Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 25 · sur 81

Le Dao se règle sur soi-même

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

有物混成,先天地生。寂兮寥兮,独立而不改,可以为天地母。吾未知其名,字之曰道,吾强为之名曰大。大曰逝,逝曰远,远曰反。道大,天大,地大,王亦大。国中有四大,而王居其一焉。人法地,地法天,天法道,道法自然。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

« 寂兮寥兮 » conserve la lecture adoptée par le commentaire, dans des formes graphiques usuelles. Les transcriptions des manuscrits A et B diffèrent ; il ne s’agit pas ici d’une reproduction caractère par caractère du texte sur soie.

《老子》(帛書本)· A / B · 25

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. La phrase qu’on lit le plus facilement de travers

Il y a dans le Daodejing une phrase que presque tous les lecteurs connaissent :

L’homme se règle sur la terre, la terre se règle sur le ciel, le ciel se règle sur le Dao, le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même.

C’est la phrase qu’on cite le plus.

C’est aussi celle qu’on lit le plus facilement de travers.

La lecture la plus courante :

l’homme imite la terre, la terre imite le ciel, le ciel imite le Dao, le Dao imite la nature.

Le Dao, ce serait la sagesse de la nature. Il faudrait apprendre à vivre en harmonie avec la nature. Il faudrait laisser faire la nature.

C’est lire de travers.

Ce que dit Laozi, ce n’est pas que le Dao imite la nature.

Plus profondément encore : Laozi ne donne même pas là à l’homme une feuille de route de ce qu’il doit imiter.

Pour lire juste ce chapitre, il faut partir d’un mot très précis :

ziran, « ainsi de soi-même ».

II. Ziran n’est pas la nature

Caractères pour suivre la lecture: 自然 (zi ran) · 法 (fa) · 吾未知其名 · 王亦大 · 人法地.

Le chapitre 23 l’a posé : dans la langue de Laozi, ziran n’est pas le mot du chinois moderne qui veut dire « la nature ».

Par l’étymologie :

Zi = soi-même
Ran = ainsi, de cette façon

Ziran, c’est « ainsi de soi-même » : c’est de soi-même que c’est ainsi.

Le chapitre 17 a posé : « Le peuple dit : “Je suis ainsi de moi-même.” » Le peuple dit : « C’est moi-même qui suis ainsi », et non : « C’est la nature qui m’a fait ainsi ».

Chez Laozi, ziran est l’état de ce qui n’est pas colonisé par une force du dehors et fonctionne par soi-même.

Ce n’est pas une entité (Mère Nature) : c’est une place de structure. Être à soi-même sa propre règle, sans référence extérieure.

Lue selon cette étymologie, « le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même » veut dire :

le Dao prend pour règle son propre « ainsi ».

Le Dao est à lui-même sa propre règle.

Le Dao n’a pas de référence extérieure.

C’est une tout autre proposition.

Non pas : « le Dao s’instruit de la sagesse de la nature ».

Mais : « à la place la plus haute, le Dao se fonde lui-même ».

III. Le chaos, le Dao, la prudence du nom

Pour voir clairement cette proposition, il faut revenir à l’ouverture du chapitre :

Il y a une chose, confusément formée, née avant le ciel et la terre. Silencieuse, ah ! vide et vaste, ah ! Elle se tient seule et ne change pas ; on peut la tenir pour la mère du ciel et de la terre.

Le chapitre 21 a posé la structure interne du chaos. Le chapitre 25 s’y raccorde d’emblée :

Il y a une chose, et elle est confusément formée. Confusément formée : c’est le chaos (dans le prolongement du chapitre 21). Un tout indivis, une place où aucun construct concret n’a encore été érigé.

Née avant le ciel et la terre. Elle était là avant le ciel et la terre. Le ciel et la terre sont des constructs (des places concrètes qui ont été érigées) ; le chaos les précède.

Silencieuse, ah ! vide et vaste, ah ! Pas un son ; une étendue vide. C’est l’allure de la place la plus profonde du chaos (dans le prolongement du « Retiré, ah ! ténébreux, ah ! » du chapitre 21).

Elle se tient seule et ne change pas.

Cette phrase demande une lecture attentive.

Se tenir seule, ce n’est pas « être solitaire » : c’est ne dépendre d’aucun autre. Avant le chaos, il n’y a rien d’autre ; le chaos n’existe donc en dépendant d’aucun autre.

Ne pas changer, ce n’est pas « rester éternellement immobile ». Le chapitre 14 a posé « Saisir le Dao d’aujourd’hui » : le Dao ne cesse de fonctionner. « Ne pas changer », ici, c’est une nature de structure qui ne change pas : toujours être le reste, toujours aller dans la direction du fei, ne jamais se laisser récupérer par un construct.

Le Dao ne cesse de fonctionner dans le temps ; mais sa nature de structure ne change pas.


Vient ensuite un passage capital :

Je ne sais pas son nom : je lui donne pour appellation « Dao » ; je me force à lui donner un nom : « Grand ».

Je ne sais pas son nom ; faute de mieux, je lui donne une appellation, « Dao » ; faute de mieux, je lui donne un nom, « Grand ».

Remarquez « je ne sais pas » et « je me force ».

Laozi le dit clairement au lecteur : cette chose, à l’origine, n’a pas de nom.

Pourquoi n’a-t-elle pas de nom ?

Parce que le nom est l’étiquette du construct. Nommer une chose, c’est la traiter comme un construct concret : poser un nom, c’est ériger un construct.

Or dans le chaos, il n’y a pas de construct (le chapitre 21 l’a posé). Le chaos est un tout indivis de pur reste : le nom n’y entre pas.

Laozi dit : « Je ne sais pas son nom. » Il n’y a, à l’origine, aucun nom à lui donner.

« Je lui donne pour appellation “Dao” » : faute de mieux, une appellation, « Dao ».
« Je me force à lui donner un nom : “Grand” » : faute de mieux, un nom, « Grand ».

Pourquoi le livre parle-t-il si souvent du « grand Dao » ?

« Dao » est l’appellation (le nom d’usage), « Grand » est le nom : l’un et l’autre ne sont que des noms de code, que Laozi donne en se forçant.

Cette strate compte beaucoup pour quiconque lit Laozi :

ne prenez pas « Dao » pour le vrai nom d’une entité.

« Dao » n’est qu’un nom de code, qui désigne une place qu’à l’origine on ne peut pas nommer.

S’attacher à « ce qu’est le Dao » (comme à une définition concrète), c’est déjà se tromper : le Dao, à l’origine, n’a pas de nom ; le traiter comme une entité concrète dotée d’un nom, c’est ériger un construct.

IV. Le roi n’est qu’un des quatre grands

Le passage suivant est un rappel précis que Laozi adresse à ceux qui gouvernent :

Le Dao est grand, le ciel est grand, la terre est grande, le roi aussi est grand. Dans le royaume, il y a quatre grands, et le roi en occupe un.

Le Dao est grand, le ciel est grand, la terre est grande, le roi aussi est grand. Dans le royaume, il y a quatre grands ; le roi n’en occupe qu’un.

Ces quatre grands sont une hiérarchie de constructs :

Le Dao est grand : le chaos, la place du pur reste, le plus grand (la source et la direction de tout).
Le ciel est grand : le premier construct érigé par le cycle ciseau–construct (la strate la plus haute, une fois le chaos passé par le fei).
La terre est grande : le deuxième construct (la strate suivante, sous le ciel).
Le roi aussi est grand : celui qui gouverne, la place la plus haute parmi les hommes.

Les quatre grands, du plus grand au plus petit : Dao > ciel > terre > roi.

Laozi écrit « aussi grand ». Dans un certain périmètre (parmi les hommes), le roi est le plus grand ; mais dans la hiérarchie des quatre grands, le roi est le plus petit.

« Dans le royaume, il y a quatre grands, et le roi en occupe un » : il y a, dans cette phrase, de l’humour chez Laozi.

En surface, elle dit l’importance du roi (il est l’un des quatre grands) ; en réalité, elle rappelle au roi :

vous n’occupez qu’un des quatre grands.

Au-dessus, il y a encore la terre, le ciel, le Dao.

Le roi ne peut pas être plus grand que la terre (le roi n’est qu’un homme, et l’homme est sur la terre).
Ni plus grand que le ciel.
Moins encore plus grand que le Dao.


Lue en 2026, cette strate a une résonance particulière.

Quiconque occupe une position de pouvoir (PDG, patron de plateforme, haut fonctionnaire, influenceur, enseignant) se prend facilement pour la place la plus haute de son périmètre.

Laozi le lui rappelle ici clairement :

vous n’occupez qu’un des quatre grands.

Dans votre « royaume » (votre entreprise, votre plateforme, votre domaine, votre famille), vous êtes peut-être le plus grand. Mais au-dessus de votre « royaume », il y a plus grand : la structure plus vaste où il s’inscrit (le marché, la société, la nature, le monde).

Dans ces structures plus vastes, vous n’êtes plus le plus grand.

Ce n’est pas une leçon de morale : c’est un fait de structure.

Tout roi qui se prend pour la place absolument la plus haute finira, tôt ou tard, par se heurter au choc en retour d’une structure plus vaste : il a outrepassé sa place.

Par « dans le royaume, il y a quatre grands, et le roi en occupe un », Laozi le dit en toutes lettres :

reconnaissez votre place ; reconnaissez qu’il y a plus grand au-dessus de vous.

C’est la première lucidité de quiconque détient le pouvoir.

V. L’homme se règle sur la terre : votre point de départ

Vient ensuite la phrase la plus citée du chapitre :

L’homme se règle sur la terre, la terre se règle sur le ciel, le ciel se règle sur le Dao, le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même.

Éclaircissons d’abord les trois premiers degrés.

L’homme se règle sur la terre : l’homme suit les règles de la terre.

Attention : le roi aussi est un homme (à la place qu’indiquait « le roi aussi est grand », le roi est grand, mais il reste un homme). Le roi, lui aussi, doit donc se régler sur la terre. Il ne peut pas sauter par-dessus la terre pour se régler directement sur plus haut.

La terre se règle sur le ciel : la terre suit les règles du ciel.
Le ciel se règle sur le Dao : le ciel suit les règles du Dao.

Ces trois degrés forment une progression ascendante : chacun prend pour règle le degré au-dessus.

Arrivé au Dao : le Dao est le plus haut de ceux sur qui l’on se règle.


Mais il y a ici un point de précision décisif à éclaircir :

« l’homme se règle sur la terre », c’est le point de départ du lecteur.

Vous êtes un homme. Votre chemin commence par se régler sur la terre : suivre les règles fondamentales de la terre.

Quelles sont les règles de la terre ?

Concrètes, continues, sans saut possible.

La terre est la place qui porte tout : l’herbe pousse de la terre, la maison se bâtit sur la terre, l’homme marche sur la terre.

Les règles de la terre, ce sont ces fonctionnements les plus fondamentaux, les plus concrets, les plus proches de vous :

une chose doit se faire dans la durée : on ne saute pas le processus pour aller droit au résultat ;
une personne doit partir des bases : on ne saute pas les bases pour apprendre le niveau supérieur ;
une relation demande du temps : on ne saute pas le moment où l’on fait connaissance pour aller droit à l’amitié profonde ;
un projet avance pas à pas : on ne saute pas le MVP, le produit minimum viable, pour faire directement la version parfaite.

L’homme se règle sur la terre : c’est de ces points de départ fondamentaux que vous partez pour suivre des règles.

C’est votre point de départ.

Cette étape est indispensable ; on ne peut pas la sauter.


Au-dessus de la terre, il y a le ciel ; au-dessus du ciel, le Dao. Mais pour vous, ces deux degrés ne sont pas des étapes sur lesquelles vous régler directement : ce sont des descriptions de structure (que la terre se règle sur le ciel et le ciel sur le Dao, c’est le schéma du fonctionnement du Dao, non votre liste de choses à faire).

Vous partez de « l’homme se règle sur la terre », et vous montez lentement.

Ne sautez pas.

VI. Le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même : il est à lui-même sa règle

Je développe ici l’autofondation dans la lecture philosophique de cet essai, non comme l’unique conclusion philologique tirée de 自, 然 et 法. Un ordre cosmologique ne devient pas pour autant une hiérarchie d’obéissance entre personnes.

On arrive à la phrase décisive :

Le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même.

Dans cette phrase, « se régler sur » a déjà changé de sens par rapport aux trois précédents.

Les trois premiers « se régler sur » veulent dire « prendre modèle sur quelque chose » (l’homme prend pour règle la terre, la terre prend pour règle le ciel, le ciel prend pour règle le Dao) : tous ont un objet extérieur.

Le dernier change de sens :

le Dao prend pour règle son propre « ainsi ».

Ce n’est pas prendre modèle sur quelque chose : c’est se fonder soi-même.

Pourquoi le mot doit-il changer de sens ?

Parce que le Dao est la place la plus haute.

Si ziran était une entité plus haute que le Dao (la nature, Dieu, quelque vérité suprême de l’univers), cela reviendrait à dire « au-dessus du Dao, il y a une règle plus haute » ; et cela contredirait de fond en comble ce qui a été posé plus haut : « le Dao est grand », « née avant le ciel et la terre », « elle se tient seule et ne change pas ».

Le Dao n’a pas de référence extérieure sur laquelle se régler.

Le Dao ne peut donc que se prendre lui-même pour règle.

C’est une nécessité de structure. La place la plus haute ne peut que se fonder elle-même ; elle ne peut pas aller chercher plus haut une référence plus haute.


Replacé dans la structure du chapitre 21 :

le chapitre 21 a posé : « On ne peut pas ne pas croire au fei : ne pas y croire, c’est déjà croire au fei. »

Le fei, fond le plus profond, se fonde lui-même, sans dépendre d’aucun autre. Toute réfutation du fei doit elle-même se servir du fei.

« Le Dao se règle sur ce qui est ainsi de soi-même », que pose ici le chapitre 25, c’est la même chose, fonctionnant à la place du Dao : à la place la plus haute, le Dao se fonde lui-même.

Pas de référence extérieure.
Nul besoin d’un appui extérieur.
Être à soi-même sa propre règle.

C’est cela, ziran : ainsi de soi-même.

VII. L’autonomie n’est pas une exemption

Ne faisons pas de « le Dao se règle sur l’ainsi-de-soi » un laissez-passer hors de toute condition. Il faut distinguer deux façons de dire « moi-même ».

L’une dit : personne ne peut décider de ma vie à ma place ; je cherche ma direction et j’assume les conséquences de mes choix. L’autre dit : puisque je le veux, le réel doit obéir et les autres doivent coopérer. La première est autonomie ; la seconde fait de soi la mesure du monde.

« L’homme se règle sur la terre », dans cette lecture, avertit contre la seconde. Un livre demande encore des phrases, une relation d’écouter l’autre, un produit d’affronter coûts, usagers et échec possible. Le souhait n’accomplit pas ce travail.

Cela ne remet pas notre loi à une autorité. Un marché peut limiter un projet sans déterminer la valeur d’une personne. Une institution peut détenir des ressources sans posséder votre vie. Comprendre les contraintes laisse encore choisir un autre chemin, s’organiser avec d’autres, refuser une exigence injuste ou partir.

Ne pas se prendre pour le Dao ne signifie pas renoncer à devenir soi. C’est ne pas confondre ses désirs avec des lois inconditionnelles de l’univers. Nous choisissons dans des conditions sans devoir en faire nos maîtres.

VIII. Être soi, pas le monde entier

La différence n’est pas que le Dao aurait droit à un soi et les personnes non. Au chapitre 17, le peuple dit aussi « nous sommes ainsi de nous-mêmes » ; on ne peut le lui retirer ici.

Le Dao n’a pas besoin d’une entité supérieure pour le fonder ; une personne vit avec un corps, du temps et des relations. Ce sont deux questions différentes. La finitude humaine n’interdit pas de se donner sa propre loi.

Quitter un métier qui ne convient plus demande encore de prévoir un revenu, de transmettre son travail, de prendre soin des proches. Ce n’est pas capituler devant l’ancien métier : c’est rendre son choix vivable. Si « je choisis la liberté » signifie que les autres doivent en porter tous les coûts, sa loi devient un ordre pour autrui.

Distinguons indépendance et suffisance, assumer un choix et exiger que le monde obéisse. La finitude ne retire pas l’autonomie ; elle explique pourquoi une direction se porte par des actes concrets.

IX. Ce que le chapitre vous donne, en trois strates

Je voudrais garder trois choses de ce chapitre.

D’abord, un nom ne contient pas tout ce qu’il désigne. « Dao » et « grand » permettent de parler, non de posséder la source.

Ensuite, le roi n’est qu’un des quatre grands. Décider dans son domaine ne met pas le monde à sa disposition. Ce rappel limite le pouvoir et protège ceux qui lui font face.

Enfin, « l’homme se règle sur la terre » ramène le choix au sol. Devenir soi demande : que puis-je faire maintenant, qu’apprendre, qui sera touché, quels coûts dois-je porter ? Vivre n’attend pas une puissance illimitée.

Ni se prendre pour le Dao, ni s’abandonner à la loi d’autrui. Il y a des conditions sous vos pieds ; la vie reste la vôtre.