hélios comprend l'Arménie, la Médie, voire la Parthie encore invaincue ; Ptolémée Philadelphe se voit promettre la Phénicie, la Syrie et la Cilicie. Il y a là des terres contrôlées, des royaumes dépendants et des pays restant à conquérir. La carte de la cérémonie va plus loin que celle sur laquelle marchent les soldats.
La scène fournit à Octavien des images réutilisables : un général romain assis à côté d'une reine égyptienne, des terres orientales distribuées aux enfants. Les relations effectives entre ces territoires et Rome peuvent être condensées, dans l'attaque politique, en une accusation : il a livré Rome à la reine.
Octavien présente cette guerre comme une résistance à la menace étrangère, et non comme une nouvelle guerre civile : une guerre contre Cléopâtre, reine d'Orient. Antoine est dépeint comme un homme ensorcelé par une souveraine étrangère, ayant renoncé aux valeurs de Rome et accepté d'être gouverné par une femme. Octavien se donne, en regard, l'image du défenseur des traditions romaines : mesure, autorité masculine, fidélité à l'État.
Plutarque rapporte également la riposte d'Antoine. Octavien s'est réservé la Sicile, a dépouillé Lépide, a gardé les terres et les troupes pour lui. L'alliance avec Cléopâtre existe, comme la cérémonie des Donations. Mais de ces actes à la « trahison de Rome », il reste le travail d'interprétation de la propagande. Chacun utilise les actes réels de l'autre pour lui disputer le droit de représenter Rome.
Octavien obtient aussi le testament d'Antoine, déposé chez les Vestales. Selon Plutarque, il le lit d'abord seul, en choisit certains passages, puis les présente au Sénat. Le testament demande que, même si Antoine meurt à Rome, son corps soit envoyé à Cléopâtre pour être enterré. Ce souhait sert à désigner le lieu de sa loyauté. Mais l'assentiment n'est pas unanime. Plutarque conserve le mécontentement de sénateurs : un homme vivant ne devrait pas être ainsi sommé de s'expliquer sur un acte destiné à prendre effet après sa mort. Le testament devient une arme politique ; la façon de s'en servir devient elle-même litigieuse.
En 32, le Sénat déclare officiellement la guerre à Cléopâtre sur proposition d'Octavien. À Cléopâtre, non à Antoine. Celui-ci perd son commandement et son consulat futur déjà prévu, mais il n'est pas directement désigné comme l'objet de la déclaration. Cet habillage juridique permet à Octavien d'éviter la position défavorable de celui qui mène une guerre civile et de se présenter comme le défenseur de Rome contre une reine étrangère. L'opération est habile dans l'ordre du discours.
Le 2 septembre 31, les flottes se rencontrent à Actium. Celle d'Octavien est commandée en pratique par Marcus Vipsanius Agrippa, son principal auxiliaire militaire et allié politique tout au long de sa vie. En face se trouvent Antoine et Cléopâtre. Plutarque situe le moment décisif lorsque les soixante navires de Cléopâtre hissent soudain leurs voiles et quittent la bataille ; Antoine les suit. Le reste de sa flotte lutte jusqu'au soir avant de céder. Environ trois cents navires sont pris.
Les historiens interprètent diversement les opérations d'Actium. Pour certains, le retrait était préparé : Antoine et Cléopâtre auraient jugé la bataille perdue et voulu sauvegarder navires et richesses en regagnant l'Égypte. Pour d'autres, il s'agit d'une décision d'urgence prise devant le mauvais cours du combat. Actium ne fait pas disparaître Antoine sur-le-champ. Il retourne en Égypte avec Cléopâtre. Octavien acquiert un avantage décisif, mais la poursuite se prolongera l'année suivante.
En 30, Octavien atteint l'Égypte. Antoine se tue à la manière romaine ; Cléopâtre se donne ensuite la mort. Le récit du serpent venimeux peut être littéraire, et le moyen exact reste incertain. Césarion est tué à son tour : l'identité de « fils de César » est devenue une ressource disputée. La dynastie ptolémaïque prend fin. L'Égypte devient une province sous domination romaine, avec une administration particulière. Octavien la confie à Gallus, de rang équestre ; les sénateurs ne peuvent y entrer sans permission. Grain, revenus et garnisons importants passent sous son contrôle direct. Le pays ne devient pas pour autant sa propriété foncière privée en droit.
Actium et la conquête de l'Égypte, l'année suivante, terminent cette séquence de guerres pour le pouvoir suprême. Près d'un demi-siècle sépare la mort de Sylla en 78 et celle de Cléopâtre en 30. Octavien ne rencontre plus d'adversaire comparable à Antoine. Il a trente-deux ans. Son trente-troisième anniversaire est encore à venir.
5. La mise en scène de la République restaurée
Actium a lieu en 31 avant notre ère ; Octavien revient à Rome en 29. Deux ans s'écoulent encore jusqu'aux dispositions de 27. Une question très concrète l'attend : sous quelle forme le pouvoir gagné par la guerre va-t-il rester à Rome ?
L'histoire a déjà offert plusieurs situations voisines. Les réponses ont été différentes.
Sylla avait pris la dictature, réorganisé les institutions, puis quitté les fonctions publiques. Il laissait ce précédent : le détenteur du pouvoir peut partir, les survivants doivent faire tenir l'agencement. Le rétablissement des pouvoirs des tribuns en 70 a montré que de nouvelles alliances pouvaient déplacer les limites fixées par Sylla. Sa retraite n'a pas emporté les querelles hors de Rome.
César avait accepté la dictature à vie et des honneurs toujours plus nombreux. Il avait refusé la couronne sans rendre le pouvoir concentré. Les lames de 44 restent dans la mémoire romaine : conquérir la position suprême ne suffit pas à lui trouver une forme durable.
Les rois hellénistiques pouvaient employer ouvertement le titre royal, organiser leur domination par la dynastie et les honneurs divins. La tradition politique romaine faisait au contraire de l'opposition à la royauté une ressource puissante. Les applaudissements au refus de la couronne par César avaient rendu l'obstacle sensible. Octavien n'adopte finalement pas le nom de rex. Il doit loger sa place dans d'autres mots.
Que fait-il ? Il ne proclame pas un nouveau royaume. Il nomme publiquement son arrangement « restauration de la République ».
En janvier 27, Octavien place au centre de la scène politique le geste de remettre l'État au Sénat et au peuple romain. Le Sénat répond en lui maintenant l'administration de provinces importantes, où des troupes sont nécessaires. Puis vient le titre d'Auguste, Augustus, le vénérable. Les honneurs sont également visibles : du laurier aux montants de sa porte, une couronne de chêne au-dessus, un bouclier d'or dans la salle du Sénat. Le nouvel arrangement ne demeure pas dans les discours. Il entre dans une porte, une assemblée, les rapports de commandement de provinces lointaines.
Le texte essentiel de cette mise en scène est le récit qu'Auguste compose plus tard, les Res Gestae Divi Augusti. Au chapitre 34, il dit qu'au cours de ses sixième et septième consulats, après avoir mis fin aux guerres civiles, il a transféré la res publica de son pouvoir à la décision du Sénat et du peuple romain. Cette présentation de soi relie les mesures de 28 et de 27. C'est la version qu'Auguste âgé laisse à la postérité.
Suétone écrit plus tard qu'Auguste a envisagé deux fois de rendre la République, mais a finalement conservé le pouvoir. La biographie invoque sa sécurité personnelle et sa crainte de remettre l'État à plusieurs mains. Ce récit ultérieur ne porte pas le même accent que le transfert déjà accompli des Res Gestae. D'un côté, rendre ; de l'autre, garder. Les deux textes tournent autour du même résultat : il n'a pas quitté le centre.
La « République restaurée » n'a pas besoin que tout le monde croie la même chose. Un sénateur peut entendre dans la restitution la reconnaissance de son institution ; des vétérans ou des habitants peuvent se soucier de terres, de nourriture, de la fin des combats. Octavien continue de tenir des armées et des provinces majeures. Soutien, attente, dépendance, pression diffèrent ; ils peuvent se rejoindre dans une même procédure d'attribution du pouvoir.
C'est ici que la technique d'Octavien prend corps. Les institutions républicaines continuent d'accorder des pouvoirs ; leur bénéficiaire reste durablement au centre. Le Sénat accorde, Octavien reçoit. Le même échange conserve au Sénat sa place de donateur et fournit au princeps une autorité qu'il peut continuer d'exercer. Le nom de la République restaurée entre dans le nouvel ordre par ces procédures réelles.
Il ne s'agit pas d'un contrat négocié à égalité par toute la société romaine. Le vainqueur dispose déjà de l'armée ; les autres participent sous cette condition. Les anciennes formes comptent pourtant. Qui propose, qui accorde, pour combien de temps, quels noms sont évités : tout cela pèse encore sur l'exercice public du pouvoir. La nouvelle construction se dessine dans ces échanges inégaux.
Les dispositions continuent de se préciser après 27. Octavien refuse les noms de roi et de dictateur tout en acceptant d'autres honneurs et pouvoirs. Auguste est un titre ; pater patriae, père de la patrie, officiellement accordé en 2 avant notre ère, un honneur. Consul est une charge. La puissance tribunicienne peut, elle, être donnée à quelqu'un qui n'est pas tribun. Les changements de 23 en font une partie de son autorité durable ; après la mort de Lépide en 12, il est également élu grand pontife. Ces éléments sont de nature différente, acquis à des moments différents et par des voies différentes. Ils s'additionnent sur le même homme.
D'anciens noms associés à de nouvelles formes d'attribution produisent ainsi un effet qui n'est plus traditionnel.
6. Le principat — une nouvelle construction sous les formes républicaines
Les historiens nomment généralement ce régime le principat, Principatus. Les auteurs anciens employaient déjà cette famille de mots pour parler du gouvernement du princeps. L'essentiel n'est pas l'apparition tardive d'un nom, mais sa capacité à tenir ensemble deux faits : les magistratures républicaines subsistent, le pouvoir d'un homme dépasse de très loin celui d'une seule magistrature.
Le mécanisme central rassemble sur un homme plusieurs pouvoirs de l'ancienne République. Certains sont des offices traditionnels ; d'autres, des pouvoirs détachés d'une fonction, attribués pour une durée et un champ nouveaux. Leur réunion donne à une personne un contrôle presque complet de l'État.
Le consulat. Auguste l'exerce une première fois en 43, puis sans interruption de 31 à 23. En 23, il cesse de se réserver constamment cette charge annuelle, ouvrant les sièges consulaires à d'autres. Les pouvoirs qu'il conserve font que quitter ce siège n'équivaut pas à quitter le gouvernement.
La puissance tribunicienne, tribunicia potestas. L'arrangement de 23 lui permet d'en jouir durablement sans le transformer en tribun ordinaire. Dans les limites des procédures et compétences concernées, il peut convoquer le peuple, avancer des propositions, arrêter l'action d'un magistrat. Le veto était un outil par lequel une charge limitait d'autres pouvoirs. Il se trouve désormais associé au commandement militaire et à d'autres ressources dans la main du princeps. La procédure garde ses frontières ; la force de l'ensemble a changé.
Le grand pontificat, pontifex maximus. Auguste y est élu après la mort de Lépide, en 12. Il ne crée pas une autorité religieuse à partir de rien, il entre au cœur du système sacerdotal romain. Calendrier, rites et culte public n'ont jamais été des détails extérieurs à la politique. Les collèges de prêtres et les autres fonctions religieuses ne disparaissent pas pour autant. Plusieurs positions religieuses et des pouvoirs politiques peuvent désormais se renforcer dans une seule personne.
Les listes de citoyens et de sénateurs rejoignent cet ensemble. Dans les Res Gestae, Auguste affirme avoir refusé une surveillance exceptionnelle des lois et des mœurs contraire aux usages ancestraux, et traité les affaires concernées par sa puissance tribunicienne. Il énumère aussi ses recensements et ses révisions du Sénat. Celui de 28 avant notre ère avec Agrippa, celui de 8 mené seul, celui de 14 de notre ère avec Tibère sont des opérations précises. On peut refuser le nom d'une charge. Les noms sur les listes n'en sont pas moins réexaminés.
Le commandement militaire est la clef. En 27, Auguste garde de nombreuses provinces importantes pourvues de garnisons. En 23, selon Dion, il reçoit en outre une autorité supérieure à celle des gouverneurs, avantage souvent désigné ensuite par imperium maius. La Gaule, une grande partie de l'Espagne, la Syrie et d'autres régions sont administrées par ses délégués ; l'Égypte va à un préfet de rang équestre. Le Sénat répartit d'autres provinces, et l'Afrique possède bien une légion. La différence n'oppose pas tous les soldats d'un côté à aucun de l'autre. Elle tient au lieu où convergent les principales armées et le commandement supérieur qui traverse les frontières provinciales.
Au chapitre 34 des Res Gestae, Auguste distingue auctoritas et potestas. Il se dit premier en autorité, mais sans pouvoir légal supérieur à celui de ses collègues dans chacune des fonctions occupées. Dans une charge précise, il se replace parmi ses collègues. Hors de cette charge, il possède toujours le commandement, la puissance tribunicienne et des mandats prolongés. Le siège du collègue est à côté du sien. L'ensemble des pouvoirs n'est pas posé à côté.
Il faut s'arrêter sur auctoritas. Ce n'est ni un office déterminé ni une compétence précise. C'est une autorité personnelle accumulée par les accomplissements, l'ascendance, les qualités propres et la reconnaissance sociale. Dans la République mûre, les sénateurs expérimentés en ont, le Sénat dans son ensemble en a, des figures comme Caton l'Ancien en ont. Cette reconnaissance ne se réduit pas à une nomination, ni au mérite individuel. Une fois acquise, son influence peut dépasser de beaucoup les pouvoirs juridiques d'une charge particulière.
Fils adoptif de César, vainqueur des guerres civiles, restaurateur de la République : ces identités composent ensemble l'image publique d'Auguste. Il laisse aussi des bâtiments dans Rome. Les Res Gestae recensent temples reconstruits, aqueducs réparés, places et routes ; « quatre-vingt-deux temples » est le chiffre qu'il transmet. Suétone lui attribue la formule d'une Rome reçue de brique et laissée de marbre. Les habitants ne voient pas seulement une suite de titres. Ils voient une ville qui rattache sans cesse celui qui gouverne à leur vie publique.
Un collègue peut donc partager une fonction avec Auguste sans partager aisément tous ses pouvoirs. Le prestige approfondit l'asymétrie. L'armée, les durées et les attributions légales en font autre chose que du prestige. Le pouvoir ne se concentre pas seulement hors du droit. Il se concentre aussi lorsque des concessions légales distinctes sont jointes.
Telle est la structure fondamentale du principat. De nombreuses charges, lois et procédures continuent de fonctionner. De nouvelles durées et de nouvelles attributions s'y ajoutent. Autorité personnelle et commandement militaire se renforcent ; des institutions réellement actives tournent de plus en plus autour d'un même centre.
Au début des Annales, Tacite revient sur le processus et formule sa critique. Soldats, peuple et nobles survivants sont rattachés au nouvel ordre par des avantages différents ; les fonctions du Sénat, des magistrats et des lois se rassemblent progressivement autour du princeps. Lors de l'avènement de Tibère, les consuls prêtent serment les premiers, puis les préfets, le Sénat et le peuple. L'ancienne préséance reste reconnaissable. Le serment a déjà mené ces groupes différents devant un seul nouveau centre.
Tacite regarde Auguste depuis l'Empire ultérieur et lit ces arrangements comme une reprise en main de la République. Les magistratures peuvent encore agir. Le pouvoir ultime est devenu toujours plus difficile à détacher du princeps. Sa critique porte précisément sur la coexistence de ces deux faits.
7. Le Sénat — une machine consultative apprivoisée
Le Sénat n'est pas supprimé sous le principat. Il est conservé, sélectionné, apprivoisé.
Sous Auguste, il continue à rendre des décisions, traiter les affaires publiques et judiciaires, participer à l'administration de provinces. Toutes les élections ne sont pas non plus entrées très tôt dans la salle. C'est à l'avènement de Tibère, en 14 de notre ère, que Tacite situe explicitement leur transfert des assemblées populaires au Sénat. L'institution assume des fonctions réelles, dont la répartition continue de changer.
Continuer à remplir des fonctions ne revient pas à partager le pouvoir ultime à égalité avec le princeps.
Premier levier : la composition. Sylla avait élargi le Sénat, César et les guerres civiles y ont ajouté des hommes. Suétone décrit plus de mille membres au moment de la révision d'Auguste. La sélection prend différentes formes : désignations mutuelles des sénateurs, examen commun d'Auguste et d'Agrippa. Le princeps exerce ainsi une forte influence sur ceux qui peuvent rester et ceux qui peuvent entrer. Un corps gardant son honneur traditionnel rencontre le nouveau pouvoir à sa propre porte.
Deuxième levier : l'ordre du jour et la parole. Les propositions et l'attitude du princeps exercent une pression. Suétone rapporte toutefois des contradictions directes, dont la nomination de Lépide par Labéon lors de la réorganisation du Sénat. Auguste lui demande s'il ne connaît personne de plus convenable ; Labéon répond que chacun a son propre jugement. Il exprime son désaccord sans détour. L'influence du princeps sur la liste et l'inégalité des forces dans la salle ne disparaissent pas pour autant.
Troisième levier : les troupes. Le Sénat peut attribuer certaines provinces, mais les principales provinces de garnison et le commandement supérieur élargi appartiennent au princeps. Tacite indique clairement que le proconsul d'Afrique commande encore une légion sous Auguste et Tibère. L'exception n'abolit pas l'écart de puissance. Ce sont les rapports de commandement qui sont redistribués, non deux blocs de territoire marqués « armée » et « aucune armée ».
Quatrième levier : les finances. Le trésor public républicain, l'aerarium, continue de fonctionner. Les recettes provinciales contrôlées par le princeps, ses biens et les dépenses diverses composent progressivement un réseau autour de lui. Trésor public, patrimoine du princeps et caisses spécialisées ont leurs origines et leurs usages propres. L'aerarium militare, créé en 6 de notre ère, finance spécifiquement les prestations des soldats démobilisés. Auguste y verse son argent et organise des recettes régulières et une administration. Dion mentionne trois anciens préteurs à sa tête. Celui qui finance, celui qui gère et le propriétaire juridique de l'argent sont trois éléments distincts.
Le Sénat n'a donc pas cessé de décider ; il décide dans une relation de pouvoir inégale. Attributions, consultations, jugements et affaires provinciales continuent. Le princeps a encore besoin de ces actes pour relier sa domination à l'ordre existant. Certaines propositions sont préparées avant d'être « acceptées » ; d'autres sont réellement modifiées par le débat et la négociation. Décider d'une affaire et changer le détenteur du pouvoir suprême sont devenus deux capacités différentes.
Pendant les quarante années de 27 avant notre ère à 14 de notre ère, les arrangements d'Auguste transforment les conditions d'accès de l'élite sénatoriale aux charges, honneurs et influences publiques. Sous Tibère, Caligula, Claude et Néron, la relation traverse d'autres conflits et ajustements. La dynastie julio-claudienne s'achève en 68. Chaque génération ne suit pas une ligne unique qui abaisserait mécaniquement le Sénat d'un cran supplémentaire.
Le changement atteint la culture politique. Un jeune homme qui veut faire carrière doit apprendre à composer avec le princeps, sa famille et son entourage. Dépendre du centre pour obtenir des occasions modifie la manière d'exprimer les désaccords. La dépendance n'efface pas uniformément les pensées. La difficulté est de garder son propre jugement tout en calculant le prix de sa formulation publique.
Tacite emploie servitium, servitude ou sujétion, pour porter sa critique. Sièges, honneurs et fortunes subsistent ; obtenir des possibilités et parler publiquement dépend toujours plus de l'assentiment du puissant. Privilège et liberté s'éloignent. Le mot a le tranchant d'un sénateur impérial regardant sa propre classe : le statut juridique reste celui d'un sénateur, l'action publique est de plus en plus liée par les dépendances.
Dans la lecture de cette série, la perte de la République se produit dans les textes de loi, mais aussi dans leur usage collectif. Les nobles diffèrent encore, les sénateurs débattent encore. Il leur devient toujours plus difficile de décider ensemble qui doit gouverner et comment lui faire rendre le pouvoir. Toute la forme institutionnelle n'a pas disparu ; les relations qui soutenaient les contrepoids ont été réorganisées. Le nom de la République ne garantit plus son ancienne place.
8. La succession — la question laissée ouverte
Le principat comporte un problème qu'Auguste n'a pas entièrement résolu : la succession.
Les dynasties déclarées peuvent, elles aussi, se faire la guerre pour transmettre le pouvoir ; les successeurs d'Alexandre l'ont montré dans la deuxième partie. Rome ajoute une difficulté particulière. La position du princeps joint famille, offices, pouvoirs spéciaux et appui de l'armée. Un testament transmet des biens, une adoption rattache un nom à une lignée. Les pouvoirs accordés par l'État ne se donnent pas à un fils avec une parcelle de terre. La succession doit refaire la jonction entre ces choses différentes.
Auguste peut montrer publiquement ses préférences. Il appelle Caius et Lucius ses fils, leur ouvre par avance l'accès aux magistratures et aux honneurs publics. Les Res Gestae exposent ces honneurs à la postérité. La voie familiale n'est pas secrète. Mais entre être désigné, être élevé et pouvoir réellement recevoir la puissance suprême, il reste une distance.
La méthode consiste à placer progressivement les candidats aux postes essentiels pendant qu'il vit encore. Adoption, mariage, armée, fonctions et honneurs se répondent. La succession n'est pas une lettre qu'on n'ouvrira qu'après la mort. Sa préparation est déjà entrée dans le gouvernement en activité.
Marcellus épouse d'abord Julia, fille d'Auguste, mais meurt jeune en 23 avant notre ère. Agrippa épouse ensuite Julia et partage des pouvoirs de plus en plus importants ; il meurt en 12. Du vivant d'Agrippa, en 17, Auguste a déjà adopté les deux enfants de Julia, Caius et Lucius. Noms, honneurs et charges prévues entrent progressivement dans la vie publique. Leur père est encore là quand l'avenir des deux garçons s'organise. Lucius meurt à Marseille en 2 de notre ère. Caius, blessé en Arménie, meurt en 4 à Limyra, en Lycie. Les noms préparés pour l'avenir disparaissent, l'un après l'autre, de sa liste.
Ces morts interrompent plusieurs fois les arrangements. Auguste vieillissant affronte un problème plus ardu qu'inscrire des noms dans un arbre familial : ceux qui restent peuvent-ils réunir armées, offices et relations de famille ?
Tibère est formellement adopté en 4 de notre ère. Fils de Livie et de son précédent mari, il a déjà longuement combattu aux frontières. La même année, Auguste adopte aussi Agrippa Postumus, le dernier fils d'Agrippa. Tibère est tenu d'adopter Germanicus. La famille prépare les générations suivantes, tandis que les pouvoirs vont davantage à Tibère. Il retrouve la puissance tribunicienne et partage ensuite avec Auguste l'autorité sur les provinces et les armées. À la mort d'Auguste, le 19 août 14, le successeur est déjà à l'intérieur du gouvernement.
Tibère ne part donc pas d'une liste vide de fonctions. Tacite décrit les gestes de l'avènement : les consuls jurent les premiers, les autres suivent ; Tibère convoque le Sénat en vertu de la puissance tribunicienne qu'il possède déjà. Dans la salle, il refuse la charge de gouverner l'ensemble, les sénateurs le pressent d'accepter. Tandis que Tibère décline et que les sénateurs insistent, les commandements existants fonctionnent normalement. Ancienne procédure, assentiment du Sénat, successeur déjà associé au pouvoir se rencontrent dans la même scène.
Les transmissions suivantes passent encore par la famille, l'armée, le Sénat et les dispositions du détenteur sortant. Ces forces interviennent dans des ordres différents et ne désignent pas nécessairement la même personne au même moment. La réticence à la manière de Tibère peut fournir un précédent. Le nouvel arrivant doit toujours obtenir les reconnaissances nécessaires. Le mot « restauration » ne les obtient pas à sa place.
Quand cette coordination se brise, la succession peut devenir une entrée dans la guerre civile. Néron perd le pouvoir en 68, puis vient l'année des quatre empereurs, en 69. Au IIIe siècle, plusieurs armées acclament à répétition des souverains concurrents. Un candidat clairement choisi aide la transmission sans garantir l'acceptation des soldats et des autres puissants. Une lacune dans la règle successorale ne se change pas automatiquement en guerre. Il faut encore des hommes pour acclamer, refuser et prendre les armes.
Auguste a fait de la famille une voie majeure de continuité. Adoptions, mariages et honneurs anticipés rattachent des personnes différentes à une même généalogie. Ces liens ne sont pas restés cachés. Tibère, Caligula, Claude et Néron viennent tous de ce réseau julio-claudien ; chacun accède pourtant au pouvoir par son propre processus. La fin de la dynastie en 68 n'est pas simplement le dernier mouvement d'une chaîne héréditaire automatique.
La famille peut fournir un candidat, non lui procurer seule toutes les obéissances. Néron a gouverné de longues années. Sa chute en 68 ne signifie pas que la famille n'a jamais trouvé d'héritier : les appuis militaires et politiques ont changé de camp. Le suivant doit finalement être choisi par les vivants. On peut tracer la filiation sur le papier. L'allégeance change entre les camps et les villes.
D'Auguste au IIIe siècle, le principat connaît plusieurs dynasties, des rébellions, des guerres civiles et des reconstructions. Il relie durablement provinces, armées, villes et élites locales dans un même empire, avec la succession pour difficulté persistante. Les Ptolémées de la deuxième partie ont duré, eux aussi, près de trois cents ans. Les deux arrangements peuvent vivre longtemps ; chacun a ses obstacles à la transmission. À Rome, noms républicains, préparation familiale et délégations effectives doivent être raccordés de nouveau à chaque succession. Là où le raccord manque, la fissure apparaît.
9. La transition accomplie
Revenons à la proposition de départ. Qu'a fait Octavien ?
Dans le langage de cette série, il a accompli la transition de phase de la construction républicaine au principat. Les magistratures et les procédures continuent de fonctionner ; les armées, les pouvoirs durables et les ressources financières convergent vers un homme. La « restauration de la République » donne à cet agencement une expression familière à la communauté. C'est cette combinaison précise que nous appelons technique d'Octavien.
On peut en résumer le contenu sous plusieurs aspects.
L'autorité politique suprême se concentre autour du princeps. Sénat, assemblées, consuls et tribuns avaient participé aux décisions publiques par des attributions distinctes et des limites mutuelles. Le principat n'abolit pas toutes ces décisions. Mais commandement militaire, pouvoirs prolongés et transmission de la puissance suprême s'organisent toujours davantage autour du princeps et de sa famille. Dans la lecture de cette série, qui considère l'être humain comme une fin, l'essentiel est ce changement de relation : les citoyens gardent statut et droits, tout en ayant de plus en plus de mal à décider ensemble de la transmission du centre de pouvoir.
Les procédures légales participent à la concentration. Décrets du Sénat, votes populaires et attributions particulières donnent encore aux dispositions du princeps leur forme juridique. La question ne porte plus seulement sur le respect de la procédure dans une décision. Elle porte sur la manière dont plusieurs procédures rassemblent durée, commandement et droits d'intervention sur une personne. La procédure n'est pas partie. La répartition du pouvoir à l'intérieur a changé.
L'allégeance militaire se rattache plus directement au princeps. Les Res Gestae parlent des soldats qui ont prêté serment « à moi », inscrivant ainsi le lien entre le souverain et les troupes. Ses généraux assurent le commandement concret ; le serment lie directement les soldats à sa personne. Les noms de l'État romain et de l'individu qui le domine sont de plus en plus étroitement associés dans les serments, les ordres et les récompenses.
Les finances se rassemblent aussi autour de ce centre. Le trésor public subsiste, mais recettes administrées par le princeps, dépenses provinciales et contributions personnelles rattachent davantage à lui la solde, les départs de l'armée et les fournitures publiques. Il s'agit de plus que du nouveau nom d'un coffre. Il s'agit de celui qui peut mobiliser durablement ces recettes et attacher hommes et institutions à ses arrangements.
Prises ensemble, ces transformations constituent, dans cette série, la transition de la République au principat. Chaque pouvoir n'a pas été retiré aux anciennes institutions. Celles-ci peuvent de moins en moins modifier par elles-mêmes l'agencement du pouvoir suprême. Armées, pouvoirs prolongés et finances se soutiennent mutuellement. Un homme peut ne pas occuper chaque siège et se trouver tout de même au centre autour duquel ils sont disposés.
La transition ne peut pas non plus se faire seulement en secret. Nouvelles durées, honneurs et attributions sont inscrits publiquement. Les noms de consul, Sénat, assemblée, tribun restent employés. « Princeps » peut remplacer le « roi » refusé sans rendre tous les observateurs aveugles à la concentration. Le nom ne sert pas qu'à masquer. Il permet d'exprimer des rapports nouveaux dans une langue déjà connue du corps civique.
La « République restaurée » permet au princeps de gouverner en recevant des pouvoirs, et aux institutions anciennes de participer en les accordant. Armées et ressources rendent l'échange inégal. Mais c'est une relation qui fonctionne : des postes doivent être pourvus, des décisions prises, des territoires et des troupes attendent une réponse du centre.
La durée de l'agencement dépend des installations de soldats après guerre, de l'approvisionnement en grain, des carrières et de l'administration locale. Le nom de la République conduit des revendications différentes vers des institutions familières. Les troupes et les ressources limitent aussi la portée de ces institutions. Les Romains ne tiennent pas seulement à un nom. La nourriture, les fonctions, les lois et la sécurité qui lui sont attachées font partie du nouvel ordre.
La série chinoise offre un parallèle limité avec Cao Cao, qui étend son pouvoir sous le nom des Han. Il devient chancelier, puis duc de Wei, enfin roi de Wei, tandis que l'empereur Xian conserve le titre impérial. Xian reste sur le trône ; Cao Cao grandit par les charges et les dignités d'un sujet. Auguste ne conserve aucun roi au-dessus de lui. Il rassemble sur sa personne les offices et les pouvoirs accordés par la République. Les deux agencements utilisent les noms de l'ancien ordre ; le porteur du titre et le détenteur de l'autorité effective n'y occupent pas les mêmes places. Derrière chancelier, empereur et princeps, le pouvoir suit des chemins différents.
Comment les anciens noms se raccordent aux nouveaux pouvoirs : la question n'appartient pas à Rome seule. Les comparaisons suivantes la portent dans d'autres institutions.
10. Les anciens noms et les nouveaux pouvoirs
Octavien meurt en 14 de notre ère, trente-cinq jours avant son soixante-seizième anniversaire. Le principat qu'il laisse traversera plusieurs siècles. Provinces, listes, caisses et successions nous ont montré comment des magistratures républicaines continuent d'agir tandis que commandement, durée et attributions se concentrent autour d'un homme. Hors de Rome, les vieux titres ont d'autres destinations.
Nous comparons ici plusieurs rapports entre titre et décision : une autorité militaire et gouvernementale séparée du chef religieux ; un trône impérial soumis au choix des électeurs ; une monarchie limitée par le Parlement ; une restauration accompagnant la création d'un nouvel État. Chacun a son histoire. Conserver un ancien nom ne suffit pas à tous les ranger sous la technique d'Octavien.
Bagdad au Xe siècle présente un autre tableau. Des chefs militaires prennent la charge de grand émir tandis que le calife continue de conférer des titres. Les Bouyides entrent dans la ville en 945. Leurs souverains contrôlent armée et gouvernement ; le statut du calife abbasside et son rôle dans l'attribution des titres demeurent. Celui qui nomme et celui qui commande les soldats sont à deux places. Octavien a réuni des pouvoirs républicains autour du princeps ; ici, le pouvoir militaire et politique effectif s'éloigne du détenteur initial du titre.
Le Saint-Empire romain fait entrer le nom de Rome dans une autre organisation. La prétention universelle de l'autorité impériale coexiste durablement avec les droits effectifs des princes, évêques et villes. La Bulle d'or de 1356 règle très concrètement l'élection : à Francfort, les princes-électeurs choisissent le roi des Romains, futur empereur ; la majorité suffit. Le nom romain désigne une vaste autorité. Pour l'atteindre, il faut passer par plusieurs hommes possédant leurs territoires et leurs droits. L'empereur n'est pas une décoration sans pouvoir, les princes ne sont pas des subordonnés ordinaires sur une carte administrative uniforme.
La Grande-Bretagne montre un déplacement différent. Le Bill of Rights de 1689 ne supprime pas le trône, mais conteste explicitement que le monarque suspende les lois ou prélève de l'argent sans accord du Parlement. Ensuite, les rapports entre Couronne, cabinet et Parlement évoluent encore ; la Chambre des communes pèse de plus en plus dans la formation et le maintien du gouvernement. Les affaires publiques portent toujours le nom de la Couronne, mais ne peuvent être décidées par son seul détenteur. Contrairement à la concentration romaine, l'ancien titre peut rester central tandis que la décision se déplace vers d'autres corps.
La restauration de Meiji juxtapose retour et création. Après 1868, le nouveau gouvernement central établit de nouvelles institutions au nom de l'empereur. En 1889, la Constitution de l'Empire du Japon énonce les pouvoirs impériaux, la participation de la Diète à la législation et l'assistance des ministres. L'empereur n'est pas un simple symbole vide placé au sommet ; les décisions effectives passent également par les relations entre bureaucrates, militaires et dirigeants. Le nom de restauration n'empêche pas la création publique d'institutions nouvelles. Il donne à ces créations l'expression d'un retour à la légitimité.
La survie d'un nom ne détermine pas à elle seule la direction du pouvoir. Elle peut accompagner concentration, partage ou transfert vers un Parlement. La Bagdad bouyide, l'assemblée où entrent les électeurs, le trône limité par les représentants placent chaque fois le titre dans une relation différente. La technique d'Octavien est plus précise : elle relie des magistratures et procédures républicaines actives en une domination centrée sur un homme. La comparaison rend ce trait plus net. Elle ne transforme pas toutes les autres routes en affluents de la sienne.
Revenons à Rome. L'agencement d'Octavien possède des conditions de durée, et un coût.
Il peut donner du temps à une nouvelle organisation. Charges, rites et langage familiers restent disponibles ; il n'est pas nécessaire de redéfinir la communauté pour chaque affaire. César a refusé la couronne, puis a été assassiné. Auguste conserve le nom de la République, mais connaît complots et résistances. La continuité des formes peut gagner du temps pour gouverner ; armée, ravitaillement et acceptation doivent suivre. Le nom peut relier l'ordre à travers le changement. Il ne peut pas le faire tenir seul.
Le coût réside dans l'action conjointe des anciennes règles et des nouvelles inégalités. Le Sénat peut débattre, les magistrats agir dans leurs attributions, les commandements posséder un champ défini, le successeur acquérir le statut requis. En cas de conflit entre ces arrangements, le maître des principales armées possède une force que les autres institutions compensent difficilement. Inscrire la limite dans une procédure n'accomplit que la moitié du travail. Il faut quelqu'un capable de la faire appliquer.
Le coût le plus profond se situe avant la parole. Celui qui va parler affronte simultanément son jugement et ce que le centre souhaite entendre. Le siège et le vote lui donnent un lieu d'expression ; la carrière et les relations lui font en calculer le prix. Tacite, regardant depuis l'Empire, écrit cette dépendance comme une servitude. Labéon peut contredire directement Auguste. Plus il devient difficile à de telles voix d'infléchir la décision finale, plus la communauté perd de sa capacité à porter publiquement un jugement sur elle-même.
Cette série comprend la transition à partir de l'être humain considéré comme une fin. La place du citoyen en tant que sujet tient à sa capacité de participer aux décisions, de limiter le pouvoir et de remplacer ceux qui l'exercent. La conservation du nom de la République prouve seulement que ce nom continue d'être utilisé. La qualité de sujet de la communauté doit être soutenue par des pouvoirs effectivement exerçables. Le nom dure. La place des personnes reste à défendre.
Après sa mort, Auguste est honoré comme divus Augustus, le divin Auguste. Son corps est incinéré ; ses cendres sont déposées dans le mausolée qu'il a fait construire. Son culte et le titre Auguste continuent d'entrer dans la vie publique. Les attributions reçues de son vivant se joignent à la mémoire posthume, ouvrant aux dirigeants suivants un héritage politique déjà constitué : celui du père qui met fin aux guerres civiles, restaure la communauté et veille sur Rome. Auguste passe du titre d'un homme à un nom utilisable par d'autres détenteurs du pouvoir.
Au-delà des titres, monuments et images publiques, l'Empire doit faire durer, génération après génération, les armées, l'impôt, les villes et l'administration provinciale. La paix romaine possède ces appuis concrets ; querelles successorales et guerres civiles peuvent la briser. Byzance, le Saint-Empire, puis la Moscou de la « troisième Rome » feront entrer le nom dans des mondes politiques différents. Des hommes revendiquant le même nom peuvent bâtir des institutions différentes. Les cendres restent au mausolée. Le nom de Rome poursuit sa route.
À suivre : Rome, Parthie, Kouchans et Han — quatre empires dans une même Eurasie. Le regard quittera l'intérieur de Rome pour le continent. Entre le Ier et le IIIe siècle de notre ère, plusieurs vastes dominations ont coexisté, avec des rythmes, des frontières et des organisations différents. Les placer sur la même carte ne consiste pas à aligner des chronologies dynastiques identiques. Il s'agit de voir comment des hommes et des institutions différents supportent le même problème d'échelle.