Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 61 · sur 81

Plus de puissance, plus de place pour les autres

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

大邦者,下流也,天下之牝也,天下之交也,牝恒以静胜牡,为其静也。故大邦以下小邦则取小国,小邦以下大邦则取于大邦。故或下以取,或下而取。故:大邦者不过欲兼畜人,小邦者不过欲入事人。夫皆得其欲,则大者宜为下。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. La mer ne va pas chercher les fleuves

À l'embouchure d'un fleuve, la grandeur change de visage. L'eau jusque-là tenue entre deux rives rejoint une étendue qui ne s'est pas avancée pour la conquérir. La mer la reçoit. Dans l'image qui nous occupe, sa capacité d'accueil tient précisément à sa position basse.

Tous les cours d'eau ne finissent pas dans la mer. Ce paysage n'est pas une loi physique sans exception, mais une manière de déplacer notre regard. Nous associons volontiers la puissance à la hauteur : se distinguer, dépasser les autres, occuper le premier rang. Le chapitre 61 nous demande d'imaginer une grandeur dont la première qualité serait de pouvoir accueillir.

« 大邦者,下流也 » : le grand État est le cours inférieur. Le propos concerne d'abord des États de tailles inégales, dans un monde où leur relation peut décider de leur sécurité ou de leur indépendance. Mais il ouvre aussi une question familière : que devient autrui en présence de notre force ? Doit-il se réduire pour que nous paraissions grands, ou trouve-t-il auprès de nous davantage de possibilités ?

Il ne s'agit pas de jouer la modestie afin d'attirer plus sûrement les gens. Une humilité calculée peut conserver intact le désir de possession. Le changement décisif est ailleurs : faire réellement de la place, sans exiger que cette place soit immédiatement payée en reconnaissance. Cela peut favoriser la confiance. Cela n'oblige personne à venir et ne promet pas le succès. L'image perdrait sa profondeur si l'accueil n'était qu'une technique de conquête plus discrète.

II. En bas, du côté de l'accueil et de la rencontre

Trois expressions se suivent : « 下流 », le cours inférieur ; « 天下之牝 », le féminin du monde ; « 天下之交 », son lieu de rencontre. Elles déplacent ensemble l'accent. La question n'est plus seulement jusqu'où une force peut s'étendre, mais ce qu'elle permet de vivre autour d'elle.

Être en bas ne signifie pas être sans valeur. Dans l'image du fleuve, c'est d'abord une position qui rend la réception possible. Dans une relation, ce peut être une façon de devenir accessible : laisser une question arriver jusqu'à soi, ne pas traiter toute objection comme une menace contre son rang, ne pas fermer une conversation en rappelant qui possède le plus d'expérience.

Le féminin appartient ici à une ancienne langue d'images : accueillir, demeurer souple, recevoir sans courir après. C'est justement au grand État, donc à la partie puissante, que cette position est proposée. On ne peut en tirer un devoir imposé aux femmes de se taire ou de se soumettre. Ce qui nous intéresse aujourd'hui concerne toute personne qui dispose d'un ascendant, quel que soit son genre.

Quant au lieu de rencontre, il ne se réduit pas à un point de rassemblement. Les gens n'arrivent pas les mains vides : ils apportent leurs capacités, leurs besoins et leurs jugements. Un centre qui n'admet que ce qui lui ressemble peut attirer beaucoup de monde tout en accueillant très peu de différences. La rencontre devient alors une épreuve de conformité.

Une grande entreprise qui travaille avec une petite équipe peut rendre cette distinction visible. Elle peut présenter ses habitudes comme des conditions indiscutables. Elle peut aussi demander de quoi son partenaire a besoin pour travailler librement et correctement. Dans le second cas, sa puissance commence à soutenir quelque chose qui ne lui appartient pas entièrement.

III. La force de ne pas répondre tout de suite

« 牝恒以静胜牡,为其静也 » : le féminin l'emporte sur le masculin par le calme, précisément parce qu'il demeure calme. Le texte oppose à l'élan qui avance et s'affirme une autre efficacité. Chaque mouvement extérieur n'a pas à commander notre mouvement suivant.

La scène peut être minuscule. Une personne présente une idée ; quelqu'un formule une objection. Avant même de l'entendre jusqu'au bout, elle commence à défendre sa compétence. On ne discute bientôt plus de l'idée, mais du rang de chacun. Un bref silence aurait peut-être permis de recevoir l'information utile que l'objection contenait.

Le calme ne conserve donc pas seulement des forces. Il maintient des possibilités. Tant que l'on n'a pas tout annoncé, tout exigé, tout verrouillé, quelque chose de nouveau peut encore entrer dans la décision. Une personne qui n'a pas besoin de prouver sa force à chaque instant peut la réserver aux moments où elle est nécessaire. Son silence n'est pas une absence : il fait partie de son attention.

Le chapitre 45 associait déjà clarté, calme et capacité d'ordonner. Le chapitre 57 demandait ce qui devient possible lorsque le pouvoir cesse de multiplier lui-même les perturbations. Ici, le même fil traverse les rapports de force : la partie la plus puissante n'a aucune raison d'être aussi la plus impatiente.

Cette réserve n'assure pas la victoire. Un danger peut demander une intervention immédiate ; la personne menacée ne doit pas une belle sérénité à ceux qui la menacent. Le calme visé est celui qui évite d'ajouter notre agitation à une situation déjà difficile. Parfois, la première manifestation de la force consiste à ne pas transmettre plus loin notre propre inquiétude.

IV. Deux États, mais pas deux positions équivalentes

Le passage suivant décrit deux mouvements. Un grand État se place plus bas devant un petit et le gagne ; un petit se place plus bas devant un grand et se trouve reçu par lui. « 或下以取,或下而取 » réunit ces mouvements sans supprimer leur différence. On peut gagner en s'abaissant, ou être accueilli en s'abaissant. Le verbe ne circule pas dans les deux sens de la même manière.

Cette langue appartient au monde des anciens États chinois, à leurs alliances, à leurs dépendances et à leurs luttes, dans des contextes tels que ceux des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants. Elle ne décrit pas un contrat moderne entre partenaires égaux. « 取 » peut évoquer l'acquisition, la prise, le fait de gagner un autre État. Sous la douceur du confluent demeure une hiérarchie politique réelle.

Il serait donc dangereux de convertir ce passage en conseil adressé aux faibles : soyez modestes, et les puissants vous traiteront bien. Un petit pays n'est pas destiné à se fondre dans un grand. Une personne moins riche, moins expérimentée ou moins influente n'a pas le devoir de rejoindre celle qui possède davantage. Refuser une alliance peut être une décision digne et raisonnable.

Une application contemporaine reste pourtant possible. Une personne expérimentée qui écoute rend la coopération plus praticable qu'une personne qui transforme chaque rencontre en classement. Une jeune équipe consciente de ses limites peut mieux profiter d'une aide qu'une équipe occupée à feindre l'infaillibilité. Ce sont des possibilités ouvertes par une attitude, pas des récompenses garanties.

La coopération a aussi besoin de conditions concrètes : des accords compréhensibles, des informations accessibles, une protection contre les changements arbitraires, le droit de refuser et de partir. C'est à ces conditions que l'on reconnaît une véritable retenue de la puissance. Sans elles, les paroles humbles risquent de n'être que le décor poli d'une contrainte inchangée.

V. La responsabilité particulière du plus puissant

« 大邦者不过欲兼畜人,小邦者不过欲入事人 » expose les attentes des deux côtés. Le grand État veut réunir et entretenir des populations, les recevoir sous son ordre ; le petit veut entrer au service d'un autre. Les expressions « 兼畜 » et « 入事 » gardent la marque de cette asymétrie. Elles ne signifient pas simplement que chacun trouve, de son plein gré, la place qui lui convient.

La conclusion est décisive : « 夫皆得其欲,则大者宜为下. » Pour que chacun puisse trouver ce qu'il recherche, il convient que le plus grand se place en bas. « 宜 » exprime ce qui convient, ce qui doit être. Il ne constate pas que le puissant occupe déjà naturellement la position basse. Le texte lui adresse une exigence.

Notre attention change alors de direction. Ce n'est pas d'abord au moins puissant de démontrer sa gratitude. C'est au plus puissant d'examiner ce que son pouvoir fait à la rencontre. Celui qui peut plus facilement rompre l'accord, modifier les conditions, retenir les ressources ou imposer sa version d'un conflit porte une responsabilité accrue : empêcher que la coopération ne devienne une soumission dissimulée.

Pensons à une personne chevronnée qui accompagne un débutant. Elle peut considérer la lenteur de celui-ci comme une offense à son temps. Elle peut aussi reconnaître que son expérience lui permet justement d'expliquer, de situer les erreurs et d'offrir un espace d'apprentissage moins dangereux. Se placer en bas n'exige pas d'oublier ce que l'on sait. Il s'agit d'en faire un appui plutôt qu'une hauteur depuis laquelle on juge.

Tous les désirs ne sont pas compatibles. Des intérêts peuvent réellement s'opposer. Mais disposer de plus de moyens ne donne pas le droit de présenter son propre souhait comme le souhait commun. L'humilité commence lorsque l'autre peut encore vouloir quelque chose qui vient de lui, y compris quelque chose que nous n'avions pas prévu.

VI. Une force dont on peut s'approcher

Lorsqu'on exerce une responsabilité, une observation simple peut être éclairante : que doivent surmonter les gens avant de nous annoncer une mauvaise nouvelle ? Doivent-ils d'abord vérifier notre humeur, rassurer notre amour-propre, emballer leur inquiétude dans un compliment ? Notre place fait peut-être davantage obstacle que nous ne le percevons.

Descendre ne consiste pas à se déprécier. Cela peut commencer par écouter jusqu'au bout, examiner une erreur sans humilier, attribuer un travail à la personne qui l'a accompli. Cela peut demander des changements plus importants : déléguer un véritable pouvoir de décision, organiser un recours indépendant, négocier les conditions au lieu de les présenter comme un fait accompli.

Celui qui apprend peut, de son côté, renoncer à paraître déjà achevé. Une question honnête n'enlève rien à sa dignité. Recevoir de l'aide ne revient pas à s'abandonner au pouvoir d'autrui. On peut être reconnaissant et poser des limites ; apprendre beaucoup auprès de quelqu'un et choisir ensuite une autre direction.

Les deux côtés peuvent enfin distinguer l'action nécessaire de l'agitation. Faut-il répondre, agrandir, conquérir tout de suite ? Ou cette urgence sert-elle surtout à nous donner le sentiment d'exister davantage ? La question ménage un calme qui reste capable d'agir.

Revenons à l'embouchure. La mer n'est pas moins vaste parce qu'elle reçoit. Sans idéaliser la domination, cette image peut nous offrir une mesure : notre force élargit-elle ou rétrécit-elle la vie des autres ? Plus nous disposons de possibilités, moins nous sommes obligés de les utiliser contre quelqu'un. La grandeur prend un sens plus juste lorsqu'elle permet à d'autres de développer, à côté d'elle, leur propre ampleur.


Pour les annotations et la comparaison des textes : septième étude, édition Zenodo. Études précédentes : I, II, III, IV, V, VI.