Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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009 / 108 · Devenir soi

Jésus, l’homme cloué au pont

De l’artisan de Galilée à la peur de Gethsémani, de l’héritage de Paul au pardon sur la croix : ne pas laisser le mot ennemi épuiser une personne.

I. Le charpentier

Aucun ouvrage écrit de la main de Jésus ne nous est parvenu.

Cette absence nous est devenue familière au fil de la série. Nous rencontrons Socrate chez Platon et d'autres témoins, Confucius dans des Entretiens réunis après sa mort. Le Laozi de Sima Qian laisse un texte à une passe, puis s'éloigne. La parole du Bouddha traverse des générations de récitation et de compilation. Quelqu'un part ; ceux qui restent prennent soin de sa voix.

Jésus nous arrive lui aussi par un héritage. Les quatre Évangiles sont rédigés plusieurs décennies après sa mort et organisent différemment leurs récits. Les lettres de Paul, plus anciennes, parlent déjà de sa mort et de sa résurrection. Aucun détour ne permet de les contourner pour se retrouver au bord d'un chemin de Galilée, à l'écouter directement.

L'enquête historique cherche à connaître, dans ces témoignages, un Juif du premier siècle. La foi chrétienne y reconnaît le Christ. Deux démarches distinctes, sans que chercheurs et croyants doivent nécessairement se répartir en deux camps. Cet essai s'attache surtout aux scènes transmises : une façon de traiter autrui, d'avoir peur, de regarder ceux qui vous tuent.

Jésus vient de Galilée ; le pouvoir romain le fait crucifier sous Ponce Pilate. Ces grandes lignes sont assez solidement établies. Les gestes et les paroles qui les habitent n'ont pas tous le même degré de certitude.

La croix n'est pas une mort honorable. Rome s'en sert pour punir, humilier, intimider. Qu'un mouvement ait ensuite annoncé le salut à partir d'une telle mort crée une tension qu'il faut prendre au sérieux. Mais une histoire embarrassante n'est pas, à elle seule, un certificat d'authenticité pour chacun de ses détails.

Marc le nomme charpentier, Matthieu fils de charpentier. Le mot grec peut aussi désigner un artisan. Inutile de lui aménager un atelier imaginaire. Écartons simplement, un instant, les grandes coupoles construites au-dessus de son nom : il y a là quelqu'un avec une famille, un village, un milieu de travail.

Nazareth. Chez Jean, Nathanaël entend ce nom et se demande ce qui pourrait bien en sortir de bon. L'homme n'est pas encore arrivé ; son adresse a déjà servi à fixer sa valeur.

Luc situe le début de son activité publique vers trente ans. Les trois années de prédication souvent évoquées résultent surtout d'une lecture des fêtes mentionnées par Jean ; leur durée exacte ne peut être arrêtée avec assurance. Reste la brièveté de cette vie publique.

Les rues de Socrate, les voyages de Confucius, les décennies d'enseignement que la tradition prête au Bouddha : ici, le temps se resserre brusquement.

Quelques années à peine. La voix n'a pas fini de parler que l'instrument du supplice l'attend.

II. Le ciseau

Dans l'image qui parcourt cette série, Jésus manie lui aussi un ciseau.

Socrate demande : tu crois savoir ce qu'est la justice, regardons cela ensemble. Bien des disputes de Jésus déplacent la question : tu penses avoir rempli ton devoir ; alors, que fais-tu de la personne devant toi ?

Il ne se tient pas à l'extérieur du judaïsme pour en prononcer la faillite. Juif lui-même, il se réfère aux Écritures et discute, au sein de sa tradition, de la fidélité à Dieu. Les prophètes avaient déjà dénoncé le culte dépourvu de justice. Son geste ne surgit pas dans un monde jusque-là privé de miséricorde.

Le sabbat est fait pour l'être humain, et non l'être humain pour le sabbat. Marc place la dispute dans une scène où les disciples ont faim. Une règle destinée à faire une place à la vie peut finir par exiger que la vie lui cède toute la place.

La phrase remet la personne au premier plan. J'y entends un écho de l'idée que l'humain est une fin. Un écho, pas l'identité soudaine de deux philosophies.

Chez Matthieu, la coupe et le plat sont tout aussi concrets : brillants à l'extérieur, encore pleins de rapacité à l'intérieur. Il est possible de faire reluire ce qui s'expose tout en cachant ce qu'on refuse d'examiner. La piété devient une surface présentable.

Et puis il y a cette pierre qui ne part pas.

Dans le récit de la femme accusée d'adultère, transmis dans l'Évangile de Jean, celui qui serait sans péché est invité à lancer la première pierre. L'histoire complexe des manuscrits ne permet pas d'y voir un passage du plus ancien texte de Jean que nous puissions reconstituer. Mais ce récit a profondément marqué le christianisme. Son mouvement demeure net : ceux qui tiennent les pierres doivent tourner le regard vers eux-mêmes. Au milieu du cercle, la femme cesse un instant de n'être qu'un dossier à régler.

Cela n'abolit pas le jugement et n'exige pas que les juges soient parfaits avant de siéger. La scène met à nu le privilège qu'un groupe s'accorde : soustraire sa propre position à toute question, puis livrer un autre à la condamnation.

Jésus parle d'accomplir, non d'abolir. La fidélité et la dénonciation peuvent se rejoindre. Briser une mise en scène ne signifie pas forcément jeter une tradition ; cela peut vouloir dire la rappeler à ce qu'elle prétend chérir.

Dans les scènes retenues ici, Socrate rend une réponse intenable et laisse la question sur la clairière. Jésus fait lui aussi céder certaines réponses. Puis il remet aux auditeurs une exigence supplémentaire.

III. Ce qu'il donne

Aimez vos ennemis.

Chez Matthieu, cette parole voisine avec la prière pour les persécuteurs, le refus de rendre le coup reçu et l'appel à traiter autrui comme on voudrait être traité. Chaque fois, le même petit compte se trouve interrompu : qu'il commence par être bon envers moi, je verrai ensuite.

L'amour du prochain était déjà inscrit dans le Lévitique. Secourir un ennemi n'était pas non plus une idée impensable avant Jésus : l'Exode demande de lui ramener son animal égaré, les Proverbes de le nourrir s'il a faim. C'est dans cette terre que Jésus parle, en rapprochant l'exigence de celui qui se tient devant nous.

Le plus difficile n'est peut-être pas d'aimer un inconnu. C'est de ne pas laisser le mot ennemi épuiser quelqu'un qui vous a déjà blessé et se prépare encore à le faire.

La frontière commode entre le proche et l'adversaire ne suffit plus à penser pour nous. L'amour ne peut suivre seulement les voies de l'appartenance, de l'affinité et du retour attendu.

J'entends ici ceci : même votre ennemi reste un être humain. On ne peut le réduire sans reste à une chose qu'il faudrait supprimer.

L'exigence kantienne de traiter l'humanité aussi comme une fin, jamais seulement comme un moyen, peut éclairer ce geste. Mais Jésus ne prononce pas avec dix-sept siècles d'avance une philosophie du XVIIIe siècle. Matthieu donne une autre raison : le Père envoie soleil et pluie sur les injustes comme sur les justes.

Il y a donc bien une raison donnée. Levez les yeux vers cette pluie, puis regardez de nouveau la liste de ceux que vous avez exclus.

Un tel amour n'oblige pas à laisser durer l'agression. Il n'impose pas à toute victime de se réconcilier ou de renoncer à se protéger. Reconnaître une personne, arrêter ses actes, décider si l'on veut encore la fréquenter : ce sont des questions distinctes. La colère n'a pas besoin de lui retirer sa qualité humaine.

Le dire est une chose. Ne pas le lâcher quand la blessure atteint son propre corps en est une autre.

La parole va maintenant revenir sur celui qui l'a prononcée.

IV. Gethsémani

Avant l'arrestation, il y a une nuit.

Gethsémani. Jésus y entre avec Pierre, Jacques et Jean. Marc le montre saisi d'effroi, accablé de tristesse. Il leur demande de veiller et s'avance un peu plus loin.

La distance est courte, la solitude entière. Les amis restent tout près ; la souffrance, elle, ne se partage déjà plus.

Il tombe à terre et prie pour que la coupe s'éloigne. Puis vient l'autre mouvement : non sa volonté, mais celle du Père.

Marc fait alterner la prière et les retours. Jésus retrouve les disciples endormis, repart prier, revient : ils dorment encore. Au troisième retour, l'arrestation est proche. Matthieu explicite davantage les trois prières. La répétition compte : ce qu'on a consenti une fois doit parfois être repris quand la peur revient.

Ce n'est pas un héros sans crainte qui attend les applaudissements. Dans cette scène, il veut vivre.

Les quatre Évangiles ne dessinent pas une seule image interchangeable de la nuit. Marc, généralement tenu pour le plus ancien, laisse l'effroi devant le lecteur. Matthieu garde le combat de la prière tout en développant le rythme de l'obéissance.

La tradition manuscrite de Luc contient les célèbres versets sur l'ange qui fortifie Jésus et la sueur semblable à des gouttes de sang. Les témoins anciens ne s'accordent pas sur leur présence. Quelle que soit leur histoire, on ne peut monter les quatre récits comme les images successives d'un enregistrement.

Chez Jean, Jésus s'avance vers ceux qui viennent l'arrêter et leur demande qui ils cherchent. À sa réponse, ils reculent et tombent. Il demande qu'on laisse partir ses disciples, puis parle de la coupe donnée par le Père. Le récit souligne l'acceptation active.

Jean n'a pourtant pas effacé toute inquiétude. Au chapitre douze, Jésus dit son âme troublée et envisage de demander au Père de le sauver de cette heure. La distance entre les récits ne se réduit donc pas à une opération où les auteurs tardifs supprimeraient simplement la peur.

Je m'arrête dans le jardin de Marc, non parce que le récit le plus embarrassant serait nécessairement le plus vrai, mais parce que la résolution n'y exige pas la disparition de l'effroi.

Le corps veut vivre. La mort approche. La prière ne rend irréel ni l'un ni l'autre.

Le langage évangélique est ici celui de l'obéissance au Père, non celui d'une législation autonome moderne sous un autre nom. Ce qui me retient, c'est le travail par lequel un être continue de répondre d'une orientation profonde alors que sa peur demeure réelle.

On peut lire cette nuit à côté du refus de Socrate de s'évader, sans confondre les deux choix. Ni l'un ni l'autre récit n'oblige tous les persécutés à rester. S'enfuir devant le danger ne retire rien à la dignité d'une personne.

Les amis dorment. La prière continue. Puis des hommes arrivent, armés.

On l'emmène. La nuit n'est pas finie.

V. La croix

Les soldats romains le crucifient.

Marc conduit la scène de la troisième à la neuvième heure, habituellement rendues par neuf heures du matin et trois heures de l'après-midi. Les autres Évangiles disposent le temps autrement. On peut lire la longueur du supplice sans ajouter au texte un dossier médical précisant la place de chaque clou.

Un corps est fixé au bois et livré aux regards. Les moqueries fournissent leur explication : s'il sauvait les autres, pourquoi ne se sauve-t-il pas lui-même ? À la douleur s'ajoute un regard qui veut faire signifier l'échec à la personne entière.

Marc et Matthieu transmettent le cri d'abandon : mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

C'est l'ouverture du Psaume 22, qui se dirige ensuite vers la louange et la délivrance. Mais cette suite ne rend pas fausse la détresse du début. Certains entendent dans la citation une confiance ultime ; d'autres, d'abord, la profondeur de l'abandon. Ne nous servons pas trop vite de la fin pour fermer la bouche qui crie encore.

Quelqu'un meurt et continue de s'adresser à Dieu. Il ne nie pas sa douleur ; il ne cesse pas non plus de parler à celui qui paraît absent.

La tradition de Luc laisse une autre parole : Père, pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font.

Elle manque dans certains manuscrits anciens. Je la garde comme une voix longuement entendue dans le christianisme, non comme un enregistrement incontesté du dernier instant.

Une prière pour ceux qui le tuent.

Dans le Phédon, Socrate demande le silence et rappelle une dette envers le dieu guérisseur. Le récit de la mort du Bouddha rappelle la fragilité des choses conditionnées et la nécessité de la vigilance. Confucius crie vers le Ciel à la mort de Yan Hui. Ces scènes n'accentuent pas les mêmes choses. Elles ne distribuent pas les bonnes et les mauvaises émotions.

La parole transmise par Luc ramène le regard du supplicié vers ceux qui lui infligent le supplice. Elle ne déclare pas le meurtre juste. Il faut précisément qu'il y ait faute et blessure pour que le pardon ait ce poids.

Ne pas savoir ne rend pas automatiquement innocent. Une institution peut nommer un travail simple exécution des ordres ; le corps cloué n'en souffre pas moins. On peut demander des comptes sans décider qu'une personne ne sera plus jamais rien d'autre que cet acte.

L'amour des ennemis rencontre ici sa plus lourde épreuve. Aucun repentir n'est arrivé. La violence continue. Reste-t-il possible de voir l'autre au-delà de ce qu'il est en train de faire ?

Personne ne peut répondre à la place d'une victime. Si l'on transforme cette réponse en épreuve morale qu'elle devrait réussir en se taisant, on fait encore de la personne blessée l'instrument de quelqu'un d'autre.

Le récit donne à lire un don dans la souffrance. Il ne donne pas aux spectateurs le droit de l'exiger.

VI. Paul

Jésus est mort.

Les récits de la Passion montrent les disciples en fuite, Pierre qui le renie. Puis l'annonce de la résurrection rassemble à nouveau. Dans la Première lettre aux Corinthiens, au chapitre quinze, Paul transmet ce qu'il dit avoir reçu : le Christ est mort, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour et est apparu. Il mentionne notamment une apparition à plus de cinq cents personnes.

Les Évangiles racontent, chacun à sa manière, un tombeau vide et des rencontres. Leurs témoignages diffèrent. Cet essai ne tranche pas la confession de foi en la résurrection. Il pose une autre question : comment continuer quand le maître n'est plus là pour répondre ?

On répète une parole, on se réunit autour d'un repas, on discute son sens. Celui qu'on ne peut plus interroger face à face commence à vivre dans des interprétations multiples.

Parmi ceux qui donnent à cet héritage une forme décisive, il y a Paul.

Il n'était pas un disciple accompagnant Jésus sur les routes de Galilée. Les sources conservées n'établissent pas qu'ils se soient connus avant la mort de Jésus. Paul se présente comme un ancien persécuteur ayant reçu une révélation du Christ. Les Actes racontent ensuite le changement par la rencontre sur le chemin de Damas. Il faut entendre séparément sa propre parole et cette narration ultérieure.

Ses lettres généralement reconnues comme authentiques datent du milieu du premier siècle, avant les Évangiles conservés. Quand nous entendons pour la première fois les communautés chrétiennes s'expliquer longuement, sa voix est déjà là.

La croix et la résurrection reviennent au centre. Mais les destinataires ne sont pas des âmes suspendues hors du monde. Ils se marient, mangent, se disputent, se divisent en groupes. Au repas commun, certains sont repus tandis que d'autres ont faim. Paul doit répondre à ces vies concrètes.

Il invoque l'enseignement du Seigneur à propos du mariage et transmet la tradition du dernier repas. Il demande aussi de bénir les persécuteurs, de ne pas rendre le mal pour le mal, de nourrir l'ennemi affamé. Dans la Lettre aux Galates, foi et amour ne suivent pas deux routes étrangères : la foi agit par l'amour.

Il serait donc faux de raconter que Jésus enseignait seulement à vivre et que Paul a remplacé toute cette vie par une formule concernant la mort.

Le déplacement est plus intéressant. Le récit de Jésus, les Écritures juives, la foi en la croix et la résurrection entrent dans une interprétation qui rejoint de nouvelles situations. Qu'est-ce qui rend juste ? Comment les non-Juifs peuvent-ils entrer ? Des gens formés par des coutumes différentes peuvent-ils manger à la même table ?

Paul refuse de faire de la circoncision une condition de l'appartenance pour les non-Juifs. Cette position change la portée du mouvement. Elle ne signifie pas qu'un homme aurait, un beau jour, transformé le judaïsme en christianisme. Les frontières se dessinent progressivement, avec beaucoup d'autres missionnaires et communautés.

William Wrede a fait de Paul le second fondateur du christianisme. Cette formule discutée saisit la puissance de sa construction, mais risque d'effacer ce que Paul affirme avoir reçu et transmis.

Dans cette série, on peut placer Paul à côté de Platon : un héritier donne une forme nouvelle à ce que laisse le maître. Mais Platon écrit des dialogues, Paul surtout des lettres à des communautés particulières. Aucun des deux ne se réduit à un architecte qui trahirait simplement son maître.

Les paraboles, les commandements et les gestes de Jésus ont déjà leurs propres lignes. La pensée de Paul ne flotte pas non plus hors des circonstances humaines. La question n'est pas de savoir s'il y aura construction, mais si les personnes resteront visibles dans ce qui sera construit.

Qu'approuverait Jésus chez Paul ? Que lui demanderait-il de reprendre ? Nous ne pouvons répondre à sa place. Cet espace sans réponse prête à l'emploi fait partie de la responsabilité d'hériter.

VII. Encore une fois

Le Han Feizi décrit un confucianisme divisé en huit courants. Après Platon, l'Académie prend d'autres chemins. Les écoles bouddhiques se forment au long d'histoires complexes.

Recevoir le même héritage ne fait pas bâtir la même maison.

Les lettres de Paul mettent déjà les désaccords sur la table. Celle aux Galates raconte sa confrontation avec Pierre à Antioche : Pierre mangeait avec les non-Juifs, puis s'est retiré. La circoncision, l'identité et la Loi forment l'arrière-plan. Sur le moment, la question est très ordinaire : va-t-on encore manger ensemble ?

Jacques affirme qu'une foi sans œuvres est morte ; Paul refuse de faire reposer la justification sur les œuvres de la Loi. Le rapport entre ces paroles reste discuté. On ne peut transformer les deux lettres en procès-verbal d'une dispute personnelle entre Paul et le Jacques historique.

En 325, le concile de Nicée cherche un accord autour d'un credo, notamment face aux controverses sur l'identité du Christ. Près de trois siècles le séparent de la mort de Jésus. Les divisions ne s'y achèvent pas.

L'éloignement entre les Églises d'Orient et d'Occident s'étend sur une longue durée ; 1054 en devient un repère conventionnel. La Réforme du XVIe siècle ouvre encore d'autres voies. Chacun de ces processus a son histoire politique, linguistique et religieuse. Ce ne sont pas les copies d'un seul événement survenu aussitôt après la mort d'un maître.

À travers leurs différences, une question revient pourtant : en l'absence du maître, qui décide de ce qui lui demeure fidèle ?

Conserver les phrases ne suffit pas. Il faut les faire entrer dans de nouvelles villes, d'autres langues, des difficultés inconnues. Interprétations, règles communes et institutions peuvent être des manières nécessaires de prendre soin d'un héritage.

Elles peuvent aussi rétrécir la porte. Une parole qui faisait se tourner vers le prochain finira-t-elle par imposer d'abord le contrôle de ses papiers ?

Ce n'est pas l'alternative entre un Jésus qui voudrait l'amour et un Paul qui ne voudrait que la croyance. La foi de Paul oblige elle aussi à aimer. L'épreuve consiste à savoir si une interprétation qui se dit fidèle maintient cette exigence au contact des personnes.

Sans interprétation, la parole voyage mal. Avec une interprétation trop complète, le moment qui arrêtait l'auditeur peut être enveloppé jusqu'à devenir inaccessible.

Paul fait passer une voix galiléenne dans des lettres et des communautés reliant plusieurs villes. Il crée et il choisit. Nous ne savons pas que rien n'aurait subsisté sans lui ; nous ne pouvons pas non plus prétendre que son travail n'a rien changé à l'héritage.

Transmettre n'est pas transporter sans perte. C'est un travail que les lecteurs suivants doivent pouvoir interroger.

VIII. L'homme cloué au pont

Imaginons maintenant plusieurs vies de cette série réunies dans un même paysage.

Socrate boit le poison dans sa prison. Confucius se tourne vers le Ciel qui le connaît. Laozi s'en va par la passe de la légende. Dans l'histoire de Zhuangzi, les larmes font place au rythme frappé sur un bassin.

Auprès de la dernière boisson de Kant demeurent les mots Es ist gut. La maladie interrompt l'écriture de Nietzsche, non la continuation de sa vie. Les annales de Wang Yangming se ferment sur le cœur lumineux. Le récit de la mort du Bouddha confie la vigilance à ceux qui restent.

Ce n'est pas un classement du courage ou de la sérénité. La peur, le deuil, la maladie ne diminuent la dignité de personne.

Dans ce paysage, Jésus est cloué sur place.

Le pouvoir romain impose la peine. Socrate meurt lui aussi par décision d'un État : l'apparente tranquillité d'une coupe ne rend pas l'exécution non violente. Dans cette image de Jésus, le corps est exposé d'une autre manière. Il reste suspendu aux regards, l'humiliation continue.

Et je choisis d'écouter la prière de pardon transmise par Luc.

Ni annulation de la faute, ni déclaration que la douleur en valait la peine, ni rôle à faire jouer à toutes les victimes. Pendant que ses bourreaux le traitent comme une chose disponible, il ne remet pas toute leur humanité à la haine.

La croix devient alors, dans le paysage de cet essai, un pont. Non quelqu'un à son entrée. Non quelqu'un déjà en sécurité sur l'autre rive. Un homme cloué au pont.

De la haine vers le pardon, de la violence vers l'amour : ce pont ne garantit aucune traversée facile. Il montre d'abord qu'une direction différente de la violence en cours reste concevable.

Depuis deux millénaires, on s'en approche avec des croyances et des incroyances diverses. Certains y trouvent de quoi changer leur vie, d'autres bâtissent des interprétations soustraites à toute question, d'autres doutent encore. Les symboles religieux peuvent nourrir le souci d'autrui ; ils ont aussi servi à imposer des contraintes. Le pont ne justifie pas tout ce qu'on fait en son nom.

Mais la prière demeure.

La clairière de Socrate, le départ de Laozi, le radeau que le Bouddha laisse après la traversée : ces images gardent une légèreté. Non parce que ces vies auraient ignoré la peine, mais parce que le paysage leur ménage une possibilité de départ.

Ici, le bois retient un corps. La lourdeur, c'est de ne pas pouvoir partir.

Cette impossibilité ne donne aucun droit aux bourreaux de le maintenir là. Lire de l'amour dans la souffrance ne doit pas rebaptiser un supplice imposé en destin désirable.

Pardonne-leur ; ils ne savent pas ce qu'ils font.

Ces mots ne rendent pas le meurtre inoffensif. Ils permettent à celui qu'on tue de laisser plus d'une possibilité à ceux qui le tuent.

Voilà l'amour que cet essai tente de lire. Non la théorie d'un spectateur, mais un don qui n'a pas été repris alors que la souffrance continue.

Notes de lecture et sources

Cet essai propose une lecture philosophique de récits transmis, non une reconstitution biographique ni un jugement sur la foi en la résurrection. Les Évangiles sont lus séparément, sans montage en un enregistrement continu. Le caractère embarrassant d’un récit ne prouve pas, à lui seul, son historicité.

L’artisan et l’âge apparaissent en Marc 6,3, Matthieu 13,55 et Luc 3,23. Pour le sabbat, la coupe, l’amour des ennemis et la règle d’or : Marc 2,23–28 ; Matthieu 23,25–26, 5,38–48 et 7,12. Exode 23,4–5 et Proverbes 25,21–22 témoignent de précédents juifs du secours à l’ennemi. Les paroles sont rendues ou reformulées pour l’essai, sans reprendre une traduction biblique moderne unique.

Jean 7,53–8,11 (la femme accusée), Luc 22,43–44 (l’ange et la sueur) et Luc 23,34 (le pardon sur la croix) présentent d’importantes variantes manuscrites. Les notes des pages USCCB ci-dessous les signalent. Leur longue réception chrétienne ne garantit pas leur appartenance incontestée aux plus anciens textes reconstituables.

Le jardin et la Passion se lisent ici surtout dans Marc 14–15, Matthieu 26–27, Luc 22–23, Jean 12,27 et 18–19. Le cri d’abandon ouvre le Psaume 22. L’obéissance au Père n’est pas simplement une législation autonome moderne ; le pardon n’abolit ni responsabilité, ni protection, ni liberté de partir.

Paul se présente en Galates 1, raconte la dispute d’Antioche au chapitre 2 et parle de la foi agissant par l’amour en 5,6. Première lettre aux Corinthiens 7, 11 et 15 : enseignement attribué à Jésus, repas commun et résurrection. Romains 12 : refus des représailles et soin de l’ennemi. La formule du second fondateur, dans Paul de William Wrede, demeure une interprétation discutée, non une conclusion acquise de cet essai.

La clairière, le départ, le radeau et le pont de la conclusion sont des images littéraires reliant la série. Ni rencontre historique, ni classement de courage ou de sérénité. Traiter les personnes comme des fins est notre angle de lecture ; il ne rend pas les traditions identiques et n’oblige pas les victimes à prouver leur valeur en pardonnant.

Évangile selon Marc 6 · Évangile selon Marc 14 · Évangile selon Marc 15 · Évangile selon Matthieu 5 · Évangile selon Jean 8 · Évangile selon Jean 12 · Évangile selon Jean 18 · Évangile selon Luc 22 · Évangile selon Luc 23 · Lettre aux Romains 12 · Lettre aux Galates 1 · Lettre aux Galates 2 · Lettre aux Galates 5 · Première lettre aux Corinthiens 11 · Première lettre aux Corinthiens 15 · Exode 23 · Proverbes 25 · William Wrede, Paul (1907)

Réécriture française indépendante. Sources, citations et notes détaillées dans l’ édition chinoise et anglaise。