NON DUBITO · Lectures de cinéma · 2 / 3
Ce pas sur la passerelle
Dans cet essai
Édition française indépendante, réécrite à partir de l’original chinois.
Texte source sur Non Dubito · Original chinois en caractères simplifiés et traditionnels ; version anglaise également disponible sur le site.
Vêtu du manteau de Max, une valise à la main, 1900 s’engage sur la passerelle. Les membres de l’équipage se penchent au bastingage, sifflent et crient son nom. À mi-chemin entre le navire et le quai, il lève les yeux vers New York. Au bout d’un long moment, il lance son chapeau à l’eau, fait demi-tour et remonte à bord.
Ce départ ne se déroule pas seulement dans sa tête. Il a fait ses adieux, préparé ses affaires, soigné sa tenue. Il a réellement avancé entre le seul monde qui lui soit familier et un monde dont il ne voit pas les limites.
I. La terre avait pris un visage concret
Deux rencontres précèdent sa décision. Un émigrant raconte à 1900 qu’il n’a entendu la voix de la mer qu’après l’avoir quittée, en se retournant pour la regarder depuis la terre. Plus tard, pendant l’enregistrement, 1900 aperçoit la fille de cet homme à travers un hublot. Il improvise une musique autour de son visage. Avant de débarquer, la jeune fille l’invite à venir les voir à leur poissonnerie, au 27, Mott Street.
1900 ne dit pas explicitement à Max qu’il descend pour faire la cour à la jeune fille. La raison qu’il donne est le désir d’entendre, une fois, la mer depuis la terre. Mais le père, la fille et cette adresse ont déjà transformé la terre. Elle n’est plus un « dehors » abstrait ; elle offre un ensemble limité de possibilités : un endroit d’où regarder, une porte, quelqu’un qu’il pourrait retrouver.
Il n’est donc pas simplement poussé hors du navire. Quelque chose l’appelle bel et bien au-dehors.
II. L’explication vient bien plus tard
Ce n’est que des années après, lorsque Max le retrouve dans la coque dépouillée et bourrée d’explosifs, que 1900 explique ce qu’il a vu ce jour-là. Un piano possède quatre-vingt-huit touches. Elles ont un commencement et une fin. Celui qui joue, lui, est sans limites : sur ce clavier limité, il peut créer une musique sans fin.
New York lui présente exactement l’inverse. Les rues, les maisons, les femmes, les paysages et les façons possibles de mourir se prolongent au-delà de ce que ses yeux peuvent atteindre. Faute de trouver la limite, il ne sait plus pourquoi la première note devrait être celle-ci plutôt qu’une infinité d’autres. Ce qui l’a arrêté n’est pas ce qu’il a vu, mais la fin qu’il n’a pas vue.
C’est plus précis que d’y voir la peur d’un monde inconnu. Il parle des conditions qui permettent d’agir : choisir suppose un espace dans lequel on peut distinguer les options. Un clavier sans dernière touche n’élargit pas sa liberté. Il lui retire le cadre qui permet à une phrase musicale de commencer.
Pour lui, la limite ne fait pas qu’entraver la création : elle la rend possible.
III. Le disque qui partirait sans lui
La séance d’enregistrement reprend la même structure. 1900 regarde la jeune fille et joue une musique née d’une rencontre. Le marchand de disques, lui, entend un produit : reproduction, diffusion, célébrité, argent. À l’écoute de l’enregistrement, 1900 demande où ira cette musique. L’idée qu’elle le quitte pour circuler seule suscite son refus.
Il emporte l’unique disque matrice et veut le donner à la personne dont la présence a fait naître la mélodie. Le bruit et la distance empêchent le cadeau de parvenir à sa destinataire. Plus tard, il casse le disque. La musique peut conserver sa destination singulière ; elle peut aussi disparaître. Il ne consent pas à ce qu’elle devienne un stock indéfiniment reproductible.
Cela ne prouve nullement que l’enregistrement soit moralement inférieur au concert. Cela indique seulement le genre de relation que 1900 peut faire sienne : une relation délimitée, adressée à quelqu’un, dont les effets restent assez proches pour être visibles.
IV. Au début, il ne comprend pas le concours
Jelly Roll Morton monte sur le Virginian pour établir qui est le meilleur. 1900 commence par répondre au défi avec Douce nuit. Quand Morton joue un morceau extrêmement difficile, il l’écoute les larmes aux yeux, puis le rejoue. Il faut que la rivalité se durcisse pour qu’il accepte les règles de son adversaire. Il remporte alors le duel par une démonstration de virtuosité qui permet d’allumer une cigarette sur les cordes du piano.
Il y a de la comédie dans cette scène, et de la fierté. Ce n’est pas le portrait d’un artiste pur qui n’aurait jamais touché à la compétition : 1900 finit bel et bien par humilier celui qui l’a défié. Mais au début, là où les autres entendent un score, lui n’entend vraiment que de la musique. Il faut le pousser dans un ordre hiérarchique avant qu’il ne décide d’y gagner.
Une fois vainqueur, il ne convertit pas non plus sa victoire en tournées, en contrats ou en classement. Il retourne à sa pratique d’avant, avec ses limites.
V. Quatre gestes, une même forme
Il improvise à partir de visages concrets, au lieu de produire d’abord pour un public abstrait. Il brise la matrice pour empêcher qu’une musique adressée à une personne ne devienne un stock de série. Il entre tard dans le jeu de la compétition et ne profite pas de sa victoire pour se faire une place dans le système. Sur la passerelle, il s’arrête devant l’immensité insaisissable des vies possibles.
Ces quatre gestes ont la même forme. 1900 veut un monde dont le périmètre soit défini et où la personne à laquelle il s’adresse soit présente. Il y sait d’où part son action, qui elle atteint et où elle prend fin.
Il y a là une vérité. Multiplier les options ne donne pas automatiquement plus de pouvoir d’agir. Une forme, un engagement, un savoir-faire, une relation concrète excluent tous d’autres possibilités. Et c’est souvent cette exclusion qui donne à la vie des contours reconnaissables.
VI. La question qui demeure
Le problème n’est pas que son raisonnement ne tienne pas. C’est qu’il tient trop parfaitement.
Le monde fini qu’il défend est précisément celui où on l’a trouvé, caché, élevé, et qu’on lui a enjoint de ne pas quitter. Il n’a jamais vécu assez longtemps à terre pour vérifier qu’elle est vraiment un clavier infini. Il ne peut pas davantage savoir si ceux qui y habitent ne se donnent pas, eux aussi, un espace où vivre à l’aide de pièces, d’habitudes, d’engagements, de quelques rues et de quelques êtres aimés.
Cette philosophie peut être une connaissance de soi durement acquise. Elle peut aussi être la plus émouvante explication qu’il ait trouvée à une limite antérieure à tout choix.
Le film ne tranche pas pour nous. La passerelle réunit les deux lectures : 1900 a réellement marché vers la terre, réellement vu un monde dont il ne savait pas jouer, réellement retrouvé la seule forme de vie dans laquelle il pouvait rester entier. La frontière héritée et la frontière faite sienne se rejoignent finalement dans ce même pas qu’il n’a pas fait.
Cet essai porte sur la version intégrale du film de Giuseppe Tornatore sorti en 1998. La raison que 1900 donne explicitement à son projet de débarquer est d’entendre la mer depuis la terre. La jeune fille et son adresse rendent cette terre concrète, mais le film ne présente pas la poursuite amoureuse comme son unique motif.