Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Athlétisme · Réécriture française
Essai 19 / 23

Une même distance, deux livres de comptes

Le parcours du marathon de Boston peut être mesuré avec exactitude sans satisfaire aux conditions géographiques d’un record du monde. Les mêmes 42,195 kilomètres appartiennent ainsi de deux manières différentes à l’histoire d’une épreuve et à celle des records.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I Un parcours mesuré juste et un parcours qui peut entrer dans les records

Le parcours du marathon de Boston est officiellement certifié à 42,195 kilomètres.

C’est vrai. La Boston Athletic Association le précise : son parcours en ligne, de Hopkinton à Boston, est certifié selon les règles de World Athletics et de l’USA Track & Field. Il mesure 26 miles et 385 yards, soit 42,195 kilomètres. Il a été mesuré avec exactitude. C’est bel et bien un marathon de longueur réglementaire.

Pourtant, le temps de 2 h 03 min 02 s réalisé par Mutai sur ce parcours en 2011, le plus rapide jamais enregistré sur marathon à l’époque, ne pouvait pas être homologué comme record du monde.

La performance n’a pas été annulée. Personne n’a dit que Mutai avait commis une faute. Aujourd’hui encore, la Boston Athletic Association inscrit ces 2 h 03 min 02 s en bonne place comme record de son parcours. Ce n’est simplement pas un record du monde.

Tout cet essai tient dans la distance qui sépare ces deux constats.

Un parcours mesuré juste et un parcours admissible aux records du monde sont deux choses différentes. Pour World Athletics, un marathon correctement mesuré à 42,195 kilomètres et un marathon où l’on peut établir un record du monde ne constituent pas une seule et même proposition. Un parcours peut être mesuré avec exactitude, officiellement certifié, puis échouer à des tests géométriques supplémentaires. Les performances qu’on y réalise n’entrent alors pas dans la colonne des records du monde.

Boston échoue à deux de ces tests. D’abord, son dénivelé net descendant atteint 140 mètres, soit environ 3,32 mètres par kilomètre, alors que la limite autorisée pour les records est d’un mètre par kilomètre. Ensuite, la distance à vol d’oiseau entre son départ et son arrivée représente environ 91 % de la longueur totale de la course, quand la limite est de 50 %. Boston dépasse largement les deux plafonds.

La distance de Boston est donc conforme, sa géométrie ne l’est pas. Or la catégorie « record du monde » exige l’une et l’autre.

Le dix-huitième essai portait sur deux types de courses structurellement différents qui partagent un même nom et un même tableau de records. Celui-ci prend le problème à l’envers : une même distance, tout aussi correctement mesurée, se retrouve dans deux livres de comptes différents à cause de sa géométrie.

Précisons d’abord ce que signifient ici ces deux livres de comptes, car ils vont prendre plusieurs formes. La plus immédiate est celle de Boston : pour un même parcours, un registre accueille le record du parcours, un autre lui ferme la porte des records du monde. Le marathon féminin offre un cas plus littéral encore : pour une même distance, un ensemble de records en course mixte, un autre en course exclusivement féminine. Une autre séparation se cache dans le chronométrage : d’un côté, l’horloge du coup de pistolet ; de l’autre, celle de votre propre franchissement de la ligne. Ces doubles comptabilités ne se ressemblent pas tout à fait. Elles ont pourtant une structure commune : une même chose se trouve répartie entre des registres distincts en fonction d’une condition jugée pertinente pour la comparaison. Ce que cet essai veut comprendre, c’est ce que fait ce partage, et ce qu’il laisse derrière lui.

II La bicyclette ne fait pas confiance à ses roues

Pour comprendre cette frontière géométrique, il faut d’abord comprendre comment la construction fabrique une longueur comparable. Et la méthode qu’elle emploie a quelque chose de très beau.

On mesure un parcours de marathon avec une bicyclette étalonnée. Son principe essentiel est le suivant : elle ne tient pas la circonférence de ses roues pour connue.

Un compteur mécanique monté sur la roue enregistre de petites fractions de ses rotations. Le compteur Jones classique donne vingt unités par tour. Mais le mesureur ne calcule pas la distance à partir du diamètre nominal de la roue. Il commence par parcourir, plusieurs fois à bicyclette, une base d’étalonnage préalablement mesurée avec précision au ruban d’acier. À force d’allers et de retours, il détermine empiriquement combien d’unités du compteur correspondent à une unité de distance, dans les conditions précises de cette opération de mesurage.

Toute la méthode est là. La pression des pneus, la charge portée par le vélo, l’état du revêtement, les variations de température peuvent modifier très légèrement la circonférence effective de la roue. La bicyclette ne fait pas comme si ces variations n’existaient pas. Elle ne se fie pas non plus à une dimension imprimée sur le flanc du pneu. Elle les intègre toutes à l’étalonnage. La constante obtenue n’est pas celle de ce vélo pour l’éternité. C’est celle de cette mesure, dans ces conditions.

Une fois le parcours entier mesuré, on procède à un nouvel étalonnage. Car au fil de plusieurs dizaines de kilomètres, la circonférence effective a pu changer : le pneu a pu s’user, sa pression baisser. L’étalonnage final permet de détecter cette variation et d’en tenir compte selon le calcul prévu par les règles.

Cette méthode ne croit à aucun étalon absolu. Ni au diamètre nominal de la roue, ni à la validité éternelle d’un premier étalonnage. Elle ne fait confiance qu’à des vérifications empiriques répétées, sur le lieu même du mesurage. Pour fabriquer une longueur comparable, la construction ne s’appuie pas sur une règle étalonnée une fois pour toutes. Elle recommence chaque fois à mesurer les conditions présentes et à s’y ajuster. Voilà une forme très concrète de ce que ce cycle d’essais ne cesse de décrire : la comparabilité n’est pas donnée d’avance. Elle résulte d’un travail continuel d’étalonnage.

Une autre règle est tout aussi importante : celle du parcours le plus court possible. Ce qu’on mesure n’est ni l’axe de la chaussée, ni la trajectoire effectivement suivie par un coureur moyen. C’est la trajectoire la plus courte qu’un athlète soit autorisé à emprunter. Dans les virages et partout où l’on peut couper, la ligne de mesure passe à environ 30 centimètres de la bordure, côté chaussée, en prenant toutes les tangentes permises. Il s’agit d’éviter qu’un parcours ne mesure 42,195 kilomètres le long d’une ligne commode sur une carte, mais moins dès qu’un athlète serre chaque virage autant qu’il en a le droit. La construction mesure donc la trajectoire que personne ne pourra encore raccourcir.

Cette règle repose sur la même prudence que toute la méthode de mesurage. Le coureur qu’elle imagine exploite jusqu’au dernier avantage licite. Il ne reste pas sagement au milieu de la chaussée. Pourquoi mesurer pour le pire cas ? Parce que c’est précisément de cet athlète habile à tout prendre que le record doit se protéger. Si l’on a mesuré 42,195 kilomètres sur l’axe de la route et qu’un coureur coupe tous les virages, il parcourt moins de 42,195 kilomètres. Son record repose alors sur une distance insuffisante. La construction ne mesure donc pas pour le coureur moyen, mais pour celui qui saura prendre le chemin le plus court. Elle ne demande pas quelle distance parcourront la plupart des gens, mais quelle est la distance minimale possible. C’est la même prudence, orientée dans le même sens, que celle du coefficient de prévention des parcours trop courts : barrer d’avance la route à tout ce qui pourrait manquer à la distance.

III Un peu trop long plutôt qu’un peu trop court

La méthode de la bicyclette étalonnée a une limite de précision connue : son incertitude est d’environ un pour mille. Sur un parcours de 42 kilomètres, cela représente une erreur possible de plusieurs dizaines de mètres.

Si cette erreur raccourcit la distance, les conséquences sont graves. Un parcours annoncé à 42,195 kilomètres peut en mesurer moins. La performance serait alors réalisée sur une distance insuffisante.

La réponse de la construction s’appelle le coefficient de prévention des parcours trop courts. Sa logique mérite qu’on s’y arrête.

Ce coefficient vaut 1,001. Le mesureur augmente délibérément la constante d’étalonnage d’un pour mille. La ligne qu’il trace comporte ainsi, pour chaque kilomètre nominal, l’équivalent de 1 001 mètres en unités du compteur. Sur un marathon, cela revient à ménager volontairement une marge de 42,195 mètres.

Cela ne signifie pas que tout marathon certifié est censé mesurer physiquement et exactement 42,237195 kilomètres. Il s’agit d’un coefficient de sécurité métrologique. Il fait délibérément basculer l’erreur du côté où elle ne compromet pas le record. Puisque la mesure conserve une incertitude d’un pour mille, mieux vaut prévoir un parcours un peu trop long que risquer de le rendre trop court. Un peu plus, jamais un peu moins. S’il est trop long, l’athlète aura simplement couru quelques dizaines de mètres supplémentaires ; rien de rédhibitoire. S’il est trop court, la performance repose sur un parcours non conforme et le record ne tient plus.

Ce dispositif contient un choix qui traverse toute cette série. Devant une erreur de mesure impossible à éliminer, la construction ne fait pas semblant qu’elle n’existe pas. Elle n’attend pas non plus l’arrivée d’une méthode plus précise. Elle reconnaît l’erreur, puis porte un jugement de valeur : puisqu’il faut risquer de se tromper, dans quel sens vaut-il mieux le faire ? Elle choisit l’excès de longueur, parce qu’une erreur en plus ne compromet pas la validité du record, tandis qu’une erreur en moins lui est fatale. C’est la même logique que dans le sixième essai, avec la correction des temps électroniques dans le sens d’un temps plus lent. Quand l’erreur est inévitable, la construction choisit de l’assumer dans le sens le plus sûr pour la crédibilité du record.

Il faut ici dissiper une coïncidence numérique particulièrement trompeuse. Le coefficient de prévention ajoute un pour mille. Or le dénivelé net descendant autorisé pour un parcours à records est lui aussi d’un pour mille, c’est-à-dire un mètre par kilomètre. Ces deux millièmes relèvent de deux problèmes réglementaires entièrement différents. Ils n’ont aucun lien entre eux. Le premier empêche une erreur de mesure de raccourcir le parcours. Le second limite l’aide que sa pente apporte au chrono. Les sources donnent à ces deux règles des justifications complètement distinctes. Les confondre, ou croire que l’une se déduit de l’autre, serait une erreur.

IV La frontière géométrique n’a pas de justification physiologique précise

Regardons maintenant les deux frontières elles-mêmes : un écart entre le départ et l’arrivée ne dépassant pas 50 % de la distance totale, un dénivelé net descendant ne dépassant pas un mètre par kilomètre.

Leur objectif est clair et documenté. Elles empêchent qu’un parcours ne descende trop, ou soit dessiné de façon à laisser le vent favorable améliorer indûment les performances. La limite d’écartement ne suppose pas que toute course en ligne bénéficie d’un vent arrière. Elle limite la possibilité qu’un vent dominant aide systématiquement les coureurs sur la majeure partie d’un long trajet dans une même direction. La limite de dénivelé poursuit le même objectif avec la gravité.

Mais un objectif clair ne donne pas encore une justification physiologique au nombre précis que l’on retient.

On ne trouve aucune démonstration technique originelle établissant que 50,0 %, ou 1,000 mètre par kilomètre, constituerait un point de rupture physiologique. La biomécanique moderne confirme bien que les pentes, les virages et l’assistance aérodynamique modifient les performances de manière mesurable. Elle ne révèle pas pour autant un précipice naturel situé exactement sous ces deux chiffres réglementaires. Rien ne démontre une différence de nature entre 49 % et 51 % d’écartement. Rien ne démontre non plus qu’entre 0,9 et 1,1 mètre de descente par kilomètre, le corps subisse une transformation soudaine.

Ces deux frontières sont donc de même nature que celles déjà rencontrées dans cette série. Dans le septième essai, le calcul à l’origine des coefficients du barème du décathlon n’était pas public. Dans le douzième, le seuil de 40 millimètres imposé aux chaussures n’était pas issu d’une démonstration. Dans le quatorzième, le seuil de testostérone n’était pas calculé à partir d’une taille d’effet. Dans le seizième, le seuil de 0,100 seconde au départ ne constituait pas une constante physiologique stable. Voici maintenant les 50 % et le mètre par kilomètre : eux non plus n’ont pas été lus directement dans la physiologie. Ce sont des seuils de normalisation défendables, choisis pour rendre la comparaison reproductible. Ce ne sont pas des constantes du corps humain.

Ensemble, ces frontières disent quelque chose de général sur la construction. Pour produire de la comparabilité, elle doit tracer des lignes. Or presque toujours, elle doit les tracer dans une grandeur continue, dépourvue de rupture naturelle. La pente est continue. L’écartement est continu. Toute limite précise est donc nécessairement une découpe. On peut l’expliquer, la défendre ; on ne peut pas prouver qu’elle tombe au seul endroit juste, puisque cet endroit n’existe pas. La construction ne découvre pas d’abord une frontière naturelle qu’elle se contente ensuite de dessiner. Elle a besoin d’une frontière, alors elle en taille une là où il n’y en avait pas.

Sur ce même problème, la différence entre le sprint et la course sur route est révélatrice. Pour limiter le vent favorable, le sprint mesure directement sa vitesse : au-delà de +2,0 mètres par seconde, pas de record. Cette limite est elle aussi une découpe ; aucun précipice physiologique ne sépare 2,0 de 2,1. Mais le sprint peut au moins mesurer ce vent. Sur 42 kilomètres de route, impossible d’obtenir une seule vitesse du vent qui ait un sens pour tout le parcours : sa force et sa direction changent d’un tronçon à l’autre. La course sur route se rabat donc sur autre chose. Au lieu de mesurer ce vent insaisissable, elle contraint la géométrie pour l’empêcher d’aider systématiquement les coureurs sur une longue ligne droite. Même objectif, deux moyens : la mesure pour le sprint, la géométrie pour la route, parce que la route ne peut pas mesurer utilement la grandeur qui l’intéresse. Ce que la construction décide de réglementer dépend en partie de ce qu’elle est capable de mesurer et de maîtriser.

V Boston est de l’autre côté de la ligne sans rien perdre de sa grandeur

Revenons à Boston. C’est l’exemple le plus célèbre de ce qui se trouve de l’autre côté de la ligne. Et son cas montre exactement ce que cette ligne est, et ce qu’elle n’est pas.

L’essentiel consiste à séparer deux questions : Boston est-il mesuré avec exactitude ? Boston est-il admissible aux records du monde ?

Boston est mesuré avec exactitude. Ses 42,195 kilomètres sont certifiés ; ce point ne fait pas débat. S’il ne peut pas produire de record du monde, c’est à cause de sa géométrie, pas de sa distance. Ce sont deux jugements distincts. Un parcours peut satisfaire entièrement au premier critère et échouer au second. C’est exactement le cas de Boston.

La manière dont l’IAAF a traité la performance de Mutai en 2011 mérite d’être regardée de près. Elle n’a pas dit que le parcours était trop court. Elle n’a pas dit que le chrono était entaché d’un problème. Elle a expressément reconnu qu’il s’agissait du marathon le plus rapide jamais couru jusqu’alors. Elle a simplement expliqué que Boston dépassait à la fois la limite de dénivelé net descendant et celle d’écartement entre départ et arrivée. Le temps ne pouvait donc pas être homologué comme record du monde.

Les mots comptent. La décision était : cette performance n’appartient pas à la catégorie des records. Elle n’était pas : cette performance est invalide. La première phrase reconnaît une grande performance qui n’entre simplement pas dans cette catégorie précise. La seconde met en cause la performance elle-même. L’IAAF a dit la première.

World Athletics a employé des termes encore plus explicites à propos d’un autre exemple, le Great North Run. Ce semi-marathon se dispute sur un parcours certifié, mais non admissible aux records : son dénivelé net descendant est d’environ 1,45 mètre par kilomètre et l’écartement entre départ et arrivée dépasse 75 % de la distance totale. Lorsque des athlètes y ont réalisé des temps plus rapides que le record du monde officiel du moment, World Athletics a expliqué qu’ils ne pouvaient pas le remplacer, tout en soulignant expressément que cela n’enlevait rien à la performance.

« N’enlevait rien » : ce sont les mots essentiels de cet essai. Qu’une performance n’entre pas dans la colonne des records du monde ne la rend pas moindre. Cela ne signifie pas non plus que son auteur n’était pas assez bon. Elle ne figure simplement pas dans ce livre de comptes-là.

Les athlètes eux-mêmes le voient ainsi. Quatrième à Boston en 2011 en 2 h 04 min 58 s, Ryan Hall a publiquement rejeté l’idée que son chrono serait entaché parce qu’il ne pouvait pas devenir un record des États-Unis. L’ancien recordman du monde du marathon Robert de Castella l’a dit plus directement encore : chaque parcours est différent. Il soulignait que cette variété participe du mystère du marathon, au lieu d’être un défaut qu’une normalisation intégrale devrait faire disparaître.

Il faut aussi défaire quelques idées reçues sur Boston.

Première idée : Boston ne serait pas un vrai marathon puisqu’on ne peut pas y établir de record du monde. C’est prendre la structure du règlement à l’envers. Son parcours de 42,195 kilomètres est officiellement mesuré et certifié. Ce qui empêche l’homologation d’un record mondial, c’est sa géométrie, pas la conformité de sa distance.

Deuxième idée : Boston serait toujours plus rapide puisqu’il descend. Le dénivelé net descendant de 140 mètres est réel. Mais le profil du parcours comporte aussi de sérieuses montées, dont les fameuses Newton Hills. Et la météo peut retourner l’avantage géométrique apparent, comme le montrent les éditions courues dans le vent de face, la chaleur ou la pluie. Une étude portant sur plus de 380 000 observations de résultats à Boston, entre 1897 et 2018, a constaté l’importance des effets météorologiques. Le dénivelé net sert d’indicateur indirect au règlement pour rendre les performances comparables. Ce n’est pas une prédiction selon laquelle chaque édition de Boston sera plus rapide que Berlin, Londres ou Chicago.

Troisième idée : les 2 h 03 min 02 s de Mutai auraient été annulés. La décision avait une portée bien plus étroite : ils ne pouvaient pas être homologués comme record du monde. L’IAAF a reconnu leur rapidité sans précédent. La Boston Athletic Association les conserve encore comme record du parcours. Aucun manquement n’a été retenu contre Mutai.

VI Une même distance et, cette fois au sens propre, deux livres de comptes

Boston donne une première forme de cette double comptabilité. Pour un même parcours, un livre porte le nom de « records du parcours », l’autre celui de « records du monde », et Boston ne figure que dans le premier. Il existe pourtant un cas plus littéral encore : les records du marathon féminin.

En 2011, lors de son congrès de Daegu, l’IAAF adopte un changement : pour qu’une performance féminine sur route soit un record du monde, elle doit avoir été réalisée dans une course exclusivement féminine. Les performances des femmes en course mixte seront rangées dans une catégorie distincte, celle des meilleures performances mondiales.

L’argument est le suivant : lorsque les femmes courent avec les hommes, elles peuvent profiter de groupes masculins pour se faire emmener ou s’abriter du vent, une aide indisponible dans une course réellement réservée aux femmes. L’IAAF considère donc que, pour comparer les records, les conditions mixtes et exclusivement féminines présentent une différence substantielle.

Il faut le dire immédiatement : ce changement de règlement n’accusait pas Radcliffe d’avoir triché.

Les 2 h 15 min 25 s réalisés par Radcliffe à Londres en 2003 l’avaient été dans des conditions mixtes, parfaitement légales selon les règles de l’époque. Le changement ne signifiait pas qu’elle avait enfreint le règlement. Il portait sur la manière dont l’institution classerait ce type de performance, rétrospectivement et à l’avenir. La justification d’une politique et un jugement sur l’athlète sont deux choses qu’il faut tenir séparées. Dans le projet initial, ses 2 h 15 min 25 s perdaient leur statut de record du monde pour devenir une meilleure performance mondiale. Ses 2 h 17 min 42 s, réalisés à Londres en 2005 dans une course exclusivement féminine, devenaient le record du monde réservé à cette catégorie.

Des voix s’élèvent alors. En septembre 2011, les World Marathon Majors et l’Association internationale des marathons et courses sur route s’opposent publiquement au changement. Leur argument comporte deux volets. La plupart des courses populaires sur route sont mixtes : un record unique, limité aux courses exclusivement féminines, ne représente donc pas statistiquement la discipline. Et retirer leur statut de record aux performances historiques les plus rapides, obtenues légalement, serait à la fois déroutant et injuste. Ils proposent deux catégories : l’une mixte, l’autre exclusivement féminine.

L’IAAF recule. Lors de la réunion de son Conseil à Monaco, en novembre 2011, elle renonce au projet d’un registre unique et rétablit la reconnaissance des performances obtenues en course mixte. C’est ce qui aboutira à la structure de catégories parallèles toujours en usage aujourd’hui. Les 2 h 15 min 25 s de Radcliffe conservent leur reconnaissance comme record du monde, au lieu d’être définitivement rétrogradés au rang de meilleure performance mondiale.

Aujourd’hui encore, World Athletics distingue deux mentions de record du monde pour le marathon féminin : course mixte et course exclusivement féminine. Difficile de trouver une illustration plus littérale d’une même distance répartie entre deux livres de comptes. Les deux chronos sont des records du monde sur 42,195 kilomètres. Seule leur mention complémentaire conserve la trace d’une condition de course jugée pertinente pour la comparaison.

Le débat a ici la même structure que dans l’essai sur les chaussures. Courir derrière quelqu’un réduit la résistance de l’air et améliore l’économie de course : ce fait physique n’est pas contesté. Le point litigieux est le passage d’un ensemble continu de situations d’abri et de régulation de l’allure à une classification binaire fondée sur la composition féminine ou mixte de la course. La modélisation n’a pas mesuré l’aide exacte dont Radcliffe a bénéficié en 2003. Elle ne permet pas davantage d’établir le temps qu’elle aurait réalisé, dans le scénario contrefactuel d’une course exclusivement féminine. Les partisans des deux catégories comme l’IAAF, qui ne voulait initialement reconnaître qu’une catégorie de records du monde, admettaient donc que les conditions étaient différentes. Leur désaccord portait sur la façon dont cette différence devait déterminer le classement des records : réserver le statut de record du monde aux performances exclusivement féminines, ou accorder aux courses mixtes et aux courses exclusivement féminines chacune leur propre série de records du monde.

L’issue du débat est tout aussi intéressante. Au départ, l’IAAF voulait un seul livre : seuls les records exclusivement féminins y auraient leur place. Ses opposants en voulaient deux, pour inscrire séparément les records mixtes et les records exclusivement féminins. Ce sont les deux livres qui l’ont emporté. Le dénouement fait écho au choix de l’essai sur les chaussures, mais en sens inverse. Face à l’ancien et au nouveau matériel, la construction avait choisi de conserver un seul registre, sans séparation. Face aux courses mixtes et exclusivement féminines, elle a fini par en ouvrir deux. Devant une différence de conditions, elle réunit une fois, sépare une autre. Ce qui détermine son choix n’est pas un principe objectif, mais le jeu des forces en présence et un jugement sur le livre des records qui représenterait le mieux ce sport. En ces endroits, la construction ne reçoit jamais des preuves une réponse unique qu’elle n’aurait plus qu’à appliquer. Elle choisit parmi plusieurs solutions qui se défendent.

VII Ce que les règles choisissent de ne pas réglementer

Le jour d’un marathon, il peut y avoir du vent. Il peut faire très chaud. Sur ces deux points, les règles des records sur route de World Athletics choisissent de ne pas intervenir directement.

Il n’existe pas de plafond direct de vitesse du vent pour la course sur route. Le sprint et le saut en longueur ont leur limite de +2,0 mètres par seconde : au-delà, pas de record. La route n’a pas de relevé équivalent le jour de l’épreuve. La règle des 50 % d’écartement entre départ et arrivée lui sert en partie de substitut. Plutôt que de relever une vitesse du vent sur 42 kilomètres, on limite, par la distance entre les deux extrémités, la possibilité qu’un vent local dominant apporte une aide systématique.

Il n’existe pas non plus de seuil de température. Les critères des records sur route ne prévoient aucune température maximale ou minimale, aucune limite d’humidité ni autre condition météorologique comparable pour rendre une performance admissible. Le chaud ou le froid peuvent accélérer ou ralentir une course sans modifier son statut officiel au regard des records, dès lors que les autres règles sont respectées.

Il faut ici signaler honnêtement un blanc. On ne trouve pas de décision originelle de World Athletics expliquant pourquoi la température a été exclue de l’homologation. Attribuer à l’institution une justification philosophique ou physiologique précise serait donc une conjecture. Le seul fait établi est que le règlement ne la régit pas.

Ce choix rejoint pourtant un des premiers essais de la série. Le cinquième rappelait qu’en 1976, l’IAAF avait réglementé le chronométrage, qu’elle pouvait maîtriser, mais pas l’altitude, pourtant plus déterminante. La construction tend à réglementer ce qu’elle peut contrôler plutôt que ce qu’elle devrait le plus contrôler. La situation présente lui ressemble. L’influence du vent et de la température sur les performances est scientifiquement établie. L’étude de Boston constatait justement une dégradation des chronos avec la hausse des températures et un lien entre la direction du vent et les variations des performances. Mais la construction ne réglemente pas directement ces deux grandeurs : elles appartiennent à la météo du jour, qu’on ne commande pas. Elle se tourne vers la géométrie du parcours, une donnée maîtrisable, fixée dès sa conception.

World Athletics recourt donc à deux stratégies de normalisation. Pour les épreuves courtes, une variable de vent mesurée, locale et instantanée. Pour les longues courses sur route, la géométrie du parcours, qui constitue la principale contrainte structurelle contre l’assistance du vent arrière. Les variations météorologiques restent, quant à elles, une composante de la course sur route. La construction ne les a pas effacées par la norme. Elle a seulement limité, par la géométrie, la possibilité de dessiner un parcours qui les exploite systématiquement.

VIII L’horloge du départ et la vôtre

Un autre partage des comptes se cache dans le chronométrage. Il est souvent mal compris.

Dans un marathon populaire réunissant plusieurs dizaines de milliers de participants, un coureur peut découvrir deux temps à l’arrivée. Le premier commence au coup de pistolet. Le second commence lorsqu’il franchit lui-même la ligne de départ. Dans une épreuve organisée par vagues, ce franchissement peut avoir lieu plusieurs minutes après le signal. Les deux chronos peuvent donc différer de plusieurs minutes.

L’erreur la plus tentante consiste à croire que la différence tient à la présence ou non d’une puce. Ce n’est pas le cas.

La puce à transpondeur est une technique de chronométrage. Le temps au coup de pistolet et le temps net sont deux définitions du moment où démarre l’horloge. Un même système à puces peut produire les deux. Chronométrer par puce ne signifie donc pas prendre le temps net comme base d’un record.

L’horloge officielle des records de World Athletics mesure le temps écoulé entre le coup de pistolet et le moment où l’athlète atteint la ligne d’arrivée. On peut afficher au coureur l’intervalle entre son propre passage sur la ligne de départ et son arrivée, mais ce n’est pas l’horloge retenue pour homologuer un record. Le temps net, lui, part de son passage personnel sur le tapis de chronométrage du départ. Pour un amateur, c’est souvent la représentation la plus juste du temps qu’il a réellement passé à courir. Il est extrêmement utile pour établir les résultats des courses populaires. Mais on ne peut pas le substituer au temps officiel pris depuis le signal lorsqu’il s’agit d’un record du monde de World Athletics.

Boston illustre précisément cette distinction. La Boston Athletic Association indique qu’en 2006, avec son système de départs par vagues, elle a commencé à utiliser le temps net pour les résultats de la course de masse. Cette évolution dans l’organisation n’a pas redéfini les règles de chronométrage des records mondiaux. Le même matériel à puces recueille les temps officiels d’arrivée et les temps intermédiaires des élites, référencés au signal de départ, tout en fournissant à chaque participant de la course de masse son propre temps net.

Deux livres de comptes, une fois encore. Dans le premier, l’horloge du coup de pistolet : celle du record, qui traite tous les coureurs de la même manière et part du même signal. Dans le second, votre horloge, qui démarre quand vous franchissez la ligne : celle qui vous rend personnellement le plus justice. Les deux utilisent le même matériel, mais ne mesurent pas la même chose. Et le record ne reconnaît que la première.

Il importe de préciser cette distinction parce qu’elle contrarie une intuition parfaitement naturelle. L’amateur se dit : j’ai franchi la ligne plusieurs minutes après le coup de pistolet ; de quel droit me compte-t-on ce temps-là ? Pour lui, le temps net est évidemment plus juste. C’est le temps qu’il a réellement couru. Pourtant, si le record retient l’horloge du signal, ce n’est pas parce qu’elle serait plus équitable pour chacun. C’est même l’inverse : à l’échelle individuelle, elle est injuste. Elle est retenue parce que le record exige une origine commune, identique pour tous. Si le chrono de chacun partait à son propre franchissement, la position au départ perdrait son importance. Se porter devant ou rester coincé derrière ne ferait plus de différence, et une part de la nature même de la course s’en trouverait changée. Le record sacrifie donc une justice individuelle à l’unité de l’horloge. C’est encore un arbitrage de la construction : elle sait que le temps net est plus juste pour chacun, mais elle choisit, pour unifier les records, le temps au coup de pistolet qui l’est moins.

IX Meilleure performance mondiale et record du monde

L’histoire a conservé une trace très nette de la séparation entre ces deux livres de comptes, dans deux expressions : « meilleure performance mondiale » et « record du monde ».

Pendant la plus grande partie du XXe siècle, l’expression faisant autorité dans la course sur route était « meilleure performance mondiale », et non « record du monde homologué par l’IAAF ». Dans sa propre histoire, la Boston Athletic Association qualifie ainsi de meilleure performance mondiale les 2 h 22 min 43 s réalisés par Benoit à Boston en 1983.

Ce choix de mots ne relevait pas d’une modestie journalistique. Il décrivait un véritable statut institutionnel. L’IAAF n’avait pas encore créé, pour la route, cette catégorie de records homologués dépendant du mesurage et de la géométrie des parcours. À la différence d’une piste standard, les parcours routiers n’étaient pas géométriquement interchangeables. L’IAAF n’homologuait donc pas de records du monde sur route ; elle ne reconnaissait que des meilleures performances mondiales.

La situation ne change qu’en 2003. Cette année-là, l’IAAF crée un cadre officiel de records du monde pour les distances standard de course sur route, assorti de conditions de mesurage, de géométrie et d’autres exigences d’homologation. Le dispositif entre en vigueur le 1er janvier 2004. Les meilleures performances mondiales déjà réalisées et satisfaisant aux critères peuvent devenir les premiers records de ce nouveau système. L’histoire ne repart pas de zéro le 1er janvier. Un chrono réalisé en 2003 peut donc avoir été qualifié, sur le moment, de meilleure performance mondiale, puis être devenu l’un des premiers records du monde officiels sur route.

Cette histoire ajoute une dimension temporelle au sujet de cet essai. La catégorie « record du monde » n’a pas toujours existé sur route. Elle n’y a été mise en place qu’en 2004. Pour la créer, il a fallu tracer une frontière, définir des normes de mesurage et de géométrie. Avant cette frontière, la route n’avait que des meilleures performances mondiales, une désignation plus souple qui ne dépendait pas de la géométrie des parcours. Après, elle a eu des records du monde, catégorie plus stricte qui en dépendait. Or la tradition de course en ligne de Boston, née en 1897, précédait de plus d’un siècle cette architecture des records entrée en vigueur en 2004.

X La frontière rend la comparaison possible et laisse toujours quelque chose dehors

Rassemblons les fils.

Pour transformer, en 2004, les meilleures performances mondiales sur route en records du monde homologables, World Athletics devait d’abord tracer une frontière. Celle-ci a rendu la catégorie statistique du record mondial plus reproductible et les performances plus comparables. Pour y entrer, un parcours doit être mesuré juste, présenter une géométrie conforme et utiliser l’horloge du coup de pistolet. Ces exigences enferment dans un périmètre maîtrisable des facteurs susceptibles d’influencer systématiquement le résultat : la pente, le vent favorable, la position relative du départ et de l’arrivée.

Mais dès que la ligne est tracée, quelque chose reste nécessairement dehors.

Boston est resté dehors. Sa distance est juste, mais la géométrie de son parcours en ligne de Hopkinton à Boston lui fait nécessairement dépasser les deux seuils, 50 % et un mètre par kilomètre. La tradition de cette course en ligne remonte à 1897, quand le départ était donné à Ashland ; le départ de Hopkinton date de 1924. Ces deux jalons précèdent le système de records entré en vigueur en 2004, et la tradition de l’épreuve le précède de plus d’un siècle. Le parcours n’a pas été conçu pour enfreindre cette limite : au moment de sa conception, elle n’existait pas. C’est elle qui est venue après, le plaçant de l’autre côté.

Voilà le reste de cet essai. Il prend encore une forme différente.

Les restes des essais précédents étaient tantôt ce que la construction ne pouvait pas contenir, tantôt ce qu’elle ne savait pas calculer, ce qu’elle ne pouvait pas atteindre, ce qu’elle ménageait volontairement ou ce qu’elle refusait de nommer. Celui-ci est ce que la frontière tracée pour rendre la comparaison possible rejette inévitablement dehors au moment même où elle s’établit. Boston en est un exemple. Le marathon est parfaitement régulier, correctement mesuré. Mais il existait avant la frontière, et celle-ci, une fois tracée, l’a placé hors de la colonne des records du monde.

Ce reste possède cependant une propriété que les précédents n’avaient pas : être rejeté dehors ne l’a pas rendu plus petit.

C’est le point essentiel. Qu’une performance soit placée hors des records du monde ne signifie pas qu’elle ait perdu de sa valeur. Les 2 h 03 min 02 s de Mutai demeurent le marathon le plus rapide couru jusqu’à cet instant de l’histoire. Leur impossibilité d’entrer au livre des records du monde ne change rien à ce fait. Selon les mots mêmes de World Athletics, cela n’enlève rien à une telle performance. La Boston Athletic Association, elle, préserve Boston dans un autre livre : record du parcours, vainqueurs, continuité, difficulté, histoire. Elle n’a pas redessiné ce tracé légendaire pour le faire entrer dans la colonne des records mondiaux. Elle l’a conservé dans un autre registre, avec le record de Mutai et son statut de plus ancien marathon annuel du monde.

Voilà, en définitive, le sens de ces deux livres de comptes. Les règles du record du monde définissent une forme de comparabilité : une comparabilité bornée, nécessaire pour mettre en regard les performances réalisées sur des parcours différents. Elles ne définissent pas toute la valeur de ce sport. Un parcours exclu du livre des records mondiaux peut entrer dans celui des records du parcours, dans celui des vainqueurs, dans celui de l’histoire. Ces livres n’utilisent pas les mêmes critères pour mesurer une course. Ils n’en sont pas moins valables en même temps.

La construction peut tracer une frontière et tenir à l’écart des records mondiaux les parcours dont la géométrie aide excessivement les coureurs. Elle rend ainsi comparables les performances admises dans cette colonne. Mais cette seule frontière ne peut pas mesurer tout le poids de Boston. Une part de ce poids échappe à la comptabilité des records du monde. Elle appartient à un autre livre, à la tradition centenaire du parcours de Hopkinton à Boston, à la mémoire de tous ceux qui savent combien il est difficile. La frontière tracée par la construction est réelle, utile : elle rend une certaine comparaison possible. Ce qu’elle ne parvient pas à inclure est réel aussi. Cela figure simplement dans un autre livre.

La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.