Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 42 · sur 81

Une force qui n’a pas besoin de dominer

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

道生一,一生二,二生三,三生万物。万物负阴而抱阳,中气以为和。天下之所恶,唯孤、寡、不谷,而王公以自名也。物或损之而益,或益之而损。故人之所教,夕议而教人。故强梁者不得死,吾将以为学父。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Le commentaire conserve « 夕议 » ; d’autres annotations lisent ces deux caractères comme « 亦我 ». L’idée d’une réflexion au crépuscule, développée dans l’article, relève de l’interprétation de l’auteur, et non d’un sens incontesté des mots.

廖雅慧 · 2010 · p. 68, n. 85 (PDF)

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. Les plus durs vont-ils toujours plus loin ?

Aller vite. S’imposer. Dominer son marché. Ne jamais céder. Ces injonctions se présentent volontiers comme de simples descriptions du réel. Pour gagner, il faudrait être fort ; pour être fort, il faudrait ne laisser paraître aucune souplesse. Peu à peu, la détermination devient l’obligation de transformer chaque rencontre en épreuve de supériorité.

À la fin du chapitre 42, une phrase vient troubler cette assurance : « 强梁者不得死。 » Celui qui fait de la violence et de la domination sa manière d’être ne trouve pas une bonne fin. La mise en garde ne vise ni la compétence, ni le courage, ni le droit de poser une limite. Elle vise une force qui a besoin d’abaisser pour se confirmer.

Il faut garder à cette parole son tranchant sans en faire un calendrier de la justice. Des personnes brutales réussissent longtemps. Les conséquences ne sont pas immédiates, et elles ne frappent pas toujours ceux qui les ont provoquées. Le texte n’autorise pas à attendre tranquillement qu’une loi du monde punisse tous les agresseurs.

La place de la phrase est remarquable. Le chapitre commence par la naissance des dix mille êtres et finit par la conduite humaine. Entre les deux, une question se dessine : comment quelque chose naît-il et dure-t-il dans des relations ? Et que perd-on lorsqu’on réduit cette vie mobile à une seule exigence : être plus fort que tous les autres ?

II. Un, deux, trois : penser le déploiement

« 道生一,一生二,二生三,三生万物。 » Le Dao engendre un, un engendre deux, deux engendre trois, trois engendre les dix mille êtres.

La puissance de cette formule appelle l’explication, mais elle mérite aussi qu’on ne se précipite pas. Elle peut se lire comme une proposition cosmologique : unité, polarité, apparition de la multiplicité. Les nombres ont reçu différentes interprétations. Celle qui suit appartient à la démarche philosophique de cette série ; elle n’est pas la restitution exclusive d’une cosmologie ancienne enfin résolue.

Je propose d’y lire un déploiement. À partir du Dao, qui ne se confond encore avec aucune forme particulière, apparaît une première distinction. Cette distinction fait apparaître un vis-à-vis, deux pôles, comme le yin et le yang. Leur relation ne se réduit pas à leur juxtaposition : elle produit des situations, des échanges, de la complexité. « Trois » marque alors le passage des deux côtés à ce qui se joue entre eux, puis à la diversité des êtres.

Une graine peut aider à l’imaginer. L’arbre n’est pas assemblé autour d’elle comme un meuble. Il se développe. Mais chaque feuille future, chaque branche cassée par le vent, chaque rencontre avec son milieu n’était pas écrite d’avance dans la graine. La terre, l’eau, la lumière et l’histoire comptent. L’image suggère des possibilités de développement, non un monde entièrement préprogrammé.

Le chapitre 40 parcourt le mouvement dans l’autre sens : les choses naissent de l’être, l’être du non-être. Là, on remonte du visible vers ce qui le rend possible ; ici, on suit un déploiement vers le multiple. Ce rapprochement rappelle que la forme actuelle ne contient pas à elle seule toute son origine. Ce n’est ni un modèle de physique moderne ni une dispense d’étudier comment les phénomènes se produisent réellement.

III. Porter le yin, embrasser le yang

« 万物负阴而抱阳,中气以为和。 » Les dix mille êtres portent le yin sur leur dos, embrassent le yang et trouvent l’harmonie par le souffle qui les met en relation.

L’image ne range pas simplement la moitié du monde dans une boîte « yin » et l’autre dans une boîte « yang ». Elle considère chaque chose dans le rapport des deux. Une face tournée vers nous suppose une face qui se dérobe. L’activité a besoin de conditions de repos ; une décision ferme appelle aussi une attention à ses conséquences. Comme au chapitre 2, les termes opposés ne se comprennent pas en complète indépendance.

Le texte choisi ici porte 中气 ; la version courante porte 冲气. Il serait faux d’en conclure que 冲 ne pourrait signifier qu’une collision, et que 中 serait donc nécessairement le seul caractère juste. Je m’appuie sur le choix de cette série pour souligner une médiation : ne pas faire d’un pôle l’unique état autorisé, laisser leur relation répondre à la situation.

Ce milieu n’est pas une moyenne arithmétique. Répartir équitablement le travail et le repos ne veut pas dire leur attribuer exactement la même durée chaque jour. Parfois il faut agir davantage, parfois s’arrêter. Surtout, entre la maltraitance et la protection, il n’existe pas une juste moitié de maltraitance à accepter. L’harmonie ne demande pas à une victime de négocier son droit à la sécurité.

On peut ainsi être décidé sans faire de l’inflexibilité une identité ; on peut céder sur une méthode sans abandonner une limite essentielle. Celui qui doit toujours être rapide, fort, victorieux ne subit pas nécessairement une punition cosmique. Il risque plus concrètement de ne plus percevoir ce que le moment exige. C’est une manière de prolonger le maintien du milieu évoqué au chapitre 5.

IV. Ce qu’on ajoute et ce qu’on retire

Le chapitre rappelle les noms dont les souverains se désignent : 孤、寡、不谷, « orphelin », « de peu de vertu », « indigne ». Les gens évitent ces appellations, et pourtant les rois et les princes les adoptent. La hauteur du rang se présente dans une parole qui l’abaisse.

Cette juxtaposition suffit à déranger le calcul le plus simple : se diminuer dans les mots n’est pas forcément perdre de l’autorité. Mais la modestie du titre ne prouve pas celle du gouvernement. La question reste entière : reconnaît-on vraiment ses appuis, ou ne possède-t-on que la formule convenable pour paraître les reconnaître ?

Vient alors : « 物或损之而益,或益之而损。 » Il arrive qu’une chose gagne à être diminuée ; il arrive qu’elle perde à être augmentée. Le petit mot 或 importe : il s’agit de possibilités. Toute perte n’est pas un gain déguisé. La privation ne devient pas bonne parce qu’on lui applique un paradoxe.

Pensons à un agenda. Une réunion de plus ressemble à davantage d’activité. Elle peut pourtant prendre le temps nécessaire pour tenir les promesses déjà faites. Retirer un engagement diminue alors la quantité visible et améliore le travail réel. De même, vouloir voir croître son patrimoine sans interruption peut finir par dévorer la sécurité intérieure qu’on lui demandait d’assurer.

Il ne s’ensuit pas qu’épargner soit suspect. Une réserve pour les imprévus peut précisément créer de la marge. Il faut poser une question située : que gagne cette augmentation, et que consomme-t-elle ? Le chapitre 39 interroge les appuis d’un état souhaitable ; le chapitre 44 demandera comment reconnaître assez et quand s’arrêter. Moins n’est pas toujours mieux. Plus n’est pas bon par définition.

V. Ce que 强梁 reproche à la force

« 故强梁者不得死,吾将以为学父。 » Celui qui use d’une force brutale ne trouve pas une bonne fin ; je prendrai cet avertissement pour maître.

强梁 désigne ici une manière impérieuse, violente, de s’imposer. Il ne faut pas découper le terme en deux verbes supposés et faire de 梁, la poutre, la preuve étymologique d’un désir de devenir immuable. On peut ajouter la poutre comme métaphore de rigidité ; elle ne donne pas à elle seule le sens assuré de l’expression.

Le risque de cette attitude est assez concret. Si chaque rencontre doit confirmer ma supériorité, une objection devient une trahison, une pause un signe de faiblesse, un fait nouveau une attaque. Un responsable peut obtenir très vite l’accord de tous et perdre, dans le même mouvement, les informations dont il avait besoin pour décider.

La rigidité aggrave alors la domination. Ce n’est plus seulement « Je veux l’emporter aujourd’hui », mais « Ma manière doit rester juste pour toujours ». On retrouve les critiques de la force coercitive aux chapitres 30 et 36. Le contraste du chapitre 76, entre la souplesse du vivant et la dureté de la mort, offre une image : vivre, c’est encore pouvoir répondre.

La fidélité et la fermeté ne sont pourtant pas déjà des rigidités mortes. Dire clairement non à la violence peut être nécessaire pour que la vie reste possible. Et l’on ne doit pas accuser une personne écrasée par des circonstances difficiles de n’avoir pas su être assez souple. La critique porte sur une façon de dominer, non sur toute vulnérabilité humaine.

Une personne agressive peut gagner, parfois longtemps. Son succès ne répond pas à la question de ce qu’elle détruit, des dépendances qu’elle nie, des réponses qu’elle rend impossibles. L’avertissement doit nous atteindre avant l’action. Ce n’est pas un récit rassurant à raconter après coup en attendant la chute des autres.

VI. Prendre la mise en garde pour maître

La série suit ici 学父, tandis que la version courante donne 教父. On peut comprendre une leçon directrice, un maître fondamental. Ces mots n’établissent ni une doctrine familiale secrète ni une sagesse réservée par naissance à une catégorie supérieure de personnes.

Une formule proche apparaît dans l’Inscription de l’homme de métal, transmise par le chapitre Guan Zhou du Kongzi jiayu. Il ne faut pas la confondre simplement avec une instruction du duc de Zhou à son fils Boqin. Ce rapprochement ne permet pas davantage de trancher la direction d’un emprunt ou sa date. Le texte transmis de l’inscription.

Le geste intellectuel importe davantage ici : celui qui parle accepte lui-même un avertissement comme enseignant. Il ne se contente pas de le brandir contre les brutaux. Si la leçon a une portée, elle doit pouvoir m’arrêter lorsque je dispose, moi aussi, du pouvoir de forcer une réponse.

Ce point rejoint les trois auditeurs du chapitre 41. Tant que force et victoire semblent être la même chose, la mise en garde peut faire rire. Une expérience peut changer cette évidence. Apprendre ne consiste pas à accéder à une caste supérieure, mais à rendre examinable une réaction jusque-là automatique. Même celui qui enseigne a encore quelque chose à apprendre.

VII. Avant de pousser davantage

Trois questions peuvent nous accompagner. D’abord : faut-il réellement plus de pression ? La situation exige peut-être une décision nette. Elle réclame peut-être des informations, du temps, ou une limite que personne n’a encore osé formuler. Décider et contraindre ne sont pas synonymes.

Ensuite : ma méthode a-t-elle le droit de changer ? Dire « On peut compter sur moi » peut exprimer une vraie fiabilité. Si cela signifie qu’aucun fait ne pourra me corriger, la fiabilité devient refus de répondre. Il n’est pas nécessaire de jeter toute son expérience pour tenir compte d’une circonstance nouvelle.

Enfin : que pourrais-je diminuer pour rendre de nouveau possible ce qui compte ? Un rendez-vous inutile, une entreprise de prestige, l’obligation de sortir vainqueur de chaque désaccord. Il ne s’agit pas de sacrifier des moyens nécessaires ni une sécurité difficilement acquise. Une réduction raisonnable a un motif et des conditions.

Ces questions ne promettent pas une vie longue et sans heurts. Elles rendent disponibles des gestes que l’ordre unique « Sois plus fort » avait effacés. On peut tenir bon et rester mobile. Protéger sans dominer. Renoncer à un avantage sans renoncer à soi.

VIII. De la naissance du monde à notre manière d’agir

Au début, un, deux, trois, puis les dix mille êtres. À la fin, un être humain invité à ne pas faire de la brutalité son principe. Entre les deux, la lecture proposée suit un fil : les choses prennent forme dans des différences et des relations. La domination veut soumettre cette diversité à une seule direction.

Le monde ne doit pas la victoire à la douceur. Mais nous n’avons pas davantage à prendre chaque réussite brutale pour une preuve de grandeur. La force peut protéger, soutenir, transformer ; elle n’a pas toujours besoin de trouver quelqu’un à placer au-dessous d’elle.

La prochaine fois qu’on vous conseille seulement de devenir plus dur, plus rapide, plus inflexible, laissez aussi résonner cet avertissement. Non comme une prophétie sur la fin de vos adversaires, mais comme une question sur votre propre mouvement : quelle force nous laisse, à moi et aux autres, de la place pour vivre ?