Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 43 · sur 81

Ne pas toujours devenir plus dur

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

天下之至柔,驰骋于天下之至坚。无有入于无间。吾是以知无为之有益也。不言之教,无为之益,天下希能及之矣。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. Ce qu’une goutte peut montrer

Une goutte tombe sur une pierre. Prise isolément, elle semble ne presque rien faire. La pierre reste en place ; l’eau se défait. Pourtant, nous connaissons les traces que l’eau peut laisser : des sillons, des surfaces polies, des creux formés au fil du temps.

Pour agir ainsi, l’eau n’a pas besoin de devenir pierre. Elle suit une surface, se rassemble, emprunte une voie disponible. Cela ne signifie pas qu’elle serait dépourvue de force physique. Son effet dépend de la durée, du matériau, des pores et des fissures reliés entre eux. Toute pierre ne laisse pas passer l’eau, et l’eau ne pénètre pas à volonté une matière réellement imperméable. Le rôle des pores et des fissures.

Le chapitre 43 ne nomme pas expressément l’eau. J’emploie cette analogie pour préparer une question : agir efficacement consiste-t-il toujours à opposer au résistant davantage de résistance ?

« 天下之至柔,驰骋于天下之至坚。 » Ce qu’il y a de plus souple au monde se déploie dans ce qu’il y a de plus dur. 驰骋 évoque une course, un mouvement qui trouve à s’exercer. Laozi ne dit pas simplement ici que le souple remporte la victoire sur le dur. Entre vaincre un adversaire et trouver une autre manière d’agir dans une situation, il existe un déplacement décisif.

II. Se mouvoir, pas seulement l’emporter

Le plus souple et le plus dur apparaissent comme deux extrêmes. Nous pouvons y lire deux images : la capacité de répondre, d’un côté ; la résistance et la fixation, de l’autre. Cette lecture prolonge le chapitre 42, où la force qui veut s’imposer à tous est mise en garde contre sa propre manière d’être.

L’essentiel est d’abord ce que les mots nous font chercher. Quand on entend « vaincre », on cherche qui sera le plus fort. Quand on entend « se mouvoir », on peut chercher des chemins. Faut-il nécessairement obtenir la défaite de quelqu’un pour que ce qui importe devienne possible ?

Le verbe ne garantit pas, à lui seul, un passage sans frottement ni une innocence morale absolue. Il ne signifie pas par définition : sans obstacle, sans effort, sans conflit. Mais son image peut nous soustraire un instant au calcul unique où une dureté plus grande doit toujours remplacer une dureté plus petite.

Le chapitre 36 disait que le souple l’emporte sur le rigide. Ici, on peut déplacer l’attention du résultat vers la manière de se rapporter à la difficulté. Quelqu’un qui est bloqué n’a peut-être pas besoin d’une poussée plus forte. Il a peut-être besoin de voir qu’il pousse depuis le début au seul endroit qui ne peut pas céder.

III. Lorsque notre forme nous encombre

« 无有入于无间。 » Le non-être entre dans ce qui n’a pas d’intervalle. C’est une image philosophique condensée, non l’explication scientifique d’un mécanisme. 无有 et 无间 ont reçu plusieurs lectures. On ne peut en déduire qu’un liquide entrerait partout à condition d’être assez souple.

La lecture proposée ici s’intéresse à notre attachement à une forme déterminée d’action. Un objet rigide ne passe pas dans toutes les ouvertures. De même, une conversation peut devenir impossible si une seule forme de réponse est admise : l’autre doit reconnaître maintenant, avec mes mots, que j’ai raison.

Une attitude plus mobile cherche ce qui a besoin d’être compris. Peut-être faut-il parler plus tard. Peut-être l’écrit conviendra-t-il mieux. Peut-être faut-il un tiers. Le problème n’a rien perdu de son sérieux ; seule la forme obligatoire de sa solution s’est desserrée.

Il n’est pas question de devenir inconsistant. Avoir des convictions, de l’intégrité et des limites n’est pas en soi un obstacle. Et la douceur n’est pas une technique perfectionnée pour pénétrer chez quelqu’un qui ne veut pas de contact. Un refus n’est pas une fissure à exploiter. Ce qu’on peut assouplir, c’est sa propre manière de faire, non contourner le consentement d’autrui.

L’eau prend une forme sans exiger de tous les récipients qu’ils aient la même. L’analogie, à cette échelle, peut nous servir. Un être humain peut conserver une direction tout en découvrant plusieurs voies. Il n’a pas à cesser d’être quelqu’un pour cesser de faire toujours la même chose.

IV. Reconnaître l’utilité de ne pas forcer

« 吾是以知无为之有益也。 » C’est par là que je reconnais l’utilité du wuwei. Le caractère 知, connaître ou reconnaître, figure aussi dans la version courante du texte ; sa présence n’est pas un privilège de la lecture retenue ici.

La phrase conduit les images vers une proposition pratique. Elle ne se contente pas d’ordonner de ne pas intervenir. Elle demande ce qui devient possible lorsqu’on renonce à une part inutile de contrainte.

On peut comprendre ici le wuwei comme une action qui ne plaque pas à tout prix sa forme déjà décidée sur ce qu’elle rencontre. Un travail bloque : on revoit son organisation. Une relation est tendue : on cesse d’exiger, à chaque échange, que l’autre produise immédiatement la prise de conscience attendue. Ce sont encore des actes, parfois exigeants.

Leur résultat reste ouvert. L’autre peut refuser la conversation. Une collaboration peut être devenue intenable. Une distance, une limite formulée sans ambiguïté ou une séparation peuvent alors constituer la réponse appropriée. Le wuwei ne promet pas que toute difficulté se dissipera dès qu’on parlera plus doucement. Il nous invite à vérifier si la pression supplémentaire appartient encore à la solution, ou si elle est déjà devenue une partie du problème.

V. Enseigner sans posséder la réponse

« 不言之教,无为之益,天下希能及之矣。 » L’enseignement sans paroles et le bénéfice de l’action qui ne force pas : rares sont ceux qui y parviennent. La formule rejoint le chapitre 2, qui permettait déjà de penser un enseignement autrement que comme une succession d’injonctions.

Un adulte répète à un enfant qu’il a le droit de se tromper. Mais lorsque cet adulte commet une erreur, il accuse quelqu’un d’autre. Son comportement enseigne alors autre chose que ses mots. À l’inverse, dire « Je me suis trompé » et réparer rend visible une possibilité que le conseil abstrait ne suffisait pas à créer.

Ce n’est pas une interdiction de parler. Les explications aident ; les savoirs se transmettent ; les limites ont souvent besoin d’être clairement énoncées. L’enseignement sans paroles attire l’attention sur la pratique qui soutient ou dément le discours. Il ne dispense pas de communiquer intelligiblement.

Pourquoi cette voie est-elle difficile ? Parce que l’incertitude nous pousse souvent à hausser la voix, accélérer et contrôler. Veiller à sa propre pratique sans posséder la réaction de l’autre demande de la patience. On retrouve les trois auditeurs du chapitre 41, rencontré plus tôt : tous ne comprennent pas immédiatement, mais personne n’est déclaré incapable d’apprendre pour toujours.

La rareté désigne une difficulté de pratique, pas une noblesse réservée à ceux qui se trouvent déjà sages. Lorsque nous pensons avoir compris la leçon, une question reste particulièrement utile : l’autre a-t-il encore le droit de répondre autrement que ne l’avait prévu mon enseignement ?

VI. Trois situations où changer de mouvement

Prenons d’abord une personne qui vous oppose une grande dureté. Dans une réunion, elle rejette toutes vos propositions. Dans un désaccord, elle répète uniquement son exigence. Le réflexe est immédiat : si je ne deviens pas aussi dur, je vais perdre.

Une opposition ferme est parfois nécessaire. Mais avant que deux positions ne se transforment en deux armures, on peut chercher autre chose : que protège cette personne ? Que craint-elle ? Quel objectif tente-t-elle de garantir par cette demande ? Poser la question ne veut pas dire connaître déjà sa psychologie, ni excuser son comportement. Il s’agit de distinguer sa position déclarée du besoin qu’elle pourrait chercher à satisfaire.

Deux collègues se disputent, par exemple, sur une date de livraison. L’un exige de la rapidité parce qu’une promesse risque d’être rompue ; l’autre demande du temps parce qu’une erreur ne doit pas arriver jusqu’au destinataire. Une fois ces préoccupations explicitées, peut-être peut-on réduire le périmètre du travail au lieu de sacrifier soit le délai, soit la fiabilité. Leurs objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles, même si leurs premières demandes semblaient l’être.

Ils peuvent aussi l’être vraiment. Celui qui veut disposer de vous n’a aucun droit à ce que vous trouviez une solution harmonieuse à ce désir. En présence d’une menace, prendre de la distance et demander de l’aide compte davantage que réussir une conversation. La douceur n’oblige ni à rester ni à rendre un agresseur inoffensif à force de compréhension.

La deuxième situation est un problème enlisé. Vous travaillez toujours plus soigneusement sur le même petit point, sans que l’ensemble s’améliore. Vous avez peut-être atteint ce qu’il était possible d’obtenir dans ce cadre précis. L’effort supplémentaire ne fait plus que déplacer des détails.

Reculer permet parfois de voir le cadre lui-même. Cette tâche doit-elle absolument être faite de cette façon ? Peut-on modifier une dépendance, changer l’ordre des opérations, renégocier un engagement ? Ce qui ressemble localement à une régression peut ouvrir une possibilité à une autre échelle. Parler d’un optimum local et d’un optimum global reste ici une analogie, non la démonstration mathématique qu’une solution parfaite attend nécessairement dehors. Parfois, il n’existe qu’un prochain pas moins mauvais. Encore faut-il pouvoir le voir.

La troisième situation est l’obstacle que vous n’arrivez plus à franchir. L’eau offre plusieurs images : contourner, trouver un passage plus bas, s’accumuler, attendre des conditions différentes. Pour une personne, cela peut vouloir dire employer une autre méthode, prévoir davantage de temps ou demander à quelqu’un de prêter main-forte.

Lorsqu’une seule méthode paraît légitime, son échec devient facilement l’échec supposé de tout le projet. Peut-être le but reste-t-il bon et le chemin doit-il changer. Mais il est aussi possible que le but lui-même soit dangereux, inaccessible ou trop coûteux. Le modifier, voire y renoncer, n’est pas nécessairement manquer de souplesse. Rester mobile, c’est aussi ne pas devoir engager sa vie contre chaque obstacle rencontré.

Revenons à la goutte. Elle ne promet pas que la persévérance vaincra toute pierre. Son effet a des conditions ; notre temps est limité, notre sécurité importe. Elle rappelle pourtant une possibilité que l’effort aveugle fait oublier : nous n’avons pas toujours à imiter la dureté de ce qui nous arrête.

La prochaine fois que vous penserez qu’il ne reste qu’à pousser davantage, gardez un instant cette question ouverte : me faut-il vraiment plus de dureté, ou un autre mouvement ? Votre force commence peut-être là où vous cessez de seulement cogner.