Des noms, pas de chiffres
L’Olympie antique nous a laissé une liste de vainqueurs qui s’étend sur plus d’un millénaire, mais aucune performance. Les chiffres ne se sont pas perdus : cette institution n’avait jamais eu pour projet d’en produire.
Dans cet essai
- I Une liste pour compter les années
- II Un seul nom suffit à la liste
- III Quatre pistes de longueurs différentes
- IV On a bien mesuré, et les comptes ne sont toujours pas faits
- V Une construction très élaborée, qui mesure autre chose que les performances
- VI Qui entre dans la liste
- VII Les Anciens comparaient bien, mais sans chiffres
- VIII Ceux qui sont venus après avaient besoin de les y trouver
I Une liste pour compter les années
La liste des vainqueurs d’Olympie la plus complète qui nous soit parvenue se trouve dans l’œuvre chronographique d’Eusèbe. Elle va de la première à la deux cent quarante-neuvième édition. Pour chacune, une seule entrée : le nom du vainqueur de la course du stade, celle où l’on parcourait une fois toute la longueur de la piste. C’était la plus ancienne épreuve d’Olympie. C’est aussi la seule que la liste utilise, du début à la fin.
Cette liste n’a pas été conçue pour le sport. C’est un calendrier.
Les Grecs de l’Antiquité n’avaient pas de manière commune de compter les années. Chaque cité les désignait d’après ses magistrats, les mois portaient des noms différents, et lorsqu’un événement concernait deux cités, chacune avait sa propre façon de le dater. Les jeux d’Olympie, eux, revenaient tous les quatre ans, à intervalles réguliers, et leur autorité était reconnue dans l’ensemble du monde grec. Le nom du champion qui apparaissait tous les quatre ans devint donc un repère temporel utilisable par tous. Pour situer un événement, on pouvait dire qu’il avait eu lieu lors de l’édition où untel avait remporté la course du stade.
On attribue généralement à Hippias d’Élis, vers 400 avant notre ère, la mise en ordre de ces noms dans un catalogue continu. Le premier vainqueur s’appelait Corèbe ; la tradition fixa ensuite cette première édition à 776 avant notre ère. Après Hippias, la liste passa par plusieurs générations de chronographes, puis par Africanus, avant d’entrer dans l’œuvre d’Eusèbe. L’original d’Eusèbe a lui-même disparu : nous dépendons aujourd’hui d’une traduction arménienne et de la tradition latine.
Il faut commencer par ce détail : quand Hippias se mit à dresser sa liste, près de quatre cents ans le séparaient déjà de la première édition qu’il entendait y faire figurer. Il n’a vraisemblablement pas inventé les noms de toutes pièces. Les chercheurs pensent plutôt qu’il a puisé dans les traditions locales d’Élis, les descriptions du sanctuaire d’Olympie, les traités consacrés aux concours, ainsi que dans les mentions éparses de vainqueurs conservées par les histoires locales et les odes de victoire. Mais avant qu’on ne les assemble en une ligne continue, ces matériaux ne formaient pas une ligne. Les entrées des premières dizaines d’éditions sont aujourd’hui considérées comme utilisables, à condition d’en examiner séparément les différentes strates : ni acceptation en bloc, ni rejet en bloc. Les réserves portent sur trois points : l’immensité de l’intervalle, les moyens limités de l’écriture et de la conservation des archives dans la Grèce ancienne, et les incohérences internes de la tradition, avec leurs traces de raccords ultérieurs. Les récits de Pausanias sur les dates d’introduction des épreuves laissent eux-mêmes voir ces tensions.
Christesen a rappelé une autre évidence facile à oublier : tout texte qui mentionne un vainqueur n’est pas une liste de vainqueurs. Une ode composée pour un athlète dit qu’il a triomphé à Olympie ; une histoire locale raconte qu’un ancêtre a remporté une couronne. Ce sont des récits de victoire, pas un catalogue classé par édition. Ce qui distingue le catalogue n’est pas qu’il dise qui a gagné. C’est qu’il promette une entrée pour chaque édition, et que toutes les entrées obéissent au même ordre. Entre des récits dispersés et un catalogue continu, la différence tient à la forme, pas à la quantité. Hippias a précisément accompli ce passage. Une fois l’opération faite, des victoires jusque-là racontées chacune à sa manière occupaient enfin une place commune. Elles avaient aussi perdu leur forme propre.
Autrement dit, le premier produit de cette construction fut une validation rétrospective. Elle aligna les noms dispersés sur quatre siècles, et l’on se mit à traiter cette ligne comme le temps lui-même. Le monde grec entier allait s’en servir pour situer son histoire, alors qu’elle n’avait été fabriquée que quatre cents ans après le début de la période à laquelle on l’appliquait.
Le point de départ, 776 avant notre ère, n’a pas non plus été lu dans une archive. Il a été calculé. Avec une liste continue, il suffit de connaître la date absolue d’une seule édition, puis de remonter le compte pour atteindre la première. Cette année est donc le produit de la liste, et non son fondement. Du XIXe siècle au début du XXe, elle a suscité de vives controverses. La plupart des spécialistes l’emploient aujourd’hui comme une date traditionnelle, pas comme un jalon historique démontré. L’outil qui sert à dater le reste a dû calculer sa propre première année.
Ce qu’une construction produit dépend de ce pour quoi on l’a bâtie. Cette liste devait repérer les années : il lui suffisait donc, tous les quatre ans, d’un nom distinct. Elle n’avait pas besoin de savoir combien de temps cet homme avait mis à courir. Elle n’avait même pas besoin qu’il ait couru plus vite que le vainqueur précédent. Pendant plus de deux mille ans, on est revenu y chercher quelque chose qu’elle n’avait jamais contenu ; puis on a expliqué son absence par les pertes dues au temps. Il y a bien eu des pertes. Mais cette chose-là ne s’est pas perdue. Elle n’avait jamais été produite.
II Un seul nom suffit à la liste
Dans les concours à couronne comme ceux d’Olympie, les récompenses décernées par les organisateurs étaient, pour l’essentiel, réservées au vainqueur. Pas de deuxième place, pas de troisième, aucun classement. Crowther le résume clairement : dans les grands concours grecs, seul le premier recevait le prix du concours. Il prévient toutefois qu’on fausserait aussi le tableau en affirmant sans nuance que seule la victoire comptait. Les textes littéraires et les inscriptions conservent parfois les résultats de concurrents qui n’avaient pas gagné.
L’exemple le plus célèbre est celui d’Alcibiade. Lors du débat sur l’expédition de Sicile, il exposa aux Athéniens ses titres à les conduire, en rappelant que ses chars avaient obtenu à Olympie la première, la deuxième et la quatrième place. Thucydide a conservé ce discours. Hérodote, lui aussi, mentionne parfois une deuxième place.
On pouvait donc parler du deuxième. La différence décisive est ailleurs : être mentionné et être inscrit au registre ne sont pas la même chose. La deuxième et la quatrième place d’Alcibiade sont entrées dans le texte de Thucydide parce qu’elles servaient, ce jour-là, son argumentation politique. Elles ne sont entrées dans aucune liste officielle, parce que la liste n’en avait pas besoin. Un même fait trouvait sa place dans un récit et n’en trouvait aucune dans l’institution.
Cette différence va prendre une grande importance par la suite ; autant la reconnaître tant qu’elle est aussi simple. Le récit choisit. Ce qu’il retient dépend de ce dont son auteur a besoin sur le moment. L’institution, elle, ne choisit pas : elle remplit un format établi d’avance, et tout ce qui n’y entre pas reste dehors. Le récit semble plus vaste, puisqu’il peut tout accueillir. Mais il ne promet rien ; ce qu’il conserve dépend entièrement des circonstances. Si Alcibiade n’avait pas cherché ce jour-là à convaincre Athènes de faire la guerre, personne ne connaîtrait ces deux places. L’institution semble plus étroite, mais elle s’engage. Dans le petit espace qu’elle a promis de remplir, les choses ne disparaîtront pas simplement parce que personne n’en a parlé.
C’est ici que cette construction se laisse voir à l’état le plus net. Elle ne censure pas le deuxième. Elle ne nie pas qu’il ait couru. Elle ne lui interdit même pas de le raconter partout. Elle ne lui a tout simplement pas réservé de place. Le reste, ici, n’est pas la colonne qu’on a effacée : c’est celle qu’on n’a jamais tracée. Toute l’histoire de l’athlétisme reviendra sur cette forme. Ce dont une construction n’arrive pas à se débarrasser, ce n’est souvent pas ce qu’elle a expulsé, mais ce qu’elle n’avait prévu nulle part d’accueillir.
La forme des récompenses suit cette logique. Sur place, on remet une couronne d’olivier sauvage. Rien d’autre. Les véritables rétributions arrivent au retour dans la cité : argent, repas aux frais du public à vie, places au premier rang du théâtre, exemption de certaines obligations. Xénophane a consacré un poème à s’en plaindre : un homme qui court vite reçoit bien davantage qu’un homme sage. Plutarque rapporte que Solon avait fixé, pour les Athéniens, une prime de cinq cents drachmes au vainqueur d’Olympie, et de cent au vainqueur des jeux Isthmiques. Nous savons d’où vient ce témoignage, mais Plutarque est si éloigné de Solon que la fiabilité des montants fait débat. Certains y voient une transmission crédible du système athénien de récompenses ; d’autres, un récit tardif qui prête à la législation une leçon morale.
Laissons pour l’instant de côté l’opposition entre amateur et professionnel : elle appartient aux prochains essais. Retenons seulement la répartition des récompenses. Ce que le concours donne n’a pas de prix. La couronne d’olivier sauvage ne vaut rien ; elle est précieuse parce qu’on ne peut pas l’acheter. Ce que donne la cité, en revanche, a toujours un prix, fixé avec assez de précision pour figurer dans un décret. Chez un même homme se rejoignent ainsi une chose impossible à chiffrer et une somme parfaitement chiffrable. Le passage de l’une à l’autre se fait par ce nom inscrit sur la liste.
Que les montants soient fiables ou non, le sens de l’opération est clair. La cité paie pour un nom, pas pour un nombre. Le nom peut se convertir en argent, en siège réservé, en une manière de parler d’une famille entière pendant les générations à venir. Le nombre n’intervient pas dans cet échange, parce qu’il n’existe pas.
III Quatre pistes de longueurs différentes
Les pistes des quatre grands sanctuaires n’ont pas la même longueur. Il ne s’agit pas d’une déduction tirée des textes, mais de mesures archéologiques, fondées sur les vestiges des lignes de départ, des repères de distance et des rigoles latérales. La piste d’Olympie mesure environ 192 mètres ; celle de Delphes, 177,5 mètres ; celle de Némée, 178 mètres ; la piste tardive d’Isthmia, 181 mètres. Pour cette dernière, une interprétation archéologique propose même un passage de six cents à cinq cent cinquante-neuf pieds.
Entre Olympie et Delphes, il y a près de quinze mètres. Ce n’est pas rien. Si l’on avait chronométré les courses du stade dans ces quatre lieux, comparer ces temps n’aurait eu aucun sens.
Némée est le cas le plus parlant. Dans ses publications de fouilles comme dans ses explications sur le site, Miller insiste : la piste compte six cents pieds locaux, soit environ 178 mètres. Or les repères placés tous les cent pieds ne sont pas régulièrement espacés lorsqu’on les mesure. Miller en tire une conclusion explicite : les Anciens n’avaient pas disposé ces marques pour établir des performances exactes au sens moderne.
La force de cette preuve est d’être matérielle. Quelqu’un observe que les textes antiques ne consignent pas de performances ; on lui répond que les textes ont disparu. Mais la piste est là, et l’intervalle entre ses repères peut se mesurer. Si ces marques servaient à mesurer les distances, elles devaient être équidistantes, faute de quoi les nombres obtenus n’auraient aucun sens. Elles ne le sont pas. Et elles ne le sont pas à une époque où le travail de la pierre permettait parfaitement de les rendre telles. C’est donc que cette irrégularité ne posait pas de problème. Et la seule explication à cette absence de problème, c’est que personne ne s’en servait pour mesurer.
Arrêtons-nous un instant : c’est précisément ici que le jugement risque de déraper. L’absence de longueur uniforme n’est pas un défaut de cette construction. Un défaut est un échec par rapport à un but. Comparer les performances d’un sanctuaire à l’autre n’avait jamais été le but ; les quatre longueurs ne posaient donc de problème à personne. Personne ne s’en plaignait, puisque personne n’avait besoin qu’elles soient identiques.
Un fait permet de pousser le constat encore plus loin. Un même athlète pouvait, au cours d’une seule année, concourir dans plusieurs sanctuaires : les cycles des quatre grands jeux étaient décalés, et qui voulait gagner partout devait parcourir les quatre lieux. Les mêmes jambes couraient donc, au cours d’une même saison, sur quatre pistes inégales. Si quelqu’un avait eu le moindre souci de comparabilité, cet homme aurait été le premier à voir le problème : la différence, il la sentait dans son propre corps. Pourtant, aucun témoignage ne rapporte une proposition de conversion, ni la plainte d’un athlète trouvant Delphes plus facile qu’Olympie. Ce qu’il voulait, c’était quatre couronnes. Quatre couronnes n’exigent pas quatre longueurs égales.
On peut prolonger la question : si les longueurs diffèrent, gagner sur la piste la plus longue est-il plus difficile ? La question paraît naturelle aujourd’hui. Elle ne pouvait pas se poser ainsi à l’époque, car elle suppose déjà qu’on puisse évaluer deux courses sur une même échelle de difficulté. L’échelle, alors, c’étaient les adversaires. À Olympie, il était difficile de gagner parce que les meilleurs s’y retrouvaient, pas parce que la piste était la plus longue. Pour peser une victoire, cette construction regardait qui avait été battu, pas combien de mètres avaient été franchis.
Devant ces longueurs, notre premier réflexe est de convertir. Si l’on ramenait tout à 192 mètres, quel temps attribuer à Delphes ? Ce réflexe appartient à une construction ultérieure, pas à ce dont nous parlons. Prendre un besoin fabriqué après coup pour un besoin de toujours, puis reprocher aux Anciens de ne pas l’avoir satisfait : c’est l’une des erreurs les plus courantes dans la lecture des institutions antiques. Elle nous accompagnera jusqu’au XIXe siècle.
Précisons encore un point. La longueur d’une piste se comptait en pieds locaux, et le pied variait d’un lieu à l’autre. Le nombre six cents était donc commun aux quatre sanctuaires ; ce qui changeait, c’était le pied. On employait le même nombre, on obtenait des longueurs différentes, et on n’y voyait aucune contradiction. Le nombre relevait du rituel, la longueur du lieu. Unifier le compte sans unifier la distance réelle est parfaitement cohérent dans un monde qui ne cherche pas à comparer les sites. La construction ultérieure fera exactement l’inverse : elle unifiera la longueur réelle et abandonnera le nombre rituel. Quatre cents mètres seront quatre cents mètres, un mètre sera un mètre ; ce qu’est un mètre sera fixé ailleurs, indépendamment du stade. Ce qui sépare ces deux façons de faire, ce n’est pas la précision. C’est le but.
IV On a bien mesuré, et les comptes ne sont toujours pas faits
L’Antiquité n’est pas entièrement dépourvue de chiffres. Il y en a quelques-uns. Tous sont stupéfiants.
Pour Phayllos de Crotone, une tradition épigrammatique donne un saut de cinquante-cinq pieds et un lancer du disque de quatre-vingt-quinze pieds. Le texte nous est parvenu par des commentaires tardifs et par la Souda ; Harris lui a consacré une étude en 1960. Chionis de Sparte a lui aussi laissé une performance chiffrée, mais le nombre n’est pas stable. La tradition d’Eusèbe que l’on peut vérifier aujourd’hui porte vingt-deux pieds ; d’autres traditions savantes, invoquant Africanus ou la critique du texte, proposent cinquante-deux. Pour être rigoureux, il faut donc présenter cinquante-deux pieds comme une correction textuelle discutée, et non comme une valeur acquise.
Cinquante-cinq pieds représentent environ seize mètres. Le record du monde moderne du saut en longueur est de 8,95 mètres. Soit le nombre ne désigne pas la même chose, soit il n’est pas fiable.
Le saut en longueur faisait bien appel à des accessoires. L’athlète tenait une paire d’haltères ; Pausanias en décrit la forme, un demi-cercle légèrement allongé, avec une prise où passer les doigts. Philostrate en attribue l’invention aux pentathlètes et indique que le règlement autorisait la flûte pour aider à tenir le rythme. Les expériences biomécaniques modernes confirment l’efficacité des haltères : une masse bien choisie peut faire gagner quelques centimètres. Des centimètres. On est encore loin des seize mètres, près du double.
La flûte mérite elle aussi qu’on s’y arrête. Si, comme l’écrit Philostrate, les règles autorisaient son emploi pour soutenir le rythme, c’est que le saut en longueur était alors une épreuve accompagnée de musique. Une épreuve avec accompagnement et une épreuve soumise au chronomètre ne portent pas leur attention sur la même chose. L’accompagnement sert la qualité du geste et le spectacle ; le chronomètre sert la comparaison des résultats. Qu’on ait jugé utile de réglementer le premier nous dit ce que l’on estimait important dans cette épreuve.
Quatre explications coexistent donc encore aujourd’hui, sans qu’aucune se soit imposée. La première est celle des sauts multiples : l’équipe de recherche de Gand, suivie par nombre de chercheurs, propose une série de cinq sauts sans élan, et les expériences permettent effectivement de dépasser quinze mètres. La deuxième suppose un autre format d’épreuve : il ne s’agirait pas d’un saut unique au sens moderne ; une zone d’élan réglementée aurait pu exister, avec une manière de mesurer différente de la nôtre. La troisième est l’erreur de transmission, tout à fait possible pour des chiffres recopiés, notamment dans le cas de Chionis. La quatrième est l’exagération rhétorique. En étudiant l’épigramme sur Phayllos, Harris envisage explicitement l’amplification littéraire et l’hyperbole satirique : le genre l’autorise.
Si ces quelques chiffres font encore débat, c’est précisément parce qu’il n’existait aucun registre auquel les confronter. Ils viennent d’un poème, pas d’archives. Un poème peut exagérer, circuler sous une forme déformée, perdre un mot ou en gagner un au fil des copies. Un registre ne le peut pas. Pour qu’un nombre devienne vérifiable, il ne suffit pas que quelqu’un l’écrive. Il faut une institution qui s’engage à l’inscrire, puis à en inscrire un deuxième et un troisième de la même manière.
C’est le point auquel il faut être le plus attentif dans cet essai. Des valeurs isolées ne prouvent pas l’existence d’un système de records : elles témoignent de son absence. Si un tel système avait existé, nous aurions, pour situer le saut de Phayllos, les performances des autres concurrents de la même édition, celles de la même épreuve dans les éditions voisines, une distribution permettant de juger si le résultat est extravagant. Nous n’avons rien de tout cela. Il reste seul dans un poème. Deux mille cinq cents ans, quatre lectures.
Autrement dit, la fiabilité d’un chiffre ne tient jamais à lui seul. Elle tient aux autres chiffres qui l’entourent. Aujourd’hui, si l’on annonce une performance très supérieure au record du monde, il n’est pas nécessaire de retourner sur place pour en juger : on examine sa position dans la distribution, les résultats des autres concurrents, la courbe des performances antérieures de l’athlète, la vitesse du vent et le terrain ce jour-là. Ces repères forment un filet ; c’est en y prenant place que le nombre acquiert du poids. Le nombre de Phayllos n’a pas de filet. Sous lui, il n’y a rien. On ne peut donc ni le confirmer ni le réfuter, seulement l’interpréter. Et les interprétations peuvent être multiples. Voilà pourquoi les quatre pistes restent ouvertes.
Devant ce témoignage, notre première question est généralement : combien, au juste ? La question suppose déjà qu’une valeur précise puisse être établie. Il faudrait plutôt reconnaître ceci : un chiffre qui n’a pas vocation à être vérifié et un chiffre conçu pour l’être ne sont pas la même chose, même s’ils ont exactement la même apparence sur la page.
V Une construction très élaborée, qui mesure autre chose que les performances
Les juges d’Olympie portaient le titre d’Hellanodices, les « juges de tous les Grecs ». Pausanias rapporte expressément que leur nombre changea à plusieurs reprises avec l’organisation des jeux. Au commencement, il n’y aurait eu qu’Iphitos ; à partir de la cinquantième édition, deux juges tirés au sort ; à la quatre-vingt-quinzième, neuf, puis dix par la suite ; à la cent troisième, douze ; à la cent quatrième, huit après la réduction du nombre de tribus ; à la cent huitième, dix de nouveau, nombre qui se maintint ensuite.
Cette suite de chiffres parle d’elle-même. Le nombre de juges suit celui des tribus d’Élis : plus de tribus, plus de juges ; moins de tribus, moins de juges. Le nombre de personnes habilitées à trancher dans le stade dépend donc d’un redécoupage administratif effectué hors du stade. La structure interne de la construction est déterminée par une structure extérieure. Le récit que les jeux donnent d’eux-mêmes n’y voit aucun problème, puisqu’ils n’ont jamais prétendu que le nombre de leurs juges répondait à des raisons sportives.
Les textes nous renseignent aussi directement sur leur sélection et leurs fonctions. Choisis parmi les Éléens, ils devaient séjourner dix mois consécutifs dans la maison des Hellanodices, à Élis, pour y recevoir l’enseignement des gardiens des lois. Le jour des épreuves, ils se présentaient avant l’aube pour répartir les coureurs en groupes ; à midi, ils supervisaient le pentathlon et les sports de combat. Ils étaient à la fois juges et administrateurs des jeux.
Il y avait aussi le serment. Pausanias rapporte que l’athlète, son père, ses frères et son entraîneur devaient jurer devant la statue de Zeus Horkios, Zeus garant des serments, que l’athlète avait bien accompli les dix mois d’entraînement prescrits et qu’il ne tricherait pas aux jeux.
La liste des personnes tenues de jurer mérite qu’on s’y attarde. Un seul homme entre en lice, mais son père, ses frères et son entraîneur jurent avec lui. La construction répartit ainsi la responsabilité entre des personnes qui ne concourent pas. On devine pourquoi : seuls ceux qui entourent l’athlète savent s’il s’est vraiment entraîné pendant dix mois. Les organisateurs ne peuvent pas vérifier ces dix mois ; ils ne peuvent qu’exiger de ceux qui savent qu’ils se portent eux-mêmes garants. C’est une façon de faire typique : quand une construction ne peut pas observer directement quelque chose, elle cherche un substitut observable et lui demande de répondre de ce qu’elle ne voit pas.
Il y avait enfin les sanctions : châtiments corporels, amendes, disqualification. Des agents spécialement chargés du fouet exécutaient les flagellations. Lichas fut fouetté sur place pour avoir, en violation du règlement, noué le bandeau de la victoire autour de son propre cocher. L’affaire des pots-de-vin versés par Eupolos est racontée en détail. Mais le plus intéressant est l’usage des amendes : elles finançaient des statues de Zeus, dressées sur le chemin du stade, avec sur leur socle le nom des coupables et un avertissement. La rangée de socles se trouve encore aujourd’hui dans les ruines d’Olympie.
À regarder l’ensemble, difficile de parler d’une construction rudimentaire. Dix mois d’entraînement collectif, un serment avant les épreuves, des juges dont le nombre suit celui des tribus, le tirage au sort, la répartition des concurrents, le fouet, les amendes, et cette rangée d’avertissements payés par les amendes, sur un passage obligé. L’ensemble n’est pas moins élaboré que le règlement disciplinaire d’une compétition moderne. Sur certains points, il est même plus impitoyable.
On explique souvent l’absence de chiffres dans le sport antique en disant qu’il n’en était pas encore arrivé là. Ces éléments ne soutiennent pas cette lecture. « Développé » et « sous-développé » désignent deux positions sur un même axe. Ici, il y a deux axes. Cette construction a concentré toute sa précision sur l’autre : elle voulait garantir la probité de la victoire, pas mesurer l’ampleur de la performance. Sa vigilance envers la fraude était extrême ; son intérêt pour la grandeur mesurée, presque nul.
Et ces deux préoccupations ne sont pas nécessairement liées. Une compétition peut très bien traquer la triche tout en chronométrant avec précision : c’est ce que font les compétitions actuelles. Mais elle peut aussi ne s’occuper que de la première tâche, comme dans l’Antiquité. Voir dans les deux activités les deux faces d’un même progrès est une habitude ultérieure. La probité et la grandeur mesurée sont deux problèmes indépendants. Une construction peut n’en traiter qu’un seul, et le traiter remarquablement bien.
Allons un peu plus loin. Mesurer la vitesse d’un homme et décider s’il a gagné conformément aux règles sont deux travaux différents, qui demandent des dispositifs différents. Le premier exige des étalons de longueur et de temps communs. Le second exige le contrôle des serments, la surveillance, les vérifications et les sanctions. L’Antiquité a consacré toutes ses ressources au second et l’a mené très loin. La précision ne s’accumule donc pas le long d’une ligne unique. Elle se développe toujours dans une direction particulière, déterminée par ce que la construction entend produire.
Les statues de Zeus financées par les amendes sont le point le plus tangible de cette histoire. L’amende devait chasser la tricherie des jeux ; pour la chasser, on coulait dans le bronze le nom du tricheur et on le plaçait sur le chemin de tous ceux qui allaient entrer dans le stade. Ce qu’on excluait demeurait sur place, sous forme d’avertissement. Mieux encore : les socles de ces statues existent toujours, alors que la plupart des statues de vainqueurs ont depuis longtemps disparu. Ce que la construction voulait éliminer a survécu à ce qu’elle voulait célébrer.
VI Qui entre dans la liste
Cynisca remporta deux fois la course de quadriges d’Olympie, en 396 et en 392 avant notre ère. Pausanias rapporte qu’elle y fit ériger une statue. L’inscription est conservée ; elle s’y proclame la seule femme de toute la Grèce à avoir gagné cette couronne. Le fait est établi, sans contestation.
Elle ne conduisait pas le char. Dans cette épreuve, la victoire revenait au propriétaire des chevaux, pas au cocher.
L’homme qui conduisait avait tout fait. Il n’est pas sur la liste. Son nom n’a pas été consigné. Nous ignorons sa cité. Nous ignorons s’il était libre ou esclave.
Ce n’est pas que la construction ne l’ait pas remarqué. Les règles de la course de chars doivent s’occuper du cocher : départs, infractions, collisions, c’est lui qui en assume les conséquences ; c’est sur lui aussi que tombe le fouet. Il existe donc dans les règles, mais pas dans la liste. Une personne peut être entièrement soumise à une institution sans que celle-ci ne garde la moindre trace d’elle. Régir et enregistrer sont deux choses. La première demande que l’homme soit présent, la seconde qu’il soit nommé. Or cette construction n’a besoin de lui que là où il doit être présent. Sa règle est parfaitement claire, son application sans ambiguïté : la victoire appartient au propriétaire des chevaux.
Les conditions d’admission sont elles aussi moins rigides que ne le disent les récits de vulgarisation. Hérodote raconte qu’Alexandre Ier de Macédoine, lorsqu’il voulut concourir, dut commencer par prouver qu’il était grec. Il ne fut admis qu’après avoir présenté une généalogie le rattachant à Argos. Les manuels traditionnels en ont tiré une règle : seuls les hommes grecs libres pouvaient participer. Remijsen a fortement contesté cette lecture. Selon elle, l’idée d’une règle formelle excluant les non-Grecs des jeux panhelléniques relève largement d’une reconstruction nationaliste du XIXe siècle. Les sources évoquent plutôt une négociation, selon les circonstances, sur qui peut être tenu pour grec, qu’une loi ferme, stable et universelle. Il s’agit d’un désaccord d’interprétation, pas d’une règle définitivement établie. Il faut garder les deux lectures en vue.
La place des esclaves et des non-citoyens est plus incertaine encore. L’exclusion des esclaves peut être retenue comme l’opinion généralement admise et hautement probable, mais les textes qui l’énoncent directement sont moins nombreux que ne le laisse croire la vulgarisation. Quant à l’obligation d’être citoyen d’une cité, il faut la formuler avec davantage de prudence : membres des familles royales, populations des colonies, élites présentes dans plusieurs régions et attribution des victoires de chars aux propriétaires montrent tous une pratique bien plus souple que les lois modernes sur la nationalité.
Du côté des femmes, on trouve une autre construction. Les Héraia ont bel et bien existé. On y organisait une course de vitesse pour les jeunes filles, réparties par âge : les plus jeunes d’abord, puis le groupe intermédiaire, enfin les plus âgées. La distance était un peu inférieure à celle de la course du stade masculine. C’étaient des jeux distincts, pas l’élargissement d’une même construction.
Cette distinction reviendra tout au long de l’histoire de l’athlétisme ; autant la fixer dès maintenant. Lorsqu’une construction rencontre des personnes auxquelles elle ne sait pas faire de place, elle a deux possibilités : déplacer ses frontières pour les accueillir, ou bâtir une autre construction à côté. La seconde solution ressemble aussi à une admission. En réalité, elle fait deux choses à la fois : elle donne à ces personnes un endroit où aller et garantit que la construction d’origine n’aura pas à changer une seule ligne. Les Héraia et les jeux d’Olympie étaient deux concours, tenus à des dates différentes, sous des responsables différents, et sur des distances différentes. Ils n’ont jamais eu besoin d’une liste commune. Quant à l’interdiction faite aux femmes mariées d’assister aux jeux, Pausanias rapporte qu’une loi d’Élis prévoyait de précipiter du mont Typaion les femmes présentes à Olympie les jours interdits. C’est sur cette prohibition que repose l’histoire de Callipateira. Les réserves modernes ne portent pas sur l’existence de cette tradition, mais sur son champ d’application et sur la fréquence de son exécution. Elle visait les femmes mariées, et non toutes les femmes ; les prêtresses et les femmes exerçant certaines fonctions pouvaient faire exception. La peine de mort par précipitation du haut de la falaise ressemble surtout à une menace inscrite dans la norme : les cas d’application avérés manquent. La formulation prudente est donc la suivante : la tradition de l’interdit a bien un fondement documentaire, mais sa mise en œuvre a pu être beaucoup plus souple que la lettre de la loi.
Chacun des personnages de cette section se tient, d’une façon ou d’une autre, au bord de la liste. Cynisca y entre, pas l’homme qui conduit pour elle. Alexandre y entre grâce à une généalogie, pas à une course. Les jeunes filles des Héraia entrent sur une autre liste. Quant aux personnes visées par l’interdit, leur droit même de regarder doit être tranché.
Avant de mesurer, la construction trace une limite entre ceux qui peuvent être mesurés et les autres. Cette limite ne produit aucun chiffre, mais elle détermine la population dont tous les chiffres suivants seront issus. Cette opération n’a jamais disparu de l’histoire de l’athlétisme. Seuls ses critères changent : de l’ascendance à la nationalité, du sexe au taux d’hormones, du corps à l’appareillage. Quels que soient les critères, la ligne reste là.
VII Les Anciens comparaient bien, mais sans chiffres
Le vainqueur du circuit portait un titre : celui de périodonique. Il désignait l’athlète qui avait triomphé dans les quatre grands concours sacrés. Ce titre se gagnait par accumulation. Il n’enfermait pas dans un registre la vitesse atteinte lors d’une course ; il réunissait les conquêtes successives d’un homme dans quatre sanctuaires pour en faire une identité reconnaissable.
Il permettait bien une certaine comparaison. On pouvait demander qui avait accompli le circuit, qui l’avait accompli plus tôt, qui l’avait accompli plusieurs fois. On comparait aussi le total des couronnes, les victoires d’une famille, ou le nombre de titres par lesquels on avait dépassé un prédécesseur ou été dépassé par un successeur. Pausanias rapporte ce genre de comparaisons familiales.
Il y a une autre différence de structure. Les honneurs accumulés n’ont pas besoin d’un organisme central pour les conserver. Ils vivent dans les inscriptions, sur les socles des statues, dans les éloges, dans le mot que l’on ajoute au nom d’un homme lorsqu’on le présente. Chacun peut les redire, chacun peut les graver. Un record chiffré ne fonctionne pas ainsi. Il lui faut une instance qui le valide, faute de quoi une même épreuve aurait simultanément plusieurs meilleures performances contradictoires. Le système cumulatif disperse la garde entre tous ; le système chiffré doit réunir la validation en un seul lieu. Le premier connaît bien sûr des contestations. Mais elles portent sur le bien-fondé de l’honneur, pas sur la validité du chiffre.
Dire que les Anciens n’avaient aucune notion du record est donc excessif. La comparaison les intéressait, et ils avaient fabriqué un objet pour comparer. Seulement, cet objet était une suite d’honneurs, pas un nombre. La formule plus exacte serait celle-ci : l’Antiquité ne disposait pas d’un système unifié de records chiffrés, directement comparables d’un lieu à l’autre et d’une époque à l’autre. Ce n’est pas une question de vocabulaire. La différence commande tout le fonctionnement de la construction.
Le système cumulatif possède une propriété que le système chiffré n’a pas ; elle mérite qu’on s’y arrête. Un titre de périodonique ne peut pas être battu par un successeur. D’autres peuvent obtenir le même titre, ou le conquérir un plus grand nombre de fois. On ne l’annule pas. Personne ne vient le rayer un après-midi. Ce n’est pas une ligne à franchir, c’est un parcours accompli.
Le record chiffré existe autrement. Il existe dans l’attente de son effacement : chaque record établi annonce en même temps sa disparition. Les deux constructions se séparent ici. Presque tous les problèmes que nous rencontrerons dans la suite de cette série poussent sur la branche chiffrée. Le système cumulatif n’a pas à traiter le provisoire, puisqu’il ne le produit pas. Il produit une suite qui ne peut que croître, jamais diminuer. Une fois qu’un élément y est entré, il y reste pour toujours.
Le prix à payer se trouve au même endroit. Le système cumulatif ne sait répondre à aucune question de vitesse. Il peut dire qui fut le meilleur athlète de son temps. Il ne peut pas dire si cet athlète était plus rapide ou plus lent qu’un homme d’une autre époque. Entre deux vainqueurs du circuit séparés par trois cents ans, aucune grandeur ne se laisse comparer. On peut prolonger la suite des honneurs. On ne peut pas convertir ces honneurs d’une époque à l’autre.
Il a un autre coût, plus discret. Le système cumulatif récompense la durée et le parcours de toutes les étapes, pas l’extrême atteint un jour donné. Un homme qui, un après-midi, aurait couru à une vitesse encore jamais atteinte, mais n’aurait rien remporté dans les autres compétitions, n’y aurait aucune place. De son après-midi, aucune trace ne resterait. Le système chiffré repêcherait cet homme ; le système cumulatif, non. À l’inverse, celui qui gagne chaque fois, mais toujours avec peine, peut être au sommet du système cumulatif et n’être rien dans le système chiffré. Les deux constructions ne retiennent pas les mêmes personnes. Elles ne laissent pas non plus échapper les mêmes.
Voilà la frontière de cette construction. Elle n’est pas moins bonne que celle qui viendra après. Elle répond à une autre question, et elle y répond avec une remarquable efficacité. Les personnes qui constituent son reste ne sont pas celles que laissera de côté le système chiffré.
VIII Ceux qui sont venus après avaient besoin de les y trouver
On ne sait pas précisément comment les jeux antiques ont pris fin.
Le récit habituel veut que Théodose Ier les ait interdits en 393. Les travaux modernes jugent généralement cette version trop sommaire : aucun édit intégralement conservé n’abolit nommément les jeux d’Olympie. Les recherches récentes tendent à voir dans leur disparition un processus allant de la fin du IVe au Ve siècle, où se croisent lois contre le paganisme, déclin de la fonction sacrificielle, finances locales et catastrophes naturelles. Parmi les autres dates proposées revient souvent 426, année d’une répression plus radicale du paganisme et de destructions de sanctuaires. D’autres chercheurs préfèrent renoncer à une année unique et considèrent que les jeux ne seraient devenus totalement impossibles à maintenir qu’au milieu du Ve siècle.
La liste qui permettait de dater les années de tout le monde grec n’a pas de date pour sa propre fin. Ce qui servait à faire la chronologie n’a pas sa propre chronologie. Ce n’est pas un hasard ; c’est la même chose que tout ce que nous avons vu depuis le début. Cette construction n’a jamais produit que des noms. Or la mort d’une institution n’entre dans aucune liste sous le nom d’un individu. Elle n’avait pas prévu d’entrée pour sa propre fin.
Ajoutons ceci : si la fin se laisse si mal fixer, c’est aussi parce que les jeux n’étaient pas un objet qu’on pouvait éteindre d’un seul coup. Ils étaient sacrifice, marché, lieu d’arbitrage, lieu où les cités échangeaient des nouvelles. La compétition n’en était qu’une couche. Un décret pouvait interdire les sacrifices ; il ne pouvait pas empêcher les gens de revenir au même endroit au même moment. La disparition s’est donc faite couche après couche, chacune à son heure, sans que ces heures coïncident. Ce qui se compose de plusieurs couches n’aura pas une date de décès bien nette.
Quinze cents ans plus tard, on les a reconstruits. Et ceux qui les reconstruisaient avaient besoin qu’ils soient autre chose.
La renaissance de 1896 a présenté comme un retour à l’esprit antique plusieurs éléments qui n’avaient pas de fondement antique. L’amateurisme d’abord : dès l’origine, les concours anciens faisaient partie d’un système de récompenses, de mécénat, de renommée et de rétributions civiques. L’idéal d’un sport pur, sans contrepartie matérielle, projette sur l’Antiquité l’éthique sportive de l’aristocratie et des gentlemen du XIXe siècle. Le marathon ensuite : il n’existait pas à Olympie et fut introduit en 1896 par Bréal et Coubertin. L’idéologie de la paix internationale et de la fraternité universelle également : elle est issue de l’internationalisme de la fin du XIXe siècle et de la politique des États-nations. Enfin, l’idée que l’essentiel serait de participer : la culture athlétique antique mettait au premier plan la victoire, la gloire et la honte, pas la participation.
Et une autre encore : une conception unifiée du record.
L’important n’est pas de prendre les restaurateurs des jeux en faute. Beaucoup avaient une solide formation classique, et ces constructions se faisaient alors ouvertement, sans dissimulation. L’important est de comprendre pourquoi ils avaient besoin que cette chose ait existé.
Une institution toute neuve demande au monde entier de mesurer la même chose avec la même règle, puis de reconnaître aux résultats une validité par-delà les frontières et les époques. Il lui faut une origine qui prouve que cette règle ne vient pas d’être inventée. On peut contester une règle toute neuve ; une règle vieille de plus de mille ans se conteste moins facilement. On réquisitionne donc l’Antiquité. Mais là-bas, il n’y a pas de règle graduée. Il n’y a qu’une longue suite de noms. Les noms ne peuvent pas garantir la règle. Alors on l’ajoute. Dans le passé.
Et cet ajout a des effets bien concrets. Le principe d’amateurisme n’est pas resté un slogan : il est devenu contrôle d’admissibilité, motif d’annulation des résultats, destin effectif d’athlètes pendant des décennies. Dès qu’un jugement erroné sur l’Antiquité entre dans un règlement, il cesse d’être un simple jugement : c’est une règle que l’on peut appliquer. Qu’elle ait ou non un fondement antique ne change rien pour l’homme qu’elle disqualifie. Nous retrouverons souvent cette situation : l’origine de la légitimité d’une construction peut être fictive sans que son efficacité en soit diminuée d’un rien.
Tous les essais qui suivent traiteront, au fond, de ceci : on a pris au sérieux la règle ajoutée après coup, et on l’a réellement fabriquée. Elle s’est mise à mesurer, avec une précision croissante. À chaque gain de précision, ce qu’elle ne pouvait pas mesurer a pris une forme plus nette.
Les jeux antiques ont fonctionné pendant plus d’un millénaire. Ils ont laissé une longue suite de noms. De ce que nous pensons devoir trouver derrière ces noms, rien n’est resté. Rien ne s’est perdu : rien n’avait été produit. Il en va de même pour tout ce qui se tient au bord de la liste : l’homme qui conduisait pour Cynisca, les deux places d’Alcibiade absentes des registres, la longueur exacte du saut de Phayllos, le temps effectivement couru entre les repères irrégulièrement espacés de Némée. Rien de tout cela n’a été effacé. Cette construction n’avait pas de colonne pour l’inscrire.
Une dernière précision s’impose. Tout cela ne constitue pas nécessairement une injustice. Le cocher ne se sentait peut-être pas lésé. Il vivait dans un monde où la victoire de chars revenait au propriétaire des chevaux ; c’était la règle qu’il connaissait. Le reste n’est pas synonyme de victime. Le reste est ce qui ne tombe pas juste dans les comptes de la construction. Ce que les personnes qui s’y trouvent en pensaient elles-mêmes, la construction l’ignore, et nous n’avons aujourd’hui aucun moyen de le savoir. Faire de tous ceux qui restent hors de la liste des victimes d’une injustice, c’est laisser une construction ultérieure parler à leur place. C’est précisément ce que cet essai voulait éviter.
La construction ultérieure a ajouté la colonne. C’est alors qu’elle a découvert qu’une seule ne suffisait pas.
La règle ne mesure pas encore juste. Elle continue de mesurer.