La technique ne converge pas
Au lancer du poids, la translation et la rotation coexistent depuis plus d’un demi-siècle. Un même règlement, un même objectif, une même courbe des records ne suffisent donc pas à faire converger les techniques vers une seule solution optimale.
Dans cet essai
- Deux techniques dans une même finale
- L’une va tout droit, l’autre tourne
- Une courbe des records où se succèdent deux techniques
- L’élite se tourne vers la rotation, et pourtant
- Une épreuve qui ne se laisse pas ramener à une formule unique
- Les entraîneurs n’ont pas non plus de réponse unique
- Crouser ouvre encore un passage entre les deux techniques
- Dès que le règlement parle, la branche ne peut plus naître
- Une question sans arbitre
Deux techniques dans une même finale
Rio, 2016. Finale olympique du lancer du poids masculin.
Crouser prend l’or, Kovacs l’argent, Walsh le bronze. Tous trois lancent en rotation.
Mais dans cette même finale se trouvent aussi Majewski et Storl. Eux lancent en translation.
Les trois premiers tournent ; deux figures emblématiques de la translation sont encore en lice. Ce n’est pas une technique qui en remplace une autre. Ce sont deux techniques au bord du même cercle, le même jour, à la poursuite de la même médaille d’or.
L’essai précédent racontait comment le saut dorsal avait remplacé le rouleau ventral : en quelques décennies, une technique en avait chassé une autre des compétitions. Celui-ci raconte l’inverse. Les deux techniques du lancer du poids, la translation et la rotation, coexistent depuis plus d’un demi-siècle sans s’être départagées jusqu’à ce jour. L’une n’a pas succédé à l’autre. Elles sont restées côte à côte, pratiquées par des athlètes différents dans les mêmes compétitions, sans que l’une parvienne à éliminer l’autre.
Et jamais, tout au long de cette histoire, la construction n’a dit laquelle était la meilleure.
Il faut poser ce fait d’entrée de jeu, car c’est ce qui distingue le plus nettement cet essai des huit premiers. Jusqu’ici, lorsque deux choses coexistaient, la construction finissait toujours par s’en occuper : elle en choisissait une, assignait à chacune son domaine ou inventait une catégorie pour les accueillir toutes les deux. Elle ne cessait d’intervenir. Ici, deux techniques coexistent depuis plus d’un demi-siècle, et la construction n’a pas bougé. Aucun choix, aucun partage des domaines, aucune catégorie nouvelle. Elle les a simplement laissées côte à côte. Ce qui d’ordinaire tient tant à trancher choisit ici de ne pas le faire. Cette abstention mérite à elle seule qu’on l’interroge.
Dans les essais précédents, la construction passait son temps à juger : quelle performance compte, laquelle ne compte pas, qui est admissible, qui ne l’est pas, combien de points vaut un résultat. Elle tranchait sans cesse. Ici, devant deux techniques qui coexistent depuis plus d’un demi-siècle, elle n’a pas tranché. Elle ne dispose même pas d’un mécanisme pour le faire. La page de World Athletics qui présente le lancer du poids indique qu’on peut lancer en translation ou en rotation ; son règlement technique se contente de préciser, pour les utilisateurs de la rotation, certains points concernant les fautes et les contacts involontaires. Les règles s’occupent de validité et de sécurité, pas de supériorité. Les deux techniques sont autorisées. Sur la meilleure des deux, le règlement ne dit pas un mot.
Ce silence est en lui-même une attitude remarquable. La construction sait parfaitement parler : elle a réglementé d’innombrables autres choses, du diamètre du cercle à la masse du poids en passant par la définition des fautes. Ce n’est pas qu’elle ne sache pas ouvrir la bouche. Sur ce point précis, elle choisit de se taire. Et ce choix ne procède pas de la tolérance : elle n’a aucune base sur laquelle se prononcer. Pour affirmer que la rotation vaut mieux que la translation, il faudrait une échelle sur laquelle comparer les deux. Or cette échelle n’existe pas, parce que les deux techniques ne suivent pas le même chemin. La construction possède une mesure pour les résultats, aucune pour les techniques. Elle statue donc sans relâche sur les premiers et ne peut que garder le silence sur les secondes.
L’une va tout droit, l’autre tourne
Commençons par préciser en quoi consistent ces deux techniques. Toute la suite repose sur ce qui les distingue.
Avant O’Brien, le lancer du poids masculin se pratiquait selon un geste plus ancien, de face ou de profil : le lanceur se penchait en arrière sur une jambe, effectuait un petit bond vers l’avant, puis poussait le poids.
O’Brien changea ce geste. Il commençait en regardant vers l’arrière du cercle, effectuait une rotation du corps d’environ cent quatre-vingts degrés et gagnait la position de force à l’avant. Champion olympique en 1952, premier homme à atteindre les dix-huit mètres en 1953, il imposa la méthode qui allait devenir le modèle reconnu des lanceurs en translation.
Le principe mécanique de la translation est celui d’une accélération linéaire : traverser le cercle en restant bas, se placer rapidement en position de force, puis achever le lancer par une longue poussée étroitement maîtrisée. Cette technique mise sur une mise en charge préalable de la jambe arrière, un déplacement rapide avec un minimum d’oscillation verticale et un solide blocage du côté avant au moment du lâcher.
La rotation procède autrement. Les notices biographiques olympiques officielles attribuent son invention à Alekseïev et présentent Barychnikov comme son premier utilisateur à s’être fait connaître sur la scène internationale. Barychnikov la pratiquait dès le début des années 1970. En 1976, il porta le record du monde officiel à vingt-deux mètres et remporta, la même année, le bronze olympique à Montréal.
L’intérêt mécanique de la rotation tient à un chemin d’accélération plus long et à la possibilité de produire davantage de quantité de mouvement linéaire et de moment cinétique avant la poussée finale. Elle peut permettre une préaccélération plus importante et offrir un potentiel supérieur d’augmentation de la vitesse du poids.
Voilà donc la différence fondamentale. En translation, le lanceur traverse le cercle suivant une ligne droite ; en rotation, il tourne à l’intérieur, comme un lanceur de disque. La première recherche une poussée stable et maîtrisée. La seconde allonge le chemin d’accélération pour ouvrir la possibilité d’une vitesse de lâcher plus élevée.
Il faut ici dissiper une confusion assez répandue. Certains récits qualifient l’innovation d’O’Brien de rotation, au motif qu’elle comporte un demi-tour. La confusion se comprend, mais elle induit en erreur sur le plan mécanique. Dans les descriptions des instances sportives et des entraîneurs, le geste d’O’Brien relève de la translation, donc d’un déplacement linéaire, et non de la technique entièrement rotative qui apparaîtra plus tard. Ses cent quatre-vingts degrés sont une rotation du corps à l’intérieur d’un lancer en translation ; ce n’est pas l’enchaînement continu de tours propre au lancer en rotation. Les deux ne se confondent pas.
La distinction dépasse la querelle de vocabulaire : elle commande la chronologie de cet essai. Si l’on range le demi-tour d’O’Brien parmi les techniques en rotation, on fait remonter la rotation à 1952, et les deux méthodes semblent être nées presque ensemble. En réalité, plus de vingt ans séparent la translation d’O’Brien de la rotation de Barychnikov. La translation a d’abord régné seule pendant vingt ans ; la rotation est venue ensuite. Brouiller leurs points de départ rend toute l’histoire de la non-convergence illisible. On raconterait alors deux techniques au coude-à-coude dès l’origine, au lieu d’une technique souveraine pendant vingt ans avant qu’une autre vienne lui disputer le terrain.
Une courbe des records où se succèdent deux techniques
La liste des détenteurs officiels du record du monde permet de voir comment les deux techniques ont, l’une après l’autre, atteint le sommet de l’épreuve.
Avant O’Brien, le record appartenait à une famille technique plus ancienne. Rose, Hirschfeld, Kuck, Douda, puis Fuchs employaient les méthodes antérieures à O’Brien, qui ne relevaient ni de la translation ni de la rotation.
De 1953 à 1973, la courbe officielle des records suit la translation. O’Brien, Long, Nieder, Matson, Feuerbach : tous pratiquent une translation issue de celle d’O’Brien. Pendant une vingtaine d’années, la frontière officielle de la performance est donc dominée par cette technique.
Puis la rotation entre en scène. Les vingt-deux mètres de Barychnikov, en 1976, constituent le premier record du monde en rotation reconnu officiellement. Dès lors, les deux techniques figurent dans la succession des records : du côté de la translation, Beyer, Timmermann, Andrei ; du côté de la rotation, Barychnikov, Barnes, jusqu’à Crouser aujourd’hui.
Il faut s’arrêter sur un homme, parce que son cas sépare deux choses essentielles.
En 1975, Oldfield lança à vingt-deux mètres quatre-vingt-six. Cette performance occupe une place importante dans l’histoire de la rotation, mais elle ne fut pas homologuée comme record du monde, en raison de son statut professionnel.
Il faut bien voir ce qui s’est passé. Oldfield était l’un des deux promoteurs les plus marquants de la rotation à ses débuts. Il l’expérimentait dès 1968 et contribua ensuite à la répandre aux États-Unis. Ses vingt-deux mètres quatre-vingt-six étaient, pour l’époque, une distance stupéfiante. S’ils ne pouvaient entrer au palmarès officiel, ce n’était ni à cause de la technique ni parce que le lancer n’allait pas assez loin. C’était parce qu’Oldfield était professionnel.
Le troisième essai évoquait cette ligne d’admission que trace la construction : avant même de mesurer, elle détermine de qui elle peut inscrire les performances. Le lancer d’Oldfield se trouvait de l’autre côté de cette ligne. Il avait fait son essai, envoyé son poids ; cette distance avait bel et bien été parcourue. Mais le registre la refusait à cause du statut de son auteur.
Chez Oldfield se séparent donc l’histoire de l’adoption de la rotation et la progression officielle du record du monde. Comme technique, la rotation permettait déjà de lancer à vingt-deux mètres quatre-vingt-six en 1975. Comme record officiel, elle dut attendre le lancer de Barychnikov, en 1976, pour entrer au registre. Ces deux trajectoires ne se confondent pas. Ce qu’une technique peut accomplir et ce que la construction reconnaît qu’elle a accompli sont deux choses différentes. Oldfield se tient exactement dans la fissure qui les sépare.
Cette fissure prend ici un sens particulier. Elle montre à quel point la capacité réelle d’une technique et les performances que lui attribue le registre officiel peuvent se désolidariser. À ne lire que les records homologués, la rotation n’aurait atteint les vingt-deux mètres qu’en 1976. Pourtant, un homme qui tournait avait déjà envoyé son poids à vingt-deux mètres quatre-vingt-six en 1975 ; seul son statut empêchait le registre de le reconnaître. La courbe officielle des records ne retrace donc pas fidèlement le développement d’une technique. Elle en retrace la part admissible. Une technique peut être allée très loin hors du registre ; celui-ci attendra qu’une personne autorisée réitère l’exploit pour admettre qu’elle est arrivée jusque-là.
La question de l’inventeur de la rotation reçoit, elle aussi, deux réponses légèrement différentes, selon ce que l’on entend par inventer. Les références olympiques officielles attribuent le modèle de compétition internationalement reconnu à Alekseïev et Barychnikov. La mémoire des entraîneurs américains accorde souvent une grande place à Oldfield, comme promoteur de la méthode et comme l’un de ses premiers démonstrateurs. Ces deux récits ne se contredisent pas entièrement, mais ils ne disent pas non plus la même chose. Inventer un geste qui peut entrer au registre officiel et inventer un geste qui permet de lancer très loin sans pouvoir y entrer : la ligne d’admission les a déjà séparés en deux.
La paternité d’une invention devient ainsi une question plus complexe qu’il n’y paraît. Dire qu’un homme a inventé quelque chose signifie habituellement qu’il l’a fait le premier. Mais, dans une construction qui possède une ligne d’admission, l’invention se dédouble : le premier à l’avoir fait, et le premier dont on reconnaît qu’il l’a fait. Oldfield appartient peut-être à la première catégorie ; Barychnikov appartient à la seconde. Le nom que retient l’histoire dépend du sens donné à l’invention. Les archives officielles penchent naturellement vers le second, puisqu’elles ne reconnaissent que ce qui est entré au registre. Une mémoire plus proche des gestes effectivement accomplis conservera le premier. Aucune de ces deux mémoires n’est fausse. Elles se tiennent simplement de part et d’autre de la ligne d’admission.
L’élite se tourne vers la rotation, et pourtant
Aujourd’hui, si l’on regarde seulement l’élite masculine, l’impression est très nette : tout le monde se dirige vers la rotation.
Des données classées par technique confirment cette impression. Le corpus des championnats du monde étudié par Salinero et Del Coso fait apparaître une forte progression de la rotation chez les hommes : à Paris, en 2003, sept lanceurs sur dix utilisaient la translation ; à Doha, en 2019, aucun des douze. Hatase et ses collègues se sont intéressés aux vainqueurs des grandes compétitions : la rotation représentait trente-sept titres sur soixante-quatre dans les années 2000, puis cinquante-deux sur soixante-quatre après 2011. Dans un échantillon de 2021 constitué des huit meilleurs de plusieurs régions, quarante-six lanceurs sur quarante-huit tournaient.
Ces chiffres ressemblent à une convergence. On croirait que la rotation est en train d’éliminer la translation, que l’épreuve va enfin départager ses deux techniques.
Or ces mêmes recherches aboutissent précisément à la conclusion inverse.
Tout en documentant l’effondrement de la proportion de lanceurs en translation, Salinero et Del Coso soulignent que les analyses mécaniques antérieures n’ont pas mis en évidence un avantage assez net pour justifier l’usage exclusif de la rotation. Autrement dit, que l’élite se dirige vers la rotation est un fait ; que la supériorité mécanique de la rotation ait été démontrée n’en est pas un. Ici, le choix des athlètes et la conclusion de la science se séparent.
Cette séparation est l’une des clés de cet essai. Il vaut la peine de s’y arrêter.
Qu’une technique soit adoptée par un nombre croissant de champions passe généralement pour une preuve de sa supériorité. Qui aurait davantage intérêt qu’eux à choisir la meilleure ? S’ils se mettent tous à tourner, n’est-ce pas que la rotation est meilleure ? Le raisonnement paraît naturel, mais il comporte une faille. Un athlète peut choisir une technique pour quantité de raisons étrangères à sa supériorité absolue : elle est plus facile à enseigner, les entraîneurs la connaissent mieux, le système d’entraînement est plus abouti, ou simplement les meilleurs autour de lui l’emploient déjà et un courant se forme. La hausse du taux d’adoption enregistre l’effet conjugué de toutes ces raisons, pas seulement la valeur propre de la technique.
Cette distinction vaut bien au-delà du lancer du poids. Qu’une chose se répande et qu’elle soit juste sont deux questions à dissocier. Ce qui est populaire a toujours l’air d’être juste : sinon, pourquoi tant de gens l’utiliseraient-ils ? Pourtant, la popularité peut avoir bien d’autres causes : une diffusion rapide, un apprentissage facile ou le seul fait qu’un grand nombre d’utilisateurs en entraîne d’autres à leur suite. Prendre la popularité pour une preuve de justesse est une erreur aussi répandue que discrète. Le lancer du poids la rend particulièrement visible. Des chercheurs ont justement mesuré les performances réelles des deux techniques, et celle qui se répandait de plus en plus ne l’a pas véritablement emporté sur ce terrain.
Car lorsqu’on mesure réellement les performances mécaniques des deux gestes, le résultat n’est pas à sens unique.
Une épreuve qui ne se laisse pas ramener à une formule unique
Une comparaison mécanique réalisée lors du lancer du poids masculin des Mondiaux de 2009 fournit l’un des éléments les plus solides de cet essai.
La vitesse moyenne de lâcher est plus faible chez les lanceurs en translation : 13,73 mètres par seconde, contre 13,90 chez ceux qui tournent. Or la vitesse de lâcher est le premier déterminant de la distance parcourue par le poids. Sur ce critère, la rotation l’emporte.
Mais la distance moyenne est légèrement supérieure chez les lanceurs en translation : 21,34 mètres, contre 21,18 pour la rotation.
Moins vite au départ, plus loin à l’arrivée. Comment est-ce possible ? Un angle de lâcher plus élevé et un point de lâcher plus haut compensent le déficit de vitesse. La même étude relève un écart de hauteur de lâcher allant jusqu’à 0,29 mètre en faveur du groupe pratiquant la translation.
Rapprochons ces chiffres. La performance au poids dépend de trois éléments : la vitesse, l’angle et la hauteur du lâcher. La rotation possède l’avantage de la vitesse ; la translation, ceux de l’angle et de la hauteur. Chacune est forte là où l’autre l’est moins. Ces avantages se compensent, et les distances finales se rejoignent presque.
C’est en ce sens que l’épreuve ne se laisse pas ramener à une formule unique. S’il existait une combinaison universellement optimale, tous les meilleurs finiraient par s’en rapprocher. L’une des deux techniques serait nécessairement inférieure à l’autre sur chacun des trois éléments et disparaîtrait. Or aucune ne domine sur tous les plans. La rotation obtient davantage de vitesse au prix de pertes en angle et en hauteur ; la translation compense son déficit de vitesse par l’angle et la hauteur. Nous avons affaire à un compromis entre avantages et inconvénients, pas à une supériorité écrasante.
La différence entre compromis et domination donne la clé de la non-convergence. Si l’une des deux techniques domine l’autre, c’est-à-dire si elle fait au moins aussi bien sur tous les facteurs qui déterminent la performance, la moins bonne finira tôt ou tard par être éliminée. Il y aura convergence. Si, au contraire, chacune gagne sur certains facteurs ce qu’elle perd sur d’autres, elles coexisteront durablement, car il sera impossible de dire laquelle est globalement meilleure. C’est exactement le rapport qui unit les deux techniques du poids : l’avantage de vitesse de la rotation est compensé par ses désavantages d’angle et de hauteur, et réciproquement. Ces compromis sont le terreau de la non-convergence. Tant que deux solutions ont chacune leur terrain de supériorité, aucune ne peut éliminer l’autre.
L’analyse mécanique des Mondiaux de 2017 montre pourquoi les règles simplistes fondées sur la morphologie sont dangereuses. Kovacs, qui mesure 1,81 mètre, y atteint l’un des points de lâcher les plus hauts du concours : 2,22 mètres, soit 122 % de sa taille. Son angle de lâcher, 39,9 degrés, figure lui aussi parmi les plus élevés. Le plus grand des athlètes mentionnés, en revanche, présente un angle et une hauteur relative de lâcher plus faibles. La morphologie compte, mais elle ne dicte pas terme à terme le choix d’une technique.
La littérature scientifique est divisée sur ce point. Et c’est précisément cette division que cet essai entend consigner.
Du côté de la rotation, Kato et ses collègues ont analysé cent soixante-seize performances masculines de niveau international entre 2001 et 2022. Les lanceurs en rotation présentent des moyennes plus élevées, tant pour les meilleures performances que pour les meilleurs résultats de la saison. Les auteurs concluent à la supériorité de cette technique pour obtenir de meilleurs résultats dans l’élite masculine internationale de ces dernières années.
Du côté des arguments contre la convergence, Salinero et Del Coso font valoir que les analyses cinétiques et cinématiques antérieures n’ont pas montré d’avantage net de la rotation sur la translation : les athlètes d’élite peuvent atteindre des distances comparables avec les deux techniques.
Plus intéressant encore, les propres données de Kato plaident, sur un autre plan, en faveur de la translation. Les lanceurs en translation maintiennent significativement mieux leur niveau : la moyenne de leurs essais atteint 97,31 % de leur meilleur résultat de la saison, contre 96,42 % pour ceux qui tournent. Les auteurs y voient une meilleure stabilité du geste d’un tour du concours à l’autre. En revanche, ils ne trouvent pas de différence significative dans le rapport entre le meilleur essai du concours et le meilleur résultat de la saison, ni dans le taux d’essais nuls.
Ainsi, les données invoquées pour démontrer la supériorité de la rotation montrent aussi que la translation assure une meilleure stabilité. Des études indépendantes sur la variabilité étayent l’importance de celle-ci : certaines établissent un lien entre une moindre variabilité technique et des lancers plus longs. Cela aide à comprendre pourquoi, à une époque où la rotation est partout, certains entraîneurs restent attachés à la translation.
Pris ensemble, ces résultats ne disent ni que la rotation a gagné ni que la translation l’a emporté. Ils disent que chacune a ses atouts et ses coûts, et que ceux-ci se compensent à peu près. Aucune n’écrase l’autre.
Les entraîneurs n’ont pas non plus de réponse unique
Si les deux techniques font jeu égal dans les résultats, comment un entraîneur en choisit-il une pour un athlète donné ? Il n’existe pas de méthode unique.
L’idée que ce choix devrait reposer avant tout sur la morphologie n’est pas solidement établie par les travaux évalués par les pairs. Certaines données montrent que des athlètes aux caractéristiques physiques très différentes peuvent réussir en rotation. Des documents d’entraînement actuels vont jusqu’à soutenir que cette technique convient à tous les gabarits et à tous les niveaux de force. Mais une solide expérience de terrain conduit aussi nombre d’entraîneurs à associer la translation aux athlètes grands, dotés de longs leviers et d’une force statique élevée, et la rotation à ceux qui possèdent davantage de rythme et d’agilité. La littérature ne fait pas apparaître ici de règle scientifique vers laquelle tous convergeraient.
Dans la pratique, le parcours pédagogique le plus courant consiste à faire commencer les novices par des lancers sans élan, puis à leur présenter souvent la translation, plus simple et plus facile à stabiliser. On évalue ensuite leur sens naturel du rythme et leurs aptitudes motrices, avant d’orienter certains vers la rotation. Il s’agit d’une tendance de l’enseignement, pas d’un dogme universel.
Cette tendance recèle un lien avec l’essai précédent. On enseigne d’abord la translation parce que le geste est plus facile à stabiliser. On retrouve la facilité d’apprentissage qui jouait dans le remplacement du rouleau ventral par le saut dorsal, mais le résultat est exactement inverse. En hauteur, la technique la plus facile à apprendre a fini par chasser l’autre. Au poids, la translation, plus facile à stabiliser, n’a pas évincé la rotation. C’est au contraire cette dernière qui gagne du terrain parmi l’élite.
Pourquoi la même logique d’apprentissage conduit-elle à des résultats opposés dans les deux épreuves ? Parce qu’en hauteur il n’y a qu’une hauteur à franchir : si une technique est plus facile à apprendre sans être moins bonne, elle finira par l’emporter partout. Au poids, les deux techniques font jeu égal dans les résultats et possèdent chacune leurs avantages. La facilité d’apprentissage détermine donc par laquelle le débutant commence, pas celle que le champion utilisera finalement. Un novice débute en translation ; s’il révèle ensuite le sens du rythme qu’exige la rotation, on l’y oriente. La facilité d’apprentissage est ici une porte d’entrée, pas un point d’arrivée.
La comparaison éclaire un phénomène plus général : le même facteur peut jouer des rôles entièrement différents selon la structure dans laquelle il intervient. En hauteur, la facilité d’apprentissage est décisive, parce qu’il existe une hiérarchie entre les techniques : dès que la plus facile n’est pas moins bonne, elle s’impose partout. Au poids, elle n’a qu’un rôle transitoire, parce que les techniques sont liées par un compromis. Elle aide le débutant à démarrer sans déterminer le choix final de l’élite. On ne peut donc pas affirmer dans l’abstrait que la facilité d’apprentissage compte ou ne compte pas. Tout dépend de son inscription dans une structure convergente ou non convergente. Dans la première, elle conduit au terme ; dans la seconde, elle ne marque que le départ. Le poids d’un facteur dépend de la structure qui l’accueille.
Il n’existe donc pas, chez les entraîneurs du lancer du poids, de consensus du type « tout le monde devrait tourner » ou « tous les grands devraient lancer en translation ». La position dominante est plus conditionnelle : choisir, pour cet athlète-là, la technique qui permet le meilleur lâcher reproductible, en tenant compte du temps d’encadrement disponible, du rythme, du profil de force et de la tolérance à l’erreur.
Cette position a le mérite d’une grande honnêteté. Elle revient à admettre qu’il n’existe pas de réponse universelle : la réponse dépend de la personne. Et c’est exactement là que la construction ne parvient pas à se refermer.
Crouser ouvre encore un passage entre les deux techniques
Crouser, le meilleur lanceur de poids actuel, a donné une dimension supplémentaire à cette question avec une évolution de son geste que les médias et les entraîneurs ont commencé, en 2023, à appeler le « Crouser slide ».
Les descriptions publiques parlent d’une modification qui conserve la logique rotative tout en changeant son trajet à travers le cercle. Au lieu de se placer tout à fait parallèlement à la ligne arrière, il part d’un angle d’environ soixante degrés et traverse plus directement. Crouser lui-même rattache cette modification à son désir de gagner encore un peu de distance, alors qu’il dominait déjà l’épreuve avec une rotation orthodoxe. Il ne s’agit pas, selon ces explications, d’un abandon de la rotation au profit de la translation. Il a élaboré une entrée hybride, afin de suivre un chemin plus direct et de mieux régler le moment où il arrive en position de force.
Une précision est indispensable. Aucun article technique officiel publié par Crouser ou son entraîneur n’a fait du « Crouser slide » une catégorie mécanique normalisée. Dans les discussions publiques, l’expression est surtout une étiquette d’entraîneurs et de médias, pas une classification scientifique établie. Certains parlent d’une translation ; d’autres, d’un départ en rotation modifié.
On ne peut donc pas considérer le « Crouser slide » comme une troisième technique. Il ressemble plutôt à un nouveau passage ouvert entre la translation et la rotation : quelque chose qui n’appartient entièrement ni à l’une ni à l’autre, et dont la nature même n’a pas encore été définitivement établie.
Cette évolution renforce précisément le propos de cet essai. Si les deux techniques avaient déjà convergé vers la meilleure, le meilleur lanceur du moment devrait porter celle-ci à sa perfection, plutôt que d’ouvrir un passage entre les deux. Le travail de Crouser montre qu’au sommet même de l’épreuve, la voie optimale n’est toujours pas fixée. Il reste intéressant d’explorer la zone intermédiaire entre deux techniques parvenues à maturité. Qu’un homme ayant déjà tout gagné en rotation cherche encore une meilleure voie suffit à montrer que la meilleure de toutes n’a pas encore été trouvée.
Il y a là un autre enseignement, qui concerne la poursuite de l’exploration. Si la technique optimale avait été trouvée, la conduite rationnelle serait, pour tous, de s’en rapprocher sans chercher de chemins de traverse. Or Crouser, arrivé au sommet du monde grâce à la technique existante, cherche encore une voie nouvelle entre les deux méthodes établies. À ses propres yeux, aucune n’a donc encore atteint le plafond. Que le meilleur athlète d’une épreuve continue à explorer est le signe le plus fort que cette épreuve est loin d’avoir trouvé sa forme définitive. Le jour où tous les meilleurs utiliseront la même technique et n’en peaufineront plus que les détails, on pourra parler d’une véritable convergence. Le lancer du poids en est encore loin.
Et la réaction de la construction au « Crouser slide » est la même que devant la translation et la rotation : aucune réaction. Elle n’a pas à décider s’il s’agit d’une nouvelle technique, si elle est meilleure ou si elle mérite sa propre catégorie. Elle vérifie seulement si l’essai est valide, si une faute a été commise, si le poids est tombé dans le secteur autorisé. Quel trajet a permis ce lancer, quel nom porte ce trajet, en quoi il serait meilleur que les autres : la construction ne pose aucune de ces questions.
Dès que le règlement parle, la branche ne peut plus naître
La comparaison avec les autres lancers permet de comprendre d’où vient, au juste, la non-convergence du poids.
L’enseignement officiel du disque décrit un lancer en rotation d’environ un tour et demi. On n’y trouve pas, au plus haut niveau, deux branches durablement rivales qui correspondraient à l’opposition entre translation et rotation.
L’enseignement officiel du marteau repose lui aussi sur la rotation, avec trois à quatre tours. Ni le règlement ni les présentations pédagogiques officielles ne donnent à voir une opposition comparable, durablement installée entre des familles techniques différentes.
Le javelot, lui, se distingue du poids, du disque et du marteau : son règlement contraint activement la technique. Les règles techniques de World Athletics interdisent à l’athlète, avant le lâcher du javelot, de se retourner complètement de façon à présenter le dos à l’arc de lancer.
Cette seule disposition ferme directement la possibilité d’une bifurcation entre rotation et geste linéaire comparable à celle du poids.
Nous touchons là au point où mène cet essai, et il faut aller au bout. Le javelot aurait pu développer, comme le poids, un lancer en rotation, qui allongerait le chemin d’accélération en faisant tourner le corps. Mais le règlement interdit expressément de tourner le dos à la direction du lancer. Or toute technique rotative passe nécessairement par cet instant. Dès que le règlement parle, la branche rotative ne peut donc plus naître. Le javelot ne conserve qu’une seule grande orientation technique, non parce qu’on aurait prouvé que le geste linéaire est optimal, mais parce que les règles n’en autorisent pas d’autre.
Plaçons maintenant le javelot et le poids côte à côte.
Au poids, le règlement se tait sur le choix technique. Il ne prescrit ni translation ni rotation. Les deux sont donc licites, les deux existent, chacune possède ses atouts, et leur match nul dure depuis plus d’un demi-siècle. Au javelot, le règlement a parlé : interdiction de tourner le dos à la direction du lancer. La branche rotative se trouve ainsi coupée dès l’origine. Le javelot ne connaît pas de problème de non-convergence, puisqu’on ne lui permet même pas de se ramifier.
Les deux épreuves éclairent ensemble une propriété générale du rapport entre règles et techniques. La convergence vers une seule technique dépend en partie du fait que le règlement parle ou se taise. S’il se tait, les techniques suivent leur propre logique : s’il existe une solution universellement optimale, elles convergent vers elle, comme en hauteur ; sinon, elles continuent de se ramifier, comme au poids. Dès que le règlement intervient, en revanche, il décide directement du résultat en retranchant certaines branches techniques du champ des possibles, comme au javelot.
Cela relie également cet essai au précédent. Tous deux portent sur le silence des règles. Dans le précédent, ce silence a laissé le saut dorsal remplacer finalement le rouleau ventral, parce qu’une condition matérielle changeait en arrière-plan : les matelas de mousse se généralisaient, et dans ce nouvel univers de réceptions souples, le saut dorsal était effectivement plus facile à apprendre et à diffuser. Ici, le même silence laisse la translation et la rotation indéfiniment dos à dos, parce qu’aucune solution universellement optimale n’attend en arrière-plan qu’elles convergent vers elle. Un même silence, deux résultats différents : se taire revient seulement à remettre la décision à autre chose. Et cet autre chose diffère d’une épreuve à l’autre.
On peut préciser davantage ce que signifie ce silence des règles. Se taire n’est pas ne rien faire : c’est céder le pouvoir de décider. Quand le règlement garde le silence sur la technique, il dit en substance : je ne m’occupe pas de cela, d’autres forces en décideront. Il ne maîtrise pas pour autant la nature de ces forces. En hauteur, ce sont les conditions matérielles et l’économie de l’apprentissage, dont l’action conjuguée produit la convergence. Au poids, ce sont les compromis mécaniques, qui produisent la non-convergence. Le silence du règlement est le même, mais le pouvoir de décision a été remis à des forces différentes, d’où des résultats opposés. Le silence ne décide donc pas par lui-même s’il y aura convergence. Il décide seulement de qui décidera.
Une question sans arbitre
Rassemblons les fils.
Les deux techniques du lancer du poids coexistent depuis plus d’un demi-siècle. La translation commence avec O’Brien en 1952 ; la rotation s’établit avec Barychnikov et Oldfield dans les années 1970. Cette coexistence se prolonge jusqu’à aujourd’hui : la finale olympique de Rio, en 2016, nous en a donné l’image, avec les deux techniques dans le même concours. Nous ne regardons pas un processus qui serait en train de converger et sur le point de désigner un vainqueur. Nous regardons une coexistence stable, qui dure depuis plus d’un demi-siècle.
Et pendant cette coexistence de plus d’un demi-siècle, aucune instance officielle n’a jamais déclaré l’une des deux techniques supérieure à l’autre.
Une instance officielle a-t-elle déclaré l’une des techniques du poids supérieure à l’autre ? À cette question précise, la réponse est non. On ne trouve aucun document de World Athletics, du Comité international olympique ou d’une institution équivalente qui le fasse. Les textes officiels règlent la validité et la sécurité, pas la supériorité. La page consacrée à l’épreuve présente le lancer du poids comme pouvant se pratiquer en translation ou en rotation ; les règles techniques se bornent, pour les utilisateurs de la rotation, à préciser les fautes et les contacts involontaires.
Ce point est au cœur de cet essai. Il faut le replacer dans l’ensemble de la série.
Dans les essais précédents, la construction n’a cessé de trancher. Pour décider quelle performance compte, elle s’appuie sur le règlement ; pour déterminer qui est admissible, sur une ligne d’admission ; pour attribuer une valeur à un résultat, sur une table de cotation. Chaque décision possède son fondement : un ensemble de règles, une table, une ligne. La construction est une chose qui juge sans cesse.
Mais devant la question de savoir laquelle, de la translation ou de la rotation, est supérieure, elle ne tranche pas. Elle n’a pas de base pour trancher. Aucune table ne lui permet de calculer de combien la rotation vaudrait mieux que la translation, car il ne s’agit pas de deux graduations sur la même échelle. Ce sont deux chemins différents qui aboutissent à des points voisins. Elle n’a d’ailleurs pas besoin de décider : le règlement exige seulement que le poids aille loin, sans imposer la manière de l’y envoyer.
Nous rencontrons donc ici quelque chose que nous n’avions pas encore rencontré. Dans les essais précédents, le reste était ce que la construction avait décidé de laisser hors du registre, ou ce sur quoi elle ne parvenait pas à statuer clairement. Ici, le reste est une question qu’elle ne cherche même pas à trancher et qu’elle n’a pas les moyens de trancher. La supériorité d’une technique n’a pas été exclue du registre ; les comptes ne présentent pas non plus un défaut de concordance. La question échappe, dès le départ, au domaine de juridiction de la construction. Celle-ci s’occupe des résultats, pas de la manière dont ils sont obtenus.
Cette dernière phrase condense tout l’essai. Déplions-la. La construction mesure le résultat, pas le processus. Elle mesure la distance parcourue par un poids, pas la façon dont il a été lancé. La posture au lâcher, le trajet à travers le cercle, la manière dont le corps pivote relèvent du processus ; or le processus n’entre pas au registre. Le registre n’a qu’une colonne : la distance. Une conséquence s’impose : toute différence qui concerne seulement le processus, sans changer le résultat, échappe aussi bien à l’enregistrement qu’au jugement de la construction. La différence entre translation et rotation est précisément de cet ordre : deux chemins distincts conduisent à des distances voisines. La construction voit la distance. Elle ne voit pas la différence entre les chemins, moins encore peut-elle dire lequel est le plus juste. Sa mesure s’arrête exactement au résultat ; le processus, lui, sort tout entier de son champ de vision.
Or cette absence de jugement révèle précisément une limite de la construction. Ce qu’elle veut, c’est la convergence, une solution optimale, une autorité unique à laquelle ramener les autres. C’est ainsi qu’elle traite les résultats : une épreuve ne possède qu’une seule courbe du record du monde, et le plus grand nombre est le record. Mais elle ne peut pas faire de même avec les techniques, parce que la technique optimale n’existe pas : les deux font jeu égal dans les résultats. Elle ne peut que les laisser côte à côte, sans reconnaître l’une comme meilleure ni parvenir à les fondre en une seule.
Voilà la forme que prend ici l’impossibilité de fermer la construction. Dans les essais précédents, elle ne pouvait pas se refermer parce que ce qu’elle voulait contenir était trop grand, trop nombreux ou impossible à faire coïncider. Ici, elle ne peut pas se refermer parce que ce qu’elle voudrait faire converger n’a tout simplement pas de réponse unique vers laquelle converger. La translation et la rotation sont deux voies également efficaces, qui mènent à peu près au même niveau. La construction ne peut choisir, entre deux voies également efficaces, celle qui serait l’unique bonne voie. Cette unique bonne voie n’existe pas.
Revenons à la finale de Rio.
Crouser a remporté l’or en rotation. Storl lançait en translation dans ce même concours. Deux hommes, deux techniques, une même tâche : pousser un poids de 7,26 kilos le plus loin possible. Aucun n’a convaincu l’autre. Leurs entraîneurs ne se sont pas convaincus davantage. Des décennies de recherche scientifique n’ont convaincu aucun des deux camps. Et, du début à la fin, le règlement de l’épreuve n’a essayé de convaincre personne. Les deux techniques sont restées là, côte à côte. Chacun lance à sa manière, chacun atteint sa distance. Aucun n’a plus raison que l’autre.
La construction peut mesurer chaque lancer au centimètre près. Elle ne peut pas dire laquelle des deux manières d’envoyer le poids aussi loin est la bonne. Parce que cette bonne manière, au singulier, n’existe pas.
La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.