La réponse juste devenue maladie
Cinq questions au chevet
À la fin du livre I, Philosophie interrompt le traitement pour examiner son patient. Le monde est-il livré au hasard ou gouverné par une raison ? Par quel gouvernail l’ordre est-il conduit ? Vers quelle fin la nature avance-t-elle ? D’où toutes choses viennent-elles ? Enfin : Boèce se souvient-il qu’il est un homme ? Il sait que Dieu gouverne le monde et qu’il est son origine, mais la douleur lui a fait perdre la manière du gouvernement et la fin.
À la cinquième question, il répond sans hésiter. L’homme est un animal rationnel et mortel. Se connaît-il comme quelque chose de plus ? Non. Philosophie annonce alors la cause profonde du mal : il a cessé de savoir ce qu’il est. Le diagnostic porte moins sur la définition que sur le verrou ajouté après elle.
Une proposition vraie munie d’un faux passeport
La rationalité et la mortalité appartiennent bien à Boèce. L’usurpation apparaît lorsque « c’est vrai de moi » devient « c’est tout moi ». Parce que la description est exacte, son dépassement de juridiction passe inaperçu. Un prédicat produit par le sujet prend le nom du sujet et commence à parler à la première personne.
La Première Critique de SAE nomme cette forme une illusion du produit : un portrait signe du nom du peintre. Auditer la proposition ne signifie pas l’effacer. Il faut lui rendre son adresse, conserver ce qu’elle a gagné et lui retirer seulement l’autorité qu’elle n’a pas établie. Philosophie ne nie jamais que Boèce soit rationnel et mortel ; elle demande ce que ce compte laisse dehors.
Se ressouvenir ou faire naître la question
Pour la Consolation, la maladie est oubli. Boèce a possédé une connaissance de soi, de la fin et de la providence ; la souffrance en a obscurci la mémoire. La guérison prend donc la forme d’une réminiscence. Sa conviction encore saine d’un cosmos raisonnablement gouverné sert de braise à ranimer.
SAE raconte une autre genèse. Lorsque l’opération de distinction se retourne vers celui qui distingue, elle produit un « je » et laisse simultanément un reste que cette détermination n’épuise pas. La question « que suis-je ? » n’attendait pas comme une ancienne réponse perdue ; elle naît de cette ouverture. Une lacune de mémoire peut être comblée. Le reste d’une autodétermination se renouvelle avec chaque nouvelle réponse.
Se méfier des réponses faciles
Les lacunes visibles de Boèce sont simples à repérer : il ne sait plus comment le monde est gouverné. Le danger le plus profond se cache dans sa réponse la plus fluide. « Je suis médecin », « je suis un échec », « je vais bien » peuvent être des phrases vraies. Elles deviennent oppressives lorsque l’outil de description se transforme en inventaire complet de la personne.
Une seconde question n’annule pas la première réponse ; elle vérifie sa portée. Nous pouvons nous l’adresser à nous-mêmes, sans garantir pour autant que nous ayons quitté les prémisses qui rendaient la première si aisée. Ce que Boèce ignore sans savoir qu’il l’ignore se trouve à l’intérieur de sa bonne réponse. Cet inconnu, c’est lui-même.