Rouvrir le Zhuangzi · Essai 60
La guerre sur les cornes de l’escargot fait entrer le roi dans l’image
Une colère se donne deux cent mille soldats ; les morts d’un minuscule territoire se comptent par dizaines de milliers. Que réduit-on vraiment quand on change d’échelle ?
Un prince se met en colère et projette de faire assassiner un autre prince, coupable d’avoir rompu leur alliance. « Zeyang » le nomme Wei Ying, et son adversaire Tian Hou Mou. Les commentaires anciens les rapprochent généralement du roi Hui de Wei et du roi Wei de Qi, mais le nom du second ne coïncide pas entièrement avec les chroniques. Nous lirons donc d’abord le roi de Wei de cette fable, sans traiter toute la conversation comme une archive diplomatique vérifiée. Le plus saisissant n’est pas encore l’escargot qui apparaîtra ensuite : c’est la vitesse à laquelle une colère trouve les mots capables de la faire grandir.
Xishou apprend le projet d’assassinat et le juge honteux. Il ne demande pas si cette vengeance mérite d’être accomplie ainsi. Il demande comment le souverain d’un grand État pourrait employer le procédé d’un simple particulier. Donnez-moi deux cent mille hommes, dit-il, et j’irai attaquer pour vous.
Plus honorable, ou seulement plus grand ?
Xishou est le Gongsun Yan des commentaires anciens. La victoire qu’il décrit comprend la capture des habitants, l’enlèvement des bœufs et des chevaux, la défaite du pays et les souffrances infligées à l’adversaire. Chez lui, une bouffée de colère royale se donne une armée. Ce n’est pas un choix moralement supérieur à l’assassinat. Agrandir l’échelle et agir plus ouvertement ne rend pas une vengeance juste par nature. Sa honte porte sur une méthode indigne du rang du prince, non sur les innocents qui paieront la colère de quelqu’un d’autre. Jizi, le deuxième intervenant, regarde justement ceux qui paieront. Ce serait, dit-il, comme faire abattre aux hommes de corvée le haut mur qu’ils viennent péniblement d’élever. Sept années sans guerre ont établi la stabilité sur laquelle repose l’œuvre royale : il ne faut pas écouter Gongsun Yan.
L’argument est concret et substantiel. Ce n’est pas parce qu’il parle encore de l’œuvre royale qu’il serait seulement un degré inférieur, incapable de voir plus loin. Préserver ce qui s’est accumulé et épargner des malheurs change déjà la direction d’une décision. Les paroles les plus lointaines et les plus abstraites n’ont pas le monopole de la sagesse. Huazi arrive ensuite. Ceux qui parlent bien pour attaquer Qi troublent les choses ; ceux qui parlent bien contre l’attaque les troublent aussi ; celui qui dit que les deux les troublent n’en est pas quitte pour autant. Avec la troisième proposition, le locuteur se trouve lui-même pris dans son propos.
« Alors, que dois-je faire ? »
Le roi de Wei demande quoi faire. Chercher la Voie, rien de plus, répond Huazi. L’écart nous est familier. Vous consultez quelqu’un sur une difficulté ; il vous dit de prendre du recul, d’élever votre jugement, de moins vous accrocher. Ce n’est pas nécessairement faux, mais vous ne savez toujours pas où poser le prochain pas. La réponse de Huazi a sa direction ; un commentaire ancien l’explique aussi comme une diminution des désirs qui apaise les conflits. On ne peut la déclarer inutile sous prétexte qu’elle est brève. Une direction et un chemin praticable à cet instant ne sont pourtant pas exactement la même chose.
Le texte ne dit pas que le roi n’a certainement rien compris, ni ne rapporte sa réaction ultérieure à cette phrase. Ce manque ne prouve pas que les tentatives précédentes ont toutes échoué. La suite raconte seulement que Huizi, ayant entendu parler de l’affaire, présente Dai Jinren au roi. Celui-ci ne commence pas par « vous ne devriez pas penser ainsi ». Il demande si le roi connaît l’escargot. Oui. Alors, plaçons sur sa corne gauche le pays des Chu (觸氏), et sur la droite celui des Man (蠻氏). Les deux se disputent du terrain ; les morts se comptent par dizaines de milliers, et les vainqueurs ne reviennent qu’après quinze jours de poursuite. Le roi de Wei ne peut plus écouter : n’est-ce pas une invention ?
Faire entrer le roi dans l’image
Dai Jinren ne démontre pas que des armées vivent réellement sur des cornes d’escargot. Il propose de donner consistance à son récit. Quand vous pensez aux quatre directions, au-dessus et au-dessous, y a-t-il une limite ? Non, répond le roi. Après avoir laissé l’esprit parcourir cet infini, les territoires où vont et viennent les hommes ne semblent-ils pas à peine exister ? Oui, répond le roi. Dans cet espace, il y a Wei ; dans Wei, Liang ; dans Liang, le roi. Y a-t-il alors une différence entre le roi et les Man de la corne ? Aucune, répond-il. Le roi prononce bien les réponses lui-même, mais Dai Jinren a organisé les questions. Ce n’est ni une mesure sans orientation, ni une absence de raisonnement. C’est une analogie soigneusement construite : le roi et son pays, qui remplissaient tout le regard, sont replacés étage après étage dans un ensemble plus vaste.
L’infini n’est pas davantage un fait cosmologique démontré par cet entretien. C’est une prémisse que les personnages acceptent ensemble pour déplacer le sentiment que le roi a de sa propre importance. Dans l’image qui ne contenait que « il m’a trahi, je veux me venger », apparaît désormais le roi qui porte cette colère. Il ne se tient plus naturellement en dehors de toutes les échelles. C’est ce déplacement qui donne sa force à l’escargot.
Petit ne veut pas dire indigne de soin
Mais de l’immensité du monde, on ne peut déduire que les blessures humaines sont négligeables. Dire seulement à une personne agressée « qu’est-ce que cela, à l’échelle de l’univers ? » ne lui ouvre pas forcément l’horizon : cela peut l’effacer. Dai Jinren s’adresse à un prince capable de lancer une immense opération de vengeance. Il réduit la prétention du roi à faire de sa rancune privée le centre du monde. Aujourd’hui aussi, avant d’employer cette histoire pour conseiller quelqu’un, il faudrait regarder qui veut mobiliser la vie de qui pour satisfaire ses émotions.
Sur les cornes de l’escargot, les morts sont toujours des dizaines de milliers. La petitesse du territoire ne fait pas de leur mort un détail. L’image inquiète peut-être précisément parce que l’enjeu est si limité et le prix si lourd. Pour revenir au réel, mieux vaut demander non pas si tout est dépourvu de sens, mais ceci : à qui suis-je prêt à faire payer combien pour ce petit point sur lequel je veux absolument l’emporter ? Comment répondre à une alliance rompue de façon à traiter le problème, plutôt qu’à chercher pour la colère un corps toujours plus grand ?
Ce qu’a fait Huizi
Dai Jinren s’en va ; le roi reste désorienté, comme s’il avait perdu quelque chose. Les commentaires anciens y voient un éveil à la petitesse de l’objet disputé. Mais le texte ne rapporte aucun ordre rappelant un assassin ou arrêtant les troupes. Nous voyons un ébranlement, pas encore sa traduction dans les actes. Les distinguer donne au rôle de Huizi une consistance plus réelle. Il a introduit quelqu’un d’autre dans la conversation, sans exiger d’en accomplir lui-même chaque étape. Cela mérite attention, sans qu’il faille lui inventer tout un plan intérieur : il aurait forcément su qu’il ne pouvait convaincre, et déjà reconnu celui qui y parviendrait à coup sûr. Le texte n’en dit pas tant. Une présentation appropriée a déjà de la valeur ; nul besoin d’omniscience pour lui en ajouter.
Dans une équipe, savoir qui l’on peut inviter à écouter et laisser cette personne parler directement peut souvent faire évoluer une situation bloquée. Ce peut être une autre expérience, une autre relation, ou simplement un exemple neuf qui, enfin, parvient à être entendu. L’aide n’a pas toujours à laisser pour trace « c’est moi qui l’ai convaincu ».
Le petit son de la fin
Le récit n’est pas terminé. Quand Huizi entre, le roi appelle Dai Jinren un grand homme, auquel un sage même ne saurait être comparé. Huizi oppose le son d’un tube dans lequel on souffle à celui du petit trou au bout d’une poignée d’épée : Yao et Shun, si célébrés, seraient tout aussi éloignés de Dai Jinren. Littéralement, la phrase continue d’élever celui-ci, et le commentaire ancien l’entend ainsi. On ne peut la réécrire directement comme un refus de tous les éloges du roi. Si l’on craint que le roi enferme son ébranlement dans le récit d’une rencontre avec un être exceptionnel, puis ne change rien, c’est une question que la fin fait naître chez le lecteur.
Cette question est utile. Admirer un bon maître et rapporter la leçon dans sa vie sont deux choses. Affirmer qu’une conversation nous a changés demande encore de regarder si, au retour de la même colère, une possibilité différente est devenue accessible.
Toutes les difficultés ne demandent pas un détour
La méthode de Dai Jinren peut inspirer les conversations d’aujourd’hui, mais ne saurait devenir la règle selon laquelle un bon guide ne conseille jamais. Devant un danger, dire directement « arrêtons d’abord » peut être plus responsable qu’enchaîner les questions. Si une connaissance précise manque, une réponse claire peut être exactement l’aide nécessaire. Les questions peuvent aussi tendre un piège : chaque réponse est préparée, et seul le chemin vers la conclusion déjà choisie est permis. Une conversation qui laisse vraiment juger doit permettre de contester l’analogie, de compléter les faits, voire de ne pas accepter tout de suite.
De même, traiter un conflit par une voie régulière n’est pas forcément amplifier une vengeance. Une procédure peut vérifier les preuves, limiter le pouvoir et permettre aux deux parties de s’expliquer. Ce n’est pas la posture visible qui compte, mais ce qu’elle fait : diminuer les dommages, ou donner à la revanche une tenue respectable. Une pause utile peut simplement consister à garder encore un instant le courriel non envoyé, pour demander ce qui doit être protégé, ce qui doit être clarifié, et ce qui réclame seulement que l’autre souffre aussi. Une fois séparés, les problèmes à traiter ne sont pas forcément moins nombreux ; la manière de les aborder peut en revanche changer.
L’escargot ne prononce pas l’ordre final à la place du roi de Wei. Il donne seulement à celui qui s’apprêtait à entraîner le monde entier dans sa colère l’occasion de voir, enfin, qu’il est lui aussi dans l’image.
Texte et lecture
Cette version française est une réécriture intégrale et indépendante de l’essai chinois publié par Non Dubito, à l’intention des lecteurs francophones. Ce n’est pas une traduction intégrale du Zhuangzi. Les citations anciennes sont rendues ici en français ; la page chinoise conserve les passages classiques. La version anglaise existante a elle aussi été écrite indépendamment, et les deux versions chinoises donnent l’essai complet. Les comparaisons contemporaines et les prolongements appartiennent à l’essayiste, non à des événements supplémentaires du livre ancien. L’interprétation, l’évaluation philosophique et l’attribution historique restent des questions distinctes ; les sources et les réserves sont conservées ci-dessous.
Précisions de lecture
Texte et lecture : Zeyang — chinois.
La page chinoise conserve les citations classiques ; la narration anglaise a été réécrite pour cette édition. Les passages anciens sont ici rendus en français. Les analogies contemporaines et les prolongements appartiennent à la lecture de l’essayiste : ils ne sont pas des événements supplémentaires relatés par le texte ancien.
Commentaire consulté : Commentaires réunis du Zhuangzi · Zeyang — chinois.