Détruire l’ancien registre pour préserver la comparabilité
Les 104,80 mètres de Hohn n’ont pas été « effacés ». Le changement de normes du javelot les a enfermés dans l’ancien registre. Pour préserver la comparabilité, l’institution devait reconnaître que la continuité était rompue.
Dans cet essai
- I Un récit à rectifier d’abord
- II Plus de cinq mètres d’un seul coup
- III La proposition était déjà en route
- IV Faire piquer le javelot du nez
- V Un livre se ferme et un autre s’ouvre
- VI La phrase originale demeure introuvable
- VII Un chiffre que l’on ne peut plus égaler et ses deux vérités
- VIII La conversion est impossible
I Un récit à rectifier d’abord
Commençons par rectifier une histoire très répandue. Si cet essai la prenait pour point de départ, tout ce qui suit serait faux.
L’histoire se raconte ainsi : les 104,80 mètres lancés par Uwe Hohn en 1984 seraient un record éternel, un lancer annulé parce qu’il était allé trop loin. Pour permettre aux autres athlètes de le rattraper, la Fédération internationale d’athlétisme l’aurait rayé d’un trait de plume.
Dans cette version, presque chaque mot demande à être corrigé.
Le lancer de Hohn n’a pas été annulé. Il figure toujours dans les archives officielles de World Athletics, sous la rubrique du javelot ancien modèle. Il demeure une performance officiellement homologuée, le record personnel de Hohn et une étape de la progression des records, assortie d’une mention signalant l’ancien engin. Il n’a jamais été déclaré illicite. Aucune décision technique ultérieure n’a établi rétrospectivement que le javelot utilisé par Hohn contrevenait au règlement.
Ce qui a été remis à zéro, ce n’est pas la performance de Hohn, mais la série des records du monde correspondant à un engin répondant à de nouvelles normes. À partir d’avril 1986, les caractéristiques réglementaires du javelot ont changé, et cette construction institutionnelle a ouvert un nouveau livre de records pour le nouvel engin. Le lancer de Hohn appartenait à l’ancien modèle ; il est resté dans l’ancien livre. Le record du monde masculin du javelot est aujourd’hui de 98,48 mètres, détenu par Jan Železný, et non de 104,80 mètres, détenu par Hohn.
La formulation exacte est donc celle-ci : la marque de 104,80 mètres est le dernier record du monde de l’épreuve disputée avec l’ancien javelot. Ce n’est pas un lancer annulé.
Quant à l’expression « record éternel », elle n’a jamais été employée officiellement. On ne trouve ni règlement de l’IAAF ou de World Athletics, ni résolution de congrès, ni tableau officiel des records qui qualifie ce lancer d’éternel, de permanent ou d’imbattable. Ces mots appartiennent aux médias grand public, aux réseaux sociaux et aux vidéos rétrospectives. La construction, elle, se sert de termes fonctionnels : mention d’une ancienne épreuve, historique de la progression.
Cet essai porte sur un fait plus exact, et plus étrange : une performance demeure légale, valable, intégralement conservée dans l’histoire, mais la catégorie qui lui conférait son statut de record en vigueur a été supprimée par la construction elle-même. Pour la supprimer, celle-ci n’a pas effacé la performance. Elle a fermé le livre qui la contenait.
L’essai précédent racontait comment une construction ne découvre sa frontière qu’au moment où quelqu’un la franchit, puis décide de la maintenir ou de l’ouvrir. Celui-ci demande ce qu’il lui en coûte de la maintenir.
Il faut toutefois préciser ce que signifie ici maintenir une frontière. Dans l’essai précédent, la construction défendait une définition du saut en longueur : elle refusait d’y faire entrer le saut périlleux. Cette fois, elle défend autre chose, la comparabilité à l’intérieur d’une série de records. Elle veut que chaque performance inscrite dans une même série puisse être comparée aux autres. Quand un nouvel engin rend cela impossible, elle préserve cette comparabilité en répartissant les performances de l’ancien et du nouveau modèle entre deux livres distincts. Préserver la comparabilité exige de rendre certaines performances incomparables : la formule paraît contradictoire. C’est pourtant ce que cet essai va déplier.
II Plus de cinq mètres d’un seul coup
Hohn a lancé ses 104,80 mètres le 20 juillet 1984 à Berlin-Est, lors de la Journée olympique d’athlétisme organisée au Friedrich-Ludwig-Jahn-Sportpark. Les documents de World Athletics précisent qu’il s’agissait de son deuxième essai du concours.
Il dépassait de 5,08 mètres le précédent record du monde de Tom Petranoff, 99,72 mètres. Ce fut la seule performance de plus de cent mètres homologuée dans l’ancienne épreuve masculine.
Arrêtons-nous un instant sur ces 5,08 mètres.
Avant Hohn, la progression s’était faite ainsi : 96,72 mètres pour Ferenc Paragi en 1980, puis 99,72 mètres pour Petranoff en 1983. Le record progressait à l’échelle du mètre : trois mètres entre ces deux marques. Hohn en a ajouté plus de cinq d’un seul coup. Ce n’était pas une continuation à coups de centimètres. C’était un bond.
Il faut aussitôt corriger une autre impression courante : dans les années 1980, les javelots n’allaient pas plus loin chaque année. Les résultats ne dessinent pas cette montée régulière.
Si l’on prend la meilleure performance mondiale de chaque saison, on trouve 96,72 mètres en 1980, puis une baisse à 92,48 en 1981, une remontée à 95,80 en 1982, 99,72 en 1983 et 104,80 en 1984. En 1985, Hohn lui-même domine la saison avec seulement 96,96 mètres, bien loin de ses propres 104,80.
Ce sont donc les progrès de l’aérodynamique et les meilleurs lanceurs qui ont brusquement repoussé l’enveloppe supérieure des records. Cela ne permet pas de raconter chaque saison comme une avancée sur la précédente. L’enveloppe s’élargissait ; les saisons, elles, fluctuaient. Le lancer de Hohn est le point le plus extrême de cette enveloppe en expansion, pas le sommet d’une courbe qui monterait sans à-coups.
Sur ce lancer, plusieurs informations restent aujourd’hui introuvables. Leur absence mérite, elle aussi, d’être consignée.
La marque et le modèle exacts du javelot de Hohn ne peuvent être établis. De nombreux récits postérieurs désignent certains anciens modèles célèbres à l’époque. Mais on ne dispose ni d’un certificat de contrôle de l’engin, ni d’un numéro de série du fabricant, ni d’une liste officielle du matériel utilisé dans ce concours qui permette de relier un modèle précis à ce lancer. Présenter une marque ou une catégorie de portée annoncée par le fabricant comme un fait certain serait donc imprudent.
Les conditions météorologiques et la vitesse précise du vent nous échappent également. Les records du javelot ne sont pas soumis à la limite de deux mètres par seconde qui s’applique au sprint et aux sauts horizontaux. Le vol du javelot n’en dépend pas moins fortement de la vitesse du vent, de la densité de l’air, de l’angle d’attaque et de l’orientation de l’engin. On ne trouve aucun relevé faisant autorité qui donne, pour cet essai de Hohn, le vecteur du vent, la température, la pression atmosphérique ou la densité de l’air. Toute conversion précise fondée sur une météo supposée reste donc conjecturale.
On retrouve ici la situation du saut de Bob Beamon dans le cinquième essai. Une performance extrême survient à un moment dont les conditions n’ont pas été intégralement enregistrées ; impossible, dès lors, de calculer une fois pour toutes ce qui revient à l’homme et ce qui revient à cette journée. Une différence demeure : dans les conditions du saut de Beamon, rien ne se prêtait à une intervention réglementaire. Le vent était légal, l’altitude relevait de la géographie. Le lancer de Hohn, lui, a placé au premier plan une redéfinition de l’engin lui-même.
Cette différence est décisive. Avec Beamon, la construction n’avait aucune prise pour légiférer. Elle ne pouvait qu’accepter telle quelle cette performance aux causes indémêlables, l’inscrire au tableau et la laisser suspendue tout en haut pendant vingt-trois ans. Avec Hohn, elle disposait d’une prise : le javelot. C’est un engin, et l’on peut redéfinir un engin par un règlement. Face à une performance trop lointaine, elle était impuissante dans le cas de Beamon et pouvait agir dans celui de Hohn. Non qu’elle comprît mieux les causes du lancer de Hohn ; elle avait, cette fois, trouvé quelque chose sur quoi intervenir. Elle ne pouvait pas modifier l’altitude. Elle pouvait modifier le javelot.
III La proposition était déjà en route
Il faut écarter une autre affirmation, parce qu’elle renverse la causalité : le lancer de Hohn aurait, à lui seul, imposé la remise à zéro.
Ce n’est pas ce qui s’est passé.
Erich Bremicker, membre du comité technique de l’IAAF, a explicitement réfuté cette chronologie. Le travail de modification avait commencé bien avant le lancer. Le comité avait mené des expériences en 1982 et 1983 ; les règles proposées pour la fabrication de l’engin avaient été arrêtées en 1983, inscrites au début de 1984 à l’ordre du jour du congrès de Los Angeles, puis diffusées aux fédérations membres en mai 1984. Hohn a lancé à 104,80 mètres le 20 juillet, environ deux semaines avant le congrès.
Ce lancer ne pouvait donc pas avoir fait naître une proposition déjà diffusée plusieurs mois plus tôt. Il pouvait en renforcer la justification politique et symbolique. Une formulation plus solide serait de dire que les 104,80 mètres sont devenus l’image publique durable d’une décision dont l’élaboration technique était déjà engagée.
Le lien avec l’essai précédent existe, mais il faut le tracer avec précision.
Dans le cas du saut en longueur avec salto avant, la frontière avait été dessinée au moment où elle était franchie. Avant 1974, le règlement du saut en longueur ne comportait aucune interdiction du saut périlleux. Il avait fallu que John Delamere en réalise un pour que cette interdiction surgisse. La frontière était bel et bien apparue après son franchissement.
Pour le javelot, c’est différent. La frontière était déjà en train d’être tracée avant d’être franchie. Le comité technique avait commencé ses expériences en 1982, alors que le record du monde restait inférieur à cent mètres et que personne n’avait encore passé cette barre. La construction n’a pas attendu les 104,80 mètres de Hohn pour réagir dans l’affolement. Plusieurs années auparavant, elle avait prévu que les distances finiraient par devenir trop grandes et commencé à s’y préparer.
Quelle place le lancer de Hohn occupe-t-il alors dans cette histoire ? Celle de la plus puissante pièce à l’appui d’une décision déjà en gestation. Une question jusque-là débattue au sein du comité technique trouvait soudain une justification visible par tous. Plus de cinq mètres gagnés d’un seul coup, 104,80 mètres : le chiffre était le meilleur argument. Il n’était pas la cause de la décision, mais sa preuve la plus frappante. Une preuve et une cause ne sont pas la même chose.
Un schéma différent de celui des essais précédents apparaît ici. Jusqu’alors, la construction arrivait souvent en retard : les faits se produisaient, puis elle réagissait et fixait une règle. Cette fois, elle devançait les faits ; elle se préparait avant l’apparition de la performance extrême. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agissait pas de décider si une technique était admissible, mais d’anticiper une tendance physique. Les distances maximales augmentaient. Cette tendance pouvait être extrapolée : nul besoin d’attendre un résultat particulier pour prévoir qu’un jour la portée serait excessive. Une construction peut devancer une tendance ; devant un événement singulier et imprévu, elle ne peut venir qu’après. L’allongement des lancers était une tendance. L’apparition du salto avant était une surprise.
Il vaut la peine de pousser la distinction un peu plus loin. Une tendance se prête à l’extrapolation parce qu’elle forme une continuité : au-delà des fluctuations d’une saison à l’autre, l’enveloppe supérieure des performances s’élève, et une ligne suffit à indiquer sa direction générale. La surprise, elle, est discontinue. Quelqu’un invente soudain un geste auquel personne n’avait pensé ; aucun signe avant-coureur, aucune ligne à prolonger. Devant une tendance, la construction peut bâtir une digue en regardant monter la marée. Devant une surprise, elle doit attendre l’événement pour découvrir qu’une telle chose est possible, puis réagir. La portée du javelot est la marée ; le salto avant, une météorite qui s’abat sans prévenir. On peut se préparer à la marée. Après la météorite, il ne reste qu’à déblayer. Voilà pourquoi une même construction est en avance dans un cas et en retard dans l’autre.
IV Faire piquer le javelot du nez
La construction n’a pas choisi de brider les athlètes. Elle a redessiné le javelot.
En 1982 et 1983, le comité technique de l’IAAF et les fabricants ont produit des javelots d’essai dont le centre de gravité était avancé de deux, trois, quatre ou cinq centimètres. Des centaines de lancers ont été effectués, pour l’essentiel par des machines de lancement, quelques-uns par des athlètes. Un déplacement de trois centimètres a été jugé suffisant pour garantir une réception pointe en premier. La majorité du comité a néanmoins retenu quatre centimètres, afin de réduire davantage la portée et de diminuer le risque d’un nouveau changement de normes, coûteux, à l’avenir.
Les principales modifications étaient les suivantes : le centre de gravité était déplacé de quatre centimètres vers la pointe ; le diamètre minimal autorisé de la partie arrière était augmenté, ce qui limitait les profils de queue extrêmement fins, à forte portance. L’épreuve restait celle du javelot masculin de huit cents grammes. L’engin n’était pas devenu plus léger.
L’aérodynamique de ces modifications constitue le seul passage un peu technique de cet essai. Elle mérite d’être expliquée clairement, car toute la logique de l’affaire s’y trouve.
Sur un ancien javelot de haute performance, le centre de pression pouvait se déplacer par rapport au centre de gravité lorsque l’angle d’attaque variait. Cela permettait un moment de tangage positif et une portance prolongée. En termes simples, l’ancien javelot pouvait se cabrer de lui-même en vol, comme une aile en train de planer. Il suivait une trajectoire très plate, allait très loin, puis retombait à plat. Cette réception à plat posait deux problèmes : la pointe ne touchant pas nécessairement le sol en premier, il devenait difficile et litigieux de déclarer l’essai valable ou nul ; et le javelot allait trop loin.
Avec la nouvelle répartition des masses, le centre de pression se retrouvait derrière le centre de gravité, ce qui produisait un moment de tangage négatif lorsque l’angle d’attaque était positif. Autrement dit, le nouveau javelot tendait de lui-même à piquer du nez, au lieu de prolonger son vol plané et de retomber à plat. Il descendait pointe vers le sol et touchait pointe en premier : le jugement devenait clair. Et parce qu’il ne prolongeait plus ce vol plané, il allait moins loin.
La construction a donc traité la réception à plat et la distance par une seule mesure : amener le javelot à piquer du nez pendant le vol. Un déplacement du centre de gravité réglait à la fois les contestations de jugement et les portées excessives.
Un point passe facilement inaperçu : ces deux problèmes étaient de nature différente. La réception à plat relevait du jugement. La construction pouvait-elle déterminer clairement si un lancer était valable ? C’était une question portant sur la mesure elle-même. Une portée excessive relevait du terrain : le stade était-il assez grand pour contenir le lancer ? C’était une question d’espace physique. Aucun lien nécessaire n’unissait les deux problèmes. L’un était intérieur au livre de comptes, l’autre extérieur. Il se trouvait que le déplacement du centre de gravité les faisait reculer tous les deux. Il y avait là une part de chance : une modification conçue pour résoudre un problème de jugement réglait aussi un problème de terrain. Mais c’est justement parce qu’elle répondait aux deux que la discussion sur sa finalité première n’a jamais été définitivement close.
Le prix à payer est le sujet de cet essai. Le nouveau javelot et l’ancien sont deux engins différents. Leur physique de vol n’est pas la même : l’un se cabre et plane, l’autre pique et plonge. Les performances obtenues avec eux ne peuvent pas être comparées à l’intérieur d’une seule et même série de records.
V Un livre se ferme et un autre s’ouvre
La chronologie réglementaire est claire : les règles de fabrication ont été arrêtées en 1983, diffusées aux fédérations membres en mai 1984, adoptées par le congrès de Los Angeles en 1984 et mises en vigueur le 1er avril 1986. Cet intervalle de près de deux ans devait permettre aux compétitions, aux athlètes et aux fabricants d’accomplir la transition.
Voici ce qui s’est produit lors de l’entrée en vigueur.
Les performances réalisées avec les deux engins ont cessé d’être considérées comme les éléments interchangeables d’une même série de records du monde. Le 21 septembre 1986, Klaus Tafelmeier a lancé le nouveau modèle à 85,74 mètres, établissant le premier record homologué de la nouvelle série.
Les 104,80 mètres de Hohn ne sont pas devenus l’objectif que Tafelmeier devait dépasser.
Cette phrase est le cœur de l’essai. Les 85,74 mètres de Tafelmeier ne défiaient pas les 104,80 mètres de Hohn, même si 104,80 est un nombre beaucoup plus grand que 85,74. Les catégories d’engins derrière ces deux chiffres étaient désormais substantiellement différentes. La marque de Tafelmeier constituait le point de départ de la nouvelle série, repartie de zéro après la fermeture de l’ancienne.
Il faut préciser ce « repartir de zéro ». Le premier record de la nouvelle série, 85,74 mètres, ne partait évidemment pas de zéro mètre : c’était déjà un lancer très lointain. Repartir de zéro signifie ici qu’en matière de record, rien ne le précédait. Il n’avait pas à battre un record antérieur du nouveau javelot, puisqu’il était le premier. La première page du livre ouvert pour cet engin était blanche ; le lancer de Tafelmeier en a écrit la première ligne. Entre les nombres plus grands de l’ancien livre, 99,72 et 104,80, et la première ligne du nouveau, il n’y avait pas un écart à combler pour battre un record. Il y avait la frontière entre deux livres. 85,74 est inférieur à 104,80 ; pourtant, 85,74 était un record en vigueur, et 104,80 ne l’était plus. Ils n’appartenaient pas au même livre.
D’où une situation très singulière. World Athletics applique aujourd’hui trois traitements parfaitement compatibles : les 98,48 mètres de Železný constituent le record du monde masculin en vigueur ; dans la fiche personnelle de Hohn, les 104,80 mètres figurent sous l’intitulé du javelot ancien modèle ; et l’historique officiel de la progression conserve les anciennes performances, avec une mention précisant l’ancien engin.
Une série de records a été close et séparée de la suivante. La trame historique sous-jacente n’a pas été détruite.
Il faut aller jusqu’au bout de cette distinction. Être légal et être le record en vigueur sont deux jugements différents. Le lancer de Hohn reste légal, son homologation historique reste acquise ; mais la catégorie d’épreuve à laquelle était attaché son statut de record du monde a été remplacée. Cela arrive ailleurs : lorsqu’une instance modifie la distance d’une épreuve, une table de cotation, une catégorie de poids ou un type d’engin, les performances antérieures peuvent rester officielles sans régner sur les records de l’épreuve qui leur succède.
La table de cotation du décathlon, dans le septième essai, obéissait à une logique voisine. On y changeait la table de conversion : les dix performances de Thorpe restaient les mêmes, mais son total changeait. Ici, on change le javelot : la distance de Hohn reste la même, mais la série de records à laquelle elle appartient change. Dans les deux cas, le fait lui-même n’a pas bougé ; la place que lui assigne la construction s’est déplacée. La différence est qu’avec la table de cotation, on peut présenter côte à côte l’ancien et le nouveau total, puisqu’ils calculent le résultat d’une seule et même compétition. Avec le javelot, les anciennes et les nouvelles performances ne peuvent pas être comparées de cette façon : elles ont été réalisées avec deux engins différents.
VI La phrase originale demeure introuvable
Sur cette remise à zéro, une chose doit être dite honnêtement : le texte original de la décision n’est pas accessible.
Parmi les sources consultées, on ne trouve aucune reproduction numérisée librement accessible de la motion complète du congrès de 1984, aucun scrutin nominatif, aucun historique des amendements, aucune transcription mot pour mot de la disposition qui réinitialisait les records. Le témoignage du comité technique et la pratique ultérieure de l’IAAF établissent solidement la date d’entrée en vigueur et la teneur de la décision. En revanche, faute de document original, on ne peut pas mettre entre guillemets, comme s’il s’agissait des mots du congrès, les verbes exacts qu’il aurait employés : annuler, abolir, clore, archiver ou transférer.
La formule utilisée plus tard par World Athletics, celle d’une nouvelle série de records, décrit exactement le résultat institutionnel. Elle ne doit pas être présentée comme une citation du congrès de 1984 lui-même.
Cette lacune est déjà apparue plusieurs fois dans la série. Elle se situe cette fois à un endroit particulier.
Dans le deuxième essai, l’original du premier formulaire de demande d’homologation demeurait introuvable. Dans le troisième, c’était la lettre d’aveu de Thorpe. Dans le quatrième, les débats détaillés sur la suppression d’une épreuve en 1928 n’avaient pas été consignés. Dans le dixième, le texte original de la résolution interdisant le salto avant et les délibérations qui l’avaient précédée demeuraient introuvables. Et voici maintenant une remise à zéro qui a changé le statut de l’une des performances les plus célèbres de ce sport, sans que l’on puisse accéder à sa clause d’origine.
Chaque fois, le même dessin se répète : la construction laisse sa conclusion, le livre fermé, la nouvelle série de records ; les sources disponibles ne nous donnent pas son cheminement, la discussion au terme de laquelle elle a décidé de fermer le livre. Le contraste est ici particulièrement fort. Les 104,80 mètres affectés par la décision sont l’un des chiffres dont on parle le plus dans ce sport. Cette performance a été citée d’innombrables fois, mais le document original du moment où elle a changé de statut reste inaccessible. Tout le monde connaît le résultat. Les documents accessibles ne nous montrent pas comment la décision a été prise.
À ce stade de la série, on peut tirer une petite conclusion de ce motif récurrent. La construction est une machine à produire des conclusions. Ses produits sont ce qui entre dans les règlements, les tableaux de records et les archives. Elle les conserve soigneusement, parce que les conserver est sa raison d’être. Le processus de fabrication, en revanche, les discussions, les différends, les arbitrages, les votes, bénéficie rarement du même soin. Il n’est pas le produit ; il est ce qui sert à le produire. Une usine garde avec attention ses produits finis, pas le détail de toutes les opérations que chacun a subies sur la chaîne. La construction fait de même. La postérité peut ainsi retrouver chacune de ses conclusions et peine à reconstituer un seul de ses raisonnements. Elle a légué ses jugements au monde, et laissé leurs raisons dans des réunions dont les traces se sont dispersées.
Un autre document connexe demeure introuvable. Aucune motion de l’époque, proposition de fédération, pétition d’athlètes ou amendement du congrès accessible ne demande explicitement de maintenir Hohn comme détenteur du record du monde de l’ancien engin tout en ouvrant une nouvelle liste. On ne trouve pas davantage de preuve documentaire qu’une telle proposition ait été formellement rejetée, ni que l’IAAF ait publié les motifs de son rejet.
C’est intéressant, car le résultat effectivement obtenu ressemble beaucoup à cette hypothétique proposition de conservation. L’ancienne progression est restée dans l’histoire officielle des records ; la performance de Hohn a continué d’être classée dans une ancienne épreuve. Lors de la transition du javelot féminin en 1999, un porte-parole de l’IAAF a employé une formulation plus claire : les anciennes performances seraient signalées comme ayant été obtenues dans des conditions différentes. Ce mode d’archivage est très proche de la proposition de conservation dont on raconte qu’elle aurait été avancée. Simplement, il n’accorde plus aux anciennes marques le titre, sans réserve, de record du monde en vigueur.
La construction n’a donc pas fait ce que prétend le récit populaire : effacer toutes les anciennes performances pour préserver la comparabilité. En un sens important, elle a fait l’inverse. Elle a déclaré les deux engins incomparables au sein d’une même série de records en vigueur, tout en conservant l’ancienne progression comme histoire. « Effacer » ne tient que comme métaphore de la perte du titre de record actuel. Le mot ne décrit pas littéralement le sort des archives statistiques.
VII Un chiffre que l’on ne peut plus égaler et ses deux vérités
Revenons à la question la plus frappante, et la plus souvent mal posée : sera-t-il à jamais impossible d’égaler 104,80 mètres ?
La réponse doit être divisée en deux. Aucune de ses deux moitiés ne correspond au fameux « record éternel ».
Première moitié : les 104,80 mètres ont cessé d’exister comme record du monde en vigueur. Ils ne sont plus l’objectif à dépasser. Le record actuel du javelot masculin est celui de Železný, 98,48 mètres ; c’est ce nombre que toute nouvelle performance doit défier, pas celui de Hohn. Dans l’ordre des records actuels, les 104,80 mètres se sont retirés. Ils ont rejoint les archives de l’ancienne épreuve.
Deuxième moitié : aucune institution sportive ne peut faire de l’impossibilité d’égaler un jour le nombre 104,80 un fait établi. En théorie, un athlète futur peut lancer le javelot actuel à 104,80 mètres. Personne ne l’a encore fait ; les 98,48 mètres de Železný demeurent le maximum actuel. Une compétition reconnue utilisant des engins historiques pourrait également reproduire cette distance, sans modifier le record du monde du javelot répondant aux normes présentes. La permanence est une prédiction, pas une catégorie d’homologation.
L’expression « record éternel » fond donc deux choses distinctes en une seule : la fin des 104,80 mètres comme record en vigueur et l’impossibilité de reproduire le nombre 104,80. La première est vraie : leur statut de record actuel a bien pris fin. La seconde ne peut pas être établie comme un fait. Personne ne peut garantir que cette distance ne sera plus jamais atteinte d’aucune manière.
Il faut séparer ces deux moitiés, car les confondre conduit à une conclusion inexacte qui, en réalité, appauvrit l’histoire. Parler de « record éternel » semble magnifier les 104,80 mètres, en faire un monument que rien ne pourra effacer. Mais l’erreur masque précisément ce qui est le plus étrange. L’étrangeté n’est pas que le chiffre ne puisse jamais être atteint ; elle est que la condition réglementaire dans laquelle il l’a été n’existe plus. « Record éternel » dirige le regard vers le nombre. C’est le javelot qu’il faudrait regarder. Le cœur de l’affaire n’est pas la grandeur d’un chiffre : c’est le retrait, par la construction elle-même, de l’engin qui l’avait produit.
La formulation à la fois exacte et véritablement étrange est celle-ci : Hohn a réalisé son lancer avec un engin qui n’existe plus dans la compétition actuelle. Depuis avril 1986, le javelot de l’ancienne norme n’est plus un engin autorisé pour cette épreuve. Dans les compétitions ordinaires régies par le règlement en vigueur, personne ne peut donc plus s’en servir pour obtenir une performance. Le javelot lui-même a quitté la scène.
Voilà le reste de cet essai. Il prend l’une des formes les plus tranchantes de toute la série.
Dans les essais précédents, le reste était un nom absent d’une liste, des causes impossibles à démêler, une technique sur laquelle aucun jugement n’était rendu, un geste qui aurait pu être accepté et ne l’avait pas été. Chacun demeurait, à sa manière, en dehors du livre. Le lancer de Hohn, lui, n’est pas dehors. Il y figure de plein droit, dans l’historique officiel des records, avec une mention claire que chacun peut consulter. Il est légal, valable, conservé.
Mais il est devenu définitivement incomparable. On ne peut pas le placer dans la même série qu’une performance réalisée avec le nouveau javelot, puisque l’engin qui l’a produit et celui qui produit les suivantes sont deux choses différentes. Voici une performance légale, valable, intégralement conservée, et pourtant privée pour toujours d’une commune mesure avec les performances qui lui succèdent.
Ce reste est plus net que tous les précédents, parce qu’aucune faute ne lui est attachée. Ce lancer n’a pas vu sa régularité contestée, n’a pas été soupçonné de tricherie ; il ne présente ni dépassement d’une limite de vent ni problème d’éligibilité. Dans son propre livre, il est irréprochable. Son seul problème est que le livre a été fermé. Et il ne l’a pas été parce que ce lancer avait quelque chose à se reprocher : pour que les inscriptions du livre suivant soient comparables entre elles, la construction devait empêcher le précédent d’en recevoir de nouvelles.
Un livre a été fermé, sans rien perdre de son contenu. Le lancer de Hohn est toujours sur sa page, parfaitement lisible. Mais personne ne peut plus écrire sur cette page : la construction a retiré la plume qui servait à le faire, ce javelot qui avait écrit 104,80 mètres. Le livre est ouvert, offert à tous les regards. Il est en même temps fermé : plus rien de nouveau n’y entre.
VIII La conversion est impossible
Alors, à combien correspondrait à peu près le lancer de Hohn avec le nouveau javelot ?
Cette question n’a pas de réponse. Et c’est la nature de cette absence de réponse qu’il reste ici à comprendre.
Regardons d’abord les chiffres que l’on obtient par le calcul. Appliquer une réduction de 10 % donne 94,32 mètres ; appliquer une réduction de 12 à 13 % donne environ 92,22 à 91,18 mètres ; retrancher sept mètres, la diminution moyenne observée chez les lanceurs d’élite, donne 97,80 mètres.
Entre 91,18 et 97,80 mètres, l’écart dépasse six mètres. Aucune de ces valeurs ne constitue une conversion officielle. Aucune ne tient compte du vent propre à l’essai de Hohn, de ses paramètres de lâcher, aujourd’hui inaccessibles, ni de son adaptation au nouvel engin.
Les raisons techniques de l’impossibilité d’une conversion forment un ensemble cohérent. Les coefficients aérodynamiques varient selon le modèle de javelot ; le centre de pression ne se déplace pas de la même façon lorsque l’angle d’attaque change ; le vent modifie la vitesse de l’écoulement relatif et l’angle d’attaque effectif ; la vitesse de lâcher, l’orientation, le tangage, le lacet et la rotation axiale interagissent au lieu d’apporter chacun une contribution indépendante. Dans les essais historiques, des javelots de marques différentes pouvaient présenter plus de dix mètres d’écart dans des conditions de lâcher et d’atmosphère nominalement identiques. Enfin, les athlètes modifient leur technique quand l’engin change.
Toutes ces raisons disent une même chose : il n’existe pas d’équation universelle de conversion entre l’ancien et le nouveau javelot. Il ne s’agit pas d’une formule que l’on n’aurait pas encore trouvée. Une telle formule ne tient pas techniquement, parce que les deux objets diffèrent selon trop de dimensions qui interagissent, et que ces dimensions ne peuvent pas être ramenées à un multiplicateur unique.
Cela invalide la proposition la plus séduisante : les 104,80 mètres prouveraient que Hohn était, par ses capacités propres, supérieur de 6,32 mètres à Železný.
Le raisonnement soustrait 98,48 de 104,80, obtient 6,32 et présente le résultat comme l’écart entre les capacités des deux lanceurs. Mais ces distances proviennent de deux systèmes d’engins différents. Elles permettent de dire qui a lancé le plus loin en mètres bruts, pas d’établir un classement des capacités qui serait indépendant des normes du matériel. La biomécanique moderne ne fournit aucune correction scalaire reconnue qui permette de trancher cette comparaison.
On ne peut même pas déterminer si Hohn, avec le nouveau javelot, aurait dépassé Železný. Sa maîtrise de l’ancien engin, son gabarit et le lâcher qui a produit les 104,80 mètres ne déterminent pas la manière dont il aurait adapté sa technique au nouveau modèle sur plusieurs saisons. Sa carrière s’est achevée avant qu’une comparaison significative et durable avec le nouveau javelot puisse être établie. Inversement, les 98,48 mètres de Železný ne peuvent pas être convertis de façon fiable en une affirmation sur la distance qu’il aurait atteinte avec le javelot de Hohn.
Cet essai s’achève donc sur une double impossibilité.
La première : on ne peut plus égaler les 104,80 mètres dans la série qui les a accueillis, parce que le javelot avec lequel ils ont été lancés n’existe plus comme engin autorisé dans la compétition actuelle. C’est l’impossibilité du côté de l’engin.
La seconde : on ne peut pas convertir les 104,80 mètres, parce qu’il n’existe aucune équation de conversion valable entre l’ancien et le nouveau javelot. C’est l’impossibilité du côté de la comparabilité.
Ensemble, ces deux impossibilités dessinent toute la condition de cette performance. Les résultats ultérieurs ne peuvent ni la rejoindre dans son ancienne série ni lui être directement comparés. Elle se tient seule dans un livre fermé, le lancer le plus lointain de ce livre. Et entre celui-ci et tous les autres s’ouvre un fossé qu’aucune conversion ne pourra franchir.
La construction peut mesurer jusqu’où ce javelot a volé : 104,80 mètres, au centimètre près. Elle ne peut pas dire ce que ce lancer vaut face au javelot d’aujourd’hui. Car cette valeur n’existe pas. Elle n’attend pas que quelqu’un la calcule : elle n’a pas d’existence comme nombre.
L’essai précédent se terminait sur cette idée : lorsqu’une construction trace une limite, elle barre du même geste toute une route qu’elle aurait pu suivre. Cet essai en est une version plus radicale. Pour rendre les inscriptions du nouveau javelot comparables entre elles, la construction a fermé le livre de l’ancien. Elle n’y a rien détruit. Le lancer de Hohn y demeure intact. Elle a simplement arrêté le livre. Dès lors, le plus grand nombre qu’il contenait est resté suspendu là, pour toujours : légal, valable, impossible à égaler dans cette série close, impossible à convertir. Tel un objet pris dans l’ambre, parfaitement visible, que l’on ne peut ni toucher ni extraire.
L’ambre saisit les deux faces de ce reste. Ce qu’il renferme est parfaitement conservé : une plume, un insecte dont, des dizaines de millions d’années plus tard, on distingue encore chaque détail. C’est la légalité du lancer de Hohn, sa validité, sa conservation intégrale. Mais ce que l’ambre renferme est aussi isolé pour toujours. L’objet est là ; une couche transparente et infranchissable le sépare du monde présent. On le voit sans pouvoir le rendre au monde vivant. C’est l’impossibilité de rejoindre ce lancer dans sa série désormais close, ou de le convertir. La construction n’a pas détruit la performance. Elle a fait quelque chose de plus étrange : elle l’a scellée, maintenue dans un état de perfection et d’isolement, à jamais sur la dernière page d’un livre fermé. Conserver et isoler sont ici les deux faces d’un même geste.
La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.