Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Athlétisme · Réécriture française
Essai 02 / 23

L’invention du record

Comment les journaux, trois chronomètres, une ligne de mesure commune et des organismes d’homologation ont transformé le résultat d’une épreuve en un record que l’on peut accumuler ou reconnaître après coup. Un record n’est pas un chiffre : c’est tout un dispositif qui permet de le vérifier.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

1 Un journal devient registre

En 1868 paraît en Grande-Bretagne un manuel de Wilkinson, Modern Athletics. Il contient des tableaux donnant les meilleures performances du moment dans chaque épreuve. Dans sa préface, l’auteur explique d’où viennent ces chiffres.

Il lui fallait, dit-il, choisir une autorité qui servirait de référence. Son choix s’est porté sur Bell’s Life in London, parce que ce journal est le plus ancien et le plus fiable des chroniqueurs de la course à pied professionnelle.

Arrêtons-nous sur cette phrase. Elle précède la naissance de tout organisme dirigeant l’athlétisme. Il n’existe alors ni record du monde, ni organisation internationale, ni même association nationale d’athlétisme amateur. Pourtant, des chiffres circulent déjà sous le nom de meilleures performances enregistrées. Et leur registre est un journal commercial.

Ce journal n’a pas été créé pour servir le sport. Il répond à une demande plus ancienne et plus concrète. Dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle, la course à pied professionnelle forme tout un secteur d’activité. On y parie, et les paris exigent des résultats vérifiables. Quelle distance a été courue ? En combien de temps ? Qui a chronométré ? Il faut pouvoir trouver ces renseignements quelque part, sans quoi on ne peut pas régler les mises. Ce quelque part, c’est le journal. Il publie les résultats chaque semaine et, à force de les publier, devient lui-même une archive.

Un léger décalage se cache ici. Le journal rapporte le résultat d’une course parce que ses lecteurs veulent le connaître. S’il conserve ensuite des années de résultats dans des volumes reliés, c’est parce qu’on conserve ainsi les journaux, pas parce que quelqu’un a décidé de constituer des archives. L’archive est un sous-produit. Lorsque Wilkinson cherche une source, il se trouve que ce sous-produit est le seul à offrir assez de matière et une assez longue continuité. Une construction qui se cherche un livre de comptes choisit souvent celui qui se trouve encore là, plutôt que celui qu’on aurait préparé pour elle.

Il se produit alors quelque chose qui se répétera tout au long de l’histoire de l’athlétisme. Avant même d’avoir un corps, une construction possède déjà son livre de comptes. Mais ce livre appartient à d’autres, qui l’ont tenu pour leurs propres raisons.

La phrase de Wilkinson dit autre chose encore, de plus important. Il faut choisir une autorité. Le « il faut » ne porte pas sur la fiabilité exceptionnelle de Bell’s Life in London. Il signifie que, sans ce choix, rien ne peut commencer. Tout tableau de performances a besoin d’une source. Le tableau ne peut pas lui-même conférer sa légitimité à cette source ; il doit l’emprunter au-dehors. Wilkinson a pris ce qui, à portée de sa main, ressemblait le plus à une archive.

Ce geste a quelque chose d’inconfortable. La source choisie fait autorité parce qu’elle a été choisie ; et elle a été choisie parce qu’elle paraissait déjà faire autorité mieux que les autres. On ne peut pas interrompre cet enchaînement en se plaçant à l’extérieur. Au fond de tout système qui exige des vérifications repose une désignation de ce genre. Et sous cette désignation, il n’existe pas d’étage supplémentaire où aller la vérifier.

Le même geste continuera de se répéter. Lorsqu’elle devra décider quelles performances anciennes admettre dans sa première liste, la fédération internationale d’athlétisme aura, elle aussi, besoin de sources extérieures. Plus tard encore, toute contestation de la validité d’un record finira par remonter à un dispositif d’enregistrement désigné comme digne de foi. Pourquoi ce dispositif est-il digne de foi ? Il ne pourra jamais répondre lui-même à cette question.

Une précision au passage. Avec le recul, il est tentant de faire naître le record des paris. Les documents ne permettent pas d’aller aussi loin. Ils montrent avec certitude que l’argent et la vérification étaient étroitement liés dès les débuts. Ils ne montrent pas que les paris ont, à eux seuls, créé ce système. Pour rester au plus près des sources, il faut distinguer plusieurs couches : d’abord les besoins de vérification du commerce et de la presse ; ensuite les règles introduites par les clubs ; enfin les exigences de gouvernement des compétitions internationales. C’est cette dernière couche qui a donné au record la forme d’une institution mondiale.

2 Refuser avant d’admettre

Dans le même manuel de 1868, un autre passage retient l’attention. Wilkinson se plaint des performances stupéfiantes annoncées çà et là, qui échouent souvent à l’examen : le parcours descendait, la distance était trop courte, le chronométreur ne connaissait pas son affaire, ou bien le vent soufflait dans le dos du coureur.

Pas un mot, dans ce passage, sur un règlement. Il n’existe alors aucune règle relative aux records. Mais les motifs de refus sont déjà réunis : pente, distance, compétence du chronométreur, vent. On reconnaît là l’ébauche de plusieurs des principaux contrôles auxquels World Athletics soumet aujourd’hui un record. Ils n’apparaissent pas sous la forme de lois édictées. Ils servent à écarter une annonce bien précise.

Les constructions naissent souvent ainsi. Leurs frontières ne sont pas tracées d’abord, puis appliquées ; elles se découvrent à force de refuser. On sait ce qui ne compte pas longtemps avant d’écrire ce qui compte. Et le texte que l’on finit par rédiger consiste pour l’essentiel à mettre en ordre les anciens motifs de refus.

Cet ordre d’apparition explique aussi un autre phénomène. À la lecture, un règlement ressemble souvent à une description positive de ce qui est recevable. Sa genèse suit pourtant le chemin inverse : derrière chaque article, une performance particulière a déjà été rejetée. Plus le texte est minutieux, plus on s’est querellé auparavant. Lire l’histoire des règles à travers les seuls règlements, c’est voir un système qui se perfectionne. Chercher ce qui a contraint à rédiger chaque article, c’est découvrir une suite d’ennuis.

Il faut préciser un point, sous peine de transformer cela en récit du progrès. Pour que des motifs de refus se dégagent, il faut que quelqu’un tienne à savoir si le chiffre est juste. Les premiers à y tenir sont ceux qui en ont besoin pour solder des comptes. Dès l’origine, la rigueur des vérifications suit les intérêts en jeu, non le désir de vérité. Il ne s’agit pas d’adresser un reproche aux gens de l’époque, mais de voir où cette habitude a pris racine.

Un détail rend cette origine plus tangible. Dans le chapitre consacré à l’organisation des compétitions, Wilkinson recommande d’installer sur le terrain un panneau visible des spectateurs comme des gens de presse. On y affichera les concurrents, les places, les temps et la distance mesurée.

Ce n’est pas une disposition publicitaire pour l’après-course. C’est la possibilité même de consigner les résultats que l’on incorpore à l’aménagement du lieu. Dès qu’on organise une compétition, on prépare son apparition future sur le papier. Il faut que les chiffres puissent être recopiés, que ceux qui les recopient les voient distinctement, qu’ils les fassent entrer dans le journal, lequel sera un jour consulté comme une archive. En 1868, la chaîne est déjà complète. Il ne lui manque qu’une institution.

Regardons ce que porte ce panneau : concurrents, places, temps, distance mesurée. Le classement et le temps figurent côte à côte, alors que, pendant des années, seul le classement avait besoin d’être rendu public. Mettre le temps au même rang que la place, c’est annoncer qu’une course fabrique deux produits. L’un appartient à la victoire ou à la défaite du jour, l’autre à la comparaison sur le papier. Ces deux produits ne cesseront plus de coexister. Ils ne désigneront pas toujours le même homme.

Le terrain lui-même se transforme dans le même sens. Wilkinson admet encore les courses sur gazon, pourvu que le parcours soit convenablement balisé. Il recommande toutefois les pistes aménagées à cet effet : on y court plus vite et on les mesure plus exactement.

Il faut tenir ensemble ces deux raisons. Plus vite et plus exactement se trouvent dans la même phrase. On ne les a jamais séparées. Le terrain qui permet de courir plus vite est aussi celui que l’on peut mesurer avec plus de précision, et la construction lie dès le départ sa préférence pour l’un à sa préférence pour l’autre. Toutes les querelles ultérieures sur les pistes synthétiques, les chaussures et les objets qui améliorent les performances peuvent remonter à cet instant où les deux choses n’ont pas été dissociées.

3 Le vote des trois chronomètres

En 1887, Shearman publie Athletics and Football. Il y reproduit le règlement des compétitions alors en vigueur à l’Amateur Athletic Association, l’association d’athlétisme amateur.

Le règlement général prévoit un chronométreur par compétition. Au singulier.

Mais lorsque Shearman décrit ce qui se passe réellement aux championnats, le tableau change. On y emploie trois chronométreurs. Il en donne la raison : en une époque où les records ne cessent de tomber, aucun doute ne doit subsister sur le temps. Si les trois chronomètres donnent trois indications différentes, on retient celle du milieu. Si un seul diffère des deux autres, la majorité l’emporte.

C’est l’un des passages décisifs de cet essai.

Trois personnes regardent le même homme courir la même distance et obtiennent trois chiffres. Les trois sont des observations authentiques. Personne ne triche. Aucun chronomètre n’est en panne.

Pour comprendre ce qui se joue, on peut commencer par une question apparemment toute naturelle : quel est donc le temps réel ? À l’époque, cette question n’a pas de réponse. Ce n’est pas faute d’une technique assez bonne. Quand on ne dispose que de mains pour actionner les chronomètres, il n’existe pas un temps indépendant de l’observation, qui attendrait là qu’on vienne le mesurer. La course a bien eu lieu. Mais pour savoir combien de temps elle a duré, il n’existe aucun autre élément de preuve que les trois pressions des trois chronométreurs. Ce qu’on appelle la valeur vraie est une chose que l’on imaginera rétrospectivement, après l’arrivée d’appareils plus précis. Les trois chiffres diffèrent parce que les réactions humaines sont plus ou moins rapides et que les montres ont leurs erreurs. À l’échelle du dixième de seconde, ces écarts ne peuvent pas être éliminés.

Seulement, le registre a besoin d’un chiffre.

On met donc en place une procédure : retenir la médiane, ou soumettre la minorité à la majorité. Cette procédure ne découvre pas le temps réel. Elle en est incapable. Elle produit, à partir de trois candidats, un résultat que l’on puisse inscrire. Une fois inscrit, ce chiffre devient le temps de la course. Les deux autres disparaissent.

Ils ne sont pas faux. Rien ne prouve que ces deux chronomètres soient moins bons que le troisième. Ils ont simplement perdu un vote.

Et cette défaite ne tient pas à ce qu’ils sont. Avec le même chronomètre et le même opérateur, si les deux autres présents ce jour-là avaient donné des lectures de l’autre côté, le chiffre aujourd’hui retenu aurait été éliminé. Un chiffre entre dans le registre non parce qu’il s’approche davantage de quelque chose, mais parce qu’il se trouve, ce jour-là, du côté de la majorité. Ailleurs, ce mécanisme n’a rien de neuf. Ce qui surprend, c’est de le retrouver dans une activité communément tenue pour une pure mesure.

Ainsi, derrière chaque chiffre d’une table de records, au moment même où on l’inscrit, se tient un ensemble de lectures abandonnées. Comme observations, elles ont exactement le même statut que la lecture retenue. La seule différence, c’est que le registre n’a qu’une case.

Un autre point mérite attention. La règle des trois chronométreurs ne figure pas dans le règlement général. C’est une pratique des championnats. Autrement dit, dès que les compétitions se mettent à produire des records, une couche d’opérations propre aux records vient se greffer sur les procédures de la course. On commence par la pratiquer ; on la rédige plus tard. Pour la construction, une fois encore, la pratique vient avant le texte.

Revenons un instant à ce singulier. Un chronométreur, dit le règlement général. Ce n’est pas un oubli : pour une course dont on attend seulement un classement, un seul suffit amplement. Les trois chronométreurs sont là pour le record, pas pour la course. À partir de ce moment, une même compétition sert donc deux constructions différentes, qui n’exigent pas la même chose du même événement. L’une veut savoir qui est arrivé le premier. L’autre veut savoir combien de temps cela a pris. Et la seconde demande trois fois plus de personnel que la première.

Le recours à la majorité appelle encore une réflexion. C’est une méthode empruntée aux tribunaux et aux assemblées délibérantes, faite à l’origine pour trancher entre des opinions, non entre des mesures. La transposer à la mesure, c’est admettre qu’à ce degré de précision une mesure a le même statut qu’une opinion : il lui faut une procédure d’arbitrage pour aboutir à un résultat unique. Personne n’a commis de négligence. À l’âge du chronomètre mécanique, il n’y avait pas d’autre moyen. Ce qui compte, c’est qu’une fois installé, ce moyen ne distingue plus l’observation écartée parce qu’elle est erronée de celle écartée parce qu’elle est minoritaire.

4 Douze pouces et dix-huit pouces

Le règlement de l’association reproduit par Shearman contient aussi une disposition sur la mesure : la longueur de la piste doit être mesurée à douze pouces de son bord intérieur.

Voilà une normalisation des plus concrètes. La longueur d’un virage dépend de la ligne que l’on suit pour le mesurer. Plus on s’éloigne du bord intérieur, plus le tour mesuré est long. Fixer la position de la ligne de mesure, c’est fixer la longueur même de la piste.

Or une note, dans un annuaire plus tardif, précise qu’auparavant les records sur piste courbe avaient souvent été établis à partir de mesures prises à dix-huit pouces du bord intérieur. La norme n’est passée à douze pouces qu’ensuite. Ce changement a réellement affecté la comparabilité des performances.

Mesurer à dix-huit pouces donne un peu plus de distance que mesurer à douze. Autrement dit, un tour auquel on attribue une longueur donnée selon la méthode des dix-huit pouces est, en réalité, un peu plus court qu’un tour crédité de cette même longueur selon celle des douze pouces. Deux coureurs qui effectuent le même nombre de tours sur une même piste, mais de part et d’autre de ce changement de norme, n’ont pas parcouru la même distance. Pourtant, le registre porte le même nom d’épreuve.

La présence de cette note dans l’annuaire prouve que les contemporains savaient. Ils n’en ont pas fait un scandale. Ils n’ont pas entrepris de purger les comptes. Ils ont mis une note.

La réaction nous apprend quelque chose. Pour un système qui ferait de la comparabilité toute sa raison d’être, découvrir deux méthodes de mesure dans ses propres comptes devrait ouvrir une crise. En faire une simple note suggère que, pour ces gens-là, l’intérêt de l’ensemble ne tenait pas tout entier à la comparabilité. Ou, si l’on préfère, que leurs attentes en la matière avaient des limites dès le début. Le lecteur d’aujourd’hui les trouvera peut-être peu scrupuleux. Il serait plus juste de dire que leurs scrupules ne portaient pas sur les mêmes choses que les nôtres.

La question du revêtement prend alors la même forme. Il n’existait pas d’obligation générale de courir exclusivement sur une piste en cendrée ; le gazon restait admis. Et lorsqu’il examine les performances, Shearman explique sans détour combien le gazon, les pentes ou une cendrée de mauvaise qualité rendent les temps difficiles à comparer.

Avant même que l’expression « record du monde » n’entre dans l’usage officiel, ceux qui s’occupaient de ces affaires savaient donc très bien que les chiffres n’étaient pas parfaitement comparables. Ils les rangeaient tout de même côte à côte.

Disons-le plus nettement. La comparabilité n’a jamais été une affaire de oui ou de non. C’est une question de degré. Tout système de records doit s’arrêter quelque part et déclarer qu’il ne tiendra pas compte des différences restantes. Le point d’arrêt dépend des moyens techniques du moment et du coût que l’époque accepte de supporter, non d’un principe.

Il faut éviter ici un glissement. Reconnaître que la tolérance dépend du coût ne revient pas à dire que le système est arbitraire ou hypocrite. Toute mesure s’arrête quelque part. Même l’appareil le plus précis d’aujourd’hui s’arrête à un certain rang après la virgule et décide de ne pas s’occuper des chiffres suivants. Seul change l’endroit où l’on s’arrête. Juger peu rigoureux celui qui s’arrête à douze pouces, mais rigoureux celui qui s’arrête au millième de seconde, c’est déjà juger avec la règle graduée d’une époque ultérieure. L’écart entre douze et dix-huit pouces a été toléré parce que le coût d’une remise en ordre était trop élevé et le gain trop faible. Dans les essais suivants, on verra des différences de même nature jugées intolérables à un autre moment, et une table entière annulée. Les deux décisions sont opposées. Toutes deux reposent pourtant sur le coût et le bénéfice, pas sur les principes.

Le vent trouve également sa place ici. Bien avant la fixation d’un seuil de vitesse, il était un motif courant de rejet d’une performance. Wilkinson avait écarté des annonces pour cette raison, et les dispositions de l’association relatives aux records demandaient expressément qu’on en tienne compte. En quelle année la mesure à l’anémomètre et le relevé obtenu sont-ils devenus une condition officielle du record ? Les premiers textes accessibles ne le disent pas. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait eu aucun processus, seulement que ce processus n’est plus visible aujourd’hui.

5 Trois tâches sur une même feuille de route

Le 24 avril 1880, l’Amateur Athletic Association est fondée à Oxford. Les parties réunies décident de s’unir dans un nouvel organisme dirigeant. Dès le départ, celui-ci est conçu pour gouverner l’ensemble, et non pour être un club londonien de plus.

Plus tôt encore, l’Amateur Athletic Club, fondé en 1866, avait formulé son objet sans détour dans ses statuts : offrir un terrain où pratiquer l’athlétisme amateur, afin que les gentlemen amateurs puissent concourir sans être forcés de se mêler aux coureurs professionnels.

Le poids de cette phrase appartient au prochain essai. Pour l’instant, retenons ceci : les institutions qui prennent les records en charge ne se contentent pas de reprendre telles quelles les pratiques de la course professionnelle. Elles les remontent dans un autre cadre. Et la première fonction de ce cadre est de décider qui peut entrer.

À l’échelle internationale, l’impulsion vient de Suède. Entre 1910 et 1911, les Suédois proposent déjà de réunir un congrès international d’athlétisme. L’invitation envoyée en mai 1911 lui assigne trois tâches : établir des règles internationales universellement admises, enregistrer tous les records auprès d’un organisme central, et définir le statut d’amateur pour les compétitions internationales.

Les trois tâches figurent dans la même invitation.

Il faut le relever dès maintenant, car nous y reviendrons souvent. La construction de la mesure et celle de l’admissibilité ne se succèdent pas : elles constituent deux points d’une même feuille de route. Pour comparer des performances d’un pays à l’autre, il faut déterminer en même temps quelles personnes pourront faire entrer leurs résultats dans la comparaison. Sinon, le registre ne sait pas qui accueillir. La deuxième tâche et la troisième ont besoin l’une de l’autre.

La réciproque est vraie. Une définition de l’amateur, si on ne l’attache à rien qui puisse être enregistré, n’a aucune prise pour se faire appliquer. Le contrôle du statut devient efficace précisément parce qu’un refus empêche la performance d’entrer dans le livre. Chacune des deux constructions procure à l’autre son pouvoir d’exécution. Leur réunion dans la même invitation l’a déjà décidé. Les essais suivants montreront comment elles fonctionnent ensemble, et qui elles laissent ensemble à la porte.

Le 17 juillet 1912, après la fin des épreuves d’athlétisme, le congrès se réunit à Stockholm. Dix-sept pays y sont représentés. Un passage consacré à sa mission indique que l’organisme doit fixer les règles de l’athlétisme international, enregistrer tous les records mondiaux, olympiques et nationaux, et définir le statut d’amateur, tout en respectant les attributions du Comité international olympique.

La dernière proposition mérite attention. Dès le début, la compétence sur les records est conçue à côté de l’autorité olympique, et non au-dessus d’elle. L’ensemble ne pousse pas à partir d’un centre unique.

Le même ensemble de documents conserve un autre épisode. Les organisateurs de Stockholm ont été accusés d’avoir favorisé les intérêts suédois par le choix des épreuves et l’aménagement des règles, notamment à travers les modalités particulières de certains lancers et des épreuves combinées. L’accusation est explicitement consignée : son existence, en tant qu’accusation, est certaine. La réponse des organisateurs est conservée elle aussi. Ils nient que les résultats aient, dans les faits, avantagé la Suède, tout en reconnaissant qu’une normalisation future serait souhaitable pour éviter des querelles inutiles.

Il faut distinguer trois plans. Que l’accusation ait été consignée, c’est certain. Que les organisateurs aient répondu, c’est également certain. Que l’accusation ait été fondée, les documents disponibles aujourd’hui ne permettent pas de le trancher. La question reste ouverte. Répondre n’est pas réfuter ; réfuter n’est pas établir un fait.

Une chose, cependant, se voit sans qu’il soit nécessaire de trancher. La querelle a produit davantage de normalisation. Fondée ou non, l’accusation laisse les deux camps d’accord sur la nécessité de règles communes pour ne pas avoir à se disputer la prochaine fois. La croissance de la construction prend ici une forme typique. Elle s’étend non en démontrant qu’elle a raison, mais à la faveur d’une dispute qu’on ne peut départager. La dispute n’a pas de conclusion. Le règlement, lui, a gagné une couche.

Cette façon de croître a une conséquence à retenir. Parce qu’elles naissent des querelles, les règles couvrent les endroits où l’on s’est déjà querellé. Sur ceux où personne ne s’est jamais disputé, elles se taisent. Ce silence ne signifie pas qu’il ne s’y passe rien, seulement que ce qui s’y passe n’a encore donné à aucun camp le sentiment d’être lésé. L’affaire du huitième essai naîtra dans un de ces silences.

6 Ce que la phrase ne dit pas

En 1913, les documents du congrès de Berlin présentent des statuts plus aboutis. Sous l’article qui définit l’objet de l’organisme, on lit cette phrase :

Examiner et enregistrer les records mondiaux amateurs des courses et des concours athlétiques.

C’est, parmi les textes actuellement accessibles, la première phrase qui inscrit dans des statuts une compétence sur les records. Elle transforme une habitude en attribution. Avant elle, savoir qui reconnaît les records relève de l’usage. Après elle, un organisme déclare : cela me regarde.

Le mot « examiner » mérite lui aussi qu’on s’y arrête. Une performance soumise ne prend pas effet automatiquement ; elle doit être jugée. Juger exige des critères, qui figurent dans d’autres articles. Mais l’acte de juger est nommé à part, signe qu’on prévoit déjà des demandes difficiles à traiter. Dès sa naissance, l’institution se réserve le droit de dire non. Et ce droit apparaît dans le texte avant tous les critères particuliers.

Regardons maintenant ce qui manque à cette phrase.

Elle ne dit pas que les records sont provisoires. Elle ne dit pas que leur raison d’être est d’attendre d’être battus. Elle ne dit pas qu’un record cesse automatiquement d’être valable dès qu’il est dépassé. Elle parle seulement d’examiner et d’enregistrer.

Dans les textes de 1913 et 1914 que l’on peut consulter aujourd’hui, on ne trouve pas non plus de disposition clairement promulguée sur la révocation d’un record déjà enregistré. Cela ne prouve pas qu’il n’en existait aucune à l’époque. Les documents accessibles nous conduisent jusque-là, pas plus loin. Ce point doit rester ouvert.

Ce qui est accessible suffit néanmoins à faire apparaître une forme. La construction a reçu le pouvoir d’inscrire. On lui demande d’examiner, puis d’enregistrer. Sur le droit de rayer, les textes se taisent.

D’où une situation assez singulière. Le trait le plus connu d’un record, c’est qu’un jour il sera battu. Tout le monde le sait. Les journaux en parlent chaque année. Les athlètes y consacrent leur vie. Pourtant, cela n’a jamais été édicté. Cela vit dans les pratiques, dans les habitudes, dans les attentes de chacun. Cela manque seulement à la phrase qui confère l’autorité.

La construction n’a pas proclamé à la fois sa clôture et sa non-clôture. Elle n’a proclamé que sa clôture. La non-clôture appartient à ce qu’elle n’a pas dit. Et cette part tue n’en continue pas moins d’agir, avec plus de force encore que la part formulée.

Voilà qui va contre l’intuition. D’ordinaire, une chose absente des textes semble moins solidement établie. Ici, c’est l’inverse. Que les records soient destinés à être battus n’a pas besoin de loi, parce que personne ne le conteste ni ne songe à le mettre en cause. Ce qui exige une loi, ce sont les choses sur lesquelles on n’est pas d’accord. Les textes ne contiennent donc pas toute la construction, ni même sa partie la plus solide. Ils consignent seulement les endroits où elle a rencontré de la résistance.

La question reviendra bien plus tard. Quand on proposera d’annuler d’un seul coup tout un ensemble de records, il faudra bien se demander qui a le droit de les rayer. Le texte d’habilitation accordait le droit d’enregistrer. Ce droit contient-il celui de radier ? Il faudra en faire la démonstration ; la réponse ne se lit pas directement dans la phrase d’origine. On demandera alors à un livre de comptes qui n’a appris qu’à additionner de faire des soustractions.

L’asymétrie de ces deux pouvoirs a une autre profondeur. Pour ajouter un record, il faut prouver qu’une chose a eu lieu. Les preuves sont sur place, entre les mains du chronométreur, sur le ruban de mesure. Pour le rayer, il faut prouver que la chose ne s’est pas passée comme le livre l’affirme. Mais la scène a disparu. Les protagonistes ont peut-être disparu eux aussi. Il ne reste presque rien à vérifier. Dès le départ, les deux tâches n’ont pas la même difficulté. Cette inégalité-là ne dépend pas de qui détient le pouvoir. Elle vient du sens dans lequel passe le temps.

7 La première liste remonte le temps

En juin 1914, au congrès de Lyon, la fédération internationale présente et adopte son premier règlement technique ainsi que sa première liste de records du monde. L’annuaire de l’époque reproduit cette liste sous un titre qui précise qu’il s’agit des records mondiaux acceptés par la fédération au cours de ces journées.

Elle compte cinquante-trois épreuves de course, trente épreuves de marche et douze concours. Toutes sont masculines.

Trente épreuves de marche : le nombre surprend un peu aujourd’hui. Il indique très exactement que le centre de gravité d’alors n’était pas le nôtre.

Il dit autre chose encore. Le nombre d’épreuves dans une table de records ne dépend pas du nombre de manières dont on peut pratiquer un sport. Il dépend du nombre de pratiques qui méritent chacune leur compte distinct. Créer une épreuve, c’est s’engager à lui conserver longtemps une colonne, à reconnaître ses performances et à traiter ses demandes. Trente colonnes consacrées à la marche signifient qu’assez de gens s’y mesuraient, et qu’assez de spectateurs les regardaient. La liste des épreuves enregistre une répartition de l’attention. L’attention se déplace ; les colonnes attendent longtemps avant de la suivre. Que toutes ces épreuves soient masculines relève du quatrième essai. Posons ici ce simple repère.

Nous arrivons au second point décisif de cet essai.

L’essentiel de la liste ne se compose pas de performances réalisées sous les nouvelles règles. Elle remonte largement dans le passé et reconnaît après coup des résultats des vingt années précédentes. On y trouve un 220 yards de 1896, un mile de 1895, plusieurs performances de longue distance datant de 1903 et 1904, ainsi qu’un 880 yards de 1912 et un 440 yards de 1913.

Autrement dit, après avoir établi ses règles, la première chose que fait l’institution est de reconnaître une foule de performances qui n’ont pas été réalisées sous ces règles.

Le geste a la même forme que celui d’Hippias dans le premier essai. Hippias avait disposé en une ligne continue des noms dispersés sur quatre cents ans ; on avait ensuite traité cette ligne comme le temps lui-même. La fédération rassemble dans un tableau des performances dispersées sur vingt ans ; on traite ensuite ce tableau comme la liste des records du monde. Les deux constructions commencent par une reconnaissance rétrospective. Toutes deux se donnent un passé dans des années où elles n’existaient pas encore.

Cela entraîne une conséquence inévitable. Les performances ainsi reconnues avaient été obtenues selon des usages de mesure différents, sur des terrains différents, avec des dispositifs de chronométrage différents. Les douze et les dix-huit pouces de la quatrième section se situent justement dans cette période. Le jour de sa naissance, la première table des records du monde est déjà disparate à l’intérieur.

Il n’y a pas là matière à reproche. L’autre voie aurait consisté à rayer tout ce qui précédait 1914 et à repartir de zéro. Au prix d’effacer les exploits que tout le monde reconnaissait alors, puis de laisser pendant ses premières années une table presque vide, à laquelle personne n’aurait accordé de crédit. La reconnaissance rétrospective était la seule façon possible de commencer. Praticable ne veut pas dire sans mélange.

Ajoutons un mot sur son coût. Les performances admises rétrospectivement seront désormais traitées selon les règles de cette nouvelle table, alors qu’elles n’y étaient pas soumises au moment de leur réalisation. Les reconnaître, c’est aussi les livrer au jugement de critères venus après elles. Sur le moment, cela ne pose pas problème : personne ne compte aller vérifier en arrière. Bien plus tard, cela en posera, car il se trouve toujours quelqu’un pour vouloir revenir vérifier. Une bonne moitié des difficultés de la querelle du vingt et unième essai vient d’une table qui, dès l’origine, mêle des entrées de provenances différentes.

La même table présente une autre particularité. Les épreuves en mesures impériales sont séparées des épreuves métriques. Pour les courses, il existe une liste en yards et, à part, une liste de distances métriques. Chacune a ses détenteurs et ses dates.

Autrement dit, la conversion n’a pas été admise. Un temps sur le mile ne devient pas un record du 1 500 mètres par une opération de conversion. Et l’inverse ne fonctionne pas davantage.

Une institution mondiale toute neuve conserve donc, dans sa première liste mondiale, deux systèmes de mesure dont elle ne convertit pas les résultats l’un dans l’autre. Deux lectures sont possibles, et toutes deux tiennent. Selon la première, cette mesure prétendument universelle ne l’est pas à la naissance : elle abrite deux comptabilités parallèles. Selon la seconde, c’est précisément une preuve d’honnêteté. Le mile et le 1 500 mètres sont deux épreuves différentes ; vouloir à toute force convertir l’un en l’autre serait falsifier.

Il ne faut pas chercher laquelle de ces deux lectures est juste et laquelle est fausse. Elles décrivent les deux faces de la même chose. Nous retrouverons souvent ces deux faces dans la suite de la série.

Avant cela, les livres parallèles étaient encore plus nombreux. L’annuaire de 1913 imprime, pour une même épreuve, le record du monde, celui du Canada et celui des États-Unis. À la ligne du 880 yards, trois noms se côtoient. La table de la fédération internationale invente donc moins le record qu’elle ne désigne, dans un monde déjà encombré de tables de records, celle qui sera la table.

8 Le livre de comptes ne sait qu’additionner

Rassemblons les fils de cet essai. Une ligne se dégage nettement.

Le besoin de performances vérifiables apparaît d’abord au niveau du commerce et de la presse : on y a besoin d’un chiffre avec lequel régler des comptes. Clubs et associations transforment ces vérifications dispersées en règles. Ils fixent le nombre de chronométreurs, l’endroit où l’on mesure, les façons autorisées de prendre le départ et les compétitions dont les résultats pourront être reconnus. Ce n’est que lorsque les rencontres internationales font naître des litiges impossibles à régler à l’intérieur d’un seul pays qu’un organisme mondial d’enregistrement devient nécessaire.

Ces trois couches ne se remplacent pas les unes les autres. On ne peut pas davantage les ramener à une cause unique. Dire que le record est né spontanément du sport ou qu’il a été créé par les paris, ce sont deux versions de la même erreur : expliquer par une seule cause une chose assemblée par couches successives.

Et chaque couche laisse ses propres restes.

La presse laisse toutes les performances que le journal n’a pas consignées. Choisir une autorité comme référence, c’est aussi ne pas choisir les autres.

Les clubs laissent toutes les performances réalisées hors d’une compétition publique, hors de l’organisation d’un club reconnu ou hors des distances prescrites. Elles ont bel et bien eu lieu. Il y avait des témoins, des chronomètres fonctionnaient. Simplement, elles se sont produites dans des circonstances que la liste n’admettait pas.

Le chronométrage laisse les lectures rejetées. Ce reste est le plus pur : il est rigoureusement de même nature que le chiffre adopté. La seule différence, c’est que le registre n’a qu’une case.

Ces différentes couches de restes ont encore un trait commun : aucune n’est faite de choses auxquelles la construction s’oppose. Les performances absentes du journal, les courses disputées sans club organisateur reconnu, les deux lectures rejetées, les résultats classés parmi les records nationaux : rien de tout cela n’a été déclaré frauduleux ou fictif. Tout est vrai. Et la plupart de ces résultats étaient reconnus par quelqu’un dès leur époque. Ils sont seulement tombés hors de cette case-ci. Ce dont une construction ne parvient pas à se débarrasser est rarement ce qu’elle cherchait à éliminer.

La reconnaissance rétrospective laisse ce qu’elle n’a pas reconnu. Avant son lancer à 62,32 mètres de septembre 1912, Lemming avait déjà réalisé neuf performances plus anciennes, admises comme records de Suède, mais qui ne sont pas entrées dans le livre international. Elles n’étaient pas fausses. Elles avaient été enregistrées à un autre niveau.

Un autre reste appartient à la construction elle-même. Elle demande, pour chaque performance, des témoins, une mesure, des signatures et des pièces que l’on puisse contrôler. Pourtant, dans les documents aujourd’hui accessibles au public, on ne trouve ni originaux des formulaires de demande de record des années 1910, ni liste complète des pièces exigées. À quoi ressemblait le tout premier dossier ? Nous ne le savons pas. Une institution dont la mission centrale est de conserver des preuves ne nous a pas laissé ses propres preuves initiales. Il faut marquer ce point comme non résolu. On ne peut pas le combler par des conjectures.

Cela invite à une autre précaution. L’histoire que nous pouvons voir aujourd’hui est reconstituée à partir d’annuaires, de manuels, de documents de congrès et de travaux postérieurs. Chacun a été conservé pour ses propres raisons. Aucun ne l’a été pour donner à la postérité une vue complète de l’ensemble. L’histoire de la naissance d’un système d’enregistrement n’a pas elle-même été intégralement enregistrée. Cela ne fragilise pas les conclusions déjà établies. Cela fixe la distance jusqu’à laquelle on peut les prolonger.

Il reste une dernière chose, à laisser entre deux essais.

Le premier record du monde du décathlon reconnu par la fédération internationale ne l’est qu’en 1922, selon une table de cotation élaborée auparavant. Or, calculé avec cette table, le total réalisé par Thorpe en 1912 ne sera dépassé qu’en 1926. Pendant plus d’une décennie, ce chiffre a donc été le plus élevé, sans être le record. Ce qui sépare ces deux états n’est pas une performance. C’est une institution.

Ce qui est arrivé à l’homme lui-même appartient au prochain essai.

En 1913, cette construction a reçu le pouvoir d’examiner et d’enregistrer. En 1914, le premier usage qu’elle en a fait a consisté à inscrire un passé sur lequel elle n’avait jamais eu juridiction. Elle a appris à additionner. Personne ne lui a appris à soustraire. Il faudra longtemps avant que cela devienne un problème.

La règle ne mesure pas encore juste. Elle continue pourtant de mesurer.