Une personne de valeur n’est pas un instrument
Texte chinois du chapitre
Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire
知其雄,守其雌,为天下溪;为天下溪,恒德不离;恒德不离,复归于婴儿。
知其荣,守其辱,为天下谷;为天下谷,恒德乃足;恒德乃足,复归于朴。
知其白守其黑,为天下式;为天下式,恒德不忒;恒德不忒,复归于无极。
朴散则为器,圣人用之则为官长,夫大制无割。
À propos du texte et de la ponctuation
Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.
Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)
I. Regardez votre titre sur LinkedIn
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Êtes-vous ingénieur senior, chef de produit, designer, fondateur, manager, directeur ?
C’est votre « instrument » : votre compétence professionnelle, les fonctions que vous savez remplir, votre « usage » à une place déterminée.
Au chapitre 28 du Daodejing, Laozi pose une tout autre question :
êtes-vous cet instrument, ou êtes-vous davantage que cet instrument ?
Vous avez ces capacités, mais vous n’avez jamais été seulement ces capacités. Un métier peut compter profondément sans épuiser les directions d’une vie.
J’emprunte ici « le junzi n’est pas un instrument » aux Entretiens, 2.12, pour le rapprocher du bois brut devenu instruments chez Laozi. La première formule est de Confucius, non du chapitre 28. Elle nomme les neuf cahiers de ce commentaire pour souligner ce rapprochement, pas pour l’attribuer à Laozi.
Le chapitre dessine deux portraits, pour deux sortes de personnes :
l’un pour le lecteur : comment ne pas se laisser devenir un instrument unique ;
l’autre pour ceux qui gouvernent : comment employer les gens sans les traiter en instruments.
C’est seulement ensemble que les deux portraits donnent la proposition complète du chapitre.
II. Trois paires
Le chapitre s’ouvre sur trois paires :
Connaître le mâle, garder la femelle : être le ravin de tout ce qui est sous le ciel.
Connaître la gloire, garder la disgrâce : être la vallée de tout ce qui est sous le ciel.
Connaître le blanc, garder le noir : être le modèle de tout ce qui est sous le ciel.
On peut accepter un compliment et dire « je suis ingénieur ». Le problème n’est pas de reconnaître une réussite, mais de lui donner le dernier mot : « Je sais déjà, je n’ai plus à écouter. »
Un exemple concret.
Au travail, un jour, on vous félicite : « Bravo, vous avez fait un travail formidable, vous êtes vraiment excellent. »
Celui qui opère depuis la place de la gloire érige aussitôt « je suis celui qu’on félicite » en place à tenir ; à la réunion suivante, il voudrait qu’on le félicite encore ; sa conduite se met à tourner autour du maintien de cette posture de « félicité ».
Celui qui garde la place de la disgrâce entend les félicitations sans dresser l’enseigne « je suis déjà excellent » ; la fois suivante, il continue d’agir selon la logique de la chose elle-même, sans rien ajuster pour être félicité de nouveau.
Il ne s’agit pas de « jouer la fausse modestie quand on vous félicite » : ce serait encore dresser une enseigne, simplement à l’envers.
La question du chapitre 24 demeure : cette identité m’aide-t-elle à agir ou ferme-t-elle une porte ? Garder l’autre côté ne demande ni de se rabaisser ni de subir l’humiliation. C’est laisser place à une direction encore inexplorée, même après les félicitations. Grandir ne commence pas nécessairement par se nier.
III. Les trois directions de la place qui cultive
Après les trois paires, chacune se termine par un « retourner à W » :
retourner à l’état de nouveau-né ;
retourner au bois brut ;
retourner à l’illimité.
Je lis le nourrisson, le bois brut et le sans-limite comme trois ouvertures : revenir aux besoins et sensations élémentaires, ne pas épuiser un tout par les catégories, ne pas rendre définitive une frontière actuelle. C’est une carte de lecture, non une preuve étymologique.
Revenir au nourrisson ne promet ni de retrouver son corps ni d’effacer des années de tension par une respiration particulière. Avant le titre professionnel, il y a une vie qui se fatigue et demande des soins.
Un après-midi débordé, vous réalisez que vous n’avez pas bu depuis des heures. À force d’être la personne qui résout les problèmes, même la fatigue devient difficile à avouer. Le nourrisson ne demande pas de quitter le travail : il rend les besoins audibles. La compétence peut dire : « Il me faut une pause. »
Le bois brut suggère autre chose. À déjeuner, un collègue parle de musique. Vous allez répondre « ce n’est pas mon domaine », puis découvrez l’envie d’écouter. Nul besoin de changer immédiatement de métier. Quelque chose peut simplement entrer du dehors.
Le sans-limite regarde plus loin : un intérêt encore sans nom ne doit pas disparaître faute de place reconnue. Inutile de promettre qu’il deviendra un succès. Qu’il existe d’abord. Ces directions n’exigent pas une croissance infinie ; elles refusent de faire de la forme présente un verdict définitif.
IV. Le bois brut, dispersé, devient instruments
Le dernier passage du chapitre 28 :
Le bois brut, dispersé, devient instruments ; le saint, s’en servant, devient le chef des officiers. Car le grand ordre ne coupe pas.
Ce passage ramène tout le chapitre à une proposition très concrète :
dès que le bois brut se disperse, il devient instruments.
Le bois brut = le tout encore indivis.
Se disperser = être entaillé par le ciseau, passé par le fei, découpé.
L’instrument = l’outil qui a un usage déterminé.
Le couteau, le bol, le char, la chaise : autant d’instruments. Chacun a une fonction précise, mais aucun n’est plus le tout indivis de l’origine.
L’image de l’instrument éclaire l’usage, sans prouver que la compétence soit dépourvue de de. La manière de soigner ou de concevoir pour des usagers peut exprimer le respect. Le métier n’est pas inférieur par nature à une vie entière.
Le danger est de rendre une activité seule autorisée. Après vingt ans de développement informatique, on peut encore aimer son travail, apprendre la musique, prendre soin d’un proche ou changer de domaine. Changer ne condamne pas le passé ; rester n’abolit pas le devenir.
Institutions et habitudes peuvent rendre les autres voies difficiles. Elles ne transforment jamais littéralement quelqu’un en simple fonction. Refuser, relire son expérience, chercher de l’aide restent des possibilités que le supérieur n’a pas à octroyer.
V. Le saint s’en sert, et devient chef des officiers
La phrase suivante :
Le saint, s’en servant, devient le chef des officiers.
J’étends ici « les employer » à la coopération professionnelle ; le pronom ne légitime pas toute gestion. Il faut des capacités, mais aussi un accord éclairé, de la négociation, des limites et la possibilité de partir.
Un responsable peut confier du développement tout en prenant au sérieux un souhait de changement ou de congé, sans transformer la promotion en contrôle personnel. Tout désir n’est pas réalisable, mais le désaccord doit pouvoir se discuter ; partir n’est pas forcément trahir.
Un enseignant soutient les mathématiques sans décréter une destinée. Les parents ouvrent des occasions sans confier à l’enfant leur vie inachevée.
Quand toute conversation finit par « à quoi me sers-tu ? », l’espace se resserre. Ce qu’on ignore n’est pas une totalité disparue, mais une personne qui a toujours été là.
Imaginons un entretien ordinaire. Une ingénieure souhaite essayer une autre voie au prochain trimestre. Son responsable s’inquiète : qui reprendra le projet actuel ? La difficulté est réelle ; inutile de la nier.
Mais la suite peut changer : « Que ferais-je sans vous ? Vous ne pouvez pas partir » n’est pas « Voyons ensemble la passation et les dates possibles ». La seconde réponse ne résout peut-être pas tout. Elle reconnaît toutefois une personne, non une fonction disponible à perpétuité.
Si l’aménagement est impossible, le responsable peut exposer les contraintes et laisser l’autre choisir en connaissance de cause. Respecter n’est pas accorder tous les souhaits. C’est rendre les limites explicables et discutables, sans appeler ingratitude le refus de coopérer.
VI. Le grand ordre ne coupe pas
« Le grand ordre ne coupe pas » peut servir de mesure : répartir le travail sans y épuiser la personne. Ce n’est pas garantir une organisation éternelle, mais refuser à l’efficacité le droit d’avaler la vie.
Enfermer dans un rôle peut rendre la confiance et l’essai plus difficiles. Respecter la personne laisse des conditions de changement, sans garantir la réussite de chaque reconversion. Continuer le même métier peut aussi être son choix.
À chaque recrutement, évaluation, promotion, mission : parle-t-on des besoins de cette coopération, ou décide-t-on ce que quelqu’un pourra être toute sa vie ?
VII. Ce que le chapitre donne au lecteur
Pour soi, garder une place au-delà du rôle. Aimer un métier, reconnaître ses forces, permettre un jour sans nouveau résultat. Être entier n’est pas un permis renouvelé seulement à condition de progresser.
Pour autrui, se rappeler des projets que nous ne voyons pas. Le respect n’est pas un prix de polyvalence. Même une personne ne sachant faire qu’une chose ne se confond pas avec elle.
Voilà ce que je retiens du rapprochement avec les Entretiens : contribuer à un usage n’oblige pas à lui remettre sa vie entière.