Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 24 · sur 81

« J’ai déjà… »

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

炊者不立,自视者不彰,自见者不明,自伐者无功,自矜者不长。其在道也,曰:余食赘行,物或恶之,故有欲者弗居。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. Le « déjà » qu’on se dit

Repensez à une phrase de ce genre que vous vous êtes dite récemment, à propos de quelque chose :

« Ce domaine, je le connais déjà. »
« J’ai déjà mené à bien le projet X. »
« Je suis déjà assez senior. »
« Je suis déjà mûr. »
« Je suis déjà assez bon. »

Ces phrases ne sont pas fausses en elles-mêmes. On peut reconnaître un accomplissement, s’arrêter quand on est fatigué. Écoutons plutôt la suite implicite : « donc je n’ai plus à écouter ni à regarder ». Le problème commence quand « déjà » dispense de répondre à ce qui se passe.

C’est exactement de cela que parle le chapitre 24.

II. « Soi-même » : une évaluation intérieure

Caractères pour suivre la lecture: 自视 · 自见 · 自伐 · 自矜 · 炊者不立 · 有欲者弗居.

La proposition centrale du chapitre 24 tient à la lecture exacte d’un petit mot : zi, « soi-même », dans les formules zi X.

Au chapitre 22, ces gestes apparaissaient en positif : se mettre soi-même en vue (zi shi), se prévaloir de ses propres vues (zi jian), se faire valoir soi-même (zi fa), et les grands airs (jin). On les lisait alors facilement comme des postures extérieures : s’ériger en objet qu’on regarde, ériger son avis en avis juste, ériger son œuvre en mérite, jouer les grands.

C’était une lecture de surface.

Le chapitre 24 lit les zi X au niveau intérieur :

Tournons ces quatre directions vers l’intérieur. L’expérience empêche-t-elle d’entendre du nouveau ? Refuse-t-on une explication nécessaire parce que les autres devraient déjà nous reconnaître ? Un succès passé dispense-t-il d’une responsabilité présente ? L’ancienneté rend-elle intolérable un rappel d’autrui ?

C’est faire entrer le passage dans le quotidien, non inventer un nouveau sens lexical de 自. Observons le glissement de « j’ai accompli cela » à « donc je n’ai plus à répondre ». La seconde partie peut fermer la porte sans jamais être prononcée.

III. Quand la réussite ferme la porte

Après « je connais déjà », pouvez-vous encore entendre un autre récit ? Voilà le point décisif. Savoir qu’on a de l’expérience ne la fait pas disparaître. Mais s’en servir pour refuser des faits nouveaux peut en faire un écran.

Il faut préciser la condition : croire que les succès passés répondent à tout aujourd’hui, cesser de vérifier et d’apprendre, puis perdre progressivement de vue ce qui arrive. L’affirmation de soi ne supprime pas magiquement une capacité. Le repos, la retraite ou une autre orientation de vie n’annulent pas les contributions antérieures.

Le chapitre 22 demandait si l’on se plaçait devant la situation. Celui-ci tourne la caméra vers l’intérieur. On peut ne jamais se vanter publiquement et tamponner intérieurement son jugement « valable pour toujours ». Le problème n’est pas de reconnaître le chemin parcouru, mais d’en faire une preuve qu’on n’aura plus jamais à regarder.

IV. Qui fait la cuisine ne peut se tenir droit

Cet essai garde une lecture culinaire de 炊者不立. C’est un choix d’interprétation : le caractère du manuscrit de soie ne suffit pas à exclure toutes les autres lectures.

Imaginons quelqu’un devant le feu. Il a souvent cuisiné ; aujourd’hui encore, il surveille la chaleur et goûte. L’expérience facilite le geste, mais ne décide pas d’avance des besoins de cette casserole. Ne pas se raidir ne veut dire ni rester littéralement courbé ni prétendre que tout le monde cuisinait chaque jour dans l’Antiquité. C’est ne pas remplacer l’attention par « je suis expérimenté ».

L’image rejoint le code, la direction d’équipe, l’éducation et le marathon : tester, parler, suivre les changements d’un enfant, écouter son corps. Répondre au besoin de la tâche ; arrêter l’agitation inutile. Éteindre le feu, se reposer ou transmettre correctement le travail peut être précisément ce qu’exige le soin.

Ce qu’on abandonne n’est pas l’aisance, mais la posture : « ma position me dispense de m’en occuper encore ».

V. Quatre évaluations intérieures

Les quatre phrases qui suivent déploient la série des zi sur quatre faces :

« Qui se met lui-même en vue n’est pas en vue » : qui se croit déjà assez en vue, justement, ne paraît plus.

Aujourd’hui :

une créatrice de contenu se croit déjà assez connue : elle cesse de publier, de faire du neuf, de se montrer. Un an plus tard, le public l’a peu à peu oubliée. Elle n’est vraiment plus en vue.

Un ingénieur se croit déjà reconnu pour ce qu’il a apporté à l’entreprise : il ne fait plus de démo de ce qu’il construit, ne partage plus son travail, ne laisse plus l’équipe voir ce qu’il produit. À l’entretien annuel, personne ne se souvient de ce qu’il a fait. Il n’est vraiment plus en vue.

Ces exemples n’exigent pas de publier ni de s’afficher sans fin. Se reposer ou refuser l’autopromotion n’enlève rien à la valeur d’une personne. La question est de remplacer ou non une communication encore nécessaire par « je suis déjà reconnu ».

« Qui se prévaut de ses propres vues ne voit pas clair » : qui se croit déjà pourvu de vues, justement, ne voit plus clair.

Un ingénieur se croit déjà expert de son domaine : il cesse de lire les nouveaux articles, de suivre les nouveaux outils, d’échanger avec la génération montante. Trois ans plus tard, le domaine a complètement changé ; ses « vues » sont restées figées à la place d’il y a trois ans. Il ne voit vraiment plus clair : il ne voit plus ce qui se passe maintenant.

Un chef de produit se croit déjà connaître ses utilisateurs : il cesse de mener des entretiens, de regarder les nouvelles données, d’écouter les retours du terrain. Six mois plus tard, les usages ont changé ; il décide toujours d’après son jugement d’il y a six mois. Il ne voit vraiment plus clair.

Le monde ne cesse de changer. L’information nouvelle ne cesse de jaillir. Se croire déjà pourvu de vues → cesser de recevoir → ne vraiment plus suivre.

« Qui se fait valoir est sans mérite » n’annule pas les contributions passées.

Un entrepreneur raconte son ancien succès mais refuse d’entendre les problèmes du nouveau projet : l’expérience ne l’aide plus. Une chercheuse transforme un article important en bouclier contre des contre-exemples ultérieurs. Sa contribution demeure, mais ne répond pas à sa place à l’argument d’aujourd’hui.

Distinguons les deux : l’accomplissement mérite reconnaissance ; il ne dispense pas d’une responsabilité présente. Renoncer à un nouveau projet, cesser de publier ou prendre sa retraite n’est pas en soi la glorification de soi critiquée ici.

« Qui se donne de grands airs ne grandit pas » : qui se croit déjà assez grand, justement, ne grandit plus.

Un ingénieur senior se croit déjà assez senior : il cesse d’apprendre de nouvelles technologies, de nouveaux frameworks, de se mettre au défi. Deux ans plus tard, ses compétences sont restées à la place d’il y a deux ans ; les juniors de l’équipe l’ont dépassé. Il ne grandit vraiment plus.

Une dirigeante se croit déjà assez mûre : elle cesse de réfléchir sur elle-même, d’apprendre de nouvelles façons de manager, d’accepter les retours. Cinq ans plus tard, elle dirige toujours comme il y a cinq ans ; mais l’équipe, le produit, le marché ont changé. Elle ne grandit vraiment plus.

Quand l’ancienneté sert à ne plus écouter, elle entrave l’évolution. Ce qui est à quitter, c’est ce refus, non la maturité ni la confiance fondée dans un travail bien fait.

VI. Toute évaluation n’est pas de trop

« Restes de nourriture et excroissances » nomme ces postures comme un ajout inutile. Au quotidien, il ne s’agit pas d’interdire de s’évaluer, mais de demander si cette évaluation ferme trop tôt la situation.

Faire le bilan, vérifier l’avancement, reconnaître un succès et décider de se reposer peuvent soutenir l’action. Le surplus consiste à s’autoriser à ne plus regarder alors qu’on n’a pas fini de voir.

Après un repas réussi, on peut dire « c’était bien ». Si demain le dîner brûle et que « je cuisine toujours bien » empêche de sentir l’odeur, le jugement est devenu un obstacle.

Ne faisons pas du refus de la suffisance un examen de soi sans fin. Vérifier ce qui doit l’être, apprécier ce qui le mérite. Ne pas laisser une conclusion barrer le prochain regard.

VII. Un tableau pour se vérifier au-dedans

Arrivé là, l’outil que le chapitre vous donne est en fait très clair.

Il ne sert pas à évaluer les autres.

Il sert, à un moment ou un autre de chaque journée, à vous vérifier vous-même :

en ce moment, sur quelle chose suis-je en train de me dire « j’ai déjà… », « je suis déjà… » ?

Pour les vues : est-ce que je me crois déjà pourvu de vues, au point de ne plus continuer à regarder, de ne plus recevoir d’informations nouvelles ?

Pour la mise en vue : est-ce que je me crois déjà assez en vue, au point de ne plus me montrer ?

Pour le mérite : est-ce que je crois avoir déjà assez de mérite à mon actif, au point de ne plus agir ?

Pour les grands airs : est-ce que je me crois déjà assez grand, au point de ne plus grandir ?


Ces vérifications ne servent pas à se donner une note (« j’en suis à combien ? ») : ce serait encore dresser une enseigne, celle du « score atteint ».

Elles servent à voir quelle évaluation vous faites de vous-même, en ce moment.

Voir, cela suffit.

Qui voit a une chance de ne pas laisser cette évaluation arrêter sa marche.


Je lis la conclusion 有欲者弗居 ainsi : tenir à bien faire, c’est ne pas s’installer dans sa propre mise en avant.

On peut se réjouir du passé et décider qu’on en a fait assez aujourd’hui. Se voir n’est ni se rabaisser ni prouver sans cesse qu’on mérite d’exister.

Revenons à la cuisine : goûter, surveiller le feu, l’éteindre au bon moment. Demain, accepter de regarder encore. Déposer le piédestal, pas soi-même.