Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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067 / 108 · L’œuvre après la vie

Oppenheimer, la cendre

La lumière arrive d'abord ; ses conséquences ne s'arrêtent pas à l'éclair. Des populations sous le vent aux deux villes japonaises, d'un rapport au laissez-passer refusé : un pouvoir limité engage encore, et le remords ne rembourse pas la vie d'autrui.

I. La lumière arrive avant le bruit

Le 16 juillet 1945, dans le matin du Nouveau-Mexique, la lumière arrive avant le bruit. L'engin fonctionne enfin. Pour ceux qui observent l'essai Trinity, cet éclair achève des calculs, des expériences, des disputes et des nuits sans sommeil. Pour d'autres, qui ne se trouvent pas derrière les instruments, il ouvre une histoire dont les conséquences seront beaucoup plus longues à comprendre.

Nous associons presque immédiatement cet éclair à la phrase célèbre d'Oppenheimer : il est devenu la Mort, le destructeur des mondes. Le montage paraît aller de soi. La bombe explose, son créateur découvre sa culpabilité, un personnage tragique naît en quelques secondes. Or les images familières où il évoque cette pensée datent de 1965. Vingt années séparent aussi l'explosion du visage qui regarde la caméra.

Il se souvient d'un passage de la Bhagavad-Gita, le verset 32 du onzième chapitre. C'est Krishna qui y parle. Le mot sanskrit kāla se traduit couramment par le Temps, qui consume les êtres ; Oppenheimer choisit la Mort. Une ancienne conversation sur l'action et la destruction entre ainsi dans un souvenir du XXe siècle. Elle n'est pas simplement un titre spectaculaire à donner à un savant.

Le désert, lui non plus, n'était pas une page blanche. Autour du site et sous les vents vivaient des populations autochtones et des communautés hispaniques, des familles, des éleveurs. Il y avait des potagers et des citernes recueillant l'eau de pluie. Les habitants n'avaient pas été convenablement avertis de l'essai ni des risques des retombées radioactives. Un emplacement propice au secret demeurait un lieu habité.

Le mot réussite possède donc plusieurs durées. Un laboratoire peut la constater lorsque ses appareils donnent le résultat attendu. Les personnes exposées doivent parfois passer des années à demander ce qu'ont subi leur corps et leur terre. Une biographie qui ne suit que la première durée risque de transformer toute la seconde en décor autour d'une découverte célèbre.

Oppenheimer mérite notre attention. C'est précisément pourquoi il ne doit pas la retenir tout entière. La lumière atteint ses yeux ; elle atteint également des personnes qui n'ont pris aucune part à la décision. Ces expériences diffèrent. La seconde ne peut servir uniquement à nous faire mieux voir la conscience tourmentée du premier.

II. Il détenait bien une part du pouvoir

Avant de devenir ce visage émacié de la mémoire publique, Oppenheimer était un physicien et un professeur. Ses recherches touchaient à la théorie moléculaire, à la physique quantique et à l'effondrement gravitationnel. À Berkeley, il attirait de jeunes chercheurs. Son talent consistait aussi à comprendre les problèmes de plusieurs personnes et à reconnaître comment les réunir autour d'une même table.

Lorsque le général Groves le choisit pour diriger Los Alamos, il place cette aptitude sous la pression de la guerre. Le laboratoire commence ses activités en 1943. Il dépend aussi de recherches et de productions conduites ailleurs, d'ingénieurs, de techniciens, de moyens militaires et du secret. La bombe n'est pas un objet qu'un homme rapporte seul des profondeurs de la nature. Elle exige l'organisation du travail de beaucoup d'autres.

Organiser, c'est déjà exercer du pouvoir. Il faut distribuer les ressources, fixer les priorités, écouter les désaccords et décider quand poursuivre. Oppenheimer ne donne pas l'ordre final de larguer les bombes. Il n'est pas davantage l'auteur détaché d'une équation dont quelqu'un aurait ensuite dérobé l'usage. Il sait que l'entreprise fabrique des armes et contribue efficacement à son avancement.

La responsabilité devient alors inconfortable. Deux récits plus simples nous tendent les bras : tout serait sa faute, ou il n'aurait fait que de la science. Le premier écrase une entreprise nationale sur les épaules d'un seul homme. Le second lui retire les choix qui ont réellement passé entre ses mains. Son autorité était limitée ; la part qui lui appartenait n'était pourtant pas sans poids.

Faraday et Maxwell montrent que comprendre la nature peut ouvrir des usages presque inimaginables au départ. Mais entre l'électromagnétisme et l'éclairage, les communications ou les armes, interviennent des institutions, de l'argent et des décisions. La connaissance ne produit pas automatiquement une société douce. Aucune loi physique n'a décidé de fabriquer une bombe. Des personnes ont construit chacune des portions du chemin.

Cette difficulté n'appartient pas seulement à un âge nucléaire lointain. Nous participons à des projets dont nous ne contrôlons qu'un modèle, un indicateur, une validation ou quelques lignes de code. Personne ne maîtrise l'ensemble. Cela n'autorise pas chacun à ne regarder que son coin de bureau. Quels effets déjà compris est-ce que je dépose chez les autres en répétant que je ne décide pas en dernier ressort ?

III. Un livre ne signe pas à votre place

Oppenheimer avait sérieusement étudié la Gita et appris le sanskrit. Le livre ne lui servait pas simplement d'accessoire littéraire pour les moments solennels. Au début du poème, Arjuna reconnaît, dans l'armée adverse, des parents et des maîtres. Il ne peut réduire tous ces visages à des cibles et laisse tomber son arc. Un devoir vient de se heurter à des personnes qu'il connaît.

Krishna lui parle de l'action, du devoir et du détachement à l'égard des fruits de l'action. L'ouvrage ne tient pas dans une consigne d'obéissance, et aucun lecteur moderne n'en épuise à lui seul le sens. Oppenheimer y trouve une langue pour penser sa place. Nous ne disposons pas pour autant de l'enregistrement intérieur qui dirait exactement comment cette langue gouvernait chacun de ses choix.

Le rapprocher d'Arjuna nous conduit vers une difficulté humaine, plus sûrement que de le surnommer la Mort. La comparaison comporte néanmoins un risque. Si le dialogue sacré prouve qu'Oppenheimer ne pouvait choisir, le livre devient une signature apposée à sa place au bas de ses actes. Une lecture peut aider à supporter une décision ; elle ne la retire pas des mains qui l'ont prise.

La crainte que l'Allemagne nazie obtienne l'arme atomique a fortement motivé le projet Manhattan. Cette crainte était réelle. L'Allemagne capitule en mai 1945 ; Trinity vient en juillet et les bombardements du Japon en août. Une raison initiale a changé tandis que le travail continue. Continuer suppose donc de nouveaux jugements. Le premier motif ne pouvait approuver d'avance toutes les pages suivantes.

Les grands projets acquièrent facilement cet élan. Des années sont investies, les collègues attendent, l'équipement approche du résultat. S'arrêter ressemble à une trahison de l'effort collectif. Nous sommes allés si loin remplace insensiblement devons-nous aller plus loin ? L'inertie n'est pas une météo dont personne ne répond. Des décisions prises sans reposer la question lui permettent de poursuivre sa course.

Oppenheimer n'était pas le seul à pouvoir infléchir la direction, et ne possédait aucun bouton capable de lui soumettre la guerre. Sa situation mérite pour cette raison d'être comprise. La responsabilité arrive rarement sous la forme de la toute-puissance. Elle peut prendre la forme d'une objection possible, d'une recommandation que l'on refuse de signer, d'une incertitude que l'on explique plus clairement à ceux qui décident.

IV. Un rapport en juin, deux villes en août

Le 16 juin 1945, un groupe scientifique conseillant le Comité intérimaire remet ses recommandations. Oppenheimer, Compton, Lawrence et Fermi les signent. Ils reconnaissent les désaccords entre scientifiques, notamment les propositions de démonstration technique. Leur propre jugement favorise l'emploi militaire direct : ils ne proposent aucune démonstration susceptible, selon eux, de terminer la guerre, ni aucune alternative acceptable à cet emploi.

Ce jugement est consigné avant la fin de la guerre. Il ne provient pas d'un récit rétrospectif du remords. Le rapport reconnaît également que les scientifiques n'ont pas d'autorité particulière sur les questions politiques, sociales et militaires. Les deux éléments comptent. Oppenheimer ne détient pas le pouvoir suprême de l'État ; il conseille ceux qui l'exercent. Garder le premier fait en effaçant le second nous épargnerait artificiellement la difficulté.

Hiroshima, le 6 août ; Nagasaki, le 9. Ce sont des dates dans un manuel. Dans ces villes, ce sont des journées où l'on part travailler, où l'on va à l'école, où quelqu'un attend le retour d'un proche. Un très grand nombre de civils meurent. D'autres survivent aux brûlures, aux deuils et à la maladie. Le débat sur la fin de la guerre ne peut les transformer en lignes d'un bilan définitif.

Le remords du savant attire la caméra : son visage nous est déjà connu. Mais les blessés n'existaient pas pour permettre l'éveil moral d'un génie. Ils avaient leurs noms, leurs langues, leurs familles et leurs projets. Si nous ne montrons Hiroshima et Nagasaki que pour mesurer la douleur d'Oppenheimer, nous utilisons une seconde fois la vie des autres au service de notre récit.

Sa souffrance peut être véritable, et sa responsabilité également. Elles ne s'annulent pas. Lorsqu'on reparle de lui après la guerre, les deux doivent rester sur la table. Trouver plus tard les événements insupportables ne prouve pas l'absence de choix antérieurs. Avoir contribué à un dommage ne rend pas non plus sans valeur tous les avertissements que l'on formulera ensuite.

La question exigeante concerne la responsabilité après l'irréversible. Se souvenir, expliquer, accepter d'être contesté, transformer les conditions de la prochaine décision : tout cela compte. Rien de cela ne peut parler au nom des morts et déclarer le compte soldé. Pour avancer, l'histoire n'a besoin de produire ni un coupable sans reste, ni un saint que le malheur aurait soudain révélé.

V. S'opposer ne signifiait pas cesser de participer

Après la guerre, Oppenheimer préside le Comité consultatif général de la Commission de l'énergie atomique. Il participe à la politique nucléaire et soutient des efforts de contrôle international. La connaissance est devenue un instrument de puissance étatique. La prudence promise entre chercheurs ne suffit plus : il faut des institutions, des inspections et des engagements liant plusieurs parties. La guerre froide rend leur construction de plus en plus difficile.

L'essai atomique soviétique de 1949 accélère le débat américain sur un programme intensif de bombe à hydrogène. Le rapport du comité, en octobre, n'envisage pas une simple amélioration des performances. Faisabilité, ressources, réactions étrangères et conséquences pour les populations civiles entrent dans la discussion. Les membres ne partagent ni exactement la même position ni exactement les mêmes raisons.

Oppenheimer se joint à la recommandation majoritaire de ne pas poursuivre ce programme, qui annonce une échelle de destruction intolérable. Dans une annexe distincte, Fermi et Rabi développent un argument éthique particulièrement explicite sur la dignité humaine. Le comité soutient cependant d'autres orientations de l'armement nucléaire. Il ne renonce pas à toute arme ; il essaie de poser une limite dans un monde déjà armé.

Truman ordonne la poursuite du développement en 1950. En 1951, une nouvelle approche modifie considérablement l'appréciation de la faisabilité, et Oppenheimer change lui aussi de position : il soutient désormais l'avancement des travaux. Il reconnaîtra l'attrait puissant de la solution technique. Ce tournant appartient à son histoire. Un homme qui voit le danger peut être à nouveau attiré par le plaisir de résoudre le problème.

Le premier essai thermonucléaire américain à grande échelle a lieu en 1952. La vie d'Oppenheimer ne suit donc pas une ligne allant de l'invention à l'opposition absolue, puis à l'expiation. Il avertit contre l'escalade tout en restant engagé dans les langages de la sécurité et du progrès technique. Cela n'annule pas ses avertissements. Cela empêche de placer celui qui avertit hors de toute tentation.

Entre nous pouvons le faire et nous devons le faire, il faut un espace où la décision puisse véritablement s'interrompre. Une réflexion morale ajoutée après la réussite n'y suffit pas. Le désaccord doit pouvoir modifier le cap avant que les budgets et les engagements le verrouillent. Le souvenir utile d'Oppenheimer nous invite peut-être moins à admirer le poids qu'il a porté qu'à permettre à d'autres de poser la question plus tôt.

VI. Lorsque le laissez-passer ne fonctionne plus

L'audience de sécurité de 1954 est une procédure administrative, pas un procès pénal. Oppenheimer n'est pas condamné pour trahison ni exclu de toute activité scientifique. Il perd néanmoins son habilitation, ce qui réduit sévèrement son accès aux informations classifiées et aux discussions centrales de politique nucléaire. L'homme auquel on avait confié une responsabilité exceptionnelle reste devant des portes qu'il avait contribué à installer.

Le dossier mêle ses anciennes relations politiques, des récits contradictoires qu'il a donnés de certains événements, ses positions sur la bombe H et la suspicion de guerre froide. Les luttes de pouvoir impliquant Lewis Strauss s'inscrivent dans cet ensemble. Tout ramener à la vengeance après une humiliation publique ferait disparaître l'institution, comme si une personnalité plus aimable à sa tête avait suffi à résoudre le problème.

La révision conduite plus tard par le département de l'Énergie relève de graves défaillances de procédure. Les avocats favorables au retrait ont discuté avec le conseil sans la présence de l'autre partie. Les défenseurs d'Oppenheimer n'ont pas pu répondre à une recommandation importante sur laquelle s'appuyait la décision finale. Ces détails arides distinguent une personne réellement entendue d'une personne invitée à assister à une conclusion déjà en marche.

La différence entre loyauté et habilitation frappe particulièrement. Sa loyauté envers les États-Unis n'est pas formellement niée ; la porte se ferme pourtant. Une relation peut vite changer : on avait besoin de votre jugement indépendant, puis un jugement contraire à la direction souhaitée devient un défaut à examiner. C'est souvent après une objection que l'on découvre si l'on était considéré comme un interlocuteur ou comme une pièce utile.

Jeanne d'Arc et Wilde peuvent venir à l'esprit, sans que les différences disparaissent. Perdre une habilitation n'est ni être exécuté ni être emprisonné. Oppenheimer conserve un poste, des collègues et une parole publique. L'injustice qu'il subit appelle une réparation. Elle ne lui délivre pas un certificat d'innocence pour sa participation à la guerre. Un tort ne répond pas à une autre question morale.

Le prix Fermi de 1963 lui rend un honneur public, pas son habilitation. En 2022, le département de l'Énergie annule la décision de 1954 parce que la procédure avait enfreint ses propres règles ; il ne délivre pas une nouvelle habilitation posthume. Cette rectification tardive importe aussi pour les vivants qui rencontreront des portes semblables. Elle ne sert pas seulement à rendre son éclat à un nom célèbre.

VII. Quand la formule quitte la page

Ramanujan écrivait des formules ; Oppenheimer organisait la fabrication d'armes. Les intentions immédiates et les conséquences diffèrent immensément. Mais la comparaison nous rassurerait trop vite si les mathématiques formaient un monde absolument inoffensif et la physique un monde nécessairement destructeur. Les mathématiques entrent dans l'informatique, les communications, la finance et la guerre. Aucun nombre ne garantit d'avance la moralité de tous ses usages.

Ramanujan ne recevait pas non plus de mystérieuses révélations qu'il aurait été incapable de démontrer, avant d'être brisé par cette incapacité. Il calculait, raisonnait, conjecturait, collaborait et laissait du travail à poursuivre. Oppenheimer, de son côté, n'avait pas achevé l'exploration des secrets naturels. Beaucoup de découvertes et de métiers ont rendu la bombe possible. Après elle demeuraient d'autres techniques, d'autres utilisateurs et d'autres questions.

Je préfère les imaginer de chaque côté d'une table. Une ligne sur le papier prend soudain un sens. Le plaisir est authentique. Après un long effort, sentir qu'un problème cède peut faire reculer tout le reste, le temps d'un instant. Le danger ne réside pas dans ce plaisir lui-même, mais dans l'idée que, puisque cet instant brille, tous les pas qui le suivent brilleront aussi.

Les réactions nucléaires produisent de l'électricité ; des connaissances apparentées servent la médecine et la recherche. Ces usages méritent d'être développés avec soin. Ils ne constituent pas une compensation morale pour des villes détruites. Produire de l'électricité exige aussi sûreté, gestion des déchets, institutions fiables et information publique. La responsabilité ne disparaît pas quand la lumière s'allume ; elle prend des formes moins spectaculaires et souvent très longues.

Les savoirs électromagnétiques connaissent des parcours comparables. Chez Faraday, Maxwell, Tesla et Edison, éclairer et contrôler, faciliter la vie et causer du tort ne restent pas dans des pièces étanches. Savoir ce qu'une force permet diffère de décider quoi en faire, et à qui. La réussite scientifique ne remplace pas ce second jugement. La responsabilité des utilisateurs n'efface pas les choix de recherche et de conception.

Nous n'avons pas besoin d'un royaume de la connaissance déclaré innocent pour toujours. Nous avons besoin que les questions survivent au passage de la connaissance dans la vie. Qui bénéficie, qui court le risque, qui peut refuser, qui connaît les incertitudes restantes ? L'impossibilité de commander toutes les conséquences devrait nous pousser à demander plus tôt, et non à cesser de demander.

VIII. Une chaise ordinaire

Quittons le terrain d'essai pour un bureau ordinaire. La chaise de cette scène est imaginaire ; sur la table attendent une recommandation à signer et un livre déjà ouvert. Celui qui s'assied doit décider. Que le meuble soit dans un laboratoire, dans un bâtiment militaire ou à côté d'un président ne lui donne pas le pouvoir de discerner le juste à la place de son occupant.

Un grand livre peut aider à vivre une contradiction. Il peut aussi habiller élégamment une dérobade : je n'ai fait que mon devoir, le résultat ne dépendait pas de moi. La lecture plus difficile admet que personne ne maîtrise tout et demande néanmoins quels actes exigeaient son propre accord. Le livre aide s'il rend cette question plus nette. S'il la fait disparaître, même une phrase solennelle mérite qu'on s'arrête.

Oppenheimer dirige l'Institute for Advanced Study de 1947 à 1966. Sa dernière période ne commence pas par l'exclusion et ne consiste pas uniquement en silence. Il organise la vie intellectuelle, favorise les échanges entre chercheurs, écrit et parle de science et de culture. Il s'interroge sur la possibilité de vivre ensemble dans un monde dont les savoirs deviennent toujours plus spécialisés.

Ce travail a sa valeur propre. Il ne constitue pas un paiement équivalent que l'on pourrait présenter aux victimes. On peut faire des choses utiles alors que des responsabilités antérieures restent ouvertes. La biographie nous pousse facilement vers la comptabilité : à force de bonnes œuvres, les colonnes finiraient par s'équilibrer. Les pertes humaines acceptent rarement ce taux de conversion.

Il meurt à Princeton le 18 février 1967, à soixante-deux ans. Les connaissances, les armes, les institutions et les disputes lui survivent. Ce qui ne reviendra pas n'est pas d'abord l'image irréprochable qu'un scientifique aurait de lui-même, mais les vies déjà perdues. Si la flèche impossible à rappeler demeure une image utile, elle doit nous conduire vers les maisons où elle est tombée.

La chaise imaginée reste pour celui ou celle qui viendra ensuite. Avant de s'asseoir, on peut en apporter une autre, destinée à quelqu'un qui subira probablement les effets de la décision sans être habituellement invité à la réunion. La consultation ne garantit ni la justesse ni l'accord. Elle modifie au moins qui peut faire entrer sa vie dans la décision.

IX. La cendre n'est pas une médaille

Revenons au pont imaginaire du cinquième mouvement. Oppenheimer arrive sans champignon atomique derrière lui. Jeanne est assise près du foyer ; les papiers de Ramanujan sont sur la table. Personne n'est obligé de rejouer sans fin le pire moment de sa vie pour prouver sa place ici. Personne n'a non plus rangé l'histoire d'Oppenheimer dans une boîte soigneusement refermée.

Il aperçoit Heisenberg. Ils ont beaucoup à se demander sur ce que chacun a fait, compris et mal évalué. La théorie quantique n'a pas brouillé leur position humaine. Tu aurais peut-être fait la même chose ne termine aucune discussion. Une possibilité non réalisée ne tient pas lieu d'un acte qui, lui, a réellement eu lieu.

Bohr a laissé de la place pour parler de coopération internationale. Faraday et Maxwell sont là, sans se hâter de démontrer que leurs savoirs conduisent uniquement à la lumière. Hume replie son jeu de backgammon et libère le passage. Faire de la place est un petit geste. Il ne signifie ni accord préalable ni renoncement aux questions.

De l'autre côté, des sièges attendent des survivants d'Hiroshima et de Nagasaki, ainsi que des habitants des régions exposées du Nouveau-Mexique. Nous ne pouvons leur écrire des paroles de pardon. Peut-être ne souhaitent-ils même pas écouter les explications du savant. Laisser une place signifie d'abord reconnaître leurs questions et leur droit de refuser la réconciliation que notre scène leur propose.

Oppenheimer voudra peut-être dire qu'il a souffert lui aussi. Il peut le dire, mais cette phrase ne peut occuper toute la pièce. Il a perdu la confiance et subi une injustice ; cela mérite d'être entendu. D'autres ont perdu non une habilitation, mais leurs proches, leur santé, leur maison et les journées qu'ils auraient vécues. Reconnaître une souffrance n'oblige pas à en retirer une autre du regard.

Kant indique une chaise libre, pas un sceau d'absolution. Considérer une personne comme une fin interdit de réduire définitivement celui qui a mal agi à une étiquette. Cela interdit tout autant de transformer les blessés en matériaux de sa réhabilitation. Oppenheimer peut s'asseoir et continuer à répondre. Dignité et responsabilité ne sont pas contraintes de s'expulser l'une l'autre.

S'il baisse les yeux vers ses mains, nous ne lui dirons pas que la cendre est une médaille. Elle rappelle ce que les grands mots recouvraient : des vêtements, des pièces, des pages, des arbres et des personnes qui ne reviendront pas. La cendre ne devient pas plus noble parce qu'on l'imagine dans les mains d'un homme célèbre.

Le foyer brûle encore. Quelqu'un pose sur la table un document sans signature. Il appartient à l'avenir et ne réécrira pas le passé. Oppenheimer recule un peu sa chaise pour laisser parler quelqu'un d'autre. La prochaine fois, écouter d'abord.

Notes de lecture et sources

Ont été consultés le rapport scientifique du 16 juin, le discours du 2 novembre 1945, le rapport du GAC de 1949 et ses deux annexes, l'ordonnance de 2022 et les documents institutionnels indiqués. L'évocation filmée de la Gita est un souvenir de 1965, non une parole enregistrée à Trinity. Les versets 11.32 (kāla, le Temps) et 2.47 (action et fruits) sont rapprochés sans imposer une interprétation unique du livre. Le changement de 1951 s'appuie aussi sur le souvenir de Wheeler, enregistré en 1996, sans reprendre son mois de réunion ni ses détails dramatiques. La lecture intégrale des volumes de l'audience n'est pas revendiquée.

La majorité de 1949 et l'annexe éthique distincte de Fermi et Rabi sont différenciées ; le comité ne refuse pas tout armement nucléaire. En 1954, il s'agit d'une procédure administrative, pas d'une condamnation pour trahison. Le prix de 1963 ne rétablit pas l'habilitation ; l'annulation de 2022 n'en délivre pas une nouvelle après la mort. Les documents du NPS et du NCI fondent la place des populations exposées, sans attribuer une cause certaine à une maladie individuelle ni reprendre un état possiblement périmé du droit à indemnisation. La chaise et le pont sont fictifs. Ni persécution ni remords ne donnent l'absolution ; aucun pardon n'est prêté aux victimes.

Oppenheimer se souvient de Trinity : extrait et transcription · Catalogue Paley : documentaire NBC sur la décision de 1945 (1965) · Bhagavad-Gita 11.32 : sanskrit, lexique et traduction · Bhagavad-Gita 2.47 : l'action et ses fruits · Recommandations du groupe scientifique, 16 juin 1945 · Discours à l'Association des scientifiques de Los Alamos, 2 novembre 1945 · Rapport du GAC sur la bombe H et ses deux annexes, 30 octobre 1949 · John Wheeler se souvient du changement d'avis d'Oppenheimer (1996) · Ordonnance du département de l'Énergie annulant la décision de 1954 (2022) · Institute for Advanced Study : l'héritage d'Oppenheimer · National Park Service : les populations sous le vent de Trinity · National Cancer Institute : synthèse communautaire de l'étude des risques de Trinity

Réécriture française indépendante. Sources, citations et notes détaillées dans l’ édition chinoise et anglaise。