Douzième essai : les Trois Royaumes, quatre configurations en compétition sur le même terrain
L'effondrement des Han orientaux laissait une question centrale : que faire des grandes familles ?
L'effondrement des Han orientaux laissait une question centrale : que faire des grandes familles ?
Impossible d'esquiver la question. Ces familles n'étaient plus quelques restes épars dans les marges de la société. Au terme de deux siècles d'accumulation et d'institutionnalisation sous les Han orientaux, elles faisaient partie de la structure sociale elle-même. Elles contrôlaient les terres, les populations, les voies d'accès aux carrières et les forces militaires locales. Quiconque voulait rebâtir un ordre sur les ruines devait répondre : qu'allez-vous faire de ces gens-là ?
Les quatre grands acteurs de l'époque des Trois Royaumes, Cao Cao, Liu Bei, Sun Quan et la famille Sima, apportèrent quatre réponses radicalement différentes. Des réponses mises à l'épreuve des armes, bien loin de la spéculation théorique. Elles fonctionnaient simultanément, dans le même espace et à la même époque, se heurtaient et se jaugeaient. Les Trois Royaumes offrent ainsi un laboratoire naturel à la loi cyclique de la taille et de la construction : un même sujet, quatre copies, une comparaison directe.
I. Cao Cao : contenir les grandes familles
Cao Cao venait d'une famille d'eunuque. Son grand-père, Cao Teng, avait été un puissant eunuque sous l'empereur Huan ; son père, Cao Song, avait acheté à prix d'argent la charge de grand commandant, le taiwei. Dans le monde politique de la fin des Han orientaux, ces origines étaient une tache immense. L'aristocratie lettrée méprisait les familles d'eunuques, qu'elle jugeait souillées. En traitant Cao Cao d'« ignoble rejeton d'un eunuque », Yuan Shao exprimait une opinion largement partagée dans ce milieu.
Une telle origine lui fermait la voie de la coopération avec l'aristocratie lettrée. Le problème n'était pas son refus de travailler avec elle : c'était elle qui ne voulait pas de lui. Exclu des grands réseaux familiaux dominants, il dut emprunter un autre chemin et bâtir un pouvoir qui ne dépendrait pas d'eux.
Le talent pour seul critère : telle fut la plus célèbre politique de recrutement de Cao Cao. À trois reprises, il publia un édit appelant les hommes capables à le rejoindre, en répétant le même principe : on recrute pour les aptitudes, sans tenir compte de l'origine, de la moralité ou du rang familial. « S'il fallait n'employer que des hommes intègres, comment le duc Huan de Qi aurait-il pu devenir hégémon ? » Autrement dit, à exiger la perfection morale de tous ses serviteurs, le duc n'aurait jamais imposé sa puissance. La conduite de Guan Zhong prêtait à redire : dans sa jeunesse, il avait trahi le prince Jiu. Mais il était capable. Il fallait donc l'employer.
Cette politique visait directement le monopole que les familles lettrées avaient constitué à travers le recrutement sur recommandation, le chaju. Celui-ci retenait les hommes réputés pour leur « piété filiale et leur intégrité », donc pour leur bonne conduite morale. En pratique, cependant, le pouvoir de décider qui avait une bonne conduite appartenait aux familles lettrées. Elles se recommandaient et se cautionnaient mutuellement, enfermant les talents dans un circuit fermé. En ne retenant que la compétence, Cao Cao ouvrait ce circuit : plus besoin de leur recommandation, il suffisait d'avoir du talent.
Le système des colonies agricoles, le tuntian, lui fournissait sa base économique. À Xu et ailleurs, il créa des exploitations où réfugiés et soldats ayant fait leur soumission étaient regroupés dans des unités agricoles organisées sur un modèle militaire. La production revenait directement à l'État, sans passer par l'économie domaniale des grandes familles. À côté du système économique que celles-ci contrôlaient, Cao Cao installait ainsi un second système, indépendant et parallèle.
Il institua un corps d'agents de surveillance pour contrôler les dignitaires de la cour et les pouvoirs locaux, à la manière d'une police secrète. La méthode était légiste : ne pas faire confiance aux hommes, maintenir son emprise par la surveillance.
L'ensemble dessine une configuration très nette. Cao Cao tentait de rétablir l'intention première du système d'exploitation 3.0 : mettre l'État directement en rapport avec l'individu. Le recrutement au talent contournait le monopole des familles lettrées sur les carrières ; les colonies agricoles, leur monopole économique ; les agents de surveillance, leur monopole de l'information. Il ne supprimait pas les grandes familles, ce qui était impossible. Il construisait à côté de leur système un dispositif parallèle, pour que l'État puisse fonctionner sans dépendre d'elles.
C'était une stratégie de contention : éviter l'affrontement frontal, mais vider progressivement leur pouvoir de sa substance.
Cette configuration avait pour elle une efficacité exceptionnelle. Une fois contourné l'enchevêtrement des réseaux aristocratiques, la capacité d'exécution de la machine d'État augmentait considérablement. Si Cao Cao put établir le régime le plus puissant du Nord et unifier le bassin du fleuve Jaune, il le devait directement à l'efficacité de son administration.
Son défaut était de dépendre étroitement de celui qui la faisait fonctionner. Cao Cao définissait lui-même les critères du recrutement au talent ; son autorité personnelle assurait la mise en œuvre des colonies agricoles ; lui seul réglait jusqu'où les agents de surveillance pouvaient aller. Et après sa mort ?
À sa disparition, ses successeurs se retrouvèrent devant un dilemme : si vous ne dépendez pas des familles lettrées, elles ne vous doivent aucune fidélité. Pour devenir empereur, Cao Pi dut composer avec elles. C'est sous son règne que fut instauré le système de classement en neuf rangs, sur la proposition de Chen Qun, issu d'une grande famille de Yingchuan. Le fond de cette réforme était simple : rendre aux grandes familles locales le pouvoir d'évaluer les candidats aux fonctions publiques. Autant dire qu'on leur restituait la maîtrise des nominations que Cao Cao leur avait arrachée en recrutant au talent.
Cao Cao avait passé sa vie à contenir les grandes familles et à bâtir ce système parallèle. Son fils le leur livra d'un seul décret. Voilà le reste que produit la stratégie de contention : on a comprimé le reste, on ne l'a pas éliminé. Dès qu'on relâche la pression, il reprend sa place, parfois avec une force accrue, parce que la compression a accumulé l'énergie de son rebond.
II. Liu Bei : contourner les grandes familles
Les origines de Liu Bei étaient tout autres. Descendant de la maison impériale, par le prince Jing de Zhongshan, il était pourtant tombé au bas de l'échelle sociale : il tressait des nattes et vendait des sandales. Au départ, il n'avait presque rien : ni territoire, ni réseau familial, ni assise économique.
Il ne possédait qu'une ressource essentielle : ce sang impérial qui lui valait le titre d'« oncle de l'empereur ». Sa valeur politique était immense, car il autorisait Liu Bei à lever l'étendard de la « restauration des Han ». Dans le langage du système d'exploitation 3.0, aucune bannière ne conférait un degré de légitimité supérieur.
On peut appeler sa configuration la « construction de la légitimité dynastique ». Sa logique tenait en quelques mots : je suis l'héritier légitime des Han, le mandat du Ciel est avec moi. Ceux qui me rejoignent ne suivent pas un seigneur de guerre ; ils prennent part à la grande entreprise qui doit restaurer l'ordre légitime.
Cette construction traitait le problème des grandes familles en le contournant.
Les hommes qui formaient le noyau de l'équipe de Liu Bei, Guan Yu, Zhang Fei, Zhuge Liang et Zhao Yun, venaient de milieux différents ; Zhuge Liang, notamment, était issu d'une famille de fonctionnaires. Leur fidélité ne se réduisait pas au calcul des intérêts familiaux. La confiance personnelle en Liu Bei et l'idéal de légitimité qu'il incarnait les liaient profondément. Le centre de son pouvoir ne reposait donc pas seulement sur les réseaux des grandes familles locales, mais aussi sur cette équipe soudée par une conviction commune.
Après son entrée au Shu, Liu Bei dut cependant affronter la réalité : le pays avait ses propres grandes familles, et il fallait compter avec les élites qui y étaient implantées, notamment Li Yan, Fa Zheng et Huang Quan. La solution de Liu Bei, puis de Zhuge Liang, fut de leur confier une part de l'administration tout en réservant les décisions essentielles au groupe de Jingzhou, l'équipe venue de l'extérieur avec Liu Bei. On utilisait les grandes familles du Shu comme collaboratrices ; on ne partageait pas réellement le pouvoir avec elles.
Zhuge Liang renforça encore cette configuration par sa manière de gouverner. Pour diriger le Shu-Han, il s'appuyait sur une stricte application des lois et une centralisation poussée : « Récompenses et châtiments doivent être certains » ; « Qui sert loyalement et se rend utile au pays sera récompensé, fût-il un ennemi ; qui enfreint la loi ou néglige son devoir sera puni, fût-il un proche. » Sous l'enveloppe confucéenne de la légitimité et du gouvernement bienveillant, la pratique était légiste. Son administration était remarquablement efficace. Avec la population la plus réduite et la base économique la plus faible des trois royaumes, le Shu-Han soutint pendant quarante ans les expéditions vers le Nord et la confrontation avec ses adversaires : une capacité d'exécution stupéfiante.
Mais la stratégie du contournement produisait, elle aussi, un reste mortel : la construction de la légitimité avait besoin que la foi soit continuellement nourrie.
Du vivant de Liu Bei, la source de cette foi était Liu Bei lui-même : son ascendance, son parcours, son charisme. Du vivant de Zhuge Liang, elle se déplaça vers lui et vers l'exemple moral d'un homme prêt à « se dévouer jusqu'à l'épuisement et ne s'arrêter qu'à la mort ». Mais après Zhuge Liang ?
La foi ne se transmet pas par héritage. On peut transmettre une ascendance, enseigner des compétences ; aucun mécanisme ne transmet automatiquement la foi à la génération suivante. Jiang Wan, Fei Yi, Jiang Wei, les successeurs de Zhuge Liang, avaient des capacités diverses, mais aucun ne sut reproduire son pouvoir de mobilisation morale. Peu à peu, la construction de la légitimité cessa d'être portée par une conviction pour ne plus tourner que sur son inertie. Au bout de cette dégradation, Liu Shan se rendit à Deng Ai, et le Shu-Han disparut.
Le prix du contournement était donc l'absence d'enracinement social. Le régime restait suspendu à la foi, dont l'alimentation dépendait des qualités personnelles du chef. Or ces qualités sont une variable aléatoire, pas une ressource fournie par une institution. Toujours le même vieux problème : on ne peut pas exiger que chaque génération produise un sage. La construction de la cession du pouvoir au plus digne en était morte ; celle de la légitimité dynastique en mourut à son tour.
III. Sun Quan : négocier avec les grandes familles
Sun Quan se trouvait dans une situation différente de celle de Cao Cao comme de Liu Bei. Il n'était ni l'homme tenu à l'écart par les grandes familles qu'était Cao Cao, ni le chef errant sans territoire qu'avait été Liu Bei. Il avait hérité du pouvoir de conquérants venus de l'extérieur : son père Sun Jian et son frère aîné Sun Ce avaient pris le Jiangdong par les armes. Face à lui se tenaient de puissantes familles locales.
Sun Ce avait choisi la manière forte. Il avait fait tuer nombre de notables du Jiangdong qui refusaient de se soumettre, dont Xu Gong, et imposé sa domination aux forces locales par la violence. Mais lui-même finit assassiné par des ennemis : c'était le prix de cette soumission forcée.
Sun Quan changea de méthode. Il négocia.
Une fois au pouvoir, il fit largement appel aux grandes familles du Jiangdong : Gu Yong, du clan Gu ; Lu Xun, du clan Lu ; Zhu Huan, du clan Zhu ; Zhang Wen, du clan Zhang. Il ne se contenta pas de leur donner des postes : il les associa aux décisions essentielles. Lu Xun et Gu Yong devinrent tous deux chanceliers, la plus haute fonction administrative.
Sun Quan conserva toutefois un atout en réserve : il ne remit jamais l'ensemble du pouvoir militaire aux grandes familles locales. Le noyau des forces armées resta entre les mains du clan Sun et du groupe des anciens officiers du pays de la Huai et de la Si, constitué dans le sillage des premiers compagnons de Sun Jian et de Sun Ce. Zhou Yu, Lu Su et Lü Meng appartenaient à ce milieu : tous venaient du nord du fleuve, aucun n'était originaire du Jiangdong. Coopérer politiquement avec les familles locales tout en maintenant la maîtrise militaire du groupe venu de l'extérieur : tel était l'art de l'équilibre de Sun Quan.
L'avantage de cette construction par la négociation était la stabilité. Le Wu des Sun fut le plus durable des Trois Royaumes : de la traversée du fleuve par Sun Ce, en 196, à la chute du royaume en 280, il tint près de quatre-vingt-cinq ans. Ce fut aussi celui qui connut le moins de troubles intérieurs, du moins pendant la majeure partie de la vie de Sun Quan. La négociation laissait de la place aux deux camps. La maison Sun obtenait le contrôle du régime ; les grandes familles locales, une participation politique et la garantie de leurs intérêts économiques. Chacun gagnait quelque chose, chacun cédait quelque chose. Il en résultait un équilibre imparfait, mais viable.
Le reste de cette construction était son incapacité à s'étendre au-dehors.
Négocier, c'est transiger. Dès lors que l'on accorde aux grandes familles locales une participation politique, on leur donne un pouvoir de veto sur les décisions, au moins un veto de fait. Elles défendaient volontiers le Jiangdong : c'était leur territoire, leurs biens s'y trouvaient. Elles étaient beaucoup moins enthousiastes à l'idée de partir en campagne dans le Nord. À quoi bon ? Les terres conquises ne seraient pas les leurs.
La négociation fixait donc elle-même le plafond stratégique du Wu. On pouvait se défendre, pas attaquer. Les partenaires de l'alliance s'entendaient sur la défense, pas sur l'offensive. Toutes les tentatives d'expansion, les expéditions vers le Nord de Zhuge Ke comme celles de Sun Jun, échouèrent faute d'un soutien suffisant à l'arrière.
À un niveau plus profond, cette construction laissait un autre reste : la succession. La « querelle des deux palais », qui marqua la fin du règne de Sun Quan en opposant le prince héritier Sun He au prince de Lu, Sun Ba, dépassait largement la rivalité au sein de la famille impériale. Elle força toutes les grandes familles du Jiangdong à choisir leur camp. Soutenant des princes différents, elles transformèrent la lutte de cour en affrontement général entre factions aristocratiques. Sun Quan finit par déposer l'héritier et faire mourir le prince de Lu. Les deux camps y perdirent, et de nombreux dignitaires furent emportés avec eux.
Pourquoi la succession était-elle particulièrement fatale au Wu ? Parce que l'équilibre négocié était fragile. Il reposait sur une entente tacite et sur la volonté des deux parties de faire des concessions. Tant que Sun Quan était là, son autorité et son habileté maintenaient cette entente. Après sa mort, ses successeurs n'avaient plus la même autorité, et elle commença à se défaire. Chaque succession ouvrait une nouvelle négociation, dont le résultat devenait toujours moins favorable aux Sun. Leurs atouts, la capacité militaire et la cohésion suscitée par la menace extérieure, diminuaient ; ceux des familles locales, la puissance économique, les réseaux de recrutement et l'enracinement territorial, augmentaient.
Quand les deux parties restent de force comparable, la négociation peut durer. Mais si l'une se renforce continuellement tandis que l'autre s'affaiblit, elle devient une suite d'exigences à sens unique. Voilà où en était la vie politique du Wu tardif : un empereur de plus en plus faible, des grandes familles de plus en plus fortes, jusqu'à ce qu'on ne puisse même plus sauver les apparences de la négociation.
IV. Les Sima : faire corps avec les grandes familles
La voie des Sima se distinguait des trois précédentes. Cao Cao contenait les grandes familles, Liu Bei les contournait, Sun Quan négociait avec elles. Les Sima firent un quatrième choix : être eux-mêmes une grande famille.
Il s'agissait moins d'une stratégie que d'une identité. Sima Yi appartenait à un grand lignage de Wen, dans la commanderie de Henei, dont les membres occupaient des charges depuis des générations. Toute son ascension s'était faite à l'intérieur des réseaux de l'aristocratie lettrée : la réputation de sa famille lui avait ouvert la carrière, les alliances matrimoniales lui avaient donné des alliés, les recommandations de ses collègues lui avaient valu des promotions. Il n'était pas un homme extérieur cherchant à utiliser les grandes familles. Il était l'un des leurs.
Sa prise du pouvoir aux dépens du Wei des Cao, lors du coup d'État des tombeaux de Gaoping en 249, dépendit très étroitement de ces réseaux. S'il put prendre si vite le contrôle de la situation, ce ne fut pas grâce à ses propres forces militaires : officiellement, il s'était déjà retiré des affaires. Ce fut grâce au soutien, ou au moins à l'assentiment tacite, de toute l'aristocratie lettrée. Cao Shuang représentait les intérêts du clan impérial des Cao et de leurs parents par alliance ; Sima Yi, les intérêts collectifs des familles lettrées. Pour la plupart de celles-ci, le choix entre les deux ne demandait guère de réflexion.
La configuration des Jin occidentaux fondés par les Sima peut être appelée la « construction du gouvernement partagé avec l'aristocratie lettrée ». Sa promesse centrale était la suivante : l'empereur et les familles lettrées gouverneront ensemble le pays. L'empereur apportera l'autorité suprême en titre et la protection des armes ; les familles lettrées, les compétences administratives et le contrôle de la société. Chacun y trouvera ce dont il a besoin.
Le système des neuf rangs en était l'expression institutionnelle. En théorie, il sélectionnait les talents : des évaluateurs, les zhongzheng, classaient les candidats de leur région en neuf catégories, puis les recommandaient à la cour. En pratique, les évaluateurs étaient eux-mêmes issus des grandes familles et donnaient la priorité au pedigree. Les fonctions qu'avaient occupées plusieurs générations de vos ancêtres comptaient bien davantage que vos aptitudes personnelles.
Le résultat tenait dans cette formule : « Aucun homme de famille modeste aux rangs supérieurs, aucun membre des grandes familles aux rangs inférieurs. » Les hautes fonctions étaient entièrement monopolisées par les grands lignages. Si capable fût-il, un homme de basse extraction restait cantonné au bas de l'échelle. Le monopole politique des grandes familles était désormais pleinement inscrit dans les institutions.
Du point de vue de la construction, cette stratégie d'intégration avait accompli ce qu'aucune des trois autres n'avait fait : transformer le reste en fondation.
Cao Cao traitait les grandes familles comme un reste à contenir. Liu Bei, comme un reste à contourner. Sun Quan en faisait des partenaires de négociation, tout en gardant ses distances. Les Sima cessèrent de les traiter comme un reste : ils proclamèrent qu'elles constituaient le fondement du système. On ne vous tolère pas, on a besoin de vous. Vous n'êtes pas un bug du système, vous en êtes une fonctionnalité.
À court terme, cette stratégie fut extrêmement efficace. Elle supprima d'un coup la tension structurelle entre les grandes familles et le pouvoir central, puisqu'ils ne faisaient désormais plus qu'un. Sans tension, plus d'énergie gaspillée en luttes intestines. La vie politique des débuts des Jin occidentaux paraissait harmonieuse : tous les détenteurs du pouvoir appartenaient à la même classe, partageaient les mêmes valeurs et jouissaient des mêmes avantages.
Mais l'absence de tension signifiait aussi l'absence de contrepoids.
C'était là le reste fatal de la stratégie d'intégration.
V. Pourquoi l'intégration coûte le plus cher à long terme
La tension est inconfortable. Elle est aussi utile.
La stratégie de contention de Cao Cao entretenait une tension : lui et les familles lettrées demeuraient en opposition. Cette opposition consommait de l'énergie, mais elle fournissait aussi de l'information. Elle indiquait les parties du système qui fonctionnaient, celles qui posaient problème, les endroits où la pression s'accumulait. L'affrontement était un mécanisme de retour d'information.
La stratégie de négociation de Sun Quan entretenait elle aussi une tension : le marchandage avec les grandes familles du Jiangdong était permanent, parfois âpre. Mais ce marchandage constituait en lui-même un mécanisme d'ajustement continu. Au gré des changements de situation, les deux camps redistribuaient sans cesse le pouvoir et les ressources. La négociation était un mécanisme de régulation.
La stratégie d'intégration des Sima n'entretenait aucune tension. La maison impériale et l'aristocratie lettrée formaient un tout, leurs intérêts concordaient, leurs valeurs étaient communes. Le système ne disposait donc, en son sein, ni de retour d'information, ni de régulation, ni d'une force capable de signaler les problèmes ou de corriger les écarts.
Puis un problème éclata à l'intérieur du système : la guerre des Huit Princes. Les conséquences catastrophiques apparurent aussitôt.
La guerre des Huit Princes, de 291 à 306, fut une lutte pour le pouvoir au sein de la maison impériale des Jin occidentaux. En apparence, huit princes de la famille Sima se battaient entre eux. Au fond, c'était la répartition du pouvoir dans le clan impérial qui avait déraillé. Sima Yan, l'empereur Wu, avait largement distribué des principautés à ses parents, avec une grande autonomie et d'importants pouvoirs militaires. Il avait tiré de l'histoire du Wei une leçon : la faiblesse du clan des Cao avait permis l'usurpation des Sima, il fallait donc fortifier son propre clan. Il rendit les princes si puissants qu'ils finirent par se disputer le pouvoir central.
Mais si cette guerre fut aussi atroce, aussi longue (seize ans) et aussi dévastatrice pour la puissance des Jin occidentaux, la cause profonde n'était pas la force excessive des princes. C'était l'absence de toute puissance indépendante de la famille impériale et de l'aristocratie lettrée qui aurait pu servir d'arbitre.
Lorsque le système d'exploitation 3.0 fonctionnait normalement, l'empereur, les familles apparentées à la maison impériale par les femmes, les eunuques et les lettrés confucéens se combattaient certes, comme le montre l'alternance du pouvoir entre ces familles et les eunuques sous les Han orientaux. Mais ces groupes venaient de couches sociales différentes et possédaient chacun leur propre base de pouvoir. Ils se faisaient donc, dans une certaine mesure, contrepoids, même si cet équilibre restait rudimentaire et coûtait cher.
Le gouvernement partagé avec l'aristocratie lettrée, sous les Jin occidentaux, avait supprimé cette pluralité de contrepoids. Tous les détenteurs du pouvoir appartenaient à la même classe. Quand celle-ci se déchirait, aucune force extérieure ne pouvait limiter la violence du déchirement. Tout le monde était joueur, personne n'était arbitre.
Qu'est-ce qu'une partie sans arbitre ? Un combat à mort. La guerre des Huit Princes devint ainsi une guerre civile pour le pouvoir, sans aucun frein. Elle ne s'arrêta qu'une fois tous les participants épuisés.
Elle provoqua directement la descente massive des peuples du Nord vers le Sud. Seize années de guerre civile avaient vidé les Jin occidentaux de leurs forces militaires et de leurs capacités administratives. Les Xiongnu, les Xianbei, les Jie, les Di et les Qiang profitèrent de cette faiblesse pour s'imposer dans la Plaine centrale. La division entre le Nord et le Sud qui suivit, pendant environ trois siècles, des Jin orientaux et des Seize Royaumes aux dynasties du Nord et du Sud, fut la facture à long terme de la stratégie des Sima.
On ne paie pas le prix de l'intégration du reste au moment où on l'intègre, mais bien longtemps après. En faisant du reste sa fondation, le système semble supprimer la contradiction immédiate ; en réalité, il élimine ses propres mécanismes de régulation. Privé de régulation, il n'a aucune résilience face au choc. Il ne lui reste aucun espace intérieur où fléchir : sous la contrainte, il se brise net.
La contention de Cao Cao avait laissé subsister la tension, mais aussi la résilience. L'intégration des Sima avait supprimé l'une et l'autre. La résilience semble superflue quand tout va bien, puisqu'on n'en a pas besoin. C'est pourtant quand tout va bien qu'il faut en faire provision pour les jours difficiles. Attendre d'en avoir besoin pour en chercher, c'est s'y prendre trop tard.
VI. Ce que les Trois Royaumes apportent à la loi cyclique
Les Trois Royaumes occupent une place singulière dans la loi cyclique de la taille et de la construction. Ce n'est pas une époque où naît une nouvelle configuration, comme sous les Qin et les Han. Ce n'est pas non plus une époque où une ancienne configuration fonctionne paisiblement, comme sous les empereurs Wen et Jing. C'est une époque où, après l'effondrement d'une ancienne configuration, plusieurs solutions de réparation sont testées simultanément.
De cette mise à l'épreuve se dégagent plusieurs leçons d'une grande portée.
Première leçon : face au reste, quatre attitudes fondamentales sont possibles, le contenir, le contourner, négocier avec lui ou l'intégrer.
Ces quatre attitudes ne sont pas une spécialité des Trois Royaumes. Au cours des deux millénaires de pratique politique qui suivront, chaque fois que le pouvoir rencontrera un reste structurel, grandes familles, seigneurs de guerre, peuples étrangers, intellectuels, classe marchande, ses choix relèveront de l'une de ces attitudes ou d'une combinaison de plusieurs d'entre elles.
Chacune a son prix. Contenir, c'est s'exposer au rebond dès qu'on relâche la prise. Contourner, c'est se priver d'enracinement social. Négocier, c'est voir sa capacité d'action enfermée dans les compromis. Intégrer, c'est perdre sa faculté de régulation interne.
Aucune de ces attitudes n'est « la bonne » en soi. Tout dépend de la nature précise du reste auquel on fait face, des ressources dont on dispose et du temps qu'on a devant soi. La contention de Cao Cao fut très efficace de son vivant ; après sa mort, personne ne put prendre le relais. La négociation de Sun Quan permit de bien défendre le Jiangdong, mais pas d'en sortir à la conquête du pays. Le contournement de Liu Bei fut extrêmement efficace pendant la fondation du régime ; une fois les fondateurs disparus, la source de la foi se tarit. L'intégration des Sima fut extrêmement efficace pour prendre le pouvoir et unifier le territoire ; après l'unification, le régime se révéla dépourvu de résilience.
Deuxième leçon : les contrepoids ne sont pas les ennemis de l'efficacité, ils sont la source de la résilience.
C'est la leçon la plus profonde des Trois Royaumes. Le système de Cao Cao était le plus efficace : recrutement au talent, colonies agricoles, centralisation. Celui des Sima était le moins efficace : le gouvernement partagé avec les familles lettrées entraînait nécessairement une baisse du rendement administratif. Ces familles se renvoyaient les responsabilités, s'entravaient mutuellement et décidaient bien moins vite qu'un pouvoir autocratique. Pourtant, c'est finalement le système le moins efficace qui absorba le plus efficace.
Pourquoi ? Parce que toute l'efficacité du système de Cao Cao dépendait d'un seul point : le discernement d'un homme faisait tourner l'ensemble. De son vivant, le régime était une mécanique de précision ; après sa mort, une machine privée de moteur. Le système moins efficace des Sima était, lui, distribué : le pouvoir se répartissait dans toute la classe des familles lettrées. En temps normal, il réagissait lentement et était peu efficace, mais il avait une plus grande capacité de survie face aux chocs. On pouvait détruire un nœud du réseau, les autres subsistaient.
Il y a un arbitrage entre efficacité et résilience. Pousser l'efficacité à l'extrême sacrifie nécessairement la résilience : l'efficacité exige la concentration, et celle-ci élimine la redondance. Pousser la résilience à l'extrême sacrifie nécessairement l'efficacité : la résilience exige la dispersion, et celle-ci réduit la capacité de coordination.
Le meilleur système n'est donc ni le plus efficace ni le plus résilient. C'est celui qui trouve le bon équilibre entre les deux. Où se situe cet équilibre ? Cela dépend de l'environnement. En guerre, il faut privilégier l'efficacité pour concentrer ses forces dans le combat ; en paix, la résilience pour maintenir une stabilité durable. Rares sont pourtant les systèmes capables de déplacer automatiquement leur point d'équilibre lorsque l'environnement change. Ceux qui privilégient l'efficacité ne veulent pas renoncer à la concentration, parce qu'elle signifie le pouvoir. Ceux qui privilégient la résilience ne veulent pas accepter la concentration, parce qu'elle signifie passer sous le contrôle d'autrui.
Troisième leçon : le vainqueur de la compétition entre configurations ne possède pas nécessairement la meilleure.
Les Sima n'unifièrent pas les Trois Royaumes parce que leur configuration était la meilleure. Elle présentait des défauts mortels, l'absence de contrepoids et de résilience, qui éclatèrent au grand jour une trentaine d'années après l'unification. Plusieurs facteurs expliquent leur victoire. Les luttes de pouvoir à l'intérieur du Wei des Cao leur offrirent une occasion. Les limites propres au Shu-Han et au Wu, l'épuisement de la foi pour l'un, l'incapacité à porter la conquête au-dehors pour l'autre, leur donnèrent du temps. Enfin, la capacité de mobilisation de l'aristocratie lettrée, organisée en réseau à l'échelle du pays, leur fournit des ressources.
Nous retrouvons ici la leçon de l'essai sur les Royaumes combattants : gagner ne vaut pas démonstration. La victoire des Qin ne prouvait pas que leur configuration était optimale. Celle des Sima ne prouve pas davantage que le gouvernement partagé avec les familles lettrées était le meilleur régime. Il avait simplement échappé à l'élimination dans un environnement concurrentiel et un contexte historique particuliers. Puis l'environnement changea : après l'unification, il fallait gouverner et non plus conquérir. Son incapacité à durer apparut alors très vite.
Quatrième leçon : celui qui met fin au chaos n'est pas forcément celui qui en récolte finalement les fruits.
Cao Cao posa les bases de l'unification en réunifiant le Nord, mais les Cao n'en furent pas les bénéficiaires. Les Sima achevèrent l'unification, mais ils n'en furent pas non plus les bénéficiaires ultimes : les Jin occidentaux s'effondrèrent rapidement. Ceux qui finirent par en profiter furent les grands lignages aristocratiques qui survécurent à l'époque des dynasties du Nord et du Sud, ainsi que les forces nouvelles qui émergèrent ensuite du brassage des peuples dans le Nord.
En politique, celui qui plante l'arbre en cueille rarement les fruits. Celui qui taille n'est pas nécessairement celui qui construit. Cao Cao fut l'un des meilleurs artisans de la taille, mais sa construction ne survécut pas à la génération de ses petits-fils. Les Sima abattirent le mur du Wei des Cao pour bâtir une maison sans résilience. Ceux qui finissent par prendre solidement pied sur les ruines sont souvent ceux qui ont évité de trop s'exposer dans le chaos et ont conservé leur souplesse à travers les changements de pouvoir.
VII. À suivre
Les Trois Royaumes revinrent aux Jin. Les Jin unifièrent le pays, puis s'effondrèrent plus vite encore que les Qin. Ceux-ci avaient tout de même tenu quinze ans. Entre l'unification par les Jin occidentaux, en 280, et le déclenchement généralisé de la guerre des Huit Princes, en 291, il ne s'écoula que onze ans.
L'effondrement ouvrit trois siècles de division : les Jin orientaux et les Seize Royaumes, puis les dynasties du Nord et du Sud. Pour la première fois, le système d'exploitation 3.0 subissait une interruption totale, prolongée, sans possibilité de redémarrage.
Après Wang Mang, Liu Xiu avait pu redémarrer la version 3.0 parce que quinze années d'interruption n'avaient pas encore effacé la mémoire du fonctionnement social. Trois siècles de division, en revanche, suffisaient à tout effacer. Le régime des grands lignages au Sud et le brassage entre peuples non han et Han dans le Nord avaient chacun débordé les paramètres de la version 3.0. Quand les Sui, puis les Tang, réunifièrent enfin le pays, ils ne procédèrent pas à un énième redémarrage de cette version. Ils en installèrent une nouvelle, profondément remaniée.
Prochain essai : les Jin occidentaux, les Jin orientaux et les Seize Royaumes. L'effondrement de la construction du gouvernement partagé avec l'aristocratie lettrée, puis deux voies entièrement différentes au Sud et au Nord : la construction des grands lignages, chez les Jin orientaux, face à celle des hommes forts militaires, dans les Seize Royaumes. Deux expériences parallèles, au même moment et dans le même espace historique.
Cette édition française est une réécriture autonome destinée au lecteur francophone.