Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Essai 05 sur 23

L’invention de la comptabilité en partie double : l’équilibre tient aux questions qu’on ne pose pas

La comptabilité en partie double a donné à l’entreprise une image fermée et vérifiable d’elle-même ; cet équilibre, immense conquête technique, dépend pourtant du choix préalable de ce qui mérite d’entrer dans les livres.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Une écriture en devient deux

Commençons par expliquer la méthode. Elle est, au fond, très simple. Et elle est belle.

Vous vendez une pièce de drap et recevez dix pièces d’or. Comment inscrire cette opération ?

L’ancienne manière consistait à écrire une seule ligne : vendu du drap, reçu dix pièces. La nouvelle en demande deux. L’une se place du côté de la caisse, où sont entrées dix pièces ; l’autre, du côté du drap, dont il reste une pièce de moins. On inscrit un montant à gauche, un montant à droite. Les deux sont égaux.

Autre cas : vous apportez à votre affaire, pour une valeur de cent unités monétaires, du gingembre qui constitue votre mise de départ. On inscrit cent dans la colonne du gingembre, et cent dans celle du capital. Aucun argent n’est apparu par enchantement. Il est seulement passé d’un endroit à un autre, et chacun des deux endroits en garde la trace dans le livre.

Tout le principe tient en une phrase : regarder chaque opération par ses deux bouts, d’où vient l’argent et où il va, puis inscrire les deux pour un même montant.

C’est ce regard porté sur les deux bouts qui fait vivre toute la méthode. Le vieux compte tenu au fil des jours ne voyait qu’une face de l’affaire : combien reçu aujourd’hui, combien payé. Or une transaction n’a jamais une seule face. Au moment où vous recevez dix pièces d’or, vous avez nécessairement une pièce de drap en moins. Au moment où vous disposez d’un nouveau lot de marchandises, vous avez nécessairement moins d’argent, ou une dette de plus. L’ancien livre ne retenait que la face visible. Le nouveau exige que l’autre soit écrite elle aussi ; et l’endroit où l’on inscrit cette autre face est précisément celui d’où vient l’argent, ou celui vers lequel il est allé.

Les mots « débit » et « crédit » déroutent facilement. Ils ne disent pourtant, ici, rien d’autre que gauche et droite. Ils ne signifient ni devoir de l’argent ni en prêter ; ils ne portent aucun jugement de bien ou de mal. Les deux bouts de la transaction occupent simplement chacun leur côté. Une fois cette habitude acquise, on ne lit plus dans un livre de comptes une suite de chiffres isolés. On y suit le parcours des opérations : par où cette somme est entrée, en quoi elle s’est transformée, vers où elle est repartie. En 1458, un marchand de Raguse énonce sans détour la règle dans son livre sur le commerce : toute opération portée une fois au journal doit l’être deux fois au grand livre. Plus de trente ans après, Pacioli la répète dans son ouvrage imprimé : les écritures que l’on reporte du journal au grand livre doivent toujours être doubles. Il laisse aussi, pour la disposition des côtés, une phrase que l’on finira par savoir par cœur : ce qui relève du débit se place à main gauche ; ce qui relève du crédit, à main droite.

La beauté vient de l’étape suivante. Puisque toute écriture apparaît des deux côtés pour un montant égal, la somme de tout ce qui figure à gauche doit nécessairement égaler la somme de tout ce qui figure à droite. Pacioli imagine un livre contenant plus de dix mille écritures. Additionnez tous les débits, dit-il, puis tous les crédits : les deux totaux doivent être identiques. S’ils diffèrent, une erreur s’est produite dans le report.

La conséquence est extraordinaire : le livre peut se contrôler lui-même.

Dans les chapitres précédents, les tentatives pour rendre le monde calculable avaient toujours besoin d’une garantie extérieure. La tablette exigeait des sceaux et des témoins ; la pièce de monnaie, la réputation de l’émetteur et les poinçons de contrôle des détenteurs suivants ; le juste prix, les tribunaux, les corporations et le jugement d’une ville entière. Voici que, pour la première fois, le livre de comptes peut se passer d’un tiers et trouver dans sa seule structure la preuve qu’il ne s’est pas trompé.

Pour la première fois, la construction porte en elle sa propre preuve.

On ne mesure le poids de cette nouveauté qu’en la replaçant devant les chapitres antérieurs. Pour savoir si une tablette contient une erreur, il faut les témoins et les sceaux. Pour savoir si une pièce est véritable, si son titre est suffisant, il faut qu’un connaisseur l’examine, pièce après pièce. Pour savoir si un prix est juste, il faut le jugement de la ville et la décision d’un tribunal. Toutes ces garanties se tiennent hors du registre ; toutes reposent sur des personnes. La partie double les installe, pour la première fois, dans l’ossature même du livre. Si les deux côtés ne sont pas égaux, c’est qu’il y a une erreur. Nul besoin de demander à qui que ce soit.

II. Une lente croissance

Si l’on entend par invention le jour où un génie aurait conçu d’un seul coup un système entier, les documents ne racontent pas cette histoire.

La méthode pousse lentement parmi les marchands et les banquiers de l’Italie médiévale. Elle sert d’abord à noter les créances et les dettes, puis s’étend aux opérations commerciales, aux associations, au change, aux stocks, aux bénéfices et au report des comptes d’une année sur l’autre. Selon les villes et les activités, elle ne prend pas tout à fait la même forme.

Les raisons de cette croissance sont très concrètes. Le marchand au long cours a ses marchandises en mer, ses commis dans un pays étranger, ses associés dans une autre ville ; l’argent prêté ne lui revient qu’après plusieurs mois. Ni la mémoire ni un simple registre chronologique ne suffisent à tenir autant de fils. Les espèces manquent, le crédit est partout, et le moindre différend peut conduire devant un juge : livres et pièces justificatives constituent eux-mêmes des preuves. La méthode n’est donc pas née pour donner au marchand l’allure d’un homme plus rationnel. Elle lui permet d’éviter, au milieu du désordre, de perdre ses biens, d’oublier ses affaires, et de ne plus savoir les expliquer au tribunal.

Avant même de chercher qui fut le premier inventeur, on bute ainsi sur une question plus fondamentale : qu’est-ce, au juste, qu’une comptabilité en partie double ?

Un historien de la comptabilité a proposé un critère devenu célèbre. Il ne suffit pas, selon lui, que la page soit divisée en deux côtés ou qu’on y lise les mots débit et crédit. Il faut demander si l’on peut en tirer, à la fin, un véritable bilan où apparaissent les actifs, les dettes et les droits du propriétaire. Le critère privilégie donc la possibilité de faire finalement tomber les comptes juste, de dégager le capital et les soldes. Les générations suivantes l’ont tout à la fois repris et contesté. On lui reproche de regarder les anciens livres avec des yeux trop habitués aux états financiers modernes : il exclurait des méthodes plus anciennes, plus rudimentaires, où la logique double était pourtant déjà à l’œuvre.

La querelle a quelque chose de remarquable. Ce sont ceux qui viennent après qui décident à quelles conditions une construction peut être déclarée close. Qu’on retourne vers le passé avec la mesure d’aujourd’hui, et certaines choses resteront toujours trop courtes.

La difficulté se rencontre ailleurs. Pour décider si une chose est achevée, il faut d’abord dire à quoi ressemble son achèvement. Or on en dessine souvent les contours d’après la forme la plus mûre, celle qui viendra plus tard. Les ébauches des débuts se trouvent alors dans une situation embarrassante. Elles accomplissent déjà la même opération, sans lui avoir encore donné la forme qui la rendra reconnaissable à leurs successeurs.

Ce débat sur les critères n’est pas une simple minutie de savants. Une définition étroite fait de la partie double une création de l’époque moderne. Une définition plus large la fait naître dès le début du XIIIe siècle dans les salles de comptes des banques. Les mêmes feuillets, ces pauvres restes de registres, peuvent livrer des origines éloignées de deux ou trois siècles selon la mesure qu’on leur applique. Les sources n’ont pas changé. A changé ce que l’on accepte de tenir pour achevé. Dire que cela en est déjà, c’est assouplir le critère ; dire que cela n’en est pas, c’est effacer ce que ces livres accomplissent bel et bien.

Dans les récits de la génération ancienne, le point de départ se situe souvent dans les comptes d’une maison active aux foires de Champagne entre 1296 et 1305, ainsi que dans le grand livre de la succursale provençale d’une compagnie, pour les années 1299 et 1300. Ceux qui ont étudié ce dernier estiment qu’il ne se contente pas de faire correspondre un crédit à chaque débit : on y tente aussi sérieusement un arrêté annuel des comptes. Ils y voient donc le plus ancien exemple connu de comptabilité commerciale en partie double.

Des recherches récentes ont toutefois remonté la piste bien davantage. À partir d’un fragment de livre tenu par des banquiers florentins en 1211, certains soutiennent qu’une pratique fondée sur la double écriture existait déjà. Si cette interprétation est juste, il faut quitter les années 1290 et reculer encore de près de quatre-vingt-dix ans. Cette piste nouvelle reste discutée ; elle n’a pas remplacé l’ancienne. Deux récits coexistent pour l’instant : l’un suit les premiers exemples complets conservés, l’autre des germes plus anciens.

Poursuivons la chronologie. En 1382, un marchand florentin établi à Pérouse qualifie un grand livre à deux côtés de livre tenu à la vénitienne. Dans la seconde moitié du XIVe siècle, la manière vénitienne constitue donc déjà un style identifiable, auquel on sait donner un nom. Les registres laissés par un marchand de Venise entre 1418 et 1449 comptent parmi les plus anciens ensembles conservés où se répondent un journal et un grand livre à la vénitienne. En 1458, le marchand de Raguse rédige l’une des premières descriptions écrites qui nous soient parvenues. En 1475, un manuel vénitien d’enseignement de la partie double est composé : c’est le seul ouvrage de ce genre aujourd’hui connu qui ait été conservé et soit antérieur à Pacioli.

À ce stade, tout est là. Il ne manque qu’une chose.

Aligner ces dates ne fait pas apparaître l’éclair d’une invention, mais une montée de plus de deux cents ans. Inscrire les dettes, puis les marchandises, puis les associations et le change ; apprendre ensuite à arrêter les comptes en fin d’année ; voir quelqu’un décrire la pratique, puis quelqu’un en faire un manuel. Prise isolément, aucune de ces étapes n’a de quoi éblouir. Ensemble, elles produisent un objet entièrement neuf. Bien des institutions naissent réellement ainsi : une multitude de gens résolvent chacun le problème qui se présente à eux, et leurs façons de s’en tirer finissent, à force de servir, par former un système.

III. Passer sous la presse

Ce qui manque, c’est l’imprimerie.

En novembre 1494, une somme mathématique de Pacioli sort des presses de Venise. Sa partie consacrée aux comptes et aux écritures expose pour la première fois, de façon systématique et sous forme imprimée, la méthode vénitienne. Pacioli le dit lui-même très clairement : il décrit la manière de faire en usage à Venise. Il ne prétend pas l’avoir inventée.

L’appeler le père de la comptabilité en partie double exige donc une précision. Il est le premier à avoir fait imprimer cette méthode, à lui avoir donné une forme standardisée et à l’avoir mise à la disposition du public. Il n’en est pas l’inventeur qui aurait tout tiré de rien.

La distinction importe d’autant plus qu’avant lui ce savoir se transmettait surtout par des maîtres privés coûteux et des manuscrits. La chaîne était fragile : la mort d’un maître, la perte d’une copie, et la pratique d’un lieu pouvait disparaître. Certains chercheurs vont jusqu’à dire que, sans l’impression de 1494, la place de Pacioli dans l’histoire de la comptabilité moderne aurait peut-être été tout autre.

Sa célébrité tient donc pour moitié à la clarté de ce qu’il a écrit, pour moitié à la chance d’avoir rencontré les décennies où l’imprimerie se répandait. Un de ses contemporains avait rédigé plus tôt un manuel plus spécialisé. Faute d’avoir été imprimé, il a presque disparu de la mémoire des générations suivantes. Bien souvent, laisser son nom dans l’histoire ne dépend qu’à moitié de ce qu’on a su faire. L’autre moitié tient à ce qui s’est trouvé sur son chemin.

Une contingence plus froide encore s’ajoute à la première. L’ouvrage de 1458 n’a connu sa première impression que plus d’un siècle après sa rédaction. On a ensuite établi que cette version avait été remaniée, amputée, et que les détails techniques de l’original y avaient perdu de leur précision. Une description plus ancienne est donc arrivée avec plus de cent ans de retard, et elle est arrivée incomplète. Qui sera retenu par la postérité, quelle part de son travail elle retiendra : la réponse dépend souvent de ce qui se produit sur le trajet.

Une fois le livre imprimé, il se passe pourtant quelque chose de plus profond qu’une simple transmission. Pacioli recommande particulièrement le système vénitien pour une raison : grâce à lui, un marchand peut lire les comptes d’un autre.

Le registre cesse alors d’être seulement une mémoire privée. Il devient peu à peu une langue commerciale que l’on peut reconnaître et lire d’une maison à l’autre.

Le pas est plus grand qu’il n’en a l’air. Chaque maison tenait auparavant ses comptes dans une sorte de langue secrète domestique, selon ses propres habitudes. Un étranger ne pouvait les comprendre ; pour les vérifier, il fallait demander au teneur du livre de les expliquer. Avec des règles reconnues en commun, un autre marchand peut les lire, un associé les contrôler, un tribunal les recevoir comme preuve, un successeur en poursuivre la tenue. L’aide-mémoire privé devient un objet lisible par d’autres. Et c’est à partir de cette lisibilité commune que deux personnes vivant très loin l’une de l’autre, sans jamais s’être rencontrées, peuvent réellement régler leurs comptes.

La diffusion ne s’explique pourtant pas par la victoire naturelle d’une méthode plus avancée. Ceux qui l’étudient insistent surtout sur trois facteurs : les déplacements des marchands, les réseaux de lettres de change et de compensation, les ressources permettant l’apprentissage. Les marchands internationaux et les banquiers italiens emportent la pratique dans les centres commerciaux et financiers qu’ils contrôlent. Dans les règlements des foires, elle se lie aux lettres de change et devient presque indispensable sur certaines places. Puis viennent les écoles de commerce, les manuels, l’enseignement des affaires. À mesure que se multiplient les ressources que l’on peut étudier, copier et imprimer, la méthode finit par parcourir réellement l’Europe.

C’est pourquoi Anvers devient, au milieu du XVIe siècle, un point décisif de cette propagation. Des ouvrages en néerlandais et en français y paraissent en 1543 ; une version anglaise suit en 1547. Il n’y a pas seulement, derrière ces publications, une imprimerie prospère. Anvers a déjà, dans une large mesure, pris la relève de Venise et compte parmi les premiers centres de commerce européens. Le chemin suivi par la partie double se superpose presque au déplacement de l’axe principal des échanges.

La suite voit paraître un ouvrage allemand à Nuremberg en 1549, une traduction espagnole à Barcelone en 1565, puis un ouvrage d’un auteur espagnol à Madrid en 1590. L’Angleterre avait, en réalité, pris un départ précoce : un livre y était paru dès 1543. Mais il a disparu. Nous ne pouvons plus attester son existence qu’à travers la reprise qu’en a donnée un autre auteur en 1588.

Le rôle du hasard saute ici aux yeux. Certains textes ont été tant manipulés dans les maisons de commerce qu’ils ont presque cessé d’exister. D’autres ont survécu plusieurs siècles parce qu’ils avaient été, par chance, reliés à la suite d’un autre manuscrit. Le texte que la postérité consacre comme origine n’est donc pas toujours celui qui fut le premier. C’est aussi celui qui s’est trouvé conservé, réimprimé, redécouvert.

Il faut le garder à l’esprit pour résister à une lecture trop commode : ce qui nous est parvenu aurait été ce que l’époque possédait de meilleur. Souvent, ont survécu les livres peu utilisés, précieusement gardés, glissés par hasard parmi d’autres. Celui qui servait chaque jour a pu être le premier à s’user, à partir au rebut, à finir comme vieux papier. L’échantillon que l’histoire laisse à ceux qui viennent après elle n’a jamais été tiré au sort.

Un seul livre ne suffit d’ailleurs pas à imposer partout la méthode. Après Pacioli, plusieurs vagues d’auteurs de manuels se succèdent encore à Venise. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les publications se multiplient : un décompte fait état de sept cent quatre-vingt-une éditions de manuels de tenue des livres en Europe entre 1601 et 1800, particulièrement nombreuses aux Pays-Bas, dans les pays allemands et en Grande-Bretagne. Ce qu’on appelle généralisation résulte de plusieurs siècles d’édition de manuels, d’enseignement commercial et d’imitation entre professionnels.

Et se diffuser ne signifie pas s’uniformiser. La variante la plus aboutie reste probablement celle de Venise ; ailleurs, on n’en retient souvent qu’une partie. Une étude des institutions charitables vénitiennes du XVIe siècle a montré que, lorsqu’elle entre dans les activités sans but lucratif, la partie double se transforme selon les fins de l’administration. Il arrive que le débit porte une somme d’argent et le crédit une quantité. Ce qui voyage est une logique de correspondance entre débit et crédit, capable de changer de forme, bien davantage qu’un modèle rigide à reproduire tel quel.

IV. La monnaie fantôme

Pour inscrire des choses de toutes sortes dans un même livre, il faut d’abord disposer d’une mesure commune. Or le marché ne fournit pas spontanément cette mesure.

Pacioli emploie comme monnaie de compte une lire d’or en usage dans le commerce de gros et les échanges internationaux de Venise : une lire vaut dix ducats d’or. Le commerce de détail se sert d’une autre lire, d’une valeur beaucoup plus faible : il faut six lires et quatre soldi pour faire un seul ducat d’or.

Le point essentiel est que la première de ces monnaies ne circule pas réellement. Elle n’existe que dans les comptes. C’est une monnaie fantôme, créée pour répondre au manque de pièces, à l’inégalité de leur titre et à la difficulté de comparer des transactions conclues dans des villes différentes.

Le déplacement est considérable. Au chapitre précédent, l’instrument de mesure venait de recevoir un corps, une pièce que l’on pouvait tenir dans sa main. Voici que, pour les besoins du compte, il se défait volontairement de ce corps. Il redevient un nombre pur, quelque chose que personne ne peut toucher, mais qui se montre plus stable que n’importe quelle pièce.

Le renversement mérite une pause. Au chapitre précédent, la commensurabilité accomplissait un grand pas parce que la mesure prenait corps. Ce corps permettait de l’emporter, de la compter, de la remettre entre les mains d’un inconnu. Pour avancer encore, elle doit maintenant s’en défaire. La raison se comprend : le corps lui permet de circuler, mais l’expose aussi à des embarras matériels, l’usure, le titre, les lieux qui l’acceptent et ceux qui la refusent. Pour régler des comptes entre des dizaines de villes et des dizaines de monnaies, le plus simple consiste à créer un argent qui ne passe jamais dans la main de personne. Une pièce s’use, se rogne, contient plus ou moins de métal fin ; reçue dans une ville, elle ne l’est pas nécessairement dans une autre. La monnaie des livres échappe à ces accidents, puisqu’elle n’a aucune existence matérielle.

La commensurabilité laisse entrevoir ici ce qu’elle cherche vraiment. Elle n’a jamais désiré l’or pour lui-même. Elle veut le nombre pur grâce auquel toutes choses deviennent comparables. Le métal ne lui prête qu’un corps provisoire, dont elle peut se débarrasser dès qu’il la gêne.

Cotrugli recommande expressément à ceux qui négocient des lettres de change d’inscrire deux séries de montants dans les colonnes latérales : l’une dans la monnaie du lieu où l’affaire se conclut, l’autre dans la monnaie de compte habituelle de leur propre livre. On peut alors voir ce que l’on gagne ou perd. La mesure unifiée n’est donc pas descendue du ciel. C’est un pont que les marchands et les banquiers ont patiemment construit pour pouvoir régler leurs opérations.

La technique sert ainsi, au premier chef, à entrer dans un marché de gros où les échanges sont intenses, les distances grandes et le crédit omniprésent. Elle dépasse le simple relevé des recettes et des dépenses d’une petite boutique. Pacioli va jusqu’à rappeler qu’il faut inscrire séparément les marchandises selon qu’elles sont imposées à deux, trois ou quatre pour cent. Il demande aussi que l’inventaire énumère un à un les débiteurs, les créanciers, les biens fonciers, les métaux précieux, les marchandises et les effets.

C’est tout un ensemble de techniques pour faire du monde un objet dont on puisse régler les comptes.

Le tranchant de cet ensemble se voit dans les détails. Au sein d’un même lot, les marchandises soumises à des taux différents doivent être séparées. Pour une même affaire, la monnaie du lieu de la transaction et celle du livre de la maison exigent chacune leur série de montants. Les débiteurs et les créanciers doivent être identifiés par leur nom, mais aussi par leur domicile, leur circonscription fiscale et leurs garants. Biens fonciers, métaux précieux, marchandises, effets : chaque chose trouve sa rubrique. Le monde est découpé en cases que l’on peut remplir de nombres, et tous ces nombres peuvent finalement se rejoindre dans un seul total.

On aperçoit déjà la direction des siècles suivants. Ce que l’on peut répartir en cases et chiffrer peut être administré, comparé, suivi ; on peut lui demander de rendre des comptes. Ce qui ne se laisse pas découper ainsi n’a aucune place dans le système. Toute l’histoire moderne de la gestion est, en un sens, celle de choses nouvelles que l’on apprend successivement à mettre en cases : les marchandises et l’argent d’abord, puis les heures de travail, la production, les stocks, puis encore les performances des personnes, leur attention, leur crédit. La manière de découper change sans cesse. Le geste reste le même.

V. Faire tomber les comptes juste

Nous pouvons maintenant regarder ce rêve sous sa forme la plus achevée.

Le grand livre comporte deux côtés : le débit à gauche, le crédit à droite. Une écriture du journal en devient deux lors du report au grand livre. Chaque crédit trouve un débit qui lui correspond, sans aucune exception. Enfin, on recopie les soldes débiteurs et créditeurs de chaque compte sur une feuille distincte, puis on additionne de part et d’autre. Si les deux totaux sont égaux, le livre est en bon ordre.

Cette feuille prendra plus tard le nom de balance de vérification.

Le geste est très simple : relever, pour chaque personne, chaque marchandise, chaque somme figurant au livre, le solde de son compte ; disposer ces soldes en deux colonnes ; additionner. L’effet est immense. Avant ce relevé, les erreurs se cachent parmi des milliers d’écritures sans que personne sache même si elles sont là. Une fois les deux totaux posés côte à côte, il suffit d’un regard pour voir si quelque chose ne va pas. Un livre si épais que personne ne veut le reprendre depuis la première page dispose désormais d’un moyen de passer, à tout moment, une visite de contrôle.

Dans les chapitres précédents, la construction ne tenait debout que soutenue du dehors. Cette fois, elle a logé la vérification à l’intérieur de sa propre structure. Si chaque opération est inscrite par ses deux bouts, les deux totaux finaux sont nécessairement égaux. S’ils ne le sont pas, une erreur a nécessairement eu lieu quelque part. Le livre n’a besoin de personne pour répondre de lui. Il est sa propre pièce à conviction.

Rien ne reste. Les entrées et les sorties se compensent, sans le moindre écart. Sur la longue voie de la commensurabilité, c’est la réussite la plus parfaite.

Cette perfection est voulue, inscrite dans le dispositif. Chaque opération est écrite deux fois : une fois pour dire où elle va, une fois pour dire d’où elle vient. Quelle que soit l’épaisseur du livre, quelle que soit la diversité des affaires, les totaux sont donc voués à se rejoindre. La beauté de cette conception tient à un déplacement : ne pas se tromper cesse d’être seulement une exigence adressée aux hommes pour devenir une propriété de la structure. Respectez la règle d’écriture, et le livre s’équilibre de lui-même. S’il ne s’équilibre pas, c’est que la règle n’a pas été suivie.

Cette capacité de se prouver soi-même a pourtant ses limites, et elles sont tout près. Elle garantit la cohérence intérieure du livre, pas sa conformité au monde extérieur. Vous avez estimé un lot de marchandises au double de sa valeur ? Si le débit et le crédit reprennent l’un et l’autre ce prix trop élevé, l’équilibre sera impeccable. Vous avez laissé dehors toute une catégorie de dépenses ? L’équilibre le sera aussi. Le contrôle porte sur la manière d’inscrire, pas sur la vérité de ce que l’on inscrit. La distinction paraît mince. Elle sera pourtant à la racine de bien des désastres comptables ultérieurs.

Ce dont le livre peut apporter la preuve, c’est de sa fidélité à lui-même. Sa fidélité au monde est une autre question. Il ressemble à une maison dont on aurait fermé portes et fenêtres : à l’intérieur, tout est rangé, chaque chose s’ajuste exactement aux autres. Ce qui se passe au-dehors ne relève en rien des règles de la maison. Mais une fois convaincu par cette belle ordonnance, on oublie aisément qu’il y a un mur. On finit par prendre l’ordre de la pièce pour l’ordre du monde.

Une idée commence alors à prendre forme. Une affaire entièrement calculée serait une affaire entièrement comprise. Et un livre dont les comptes tombent juste serait l’explication la plus complète que l’on puisse donner d’une activité commerciale.

Ceux qui parleront plus tard de l’esprit du capitalisme seront souvent fascinés, eux aussi, par cette clôture formelle.

VI. À quel prix l’équilibre ?

Pourtant, dans ce même ouvrage, Pacioli laisse voir à plusieurs reprises les limites de sa méthode.

Que faire lorsque le coût d’origine est inconnu ? On peut, dit-il, estimer le bien au prix courant du marché, ou lui attribuer une autre valeur.

Et certains menus objets ? Inutile de les inscrire, répond-il.

Les vêtements personnels, le linge de lit ? Ils relèvent de l’intimité : on ne les fait pas même entrer dans le mémorial.

Du sucre et du gingembre se trouvent mêlés sans qu’on puisse les distinguer ? On porte d’abord la valeur totale. Les précisions viendront plus tard.

Rassemblées, ces recommandations révèlent de quoi est fait le parfait équilibre.

Pour que les comptes tombent juste, il faut, pour moitié, calculer avec exactitude ; pour moitié, s’abstenir de demander. Estimer un montant, passer sur quelques petites choses, tenir la vie privée à la porte, inscrire en bloc ce que l’on ne sait pas encore démêler : les deux côtés peuvent alors devenir égaux. L’équilibre représente un achèvement de la forme, sans supposer que l’on ait saisi la réalité tout entière. Il autorise l’estimation, la réserve, le report à plus tard et l’omission.

Une espèce de reste apparaît ici, que les chapitres antérieurs n’avaient pas rencontrée.

Du premier au troisième chapitre, le reste était ce que l’on ne parvenait pas à mesurer : les relations, la réputation, les choses que l’on refusait de vendre. Dans le quatrième, il devenait ce que l’on ne devait pas mesurer : la détresse d’une personne acculée, que l’on pouvait chiffrer mais que l’on plaçait délibérément hors de portée de l’instrument. Avec la partie double vient une troisième espèce. Ce reste n’est ni impossible à mesurer ni interdit de mesure. Il est ce que le livre laisse doucement passer, d’un « inutile de l’inscrire », d’un « on précisera plus tard », d’un « cela relève de la vie privée ».

Le livre n’a ni engagé le combat ni fait de concession. Il n’a simplement rien demandé.

Et tant qu’on ne demande pas, les comptes peuvent toujours tomber juste.

Il faut garder cette phrase un moment en soi. D’ordinaire, on suppose qu’un compte refuse de s’équilibrer parce qu’une erreur s’y est glissée. Ici, c’est l’inverse : il s’équilibre précisément parce que certaines choses n’ont pas été comptées. Ce sur quoi l’on ne pose pas de question n’entre pas dans le livre ; n’y entrant pas, il ne peut rendre les côtés inégaux ; ne pouvant les rendre inégaux, il ne signalera jamais que quelque chose ne va pas. La preuve que la construction fournit d’elle-même ne s’étend pas à ce qu’elle n’a pas interrogé. Et, sur le papier, ce qu’elle n’a pas interrogé se confond parfaitement avec ce qui n’existe pas.

La machine des chapitres précédents vient de trouver une manière plus froide de tourner. Auparavant, la construction n’atteignait pas le reste et le livre ne se fermait pas. Maintenant, elle a appris à le contourner, et le livre se ferme. Cette fermeture ne signifie nullement que le reste a été résolu. On l’a seulement retiré du champ de vision. Ce qui en sort ne disparaît pas pour autant : il cesse de figurer dans les documents que l’on peut contrôler, jusqu’au jour où il reviendra sous une autre forme.

Le monde extérieur aux comptes demeure toujours là. Il ne figure simplement pas dans les colonnes. Cotrugli l’explique très clairement : le mémorial doit recueillir les contrats, les engagements, les lettres de change et les transactions de toutes sortes. Nombre d’affaires commencent en effet par un contrat sans entrer aussitôt au grand livre. Ces traces sont incontestablement nécessaires, faute de quoi on oublie. Pacioli exige de son côté, à plusieurs reprises, que l’on conserve la correspondance, que l’on garde copie des réponses, que l’on classe soigneusement les reçus et les polices d’assurance, que l’on note où se trouvent les documents. Les listes doivent aussi préciser le nom des débiteurs et des créanciers, leur domicile, leur circonscription fiscale et leurs garants.

Une scène un peu contraire à l’intuition se dessine alors. Plus le registre tend vers l’anonymat et le nombre pur, plus le monde qui le soutient semble fait de relations. Qui a signé ? Qui s’est porté garant ? Qui a livré la marchandise ? À la réputation de qui peut-on se fier ? Où est maintenant cette feuille de papier ?

Ce que la monnaie commune peut mettre à prix et ce que les deux côtés du livre peuvent compenser n’a jamais été qu’une partie du monde marchand. L’autre partie reste suspendue aux contrats, aux promesses, aux effets, aux mandataires et à la mémoire.

Les deux ensembles accomplissent chacun leur tâche ; aucun ne peut se substituer à l’autre. Le livre sait traiter les montants. Il ne sait pas traiter la confiance. Il calcule ce que vous me devez, mais ne peut calculer si vous paierez. Pour cela, il faut savoir qui vous êtes, où est votre maison, qui accepte de répondre de vous, si vous avez déjà laissé une dette impayée. Plus une maison marchande affine ses comptes, plus elle doit entretenir simultanément cet autre ensemble : correspondance, relations, garanties, réputation. Plus les nombres gagnent en précision, moins on peut relâcher le soin des personnes. Un nombre, de lui-même, ne fait tenir aucune promesse.

Leur enchevêtrement nous accompagne depuis le premier chapitre ; seul leur poids respectif change. Dans le monde du don, presque tout repose sur les relations et la réputation, les nombres n’occupant qu’une place ténue. Sur les tablettes, les nombres durcissent, mais il leur faut encore les sceaux et les témoins. Avec les pièces, ils savent voyager seuls, mais continuent de dépendre des poinçons de contrôle et du crédit de la cité. Dans ce livre qui porte sa propre preuve, ils deviennent assez précis pour se vérifier eux-mêmes ; il leur faut pourtant encore toute une armoire de lettres, de reçus et de polices, ainsi que des personnes prêtes à se porter garantes. La part des nombres n’a cessé de grandir. Celle des personnes n’a jamais quitté la scène.

VII. Ce qu’elle a réellement fait

Ce que cette méthode a réellement changé fait débat depuis plus d’un siècle.

La thèse la plus éclatante, et la plus extrême, vient de l’historien allemand de l’économie Sombart. Il présente presque la partie double et le capitalisme comme une seule chose. Selon lui, ils sont absolument inséparables, liés l’un à l’autre comme la forme et le contenu. Il avance encore une proposition plus célèbre : le concept même de capital serait issu de cette façon de regarder le monde ; on pourrait dire qu’avant la partie double le capital n’existait pas comme catégorie. Dans cette lecture, la comptabilité ne fournit pas seulement un outil au marchand. Elle engendre l’esprit capitaliste lui-même.

L’affirmation est portée à son comble, mais on ne peut la congédier comme une simple exagération. Le capital nous paraît aujourd’hui une chose qui existe naturellement. Pour que ce concept tienne, il faut pourtant disposer d’un moyen de ramener à un seul nombre des maisons, des marchandises, des créances et des espèces éparpillées, puis de suivre ce nombre pour savoir s’il augmente ou diminue. Sans un tel livre, la fortune d’une personne reste un amas de choses différentes. Avec lui, elle devient pour la première fois un nombre que l’on peut comparer, accumuler, examiner chaque année pour voir de combien il a crû. C’est ce déplacement que Sombart cherche à saisir.

La position du sociologue Weber est plus complexe. Lui aussi accorde une importance considérable à la tenue rationnelle des comptes. Il voit dans la forme monétaire le degré maximal de calculabilité formelle. Il décrit également la partie double comme la forme techniquement la plus élaborée de tenue des livres que l’on ait alors développée pour calculer le profit : grâce à des échanges fictifs entre les différents services de l’entreprise, elle permettrait le contrôle technique le plus complet de la rentabilité de chaque transaction.

Weber place toutefois deux freins sur cette chaîne de raisonnement. Tous deux sont puissants.

Pour comprendre le premier, il faut déplier ce que cache un nombre. Chaque chiffre du livre se présente comme un fait objectif. Il est pourtant le résultat d’une transaction, derrière laquelle se tiennent les situations et les forces respectives des parties. Pour un même objet, celui qui doit vendre sans attendre n’obtient pas le même prix que celui qui peut patienter. Si une multitude de vendeurs n’a qu’un seul acheteur en face d’elle, le prix négocié sera encore différent. Une fois l’accord conclu, tous ces écarts disparaissent : seul entre au livre un nombre parfaitement net. La comptabilité recueille le résultat. Elle ne recueille pas le chemin qui y a conduit.

Premier frein : le prix monétaire n’est pas une mesure neutre et naturellement transparente. Il procède de la concurrence et du compromis ; il résulte de rapports de pouvoir.

Second frein : rationalité formelle et rationalité substantielle ne se confondent pas. Une opération peut se prêter à un calcul numérique extrêmement poussé et paraître pourtant déraisonnable au regard de l’éthique, de la politique ou de l’égalité.

Weber formule encore une remarque plus rude : même le calcul du capital le plus formellement rationnel demeure traversé par la lutte des hommes entre eux. Et la production ne répond effectivement qu’à ceux qui peuvent payer. Les autres besoins restent insatisfaits.

La remarque atteint le silence le plus profond du livre. Un homme a faim. Sa faim n’est pas une écriture. Il faut qu’il ait de l’argent pour qu’elle devienne une demande et trouve sa place dans la colonne d’un compte. Un besoin sans pouvoir d’achat n’entre pas dans les livres et ne déséquilibre aucun d’entre eux. Le registre n’a pas d’opinion à son sujet. Il ne le voit tout simplement pas.

Nous reviendrons presque sans cesse sur ce point dans les chapitres suivants. Pour qu’un livre contienne une erreur, il faut qu’une écriture soit fautive. Si le besoin d’une personne n’est jamais devenu une écriture, il ne peut rendre le compte faux. La perfection des livres et le nombre de personnes qui ne mangent pas à leur faim sont donc deux choses indépendantes. Le compte n’a pas menti sur cette question. Il n’a jamais prévu de colonne pour elle.

À l’autre extrémité du débat se trouve la réfutation de Yamey. À partir de 1949, il soutient durablement que rien ne démontre un emploi général de la partie double ancienne pour le calcul continu des bénéfices ou l’optimisation des décisions au sens moderne. Affirmer qu’elle a produit le capitalisme reviendrait à projeter sur le passé les préoccupations de la gestion moderne. En 1964, il dit expressément que la comptabilité en partie double, systématique ou scientifique, n’est nullement indispensable à l’épanouissement de l’esprit capitaliste. Il rappelle aussi que, pour l’Angleterre et l’Écosse entre 1500 et 1850, moins de vingt ensembles de livres en partie double ont été examinés de près. L’objection est de taille. Avec un échantillon aussi mince, difficile de tirer de quelques beaux registres conservés une grande loi de causalité historique.

Il faut expliciter un autre aspect du doute de Yamey. Posséder un livre admirable ne prouve pas que son propriétaire s’en servait pour décider. Il est tout à fait possible que les comptes aient suivi leur voie et les décisions la leur : le patron tranchait selon son expérience, ses informations, son intuition ; le teneur des livres en rangeait ensuite soigneusement les résultats. Si tel était le cas, la partie double ne serait pas le moteur du capitalisme, mais son greffier. On ne peut écarter cette possibilité. Les registres ont conservé ce qu’on y écrivait, pas ce qu’on pensait au moment d’agir.

C’est aussi pourquoi de telles controverses trouvent difficilement leur terme. Prouver qu’une technique a changé la pensée des hommes supposerait de voir comment ils pensaient. Or nous ne disposons que de ce qu’ils ont inscrit. Les livres sont d’excellents témoins, mais seulement de ce qu’ils ont recueilli. Ils établissent qu’un marchand a calculé une opération. Ils n’établissent pas qu’il a pris sa décision en fonction de ce calcul.

Les recherches ultérieures ont déplacé le regard. Certaines insistent sur la fonction rhétorique de la comptabilité : elle conduit les parties, les organisateurs, les créanciers, et jusqu’aux observateurs extérieurs à tenir certaines pratiques pour plus rationnelles, plus crédibles et plus légitimes. Son effet ne se mesure pas toujours au nombre de décisions qu’elle a réellement modifiées. Il peut tenir à l’impression qu’une affaire munie de livres, d’équilibres, de renvois entre les écritures et d’arrêtés de comptes est une affaire mieux raisonnée.

Une chercheuse aborde la question depuis l’histoire du savoir : pourquoi les nombres en sont-ils venus à être considérés comme le support privilégié des faits ? Parmi ses conclusions, l’une touche particulièrement notre sujet. Qu’on le nomme crédit, crédibilité ou crédulité, le fait de croire demeure une condition indispensable à la production du savoir. Un système de nombres a beau devenir impersonnel, anonyme et unifié, il ne se délivre jamais de ce fondement : les autres acceptent-ils d’y croire ?

L’observation manque d’indulgence. Elle n’en est pas facile à réfuter. Un livre est utile parce que quelqu’un le reconnaît ; plus nombreux sont ceux qui lui accordent cette reconnaissance, plus il sert. Mais pourquoi le reconnaître ? Le plus souvent, personne n’a vraiment contrôlé chacune de ses écritures. Il a seulement l’air assez régulier : la présentation est conforme, les chiffres bien rangés, les deux côtés équilibrés. Et il a été établi par une maison de renom ou un teneur de livres agréé. Les nombres offrent une apparence de fiabilité. Cette apparence finit pourtant toujours par rencontrer la même question : y croit-on ?

La partie double a donc peut-être vendu davantage qu’une méthode de calcul : une force de persuasion. Devant le créancier, l’associé ou le juge, ce qu’un livre bien tenu fait d’abord valoir, c’est son allure ordonnée. Cette allure invite à croire que les affaires derrière lui sont rangées avec le même soin. Savoir si les deux ordres se correspondent réellement est une autre question. Bien souvent, personne ne va vérifier.

Les dernières années ont encore diversifié les positions. Certains jugent les définitions de Yamey trop soumises au regard des états financiers modernes : elles sous-estimeraient ce que ces comptabilités apportaient au contrôle des risques, au règlement des marchés et à la conservation des preuves juridiques. D’autres y voient une technique d’enregistrement supérieure, sélectionnée par la concurrence marchande. D’autres encore abandonnent la question du capitalisme dans son ensemble pour étudier la formation de marchés déterminés. À partir de sept mille deux cent trente-neuf transactions d’une banque de Lyon, ils montrent comment ses livres renvoient à ceux de deux cent neuf partenaires commerciaux et contribuent ainsi à former les marchés du change et des dépôts.

Aucune de ces explications n’a été démontrée ; aucune n’a été réfutée. On peut seulement affirmer ceci : cette méthode n’a pas engendré à elle seule une époque entière, comme le voulait Sombart, et elle n’a pas davantage été le simple accompagnement venu après coup que lui assignait Yamey.

VIII. Il y a quelqu’un dans le livre

Le manuel vénitien de 1475 décrit très clairement l’étendue des activités marchandes de son temps. On y trouve l’importation et l’exportation, la fabrication des soieries, la construction, les lettres de change.

On y trouve aussi le commerce des esclaves.

Ces personnes apparaissent dans les comptes comme marchandises, comme capital, comme dettes ou comme revenus. Leurs souffrances, le fait d’être vendues et possédées ne diminuent en rien parce que le débit égale le crédit.

Le livre atteint ici un froid effrayant. Il peut enregistrer avec un soin parfait les gains tirés du transport, de la possession et de la revente de vies humaines, sans le moindre écart entre la gauche et la droite. Aucun jugement moral ne naîtra spontanément de cet équilibre.

Il faut le dire sans détour. Inscrire des êtres humains comme des marchandises, c’est les traiter entièrement comme des moyens. Et cette manière de faire est organisée, instituée, enseignée dans les manuels. La propreté des écritures n’en atténue absolument pas la gravité. Un chapitre entier sera consacré plus loin à cette question. Il suffit ici de voir un point : parmi les conditions techniques qui la rendent possible figure cette méthode capable de convertir n’importe quoi en nombre, et de le faire avec une parfaite netteté.

Nous sommes au point le plus profond du rêve. C’est aussi celui qu’il faut regarder le plus clairement.

Dans les chapitres antérieurs, la construction échouait toujours à l’endroit qu’elle n’atteignait pas : ce qu’elle ne pouvait mesurer, ou ce qu’elle ne devait pas mesurer. Cette fois, elle l’atteint. Elle a inscrit un homme tout entier dans le livre, sans ambiguïté, avec des débits et des crédits correspondants, des reports sans erreur, deux totaux égaux sur la balance de vérification. Elle a réussi.

Et c’est précisément cette réussite qui montre qu’une réussite ne prouve rien.

Que les comptes tombent juste ne rend pas l’affaire juste. L’achèvement formel et la légitimité de fond appartiennent à deux ordres entre lesquels aucun pont ne se construit tout seul. Un livre irréprochable peut enregistrer un commerce indéfendable. Jamais le livre ne donnera l’alarme pour cette raison.

Parvenue à la partie double, la construction a donc réellement réussi à se refermer. Mais c’est une fermeture étrange. Pour trouver l’équilibre, elle n’a pas tout fait entrer. Elle a cessé de demander, estimé, déclaré certaines choses inutiles à inscrire, remis des précisions à plus tard. Et dans les choses qu’elle a effectivement comptées, elle n’a encore retenu que la face qui se prêtait au compte.

On peut donc fermer le livre. À condition de ne pas poser de questions.

Il faut ici prévenir un malentendu. Rien de cela ne signifie que tenir des comptes soit mauvais, encore moins qu’il faudrait renoncer à les faire clairement. La clarté est précieuse. Combien de comptes embrouillés, de détournements de fonds, de procès inextricables un livre bien tenu permet-il d’éviter ? Ses bienfaits sont tout à fait réels. Le propos est seulement celui-ci : calculer juste est une capacité, pas un jugement. Elle permet de savoir si les entrées correspondent aux sorties. Elle ne dit pas si l’on devait entreprendre cette affaire. Prendre la première chose pour la seconde sera, pendant les siècles suivants, l’une des erreurs les plus fréquentes et les plus coûteuses.

Quant aux besoins dépourvus de pouvoir d’achat, ils ne comptent même pas comme déséquilibre. Ils ne figurent ni au débit ni au crédit, dans aucune colonne. Puisqu’ils ne rendent aucun compte faux, aucun livre n’est tenu de s’en occuper. Ils restent au-dehors, sans bruit.

Et l’homme qui figure dans le livre ? Il y a bien été compté, sans le moindre écart. Pourtant, de tout ce qui importe en lui, rien n’a été compté. Il est à la fois dans le livre et hors du livre.

Telle est la question la plus profonde que la partie double laisse à la postérité : de quoi, au juste, un livre capable de prouver qu’il ne se trompe pas apporte-t-il la preuve ?

Elle laisse en même temps une ombre plus longue. Puisque le livre peut attester lui-même qu’il est exact, tout ce qui entre dans ses comptes prend une allure solide, fiable, explicable. Ce qui ne peut y entrer paraît flou, subjectif, difficile à discuter. Peu à peu, l’importance d’une chose finit par dépendre de sa capacité à trouver place dans le registre. Cette ombre s’étendra pendant des siècles. On accordera toujours plus de poids au calculable ; l’incalculable aura toujours davantage l’air de ne pas exister. Jusqu’au moment où quelqu’un remarquera que ces choses impossibles à compter sont restées là, et qu’elles n’ont jamais cessé de réclamer leur dû.

Ce que cet épisode nous laisse n’est donc pas un mauvais outil. C’est un outil trop commode. Si commode qu’il devient progressivement une manière de regarder le monde : seul compte ce qui entre au livre, tout est en ordre dès que les comptes sont équilibrés. La construction n’a pas manqué son coup. Elle a réussi, et les embarras qui suivent sa réussite viennent précisément de cette réussite. Dans les chapitres à venir, les hommes prendront ce livre dont les comptes tombent juste pour mesurer toujours davantage de choses qui, jusque-là, ne figuraient dans aucun compte.

Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.

Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English