Quand on gagne, il faut pleurer
Les armes sont funestes
Il faut lire ce chapitre sans transformer la guerre en métaphore commerciale. Laozi parle d’armes réelles, de personnes tuées et de terres endeuillées. « Les armes sont des instruments funestes » ne comporte aucune exception : elles ne deviennent pas heureuses lorsqu’elles sont bien utilisées, victorieuses ou placées du côté que nous jugeons juste.
Le chapitre 28 disait qu’une personne n’est pas un instrument ; celui-ci ajoute que tout instrument ne mérite pas d’être employé. Le noble préfère d’ordinaire la gauche, place favorable ; à la guerre il honore la droite, place des rites funèbres. Dès le moment où l’arme est prise, l’action se situe dans le domaine de la mort, non dans celui d’une future célébration.
Si le combat est inévitable, qu’il soit bref
Une variante du manuscrit recommande une attaque tranchante et rapide, tandis que la tradition parle d’une disposition intérieure calme. Le sens ancien ne célèbre pas l’efficacité meurtrière : si l’on a été poussé jusqu’à la situation funeste, la prolonger pour en faire un spectacle ajoute des morts réelles. La seule limite moralement intelligible est de terminer au plus vite.
Laozi ne permet donc pas au stratège de se réfugier dans la pureté de ses intentions. Une campagne menée avec gravité demeure une campagne ; un bombardement décrit avec un vocabulaire technique tue toujours. La sobriété psychologique ne répare pas la durée du massacre.
Esthétiser la victoire, c’est aimer tuer
Le texte est brutal : traiter la guerre comme une belle chose revient à prendre plaisir à tuer des personnes. L’héroïsme, la grandeur nationale et le spectacle des armes ne constituent pas un niveau symbolique séparé du cadavre. Toute langue qui rend la violence séduisante cherche à faire oublier la réalité corporelle sur laquelle elle s’élève.
Lorsqu’un grand nombre a été tué, il faut pleurer. Lorsqu’on a gagné, il faut recevoir la victoire selon les rites du deuil — vêtements funèbres, lamentation, aucune parade. Les manuscrits gardent le geste physique des larmes là où une leçon plus abstraite de tristesse peut l’adoucir. Laozi ne dit pas : soyez modestes dans la victoire. Il dit : il y a des morts ; quiconque l’oublie a déjà laissé l’enseigne vainqueur coloniser son humanité.