NON DUBITO · Lectures de cinéma · 3 / 3
Il n’y a qu’une place
Dans cet essai
Note sur cette édition : réécriture française indépendante à partir de l’original chinois, dont la page permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels. L’ensemble du film est dévoilé. Les répliques sont reformulées pour cette édition ; elles ne sont pas tirées d’un sous-titrage officiel.
Quand la porte s’ouvre
La sonnette retentit dans la nuit pluvieuse. Les quatre Kim boivent dans le salon de leurs employeurs. Derrière la porte, Moon-gwang est trempée, les cheveux collés au visage. Elle dit avoir laissé quelque chose au sous-sol.
Chung-sook la laisse entrer. Moon-gwang va dans la cuisine et, sans un mot, déplace un meuble. Une porte cachée apparaît derrière. Elle actionne l’interrupteur. Un escalier très raide descend vers une pièce en béton où s’entassent des restes de nourriture.
C’est le tournant du film. Jusque-là, nous pensions regarder des pauvres escroquer des riches, et tout l’intérêt semblait tenir à leurs ruses. À partir de cet instant, une autre histoire commence. Elle sera beaucoup plus pénible à regarder.
Geun-sae est allongé au sous-sol. Il y vit depuis plusieurs années, grâce aux repas que sa femme lui apporte chaque jour. Il lève la tête, plisse les yeux. Ce n’est pas la personne familière qu’il voit arriver, mais plusieurs inconnus.
La lutte qui suit ne naît pas d’une haine entre pauvres, mais du fait qu’il n’y a qu’une place. Et le nombre des places ne dépend pas de ceux qui se les disputent.
Deux familles se reconnaissent
Moon-gwang comprend vite. Elle voit les quatre membres de la famille dans la maison, leurs attitudes, la connivence de leurs regards. Une phrase lui suffit pour les démasquer : « Vous êtes de la même famille. »
Les Kim comprennent, eux aussi. Ils voient l’homme dans le sous-sol, les inscriptions gravées au mur, les emballages alimentaires accumulés. Ils comprennent que quelqu’un habitait déjà sous cette maison, bien avant leur arrivée.
À cet instant, les deux camps découvrent la même chose : les autres font exactement ce qu’ils font eux-mêmes. Seulement, les uns sont au grand jour, les autres dans l’ombre ; les uns sont plus nombreux, les autres moins.
Leur réaction est la même, elle aussi. Le premier réflexe de Moon-gwang est de sortir son téléphone, de filmer et de menacer de tout révéler. Celui des Kim est de lui arracher le téléphone, de faire taire les autres en leur plaquant la main sur la bouche, de les immobiliser. Aucun des six n’imagine une troisième voie.
À partir de là, toutes les phrases, des deux côtés, suivent la même construction : cette place était la mienne. Moon-gwang invoque l’ancienneté ; elle était là avant tout le monde. Les Kim invoquent la situation présente ; désormais, la place est à eux, ils la tiennent.
Les deux raisons se tiennent. Elles ne résolvent pourtant rien, puisque chacune revendique la même chose, et que cette chose n’existe qu’en un seul exemplaire.
La lutte
Vient alors la seule véritable lutte physique du film. Jusque-là, les escroqueries et les machinations s’étaient déroulées sans que personne en vienne aux mains. Cette fois, on se bat, et la lutte dure.
Quatre contre deux, les corps se disputent le terrain entre la cuisine et le sous-sol. Quelqu’un est précipité en bas de l’escalier, quelqu’un est ligoté, quelqu’un est bâillonné. Le film donne à cette séquence une consistance très concrète, sans musique, sans offrir à l’un ou l’autre camp un angle qui le justifierait.
Regardons bien ce qu’ils se disputent. Pas de l’argent : du début à la fin, personne n’a pris un sou aux Park. Pas une vengeance non plus : avant cette nuit, les deux groupes ne se connaissaient pas, pas même de nom.
Ils se disputent un droit : qui peut continuer à rester dans cette maison, qui peut continuer à y avoir de quoi manger ? Quatre emplois, un sous-sol : au total, un nombre limité de places. Et maintenant, six personnes en ont besoin. Aucun calcul ne permet d’en trouver assez.
Le propriétaire de la maison ne participe pas à cette lutte. À cet instant, il campe, ou bien il est au volant sur le chemin du retour. À aucun moment l’un des six ne songe à aller lui parler. Dans leur calcul à tous, le nombre de places est une donnée fixe. Il ne se négocie pas.
La famille d’en haut ne sait pas comment ils s’appellent
Il faut rendre cette asymétrie parfaitement visible, car elle est l’ossature de cet essai : six personnes se battent en bas à corps perdu, tandis que le propriétaire est absent et ignore tout de l’affaire.
M. Park sait qu’il a un chauffeur, une gouvernante, un professeur particulier et une art-thérapeute, tous recommandés par des connaissances. Il ignore que ces quatre personnes forment une famille.
Il ignore aussi qu’un homme habite sous sa maison, qu’il y vit depuis des années, et plus encore qu’il s’incline chaque jour pour le saluer.
De tout le film, il ne demande jamais à Ki-taek où il habite, ni combien de personnes composent sa famille. Une seule fois, avec sa femme, il cherche à quoi ressemble cette odeur. Il la compare à celle des usagers du métro. C’est sa seule tentative pour situer la vie de cet homme.
Quant aux deux du sous-sol, leur existence commune n’a aucune place dans son esprit. Le seul défaut qu’il trouve à son ancienne gouvernante, selon ses propres mots, est qu’elle mange pour deux. C’est le malentendu le plus exact du film : il a raison sur le fait, et se trompe sur toute l’histoire.
Une maison, trois familles. Celle du haut ignore qu’il y en a deux au-dessous. Celle du milieu vient de découvrir qu’il y en a encore une plus bas. Celle du fond croit avoir une place dans cet ordre, une place qui lui aurait été gracieusement accordée.
Cette asymétrie n’est la faute de personne. Elle n’exige même pas que quelqu’un s’applique à la maintenir. Elle résulte du fait que chacun ne regarde que sa case. Or celle qui voit le moins est précisément tout en haut. C’est aussi la seule où l’on peut vivre très bien sans jamais regarder dehors.
L’anniversaire
Le lendemain, c’est la fête d’anniversaire de Da-song. On monte des abris dans le jardin, on dispose des tables sur la pelouse, on remplit la maison d’invités. M. Park a prévu une saynète où l’on joue aux Indiens. Il attribue un rôle à Ki-taek et lui montre lui-même les gestes à faire.
Ki-taek vient de quitter le gymnase. La nuit précédente, il a dormi au sol au milieu de centaines de personnes ; son logement est sous l’eau. Vêtu d’habits empruntés, il met la coiffe et attend son entrée au bord de la pelouse.
Le film montre très vite la catastrophe. L’homme du sous-sol remonte. Le désordre éclate dans le jardin. Les invités se dispersent.
Je m’en tiendrai ici à ce que ce passage accomplit dans la structure du récit : tout ce qui restait enfermé sous la maison apparaît d’un seul coup sur la pelouse, en plein soleil, devant des gens qui n’en avaient jamais soupçonné l’existence.
Puis vient le dernier geste de M. Park. Il veut récupérer les clés de la voiture pour emmener quelqu’un à l’hôpital. Tombées au sol, elles sont coincées sous un corps. Il tend la main pour les atteindre ; au moment de les saisir, son autre main se lève pour lui boucher le nez.
Le geste est involontaire. Il ne dit rien, n’insulte personne, ne regarde même pas l’homme. Depuis sa case, c’est la réaction normale de quelqu’un qui sent une mauvaise odeur. L’identité de la personne devant lui n’y entre pas.
À deux pas de là, Ki-taek voit ce geste. La veille, il est sorti de son logement inondé ; il a passé la nuit sur le sol du gymnase. Lui seul sait d’où vient l’odeur qu’il porte.
Le morse du sous-sol
Après les événements, la police cherche Ki-taek dans la ville. Il ne s’est pas enfui loin. Il n’a pas quitté la ville, ni même changé de quartier.
Il est retourné à la maison, est entré dans la cuisine, a déplacé le meuble, descendu l’escalier. Il s’est installé dans la pièce en béton. La maison est ensuite vendue à une famille allemande. Les nouveaux propriétaires emménagent sans savoir qu’un homme vit au sous-sol.
Il y fait exactement ce que Geun-sae faisait avant lui : vivre sur les provisions restantes, sortir la nuit chercher à manger, frapper de la tête l’interrupteur pour faire clignoter les lampes de l’escalier. Il émet en morse. Son message est une lettre à son fils.
La place n’a pas changé. C’est son occupant qui a changé. La même pièce, le même interrupteur, les mêmes signaux, le même espoir que quelqu’un, en haut, les reçoive. Le précédent a passé des années ici sans être découvert. Celui-ci ne le sera sans doute pas davantage.
Le film montre cela très calmement. La musique n’exprime ni douleur ni indignation, aucun plan ne se fait réquisitoire. Il laisse simplement cet homme poursuivre la vie de celui qui l’a précédé, jour après jour.
Ki-woo, son fils, finit par recevoir le signal. Depuis la colline, il voit au loin la lampe clignoter, en note les variations et les déchiffre. Le message en morse que Da-song n’avait pas réussi à lire jusqu’au bout trouve, plus tard, un autre lecteur qui y parvient.
La lettre
Après avoir déchiffré la lettre, Ki-woo rédige une réponse. Cette réponse constitue la dernière voix off du film. C’est aussi la dernière fois que quelqu’un y énonce ce qu’il compte faire.
Il dit avoir un plan. Il gagnera de l’argent, beaucoup d’argent, et achètera la maison. Ce jour-là, il attendra dans le jardin. Son père n’aura qu’à monter l’escalier du sous-sol et à sortir au soleil. Il n’aura rien d’autre à faire, rien à dire.
Le film accompagne la lettre d’une suite d’images : Ki-woo a grandi, il porte une tenue élégante et se tient dans le jardin de la maison, devant une pelouse impeccablement tondue. La porte du sous-sol s’ouvre. Son père remonte. Tous deux s’étreignent sur l’herbe.
Puis l’image revient au présent. Il est toujours assis dans le logement semi-enterré. Derrière la fenêtre, la même rue. À ses pieds, le même vieil ordinateur. Rien n’a changé dans le logement.
Ce plan ne tient pas à l’épreuve du calcul. Le film nous a donné une idée des revenus de la famille et de la valeur de la maison. Vu l’écart, il faudrait plusieurs siècles. Le spectateur peut faire le calcul. Celui qui écrit la lettre le peut probablement aussi.
Pourtant, le film ne se moque pas de ce plan. Il en montre la forme : Ki-woo n’imagine pas multiplier les places. Il s’imagine occuper celle-là.
Du début à la fin, personne dans cette maison ne se demande pourquoi elle ne peut avoir qu’un seul propriétaire. Personne ne se demande non plus pourquoi il faut qu’un homme vive dans le sous-sol.
La pierre
Reste la pierre. Elle accompagne le film du début à la fin ; c’est le seul objet concret qui le traverse de bout en bout.
Au début, Min-hyuk, le camarade de Ki-woo, apporte une pierre-paysage, un porte-bonheur transmis dans sa famille dont il dit qu’il attire la fortune. Ki-woo la garde toujours avec lui. La nuit où l’eau envahit le logement semi-enterré, tout le reste coule. Seule la pierre se met à flotter. Il tend la main pour la récupérer.
Le lendemain, il descend au sous-sol en la serrant contre lui. Il va régler le problème des deux personnes qui s’y trouvent. Ce qu’il tient dans ses mains, c’est précisément cet objet censé porter bonheur. C’est pourtant avec cette pierre qu’on le frappe à la tête. Il manque d’en mourir.
Plus tard, il l’apporte au bord d’un ruisseau, s’accroupit et la remet dans l’eau. Il la redresse, laisse l’eau couler sur elle. Il ne dit rien au moment de la lâcher et ne se retourne pas.
Ce geste n’est accompli qu’à moitié. Il a déposé l’objet, mais aussi la promesse qui l’accompagnait : il suffirait de tenir la bonne pierre pour changer de place. Ce qu’il n’a pas abandonné, en revanche, c’est le plan. De retour chez lui, il s’assied et commence à écrire la lettre.
La fenêtre est toujours la même, à hauteur de trottoir. Des passants marchent dehors. Depuis la pièce, on ne voit que leurs jambes. Sur sa feuille, il écrit : « Papa, aujourd’hui, j’ai élaboré un plan. »
Cet essai porte sur la version couleur sortie en salles en 2019, d’une durée d’environ 132 minutes. Il existe aussi une version en noir et blanc, qui n’est pas abordée ici. Le texte chinois retient 基婷 plutôt que la variante 基静 pour le nom de la sœur ; cette édition emploie Ki-jung.