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Théorie du pouvoir · Shi (势)
Essai 05 sur 7

Cultiver ou retrancher

Han Qin (秦汉)

Une relation de pouvoir ne reste pas immobile. À mesure qu’elle organise les conduites, elle modifie les capacités de ceux qui y participent. Deux directions structurelles se dégagent. La première, la culture, emploie l’asymétrie pour accroître le jugement, l’initiative et l’autonomie de la personne en position subordonnée. La seconde, le retranchement, coupe les voies par lesquelles cette personne pourrait réduire l’écart. Ces termes ne décrivent pas les intentions morales des acteurs, mais les effets durables de la relation.

La réussite paradoxale de la culture

Un professeur possède un savoir que l’élève ne possède pas encore. S’il cultive, il utilise cette avance pour rendre l’élève capable de comprendre, de contester et finalement de se passer de lui. Un parent accompagne un enfant vers l’âge où l’obéissance filiale doit céder la place à une relation entre adultes. Dans les deux cas, la réussite réduit l’asymétrie. Le pouvoir local se dissout parce qu’il a accompli son travail.

La bienveillance ne suffit pas à produire cet effet. On peut aimer quelqu’un et entretenir sa dépendance ; on peut être rude tout en développant sa capacité. Le critère est structurel : après la relation, l’autre dispose-t-il de plus de jugement, de ressources et d’espace pour agir en son nom ? La culture accepte la revendication croissante de droits comme le signe attendu d’une maturation, non comme une ingratitude.

Le retranchement organise le besoin

Le retranchement fait l’inverse. Il conserve l’information au sommet, empêche l’apprentissage des tâches décisives et présente chaque autonomie comme un danger. Un responsable qui ne transmet jamais les connaissances indispensables peut paraître irremplaçable ; il a surtout fabriqué l’incapacité qui justifie sa place. Un régime qui interdit les associations et la presse indépendante obtient du calme, mais prive la société des organes par lesquels elle apprendrait à se coordonner.

Les empires coloniaux ont souvent suivi cette logique en limitant l’éducation locale, l’administration autonome ou le développement industriel. Les dominations britannique en Inde, française en Afrique occidentale et belge au Congo n’étaient pas identiques ; toutes montrent cependant comment une puissance peut extraire des ressources tout en bloquant les capacités qui permettraient aux dominés de gouverner autrement. La stabilité obtenue est creuse : elle dépend de la reproduction de l’écart.

Deux traitements du reste

La culture accueille l’idée inattendue, la compétence nouvelle et la critique comme des ressources. Elle s’expose à être dépassée, mais transforme le reste en capacité commune. Le retranchement y voit une menace. Il dépense davantage pour surveiller, filtrer et punir, coupant précisément la créativité et la coopération volontaire dont l’ensemble a besoin. Au fil du temps, le coût de la suppression peut dépasser ce que la relation parvient encore à extraire.

C’est pourquoi le retranchement se consume lui-même, même sans révolte spectaculaire. Il détruit la qualité de l’information qui remonte, récompense la simulation de loyauté et appauvrit le monde sur lequel il règne. Ce qui semble être un renforcement du contrôle est souvent une perte de prise : plus personne n’ose annoncer l’échec, donc le centre ne sait plus ce qui se passe.

Du pouvoir aux droits

En chinois, 权 peut désigner à la fois le pouvoir et le droit ; la proximité lexicale révèle un mouvement. Le pouvoir est l’avantage d’une position qui façonne l’action d’autrui. Le droit est la revendication par laquelle un sujet oppose à l’autorité une zone d’autonomie qui ne devrait pas être absorbée. La culture élargit naturellement cette revendication. Le retranchement la réprime et la rend souvent plus absolue, parce qu’il détruit les espaces de compromis où elle aurait pu être négociée.

Les systèmes concrets sont mixtes : ils peuvent cultiver les capacités économiques tout en retranchant l’autonomie politique, ouvrir l’éducation tout en fermer la parole. Mais il ne s’agit pas d’un équilibre stable. La compétence acquise dans un domaine nourrit des demandes dans l’autre, tandis que le retranchement finit par contaminer les zones ouvertes. À long terme, la direction dominante décide moins de la moralité affichée du pouvoir que de sa manière de disparaître : par accomplissement ou par rupture.

Note sur la source. Cette édition française est une réécriture éditoriale indépendante fondée sur la version chinoise de cet essai, et non une traduction phrase à phrase. Sources universitaires : SAE Power Series · Paper 5, DOI : 10.5281/zenodo.20582210 ; SAE Power Series · Paper 6, DOI : 10.5281/zenodo.20647463. Publication sous licence CC BY 4.0.