La technique pousse là où les règles se taisent
Le saut dorsal n’est pas un progrès que le règlement aurait prévu et dessiné d’avance. Il est né dans l’interstice entre des règles qui n’imposaient pas de posture et des matelas de mousse qui, soudain, permettaient de retomber sur le dos.
Dans cet essai
- Le règlement l’autorisait, et pourtant presque personne ne sautait ainsi
- Les règles n’imposent pas une seule façon de franchir la barre
- De la terre meuble à la mousse
- Le matelas que l’on avait remplacé
- Deux personnes, un même geste, sans se connaître
- Le rouleau ventral n’a pas été réfuté
- Des frontières tracées, puis retirées
- La porte s’ouvre du côté de la matière
Le règlement l’autorisait, et pourtant presque personne ne sautait ainsi
Au milieu des années 1930, la formule qui interdisait à la tête de franchir la barre avant les pieds avait déjà disparu du règlement du saut en hauteur.
Auparavant, certaines versions du règlement comportaient une clause de ce genre : la tête ne devait ni passer la barre avant les pieds ni descendre plus bas que les hanches. Une telle phrase fermait la porte à tout franchissement tête ou dos en premier. Impossible de basculer au-dessus de la barre le visage tourné vers le ciel : la tête serait passée avant les pieds.
Vers 1935-1936, cette exigence supplémentaire concernant l’ordre de passage des parties du corps fut retirée. La principale obligation relative au geste se réduisait dès lors à une seule chose : prendre appel sur un pied.
Autrement dit, à partir de 1936, franchir la barre dos en premier n’était plus interdit par le règlement.
Or le saut dorsal ne s’imposa dans les usages qu’après 1968, et il fallut attendre 1980 pour qu’il règne véritablement sur les finales.
Entre les deux, plus de trente ans.
Plus de trente ans, ce n’est pas un simple intervalle. C’est toute une génération d’athlètes. Pendant ces décennies, des cohortes de sauteurs se sont succédé sur les pistes d’élan. Le règlement les autorisait à passer sur le dos ; presque aucun ne le faisait. Non qu’ils ignorassent la possibilité du geste : basculer de dos par-dessus une barre est une idée à la portée de n’importe quel enfant. S’ils ne sautaient pas ainsi, c’était pour une raison qu’ils connaissaient mieux que personne. Cette raison ne se trouvait pas dans le livret du règlement. Elle était par terre, de l’autre côté de la barre.
Tout l’enjeu de cet essai tient dans ces trente et quelques années. Le règlement avait ouvert la porte dès 1936. Plus de trois décennies durant, elle était restée ouverte, et presque personne ne l’avait franchie. Les meilleurs continuaient de pratiquer le rouleau ventral ; ils le pratiqueraient encore à la fin des années 1970. Entre ce que permettaient les règles et ce qui avait effectivement lieu, il y avait trente ans de distance.
D’où cette question : si le règlement ne barrait pas le passage, qu’est-ce qui le barrait ?
La question diffère, dans sa forme même, de celles des sept essais précédents. Nous demandions alors quels effets produisaient les règles écrites par cette construction, et ce qu’elles laissaient de côté. Les réponses se trouvaient dans les règles, dans leurs clauses noircies sur le papier. Ici, la réponse est ailleurs. Le règlement se tait. Il n’a ni empêché ni encouragé le saut dorsal ; il n’a rien fait. Pour comprendre, il faut donc regarder hors de son domaine, là où il ne dit rien et où il n’a pas prise, vers les conditions du monde matériel qui travaillent en silence. Pour la première fois dans cette série, nous détournons les yeux de ce que la construction a dit pour les porter sur toute l’étendue de ce qu’elle n’a pas dit.
Les sept premiers essais montraient comment cette construction établit des mesures, tient des registres, trace des lignes, rend commensurables des choses qui ne le sont pas. Tout cela relevait de ce qu’elle énonce, écrit, prescrit. Cet essai prend l’autre versant : la part qu’elle ne formule pas. Les règles actuelles du saut en hauteur n’imposent aucune posture obligatoire pour franchir la barre. Et c’est précisément dans le blanc de cette phrase absente que quelque chose d’autre vient tracer la véritable frontière de la technique.
Ce quelque chose n’est pas une règle. C’est l’endroit où l’on retombe.
Les règles n’imposent pas une seule façon de franchir la barre
Commençons par préciser le règlement du saut en hauteur. Tout notre propos prend appui sur ce qu’il dit, et sur ce qu’il ne dit pas.
Les règles actuelles de World Athletics ramènent encore l’épreuve à quelques exigences essentielles : l’athlète doit prendre appel sur un seul pied ; l’essai est manqué si, du fait de son action, la barre ne reste pas sur ses supports ; il l’est également si, avant d’avoir réussi le franchissement, une partie quelconque de son corps touche le sol ou la zone de réception au-delà du plan vertical passant par le bord de la barre situé du côté de l’élan. S’y ajoutent la règle familière des trois échecs consécutifs qui entraînent l’élimination, ainsi que les prescriptions sur la largeur et la longueur de la piste d’élan et les dimensions minimales de la zone de réception.
Voilà ce que disent les règles.
Ce qu’elles ne disent pas importe tout autant. Elles n’exigent pas que le sauteur soit face à la barre. Elles ne décident pas si la tête doit passer avant les pieds ou l’inverse, si le corps doit rester droit, si la réception doit se faire sur les pieds ou sur les mains. Elles n’ordonnent de sauter ni en ciseaux, ni en rouleau costal, ni en rouleau ventral, ni sur le dos. Pour reprendre la formulation du Smithsonian, aucune règle ne prescrit au sauteur la manière dont il doit franchir la barre.
Le règlement détermine donc la validité de l’appel, le maintien de la barre, les contacts avec le sol, le nombre d’essais, les dimensions du sautoir. Il ne définit pas la posture du franchissement.
Ce blanc a-t-il été voulu ? Il est difficile de le savoir aujourd’hui, et l’hypothèse d’un blanc involontaire paraît la plus probable. On écrit généralement une règle lorsqu’on en éprouve le besoin. Pendant longtemps, il n’y eut pas besoin de réglementer la façon de passer une barre : les gestes praticables étaient peu nombreux, et aucun d’eux ne posait problème. Ce silence ressemble moins à un espace délibérément ménagé après mûre réflexion qu’à une absence de raison de prendre la parole.
C’est bien ainsi que cette construction procède d’ordinaire. Le deuxième essai le montrait : les règles poussent toujours sur le terrain des querelles. Elles recouvrent les endroits où l’on s’est déjà disputé et restent muettes là où personne n’a jamais eu matière à se disputer. Longtemps, la façon de franchir une barre ne suscita pas de querelle. Il n’existait que quelques manières praticables de le faire, et elles ne soulevaient aucune difficulté. Le règlement se taisait donc. Il ne cherchait pas à réserver une marge à l’invention technique ; il n’avait tout simplement pas rencontré, à cet endroit, le problème qui l’aurait obligé à parler.
Voulu ou non, ce silence eut pourtant une conséquence. Dès lors que les règles ne régissaient pas les postures, il fallait que leur limite se décide ailleurs. Cet ailleurs n’était ni la tradition prise comme une abstraction, ni l’imagination des athlètes. C’était une condition matérielle on ne peut plus concrète : une fois qu’un homme a sauté, sur quoi retombe-t-il ?
On peut imaginer n’importe quelle façon de franchir une barre. Pouvoir sauter réellement de cette façon dépend de l’endroit où l’on s’écrasera ensuite. Le règlement autorise un homme à basculer le visage vers le ciel ; mais si, de l’autre côté, l’attendent de la terre dure ou une fosse de sable, la chute sur le dos lui blessera la tête et le dos. L’autorisation réglementaire est une chose, la capacité du corps à supporter la réception en est une autre. Après 1936, les deux se sont séparées : du côté des règles, le passage était libre ; du côté de la matière, il ne l’était pas encore.
De la terre meuble à la mousse
L’endroit où l’on retombe a connu une succession matérielle bien identifiable : terre meuble et sable ; puis sciure, copeaux de bois et matelas peu épais ; puis caoutchouc mousse assemblé en ballots et retenu dans des filets ; enfin, zones de réception profondes, en mousse, construites spécialement à cet effet.
Aux débuts du saut en hauteur comme du saut à la perche, on retombait dans la terre ou dans le sable. Dans les années 1960, certaines équipes universitaires se mirent à garnir leurs fosses de ballots de caoutchouc mousse maintenus par des filets. Les règles actuelles de World Athletics ont, quant à elles, consacré la zone de réception moderne en mousse en lui assignant des dimensions minimales précises.
À chaque étape de cette succession, une chose changeait : jusqu’à quel point pouvait-on se laisser tomber sans se soucier de sa posture ?
Sur la terre dure ou dans le sable, il fallait toucher le sol les pieds d’abord, ou amortir la chute par une réception contrôlée sur trois appuis, sous peine de se blesser. Le choix du franchissement se limitait donc aux gestes qui pouvaient s’achever sur les pieds, ou du moins dans une réception maîtrisée. Le ciseau convenait : le corps restait debout, les pieds arrivaient les premiers. Le rouleau ventral pouvait encore passer, à condition de se recevoir sur le côté ou d’amortir avec les bras. Le saut dorsal, lui, ne convenait pas. Il se termine par une réception sur le dos et les épaules ; tomber ainsi dans la terre dure ou dans le sable, c’est se faire mal.
Précisons ce que cela signifie. Un homme qui retombe de deux mètres de haut sur le dos subit, au contact du sol, un choc considérable. Si ce sont son dos, sa nuque et sa tête qui encaissent ce choc, le risque n’a rien de théorique. Les pieds sont la partie du corps la mieux faite pour recevoir l’impact d’une chute ; l’ensemble des membres inférieurs humains est conformé pour l’absorber. Le dos et la tête ne le sont pas. Se recevoir les pieds d’abord ne relevait donc pas d’une préférence esthétique. Sur un sol dépourvu d’amortissement, c’était la seule option sûre. Le saut dorsal demandait de renoncer à cette unique sécurité. Un tel renoncement ne devenait supportable qu’une fois le sol assoupli.
Avant l’apparition des matelas de mousse, le problème du saut dorsal n’était donc pas que personne n’y eût pensé : c’était qu’on n’en sortait pas indemne. Quiconque l’essayait en payait le prix dès la première réception. Et ce prix suffisait à le faire renoncer, ou à pousser son entraîneur à le lui interdire.
Cette évolution matérielle s’est faite par étapes ; le monde entier n’a pas changé de sol le même jour. Ce que l’on peut établir, c’est qu’à la fin des années 1950, des universités américaines commencèrent à utiliser du caoutchouc mousse en ballots ; au début des années 1960, des lycées américains leur emboîtèrent le pas, tandis que beaucoup d’autres établissements conservaient leurs fosses de sciure. Les documents disponibles ne fournissent aucun recensement complet de cette conversion, pays par pays ou catégorie d’installation par catégorie d’installation. Ils permettent seulement de constater un mouvement décalé : les universités américaines d’abord, puis de nombreux lycées américains ; les installations moins riches, ou plus lentes à se renouveler, restaient en arrière.
Aujourd’hui, cette condition matérielle a cessé d’être un usage local : elle est devenue une prescription écrite.
Pour les grandes compétitions, le règlement actuel de World Athletics fixe explicitement les dimensions minimales de la zone de réception du saut en hauteur à six mètres sur quatre, pour soixante-dix centimètres d’épaisseur. Il réglemente aussi les dimensions et les pentes de la piste d’élan. Les schémas réglementaires nationaux se concentrent de la même façon sur l’état des matelas, leurs dimensions et l’aménagement du sautoir du point de vue de la sécurité.
Arrêtons-nous un instant sur ce point. Le règlement ne dicte pas la façon de passer la barre, mais il décrit avec précision la taille et l’épaisseur du matelas sur lequel le sauteur doit retomber. La posture est libre ; la réception est prescrite. Cette construction se tait sur la première et devient extrêmement précise sur la seconde. Or c’est justement cette surface de réception, si minutieusement définie, qui détermine les postures physiquement praticables. En réglementant la réception, les règles réglementent donc les postures, indirectement et dans les faits, sans avoir à leur consacrer un seul mot explicite.
Une prescription indirecte se dissimule mieux qu’une prescription directe ; elle est aussi plus difficile à reconnaître. Qu’une règle interdise expressément le saut dorsal, et chacun saura qu’il est interdit ; on pourra discuter de la légitimité de cette interdiction. Mais qu’elle limite les postures en passant par les normes de réception, et presque personne ne s’en avisera. Elle aura l’air d’une simple disposition technique de sécurité, sans rapport avec le geste. La règle sur la surface de réception ne parle pas de posture, mais elle en trace la frontière. Une limite véritablement agissante n’est souvent pas inscrite au chapitre de la chose qu’elle limite. Elle se cache dans une disposition qui semble parler d’autre chose.
C’est là l’articulation centrale de cet essai. Le silence des règles et la précision des normes d’équipement travaillent ensemble. Le style reste presque entièrement libre, tandis qu’une réception sûre sur le dos dépend de la conversion matérielle du sautoir : a-t-elle eu lieu, ou non ? On ne saurait donner à notre proposition une expression institutionnelle plus nette.
Le matelas que l’on avait remplacé
Fosbury avait seize ans lorsqu’il commença, au lycée, à essayer sa nouvelle méthode. La raison en était qu’il ne parvenait pas, en rouleau ventral, à franchir les hauteurs ordinaires de qualification.
Il passa d’abord du ciseau, où le corps demeure droit, à une forme de franchissement dorsal. Si ce geste était devenu praticable, c’est que le lycée de Medford, après ses années de collège, avait remplacé sa fosse de copeaux de bois par une surface de réception plus souple.
Cette phrase contient le fait le plus important de cet essai.
Si Fosbury put mettre au point le saut dorsal, ce ne fut pas parce qu’il avait plus d’imagination que les autres, ou du moins pas seulement. Ce fut aussi parce que son lycée avait justement changé son équipement de réception à ce moment-là. Si Medford ne l’avait pas changé, ou l’avait changé quelques années plus tard, sa première chute sur le dos l’aurait envoyé dans les copeaux. Et les copeaux n’amortissent pas suffisamment une réception dorsale. Son entraîneur, d’ailleurs, désapprouvait au départ cette nouvelle méthode ; il ne cessa de s’y opposer qu’en voyant ses performances progresser.
Il faut ici avancer avec une grande prudence. C’est précisément sur ce point que les documents nous mettent, à plusieurs reprises, en garde contre les conclusions excessives.
Le remplacement du matelas fut une condition nécessaire à l’élaboration du saut dorsal par Fosbury, non une condition suffisante. Les autres élèves du même lycée, eux aussi pourvus de ce nouveau matelas, n’inventèrent pas le saut dorsal. L’équipement le rendait possible ; il ne le faisait pas surgir tout seul. Pour qu’il advînt, il fallut encore les essais de Fosbury, sa course d’élan en courbe, les ajustements de son appel et le patient travail de mise au point qu’il poursuivit à mesure que ses résultats s’amélioraient.
On peut donc formuler les choses ainsi : les conditions matérielles ont ouvert un espace de possibilités ; les découvertes des athlètes, l’adaptation des entraîneurs et l’économie de l’apprentissage gestuel ont déterminé la vitesse d’adoption de la technique, puis sa domination. Le matelas est la porte ; Fosbury est celui qui entre. Qu’une porte s’ouvre ne signifie pas que quelqu’un la franchira. Mais tant qu’elle reste fermée, le désir d’entrer, si vif soit-il, ne suffit à personne.
Il faut insister sur cette distinction, parce que deux lectures opposées déforment pareillement l’histoire. Le récit du génie veut que Fosbury ait créé le saut dorsal par la seule force de son imagination. Il efface le matelas et fait passer le produit de conditions matérielles pour une pure inspiration individuelle. Le déterminisme matériel soutient, à l’inverse, que la présence de matelas souples devait nécessairement produire le saut dorsal. Il efface Fosbury et transforme en effet automatique de la matière ce qui exigeait d’être découvert, puis travaillé par quelqu’un. Chaque lecture supprime une moitié de l’histoire. Pour voir juste, il faut tenir les deux moitiés ensemble : le matelas souple l’a rendu possible ; Fosbury l’a rendu réel.
On peut retracer à grands traits la progression de Fosbury jusqu’en 1968. Durant sa première année de lycée, il n’était même pas capable de franchir régulièrement cinq pieds. Après avoir adopté son nouveau geste, il passa, au lycée, de cinq pieds trois pouces trois quarts à six pieds trois pouces trois quarts. En deuxième année d’université, il atteignit six pieds dix pouces. Pendant la saison en salle de 1968, il franchit pour la première fois sept pieds. Vinrent ensuite, cette même année, le titre universitaire, la victoire aux sélections américaines, puis celle de la finale olympique, avec deux mètres vingt-quatre.
De l’incapacité à passer cinq pieds au titre olympique. Dans cette courbe, il faut reconnaître la part du matelas remplacé et celle de l’homme qui refusait d’abandonner. Sans l’un, rien ; sans l’autre, rien non plus. Cette nécessité de les réunir interdit justement d’attribuer le résultat à un seul des deux.
Remarquons aussi ce qui l’avait poussé à changer de geste : en rouleau ventral, Fosbury n’atteignait pas les minima. Il n’avait pas commencé par nourrir une ambition de novateur avant d’inventer le saut dorsal. L’ancienne technique l’avait d’abord mis en échec ; ne voyant plus d’issue, il en avait essayé une autre. Bien des innovations techniques naissent ainsi. Elles ne viennent pas de ceux qui, installés au sommet, ajoutent un embellissement à leurs succès ; elles viennent du va-tout de ceux qui sont sur le point d’être éliminés. Un sauteur qui réussit déjà fort bien en ventral n’a aucune raison de risquer un changement de geste. Celui qui y échoue, en revanche, a une raison d’essayer ce que les autres n’osent pas. Mais ce motif ne peut se traduire par une tentative réelle que si le sol s’est déjà assoupli, si le prix des essais et des erreurs a déjà baissé.
Deux personnes, un même geste, sans se connaître
Brill élabora de son côté un franchissement dorsal très semblable, connu sous le nom de Brill Bend, la « courbure Brill ».
Elle le mit au point, enfant ou adolescente, dans la ferme familiale, où son père avait aménagé une zone de réception artisanale en mousse. Le Panthéon des sports de la Colombie-Britannique indique qu’elle développa ce geste indépendamment, peut-être même un peu plus tôt. L’Encyclopédie canadienne présente elle aussi sa méthode comme une invention indépendante, parallèle à celle de Fosbury.
Sur la question d’un éventuel contact entre Fosbury et Brill, les meilleurs éléments disponibles indiquent que ni l’un ni l’autre ne connaissait l’existence de l’autre pendant la mise au point de son geste. Selon le récit du Panthéon, le Brill Bend et le Fosbury Flop ne se rencontrèrent pour la première fois qu’en 1966, à Vancouver, lors d’une compétition de jeunes opposant la Colombie-Britannique à l’Oregon. Jusque-là, les deux athlètes s’ignoraient. C’est l’indice le plus clair d’une véritable invention parallèle, plutôt que d’emprunts mutuels.
L’invention parallèle est un élément particulièrement fort de cet essai. Il vaut la peine d’aller jusqu’au bout de ce qui lui donne sa force.
Si Fosbury avait été seul à inventer le saut dorsal, on aurait pu y voir le cas isolé d’un génie, un esprit singulier apparu par chance. Le récit du génie aurait alors expliqué la technique par l’imagination exceptionnelle de cet homme. Mais l’existence de Brill défait ce récit. Deux personnes qui ne se connaissent pas parviennent, à peu près au même moment et chacune de son côté, à un geste presque identique.
Lorsque deux personnes ont simultanément la même idée, c’est généralement que son apparition ne relève pas du seul hasard : quelque condition commune l’a fait mûrir. Quelle était donc la condition commune à Fosbury et à Brill ? Ils ne se connaissaient pas. Ils n’avaient pas le même entraîneur. Ce qu’ils avaient en commun, c’était, chacun de son côté, une surface de réception suffisamment souple : le lycée de Fosbury avait remplacé son matelas, et le père de Brill avait construit une aire en mousse.
L’invention parallèle nous ramène donc précisément au rôle des conditions matérielles. Qu’une même condition soit réunie simultanément en plusieurs lieux, et plusieurs personnes découvriront, indépendamment les unes des autres, la possibilité qu’elle ouvre. Le saut dorsal n’était pas le brevet exclusif d’un génie. À l’époque où les matelas souples se généralisaient, il était quelque chose que quelqu’un finirait tôt ou tard par découvrir. Fosbury et Brill se sont trouvés parmi les tout premiers.
Il faut encore ajouter un nom, plus précoce. Avant que les Jeux olympiques ne rendent Fosbury célèbre d’un seul coup, on avait déjà tenté des sauts de dos, ou proches d’un franchissement dorsal. L’exemple le plus probant que l’on puisse retrouver est celui de Quande, dans le Montana : une photographie de 1963 le montre basculant de dos au-dessus de la barre. Quande ne transforma cependant jamais ce geste en performances de haut niveau.
Les récits ultérieurs ne s’accordent pas sur la question de savoir s’il faut faire de Quande le premier sauteur dorsal. Des éléments attestent qu’il utilisait une technique de dos avant la notoriété publique de Fosbury, mais aucune instance dirigeante n’a jamais officiellement statué sur la paternité de l’invention. Son geste n’était pas non plus cette technique de haut niveau pleinement stabilisée, susceptible de se diffuser dans le monde entier, qui serait ensuite associée aux noms de Fosbury et de Brill.
Nous voilà donc avec trois personnes : Fosbury, Brill, Quande. Trois personnes qui ne se connaissaient pas et qui, chacune de son côté, étaient parvenues au franchissement dorsal. Cela rend plus manifeste encore que le geste n’est pas sorti tout armé de la seule invention d’un individu. Les conditions de réception de l’époque avaient fait naître une possibilité, et plusieurs personnes l’avaient rencontrée séparément. La différence tient à ceci : qui a travaillé cette possibilité jusqu’à en faire une technique capable de gagner, et qui ne l’a pas fait ?
Le cas de Quande montre encore autre chose : rencontrer une possibilité et la réaliser sont deux affaires distinctes. Quande avait rencontré le saut dorsal ; dès 1963, il avait basculé de dos par-dessus la barre, avant que Fosbury ne devienne publiquement célèbre. Mais il n’en avait pas fait, à force de travail, une technique gagnante. Il est donc resté dans l’histoire à l’état de photographie, de note en bas de page. Fosbury a rencontré la même possibilité, puis consacré plusieurs années à en tirer un geste qui pouvait lui valoir un titre olympique. La matière avait ouvert une porte, plusieurs s’y étaient engouffrés. Celui qui a réellement montré au monde entier ce qu’il y avait derrière fut celui qui, après être entré, accepta de passer des années à le façonner. La matière donne le possible ; l’être humain lui donne sa réalisation.
Le rouleau ventral n’a pas été réfuté
Une explication répandue veut que le saut dorsal ait remplacé le rouleau ventral parce qu’il lui était mécaniquement supérieur, parce qu’il constituait une meilleure technique. Cette explication demande à être corrigée.
L’article de Dapena publié en 1980 montre bien que la course d’élan en courbe, l’inclinaison du corps et la cambrure au-dessus de la barre permettent au sauteur dorsal de disposer sa masse dans une position favorable par rapport à celle-ci. Son avantage mécanique le plus célèbre est réel : le corps peut franchir la barre alors que son centre de masse passe à la hauteur de cette barre, voire plus bas.
Mais les analyses ultérieures de Dapena montrent aussi que le rouleau ventral n’a pas été réfuté sur le terrain de la mécanique. Certains athlètes peuvent obtenir une élévation supérieure grâce à sa mécanique propre ; d’autres profitent davantage de l’élan plus rapide et de l’action moins vigoureuse des membres libres dans le saut dorsal. D’où sa conclusion : du seul point de vue mécanique, les deux techniques devraient encore être pratiquées aujourd’hui. La disparition du ventral s’explique mieux par la facilité d’apprentissage du dorsal que par une infériorité qui vaudrait en toute circonstance.
Cette conclusion compte beaucoup, parce qu’elle démonte une causalité trop simple.
Que le saut dorsal règne sur l’épreuve est un fait. Mais il ne règne pas parce qu’il constituerait l’optimum mécanique pour tous les corps et tous les types de mouvement. La littérature ne s’accorde pas sur une telle affirmation. De nombreux entraîneurs et exposés de physique le présentent comme une meilleure solution pour franchir la barre, en raison du rapport géométrique entre celle-ci et le centre de masse, et de la rotation engendrée par l’élan courbe. Les analyses de Dapena s’opposent toutefois explicitement à l’affirmation plus forte : que le saut dorsal serait mécaniquement le meilleur pour tous les corps et toutes les façons de se mouvoir.
Une formulation plus étroite résiste mieux : dans la pratique, le saut dorsal est devenu la norme universelle du haut niveau. La littérature n’a pas pour autant établi d’une seule voix qu’il serait l’unique solution théorique optimale pour chaque athlète.
Pourquoi, alors, le dorsal a-t-il gagné ? Dapena répond : parce qu’il est plus facile à apprendre. Un débutant peut en acquérir plus vite les gestes fondamentaux, tandis qu’il lui faudra travailler plus longtemps pour bien maîtriser le rouleau ventral. Dans un système chargé de former un grand nombre d’athlètes, la technique la plus facile à apprendre se diffuse naturellement : à investissement d’entraînement égal, elle donne plus vite des résultats.
L’explication du remplacement du ventral par le dorsal se déplace ainsi. Elle quitte le seul terrain de la supériorité mécanique pour celui de l’économie de l’apprentissage. Le dorsal n’est pas meilleur pour chacun ; il est plus facile à enseigner, plus facile à apprendre, et se propage donc plus vite à l’échelle de l’ensemble. Ces deux explications ne disent pas la même chose. L’une affirme la supériorité intrinsèque d’une technique ; l’autre, sa plus grande aptitude à se transmettre. Les éléments disponibles étayent davantage la seconde.
Cette distinction se rencontre dans bien d’autres domaines, et mérite de rester en mémoire. Une chose peut devenir dominante pour deux raisons très différentes : parce qu’elle est la meilleure en elle-même, ou parce qu’elle est la plus facile à diffuser. On confond souvent ces deux raisons, car ce qui domine paraît toujours être ce qu’il y a de mieux. Sans quoi, se dit-on, comment aurait-il pu s’imposer ? Mais dominer et être le meilleur sont deux choses. Ce qui se diffuse le plus aisément devient la norme sans être le meilleur ; ce qu’il y a de meilleur, s’il se transmet mal, peut rester à jamais le fait d’une minorité. Le succès du saut dorsal relève du mécanisme de diffusion : il s’est imposé parce qu’il se transmet facilement, non parce qu’il convient mieux à chacun. Voir cette différence évite de prendre le dominant pour l’optimal.
Le retrait du rouleau ventral est donc un processus, et non une date. En 1972, il pouvait encore valoir une médaille d’or olympique : Tarmak remporta cette année-là le concours avec deux mètres vingt-trois, dernier homme à devenir champion olympique dans cette posture. En 1978, il pouvait encore produire un record du monde : Iachtchenko franchit deux mètres trente-cinq en ventral, devenant le dernier détenteur du record mondial masculin à employer cette technique. Ce n’est qu’en 1980 que le dorsal domina les finales. Dans son propre bilan rétrospectif, Fosbury indiquait que treize des seize finalistes olympiques de 1980 sautaient sur le dos et que, de 1972 à 2000, trente-quatre des trente-six médailles olympiques étaient revenues à des adeptes du dorsal.
Le rouleau ventral n’a donc pas été vaincu par le saut dorsal, du moins pas dans un duel de mécanique. Il a lentement perdu du terrain dans la course à la diffusion. Une technique plus facile à apprendre a mis plusieurs décennies à chasser des sautoirs une technique qui n’était pas moins bonne.
On gagne à rapprocher ce processus de celui du septième essai. Il y était question de la réécriture de la table de cotation du décathlon : selon les inclinations de cette table, une technique pouvait valoir davantage, ou moins. Ici, aucune table de points n’intervient. Le saut en hauteur ne connaît qu’une hauteur, sans conversion. Il s’y opère pourtant la même sorte de sélection ; seul le critère change. Il ne réside plus dans une table de cotation, mais dans l’économie de l’apprentissage. Dans un système qui doit former beaucoup d’athlètes, la technique la plus facile à apprendre l’emporte naturellement, même sans supériorité mécanique. Le point commun est là : ce n’est souvent pas la valeur propre d’une technique qui décide de son essor ou de son déclin, mais la place que lui fait un certain système.
Des frontières tracées, puis retirées
À propos du saut dorsal, une autre question exige de distinguer soigneusement l’accusation du verdict : quelqu’un a-t-il essayé de le faire interdire ?
Certaines anecdotes ultérieures laissent parfois entendre que des concurrents ou des officiels auraient souhaité l’interdire au nom du danger qu’il présentait. Voilà l’accusation.
Dans les documents consultables, en revanche, on ne trouve aucun texte réglementaire officiel d’origine montrant que World Athletics ou l’IAAF ait formellement interdit, ou été sur le point d’interdire, le saut dorsal en tant que tel. Ce que montrent les archives, c’est qu’une fois disparue l’ancienne clause sur l’ordre de passage des parties du corps, la légalité du saut relevait des règles ordinaires de la hauteur, auxquelles s’ajoutait la zone de réception dont le sautoir se trouvait équipé. Voilà le verdict.
Il faut donc séparer ces deux plans. L’idée d’une interdiction a pu exister : nous sommes dans l’ordre de l’anecdote. Une interdiction officielle, elle, n’existe pas dans les archives : nous sommes dans l’ordre du document. On ne peut pas conclure que le saut dorsal a été interdit parce qu’une rumeur rapporte qu’on aurait voulu l’interdire. Ce serait prendre l’accusation pour le verdict.
Mais quelque chose de plus profond se joue ici, qui rejoint ce que nous verrons dans le dixième essai.
Au début de l’histoire du saut en hauteur, le règlement comportait bien une interdiction de « plonger, faire un salto ou un renversement avec appui sur les mains ». Cette construction avait donc effectivement posé certaines limites aux manières de franchir la barre : elle avait interdit le plongeon, interdit le salto. Il serait faux d’en conclure que les règles ne se sont jamais occupées des postures. À certaines époques, elles s’en sont occupées.
La manière dont elles le faisaient est cependant révélatrice. Elles interdisaient des gestes que quelqu’un avait déjà essayés et qui avaient été jugés problématiques. On avait tenté de passer la barre en salto ; le salto avait donc été interdit. Quant au saut dorsal, tant que subsistait la clause interdisant à la tête de passer avant les pieds, cette disposition plus générale lui fermait incidemment le passage. Une fois cette clause abolie en 1936, il n’était plus interdit par le règlement.
Une dissymétrie apparaît alors. En 1936, cette construction supprime la clause qui aurait empêché le saut dorsal, mais conserve celle qui interdit le salto. Pourquoi ? Parce qu’en 1936, le saut dorsal n’existe pas encore ; personne n’en tire de performances. Supprimer une clause susceptible de lui barrer la route ne semble donc présenter aucun risque. On se contente de débarrasser le règlement d’une vieille prescription apparemment superflue. L’interdiction du salto, elle, vise un geste précis qui a déjà eu lieu. On la garde.
Autrement dit, si cette construction a laissé passer le saut dorsal en 1936, ce n’est pas qu’elle l’ait prévu et accepté. C’est exactement l’inverse : elle n’avait pas même imaginé qu’il apparaîtrait. En supprimant cette clause, elle croyait faire le ménage parmi des règles anciennes devenues inutiles. Sans le vouloir, elle ouvrait la porte à une technique qui ne deviendrait mondialement célèbre que plus de trente ans après. Sur le moment, elle ignorait ce qu’elle venait d’ouvrir.
Souvent, une construction ne découvre où passe sa frontière qu’au moment où quelqu’un la franchit. En 1936, elle croyait seulement rayer une disposition périmée. Il fallut que, plus de trente ans après, Fosbury saute par l’endroit de cette rature pour qu’elle comprenne que la disposition était une porte. Le dixième essai développera ce point à partir d’un cas encore plus net : le saut en longueur avec salto avant, que la construction n’interdit par un texte qu’au moment même où il la déborda.
Retenons ici ce principe, car il est décisif pour comprendre le rapport entre les règles et la technique. Une construction ne peut pas réglementer à l’avance toutes les techniques possibles : elle est incapable d’imaginer celles qui ne sont pas encore apparues. Ce n’est qu’une fois une technique advenue qu’elle peut décider s’il faut la régir. La règle est donc toujours en retard. Elle répond à ce qui a eu lieu ; elle ne prépare pas ce qui va se produire. Ceux qui ont supprimé la clause en 1936 ne pouvaient pas prévoir Fosbury, puisque sa technique n’existait pas. Ils débarrassaient seulement le règlement d’une vieille phrase jugée superflue. Cette phrase se trouvait pourtant être la porte fermée devant une technique à venir. Pour que la construction sache elle-même où passe la limite de ses règles, il faut souvent attendre que quelqu’un l’ait franchie.
La porte s’ouvre du côté de la matière
Rassemblons les fils de cet essai.
Les règles actuelles du saut en hauteur n’imposent aucune posture obligatoire pour franchir la barre. Ce silence n’est pas un oubli de la construction ; c’est sa manière ordinaire de faire. Elle ne parle que lorsqu’elle en a besoin. Mais ce silence produit une conséquence : dès lors que les règles ne régissent pas les postures, c’est quelque chose d’extérieur aux règles qui en fixe la limite.
Et ce qui fixe cette limite, c’est l’endroit où l’on retombe.
Les postures dans lesquelles un homme peut franchir une barre dépendent de celles dans lesquelles il peut chuter sans se blesser. Dans la terre dure ou le sable, il doit se recevoir les pieds d’abord ; son choix se trouve ramené aux quelques gestes debout ou à demi redressés. Dans une épaisse couche de mousse, il peut se recevoir sur le dos, et le saut dorsal devient possible. L’espace des postures permis par les règles a toujours été plus vaste que celui permis par la matière. Le véritable verrou n’était pas du côté du règlement. Il était du côté de la matière.
Voilà pourquoi la porte ouverte par les règles en 1936 a pu rester ouverte plus de trente ans sans que presque personne la franchisse. La porte réglementaire était libre depuis longtemps ; la porte matérielle ne l’était pas encore. Il fallut attendre que les matelas de mousse se répandent dans les années 1960 pour que cette seconde porte s’ouvre. Et sitôt ouverte, plusieurs personnes qui ne se connaissaient pas la franchirent presque ensemble.
Il faut néanmoins tenir fermement à la distinction déjà posée, et ne pas transformer ce récit en déterminisme matériel.
Les conditions matérielles ont ouvert une possibilité ; elles n’ont pas décidé du résultat. Le matelas souple rend le saut dorsal possible, mais aucun matelas ne saute tout seul. Ce sont Fosbury, Brill et les autres qui se sont mis à essayer après la diffusion de ces équipements qui ont fait passer le dorsal du possible au réel. Ce qui a ensuite transformé la technique d’un individu en norme mondiale, c’est sa facilité d’apprentissage, son coût moindre, comparé au rouleau ventral, dans l’acquisition du geste. La matière ouvre la porte ; des êtres humains entrent ; la facilité d’apprentissage permet à d’autres, plus nombreux, de les suivre. Aucun de ces trois niveaux ne peut manquer. Tout attribuer à l’un d’entre eux serait se tromper.
La formulation précise est donc la suivante : une fois supprimée l’ancienne clause sur l’ordre de passage des parties du corps, la limite décisive qui restait à franchir pour élaborer une technique dorsale de haut niveau, sûre et reproductible, était la surface de réception, condition matérielle largement extérieure aux règles formelles portant sur le style. Mais le changement matériel, à lui seul, ne garantissait pas l’apparition du saut dorsal. Les inventions indépendantes, la facilité d’apprentissage, la mécanique de la course d’élan et les succès en compétition en furent également des causes.
Le reste dont il est question ici n’est pas le même que dans les essais précédents.
Dans les essais précédents, le reste était ce que la construction laissait hors de ses comptes : les noms absents des listes, les lectures de mesure rejetées, les causes impossibles à départager, les taux de conversion impossibles à justifier. Ici, le reste est toute une étendue de possibles verrouillée par les conditions matérielles. Avant que les matelas de mousse ne se généralisent, le saut dorsal existait déjà comme possibilité. Le règlement le permettait, le corps humain pouvait l’accomplir, mais il n’y avait pas de matelas pour le recevoir. Il demeurait donc en suspens : une possibilité autorisée mais irréalisable, quelque chose à quoi les règles disaient oui et la matière disait non. Personne ne l’avait interdit. Pendant plus de trente ans, le simple fait qu’il n’existât pas de matelas adapté lui avait silencieusement barré le passage.
Dès que les conditions matérielles changent, pourtant, cette possibilité retenue par la matière se met à jaillir. Elle diffère en cela des autres restes. Une fois tombés hors des comptes, ceux-ci y demeurent souvent pour toujours : un nom absent d’une liste ne revient pas de lui-même. La possibilité enfermée par la matière, elle, attend derrière la porte. Dès que la porte matérielle s’ouvre, elle sort, et plusieurs personnes la font sortir en même temps. Fosbury, Brill, Quande ont mis au jour une seule et même chose, qui attendait là depuis le début.
C’est ce qui donne à ce reste une place singulière dans l’ensemble de la série. Il montre que l’existence du reste est nécessaire, tandis que sa manifestation est contingente. Mais quand cette contingence est déclenchée par une condition matérielle, elle cesse d’être un événement isolé : elle devient une série de manifestations simultanées. Des matelas souples sont présents au même moment en plusieurs lieux ; la possibilité jusque-là enfermée y est alors rencontrée, au même moment, par plusieurs personnes. Il ne s’agit pas de trois coïncidences isolées. Il s’agit de trois résultats parallèles produits par une condition commune. Lorsque la matière desserre son emprise sur les possibles qu’elle retenait, ce qui surgit est rarement un seul possible. C’est toute une étendue.
Regardons enfin la courbe des records. Elle entraîne cet essai beaucoup plus loin.
En 1993, Sotomayor franchit deux mètres quarante-cinq. Ce record du monde masculin n’avait toujours pas été battu à la fin de 2025. Les meilleures performances annuelles ont ensuite reculé : deux mètres quarante-deux en 1994, deux mètres quarante en 1995, deux mètres trente-neuf en 1996. Elles ont alors oscillé, dans l’ensemble, entre deux mètres trente-six et deux mètres quarante, avant une brève remontée à deux mètres quarante et un en 2013, puis deux mètres quarante-trois en 2014. Puis nouveau recul : deux mètres trente-sept en 2024, deux mètres trente-six en 2025.
C’est une longue stagnation, pas la poursuite d’une croissance exponentielle.
Or cette stagnation s’installe précisément dans l’épreuve dominée par le saut dorsal : la technique que l’on dit mécaniquement optimale, celle qui devrait plus que toute autre repousser sans cesse les limites. La porte matérielle s’est ouverte, le saut dorsal a jailli, les records sont montés jusqu’aux deux mètres quarante-cinq de 1993. Puis tout s’est arrêté. Plus de trente ans sans bouger. Dans l’épreuve où la technique est censée jouer le rôle du moteur, à l’endroit même où ce moteur devrait donner sa pleine mesure, le mouvement s’est arrêté depuis plus de trente ans.
Ce que cela signifie, le vingt-troisième essai devra le dire. Contentons-nous pour l’instant de poser ceci : ce qui jaillit lorsqu’une porte s’ouvre finit aussi par atteindre le bout de son élan. À ce moment-là, la construction doit affronter une nouvelle question, celle qu’elle n’a cessé d’éluder : jusqu’où un être humain peut-il aller, au juste, en vitesse, en hauteur, en distance ?
La règle n’a pas encore trouvé la juste mesure. Elle mesure toujours.