L'affrontement multi-construct des années 1930
coupe transversale mondiale, convergence des deux séries, retour sur la théorie
1. La confrontation des trois constructs
Le vingt-et-unième essai s'achevait sur la montée du fascisme et sur sa négation la plus radicale du principe « l'humanité comme fin ». Celui-ci est le dernier essai de la série des Empereurs eurasiens, et la clôture de tout le projet d'écriture. Il accomplit trois tâches à la fois : offrir une coupe transversale mondiale des années 1930, où les essais précédents avaient suivi pas à pas l'évolution des configurations politiques eurasiennes depuis la Grèce ; faire converger, dans cette même décennie, la série eurasienne et la série chinoise — celle-ci suivant la Chine depuis Yao, Shun et Yu jusqu'à la veille de la guerre de résistance ; et se retourner, enfin, sur le cycle ciseau-construct lui-même, pour situer ce cadre dans son rapport aux traditions de pensée humaines.
Ces trois tâches n'en font qu'une : la confrontation mondiale des années 1930 est l'objet que le cycle ciseau-construct analyse, la convergence des deux séries est l'achèvement de cette analyse à l'échelle mondiale, et le retour sur le cadre en est la conscience théorique. Mais une clôture, dans l'esprit de cette série, n'est jamais une conclusion nette. Le cycle ciseau-construct est un outil qui s'oppose au récit du destin ; toute thèse unique, toute direction nécessaire, serait déjà une forme discrète de fatalisme. Clore, ici, c'est rassembler la complexité déployée, non la réduire — présenter un monde ouvert, disputé entre plusieurs configurations, sans dénouement écrit d'avance.
Les années 1930 sont d'abord la confrontation totale de trois constructs politiques, portés par les trois grandes idéologies du vingtième siècle. La démocratie libérale, issue des Lumières et des révolutions américaine et française, repose sur la souveraineté populaire, la représentation, l'équilibre des pouvoirs et la protection des droits individuels — la Constitution américaine, on l'a vu, est un construct qui accueille son reste, supposant le désaccord inévitable et l'équilibrant plutôt que de l'éliminer. Le communisme, issu du socialisme et de la révolution russe, a pour cœur l'élimination du capitalisme comme reste, et l'édification, sous un parti d'avant-garde, d'un État qui refaçonne la société selon une théorie de l'histoire — l'État soviétique est un cas extrême de recherche de clôture, visant une société sans classes. Le fascisme, issu de la crise déjà décrite, fonde une communauté nationale ou raciale opposée au libéralisme et au communisme, et esthétise la violence en rituel de régénération nationale — le nazisme est la négation la plus radicale de « l'humanité comme fin », retirant à une partie de l'humanité son statut même de personne.
La guerre civile espagnole en est l'incarnation concentrée : les nationalistes soutenus par l'Allemagne et l'Italie fascistes, les républicains soutenus par l'URSS communiste et par les volontaires des brigades internationales, tandis que la France et le Royaume-Uni, démocraties libérales, affectent la non-intervention. Les trois constructs s'y affrontent directement, par procuration, sur le sol espagnol — un raccourci de l'affrontement mondial de la décennie.
Ce que le cycle ciseau-construct permet de préciser, c'est la nature de cet affrontement. Les trois constructs répondent à un même ensemble de questions modernes — les classes nées de la révolution industrielle, l'organisation de la communauté politique posée par le nationalisme, le monde à réorganiser après que la Première Guerre mondiale a détruit l'ancien ordre dynastique — mais y répondent différemment : la démocratie libérale accueille les désaccords par la représentation, le communisme supprime le capitalisme par la révolution du parti d'avant-garde, le fascisme substitue à la classe et à l'individu la communauté nationale ou raciale, maintenue par un État de force. Ce n'est donc pas l'affrontement simple du bien et du mal, mais celui de trois manières de traiter les problèmes modernes : une qui accueille son reste, deux qui recherchent la clôture par des voies opposées — l'une en supprimant une classe, l'autre en niant une partie de l'humanité.
2. L'Asie de l'Est — Chine et Japon
Le regard se tourne maintenant vers l'est de l'Eurasie, où la même confrontation mondiale se joue aussi. La série chinoise a déjà suivi en détail le parcours de la Chine depuis Yao, Shun et Yu jusqu'à la veille de la guerre de résistance ; cet essai ne le répète pas, il situe seulement la Chine des années 1930 dans le cadre de la confrontation mondiale des constructs. La Chine y est, comme l'a montré le dix-neuvième essai, un cas typique d'empire informel — contrainte de fait par les guerres de l'opium, les traités inégaux et les ports ouverts, mais restée souveraine en la forme. Les années 1930 la trouvent face à plusieurs strates de problèmes à la fois : moderniser une civilisation ancienne, résister à l'agression japonaise, intégrer des forces politiques internes en désaccord sur la voie à suivre.
La Chine se trouve ainsi exactement au point de convergence des trois constructs : démocratie libérale, communisme, fascisme y exercent chacun leur influence, et les différentes forces politiques chinoises puisent différemment à ces trois sources, qui s'y rencontrent avec sa propre tradition historique et sa situation concrète. Sa modernisation n'est pleinement ni le modèle contraint de Pierre le Grand décrit au quatorzième essai, ni le modèle endogène de l'Europe occidentale décrit au treizième — c'est le cas complexe d'une civilisation ancienne cherchant, sous la pression extérieure, sa propre voie. Il faut aussi noter que la transition de phase « l'humanité comme fin » a connu, en Chine, sa propre émergence et ses propres reflux — la série chinoise en situe l'origine à l'époque des Cent Écoles, où la pensée fut portée à une intensité inédite et l'homme affirmé comme sujet de valeur : la même transition, déployée dans une autre civilisation.
L'autre clé de l'Asie de l'Est est le Japon, engagé dans les années 1930 sur la voie de l'expansion militariste. Sa modernisation offre un cas est-asiatique du modèle contraint : la restauration de Meiji, comme la modernisation de Pierre le Grand, fait de l'État le sujet d'une transformation imposée d'en haut, bâtissant en peu de temps industrie, armée, administration et éducation modernes — l'une des modernisations non occidentales les plus réussies. Mais au vingtième siècle, cette voie bifurque vers l'expansion militariste, pour des raisons concrètes : pression économique, besoin de ressources et de marchés, évolution de la politique intérieure, poids croissant de l'armée. L'incident de Mukden en 1931 et la fondation du Mandchoukouo marquent, on l'a vu au vingt-et-unième essai, le point de départ de l'effondrement cumulatif de l'ordre international des années 1930 ; le Japon quitte la Société des Nations en 1933, avant d'étendre son agression et de glisser vers la guerre du Pacifique.
Le militarisme japonais est, dans le cadre du cycle ciseau-construct, un phénomène particulier : il unit une modernisation contrainte réussie à une expansion agressive vers l'extérieur. La puissance étatique bâtie par la modernisation — industrie, armée, organisation — se retourne vers la conquête. Cela montre que la capacité de l'État moderne est en elle-même neutre, disponible pour des fins opposées ; le vingtième essai notait déjà que la capacité de mobilisation totale développée par la guerre totale reste inscrite dans les techniques de gouvernement de tous les États idéologiques. La confrontation sino-japonaise est la dimension est-asiatique de l'affrontement mondial des constructs : à l'Europe des trois idéologies répond, en Asie de l'Est, l'expansion militariste japonaise contre la résistance chinoise — deux volets d'une même crise mondiale, qui mènera à la Seconde Guerre mondiale.
3. La convergence des deux séries
Vient à présent le lieu où les deux séries convergent. La série chinoise suit la Chine de Yao, Shun et Yu jusqu'à la veille de la guerre de résistance ; la série eurasienne suit le reste de l'Eurasie depuis la Grèce jusqu'au fascisme du vingtième siècle. Les deux fils se rejoignent dans les années 1930 — non par simple juxtaposition, mais parce qu'un seul et même cadre d'analyse, le cycle ciseau-construct, s'y est déployé dans deux aires civilisationnelles distinctes avant de se retrouver dans la même confrontation mondiale. Les deux séries analysent des histoires différentes avec le même cadre, et démontrent ainsi sa validité commune : le reste ne s'annule jamais, le construct ne peut se refermer — ces thèses valent pour l'histoire chinoise comme pour celle du reste de l'Eurasie.
Plusieurs échos structurels le confirment. Le premier est l'émergence de la transition de phase : Athènes et Sparte, dans le premier essai, en furent l'émergence matérielle la plus ancienne en Eurasie ; l'époque des Cent Écoles en fut, selon la série chinoise, l'émergence en Chine — deux civilisations connaissant, à des époques proches, l'affirmation inédite de l'homme comme sujet pensant et sujet de valeur. Le second est le reflux de cette même transition : la christianisation, au sixième essai, la refoule en partie en Eurasie ; la série chinoise décrit des reflux tout aussi répétés dans l'histoire chinoise. Le troisième est l'échec des constructs en quête de clôture : de la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV à la Terreur jacobine et à l'État soviétique, la série eurasienne en a analysé plusieurs ; la série chinoise en a analysé d'autres, propres à l'histoire chinoise — les deux civilisations vérifient la même thèse, que le construct ne peut se refermer. Le quatrième est le modèle de la modernisation contrainte : celui que Pierre le Grand établit au quatorzième essai trouve son écho dans la restauration de Meiji comme dans la recherche chinoise de sa propre modernisation.
Ces échos ne sont pas des coïncidences : ils sont la trace, dans des civilisations différentes, d'une même structure que le cadre met au jour. Le cycle ciseau-construct n'est pas circonscrit à une civilisation particulière ; il s'applique à l'évolution des configurations politiques de civilisations différentes. Il faut cependant se garder d'une confusion : l'applicabilité transcivilisationnelle n'est pas l'identité des histoires. Les configurations concrètes, les trajectoires, les dénouements diffèrent d'une civilisation à l'autre ; le cadre révèle des structures semblables, il ne réduit pas des histoires distinctes à un seul modèle. L'histoire de la Chine reste la sienne propre, celle du reste de l'Eurasie la sienne. Dans les années 1930, les deux séries convergent enfin dans la confrontation mondiale : la Chine cherche sa voie entre les trois constructs tout en résistant à l'agression japonaise, tandis que le reste de l'Eurasie glisse, à travers la même confrontation, vers la Seconde Guerre mondiale. Deux fils, deux parcours civilisationnels analysés par le même cadre, se rejoignent en un seul tableau mondial : c'est le point de clôture de tout le projet.
4. Retour sur le cadre — le reste ne s'annule jamais
La seconde moitié de ce dernier essai se retourne sur le cycle ciseau-construct lui-même, pour le situer dans son rapport aux traditions de pensée humaines. Ses concepts centraux — le reste ne s'annule jamais, le construct ne peut se refermer — sont revenus sans cesse dans les vingt et un essais précédents ; ils ne sont pas nés de rien, ils résonnent avec des pensées profondes de la tradition humaine. Rendre ces résonances visibles permet de mieux situer le cadre.
Le reste ne s'annule jamais signifie qu'un construct politique et social, dans son fonctionnement même, produit toujours quelque chose qu'il ne peut entièrement absorber — et que cette part ne disparaît pas, mais persiste et finit par infléchir l'évolution du construct. Hegel, dans les Principes de la philosophie du droit, avait déjà vu que la société civile engendre nécessairement la pauvreté et ce qu'il nommait la populace : le reste n'y est pas un résidu extérieur, mais le sous-produit interne de l'ordre libre moderne. Marx a porté cette intuition plus loin, dans Le Capital : l'accumulation du capital produit simultanément une population relative en excès ; le capital n'annule pas le reste, il le reproduit sans fin sous la forme d'une population excédentaire. Arendt, sous un autre angle, montre que la forme extrême du totalitarisme n'intègre pas les hommes mais en fait des êtres superflus, privés de tout droit et de toute place après l'effondrement du monde politique — c'est la logique nazie déjà analysée au vingt-et-unième essai, qui fait d'une partie de l'humanité un objet superflu, à éliminer. La pensée postcoloniale, enfin — Saïd, Spivak, Chakrabarty — révèle un reste d'un autre ordre : l'Orient, le subalterne, le non-européen ne sont pas des marges naturelles, mais des positions subalternes fabriquées par le dispositif du savoir et de l'empire ; la marge n'est pas un fait de l'expérience, mais une place assignée d'avance par un ordre de représentation — ce qui rejoint le double standard colonial analysé au dix-neuvième essai.
De Hegel à Marx, d'Arendt à la pensée postcoloniale, des penseurs différents touchent, par des voies différentes, à la même intuition : l'ordre moderne produit un reste qu'il ne peut intégrer, et ce reste n'est pas un accident, mais le prix que le système paie pour se maintenir. Le reste ne s'annule jamais résonne avec ces pensées, mais garde son propre trait : il ne limite le reste à aucune forme particulière — pauvreté, classe, colonisé — il en fait un concept universel et structurel, valable pour tout construct, quelle que soit la forme concrète que prend son reste. Cette généralité est ce qui a permis aux vingt et un essais précédents d'analyser des constructs différents à travers les époques et les civilisations.
5. Retour sur le cadre — le construct ne peut se refermer
Le construct ne peut se refermer signifie qu'aucun construct politique et social ne peut atteindre un état pleinement clos, sans reste, entièrement cohérent avec lui-même ; tout construct qui recherche une telle clôture finit par heurter la réalité du reste qui ne s'annule jamais, et sa recherche de clôture échoue.
Ce concept résonne, lui aussi, dans deux directions. La première concerne le verrouillage des trajectoires et l'irréversibilité. North et Paul David ont analysé la dépendance au sentier des institutions : pour North, les institutions sont les véhicules de l'histoire — expérience historique, coordination des attentes, inertie des organisations font qu'un chemin, une fois formé, est difficile à défaire sans coût ; l'institution n'est pas un contenant neutre, mais un dispositif qui presse le passé dans le présent. La théorie des systèmes complexes touche la même question autrement : un système adaptatif complexe naît de l'interaction, de la rétroaction et de l'émergence de multiples agents ; un petit événement peut y être amplifié par rétroaction positive en trajectoire stable, et une fois la boucle formée, l'histoire ne ressemble plus à une ingénierie réversible. La théorie kuhnienne des révolutions scientifiques offre une analogie, à manier avec prudence : une révolution scientifique change non seulement les réponses, mais ce qui compte comme question ; les anciennes questions disparaissent, et le retour en arrière n'est jamais une simple restauration.
La seconde direction touche plus directement le cœur du concept : l'exception et la souveraineté. Schmitt analyse l'état d'exception : il n'est pas la marge du droit, mais le moment qui révèle la vraie nature de la souveraineté ; l'ordre s'auto-confirme par la décision sur l'ami, l'ennemi et l'exception. Un ordre juridique, montre-t-il, ne peut jamais se refermer entièrement sur lui-même : il dépend toujours d'un moment d'exception, d'une décision que le droit ne peut entièrement fixer d'avance. Agamben prolonge cette intuition en analysant ce qu'il nomme la vie nue : la politique occidentale la produit par ce qu'il appelle une exclusion inclusive — la politique moderne n'exclut pas la vie nue, elle l'inclut au centre précisément par son exclusion. L'exclu n'est donc pas simplement hors du construct : il y est intégré d'une manière particulière, devenant l'une des clés par lesquelles le construct se définit lui-même.
Cette intuition touche directement un concept important du cycle ciseau-construct : le reste peut entrer au cœur. Les essais précédents l'ont montré à plusieurs reprises — le reste exclu ne disparaît pas simplement, il persiste, et finit par infléchir, voire réécrire, les règles centrales du construct. Le seizième essai montrait les groupes exclus de la fondation américaine — esclaves, autochtones, femmes — exiger sans relâche, au nom même des principes fondateurs, d'y être inclus, jusqu'à transformer l'Amérique. Le dix-neuvième essai montrait les colonisés retourner le langage universaliste contre l'empire, jusqu'à dissoudre l'ordre colonial. La dépendance au sentier et la théorie des systèmes complexes montrent l'irréversibilité de l'évolution des constructs ; Schmitt et Agamben montrent qu'un construct ne peut jamais se refermer entièrement sur lui-même, qu'il dépend toujours, à sa frontière, de ce qu'il ne peut pas entièrement absorber. Le cycle ciseau-construct résonne avec ces pensées, mais les intègre en une seule dynamique complète : le construct produit un reste, le reste ne s'annule pas, le construct recherche la clôture sans y parvenir, le reste finit par infléchir et parfois réécrire le construct.
6. Retour sur le cadre — déclin générationnel et tension entre discours et pratique
Le cycle ciseau-construct a fait naître, dans son usage, deux jugements dérivés qui trouvent eux aussi des résonances dans la tradition : le déclin générationnel, et la tension entre le discours et la pratique.
Le déclin générationnel désigne la vitalité fondatrice d'un construct qui s'atténue, génération après génération — le principat après Auguste, décrit au quatrième essai, la ferveur révolutionnaire transformée par l'institutionnalisation, décrite au dix-septième. Tocqueville, analysant la société démocratique, voit que l'égalité, si elle n'est pas soutenue par l'autonomie locale et par l'association, glisse aisément vers la tyrannie de la majorité et vers ce qu'il nomme le despotisme doux : l'égalité n'engendre pas automatiquement la liberté, elle peut aussi user la vertu publique. Weber analyse la domination charismatique : révolutionnaire mais instable, elle finit par se routiniser vers un ordre traditionnel ou légal-bureaucratique ; pour survivre, la ferveur fondatrice doit souvent payer le prix de l'institutionnalisation. Schumpeter avance un jugement fameux : le capitalisme se délite par son propre succès, l'esprit d'entreprise rongé par les grandes organisations, les gestionnaires professionnels et l'intelligentsia anticapitaliste — la victoire de l'institution peut être précisément le déclin de son esprit. MacIntyre, enfin, touche la question du côté de la philosophie morale : le langage moral moderne, coupé de la tradition et de la pratique commune, sombre dans l'émotivisme ; la vertu ne se transmet que dans une communauté de pratique qui dure, et quand la tradition se rompt, la norme parle encore, mais elle a perdu l'appui d'une forme de vie.
La tension entre discours et pratique désigne l'écart persistant, parfois le décalage, entre le discours qu'un construct emploie pour se justifier et son fonctionnement réel — Auguste habillant en langage républicain une monarchie de fait, décrit au quatrième essai ; le langage universaliste de la colonisation masquant la domination, décrit au dix-neuvième. Foucault montre que le discours n'est jamais de pur langage : il construit le sujet avec la discipline, l'examen, la statistique et les techniques de gouvernement ; le pouvoir n'est pas seulement répressif, il est productif — l'énoncé est toujours déjà pris dans des institutions, des corps, des techniques microscopiques. Habermas, du côté normatif, montre que l'agir communicationnel et la démocratie de droit exigent une délibération procédurale, mais que la logique du système colonise le monde vécu, disjoignant la rationalité procédurale de la réalité sociale — d'où l'exigence de rattacher la légitimité à une pratique institutionnelle où l'on puisse participer et contester. Gramsci, enfin, montre que l'hégémonie n'est jamais pure persuasion des idées : par les intellectuels, la société civile et la pratique organisationnelle, elle fait du sens commun un instrument de domination — la véritable hégémonie sédimente l'idée en pratique quotidienne et en sentiment partagé.
Déclin générationnel et tension entre discours et pratique sont deux jugements que le cycle ciseau-construct a fait naître dans son usage, et tous deux trouvent, dans la tradition de pensée, une résonance abondante. Ces résonances montrent que le cadre n'est pas isolé : les questions qu'il touche sont celles que la pensée humaine travaille de longue date.
7. La position du cadre
En rassemblant ces retours, on peut situer la position du cycle ciseau-construct. Ses concepts centraux — le reste ne s'annule jamais, le construct ne peut se refermer, et les jugements qui en dérivent, déclin générationnel, tension entre discours et pratique, entrée du reste au cœur — résonnent profondément avec la tradition de pensée humaine : Hegel, Marx, Arendt et la pensée postcoloniale touchent au reste ; North, la théorie des systèmes complexes, Schmitt et Agamben touchent à l'impossibilité de la clôture et à l'entrée du reste au cœur ; Tocqueville, Weber, Schumpeter et MacIntyre touchent au déclin générationnel ; Foucault, Habermas et Gramsci touchent à la tension entre discours et pratique. Le cadre n'est donc pas né de rien : il touche des problèmes que la pensée humaine travaille de longue date, et il occupe sa place dans cette longue tradition.
Mais il a ses traits propres. Le premier est son intégration : chacune des pensées citées touche profondément une seule facette — Hegel et Marx analysent le reste, mais surtout sous des formes particulières, pauvreté, classe ; Schmitt et Agamben analysent l'exception et la vie nue, mais surtout dans la dimension du droit et de la souveraineté ; Weber et Schumpeter analysent le déclin, mais chacun dans un domaine particulier. Le cycle ciseau-construct intègre ces intuitions dispersées en une seule dynamique : production du reste, recherche de clôture, échec de la clôture, persistance du reste et son entrée au cœur — une dynamique complète qui relie ces intuitions profondes mais éparses en un cadre d'analyse cohérent.
Le second trait est son applicabilité transcivilisationnelle. Les pensées citées sont, pour la plupart, nées dans la tradition occidentale, analysant l'histoire et la réalité occidentales. Le cycle ciseau-construct, lui, est employé à l'analyse de civilisations différentes : les deux séries de ce projet — l'une suivant la Chine de Yao, Shun et Yu à la veille de la guerre de résistance, l'autre suivant le reste de l'Eurasie de la Grèce au vingtième siècle — emploient le même cadre. Ce n'est donc pas un cadre circonscrit à une seule civilisation.
Le troisième trait, le plus important, tient à son point de vue. Les penseurs cités viennent, pour la plupart, de la tradition européenne ou occidentale, et pensent à partir de l'expérience historique occidentale. Le cycle ciseau-construct vient d'une position différente — celle d'un regard qui a observé en profondeur à la fois l'histoire chinoise et l'histoire eurasienne, et qui cherche un cadre capable de les analyser ensemble. Ce point de vue différent permet de voir ce qu'une perspective limitée à une seule civilisation aperçoit difficilement : que la transition « l'humanité comme fin » émerge en Grèce comme à l'époque des Cent Écoles chinoises, que les constructs en quête de clôture reviennent sans cesse en Europe comme en Chine. Ces similitudes transcivilisationnelles ne se laissent voir clairement que depuis un regard qui observe plusieurs civilisations à la fois — et c'est précisément de ce regard que le cycle ciseau-construct est né.
8. Le fil semi-apparent — l'humanité comme fin
Avant de clore tout le projet, il faut revenir sur le fil semi-apparent de cette série, « l'humanité comme fin ». Il traverse toute la série eurasienne : émergence à Athènes et à Sparte (premier essai), reflux partiel par le christianisme (sixième), réactivation par la Renaissance (treizième), sommet dans la philosophie de Kant (quinzième), inscription dans les institutions par les révolutions américaine et française (seizième), distorsion par la Terreur (dix-septième), double standard colonial (dix-neuvième), distorsion soviétique (vingtième), négation la plus radicale par le nazisme (vingt-et-unième).
Au moment de la clôture, il faut redire le traitement constant que cette série lui réserve, car il est la clé de toute la série. « L'humanité comme fin » n'est pas le thème de la série : le thème en est le cycle ciseau-construct lui-même — le reste ne s'annule jamais, le construct ne peut se refermer. « L'humanité comme fin » en est une manifestation concrète, un reste d'une résistance particulière, qui émerge sans cesse dans l'histoire et y est sans cesse refoulé — cette émergence et ce refoulement répétés sont exactement ce que décrit le cadre : le reste ne s'annule jamais, mais sa réalisation n'est pas linéaire.
Comprendre « l'humanité comme fin » comme un reste, et non comme un thème, importe profondément. Si on en faisait le thème, toute l'histoire se raconterait comme celle de sa réalisation progressive, de l'obscurité vers la lumière, de l'oppression vers la libération — un récit fataliste, que cette série refuse explicitement. Comprise comme un reste, sa réalisation n'a aucune garantie : elle émerge sans cesse, mais elle est aussi sans cesse refoulée, déformée, et même, avec le nazisme, niée le plus radicalement. Son histoire n'est pas celle d'un progrès continu, mais celle d'une émergence et d'un refoulement répétés, sans dénouement écrit d'avance.
Mais comprendre « l'humanité comme fin » comme un reste signifie aussi qu'elle ne peut s'annuler — c'est la conclusion du reste ne s'annule jamais appliquée à ce fil. Une fois cette transition apparue dans l'histoire, elle devient un reste inéliminable : on peut la refouler, la déformer, la nier, on ne peut l'annuler. Elle resurgit sans cesse, exige sans cesse d'être réalisée. Le seizième essai montrait les groupes exclus de la fondation américaine exiger sans relâche, au nom des principes fondateurs, d'y être inclus. Le dix-neuvième montrait les colonisés retourner l'universalisme contre l'empire. Le vingt-et-unième montrait qu'après la défaite du nazisme, la conscience de ses crimes est devenue la force motrice de la conception des droits humains de l'après-guerre. Tout cela montre l'inéliminabilité de ce reste : après chaque refoulement, après chaque négation, il resurgit.
C'est la compréhension finale que cette série donne à ce fil. Il n'est pas le thème de l'histoire, mais une manifestation concrète du cycle ciseau-construct. Sa réalisation n'a aucune garantie, elle est sans cesse refoulée et déformée. Mais elle ne peut s'annuler, elle resurgit sans cesse. Cette compréhension n'est ni un fatalisme optimiste, qui tiendrait sa réalisation pour nécessaire, ni un nihilisme pessimiste, qui la tiendrait pour vouée à l'échec : c'est une compréhension plus complexe — « l'humanité comme fin » est un reste inéliminable dont la réalisation n'est pas garantie, et dont le sort dépend des choix et des luttes concrets d'hommes concrets, dans une histoire concrète.
9. Clôture
Vient enfin le lieu où tout le projet d'écriture se clôt. Ce projet a employé le cycle ciseau-construct pour analyser l'évolution des configurations politiques de deux civilisations : la série chinoise, de Yao, Shun et Yu à la veille de la guerre de résistance des années 1930 ; la série eurasienne, de la Grèce au fascisme du vingtième siècle. Les deux séries convergent dans la confrontation mondiale multi-construct des années 1930. Cette clôture, selon le principe constant de la série, ne donne pas une conclusion nette — toute conclusion nette serait déjà une forme discrète de fatalisme ; elle rassemble la complexité déployée, sans la réduire à un thème unique ou à une direction unique.
En regardant tout le projet, trois fils s'en dégagent. Le premier est que les thèses centrales du cycle ciseau-construct se sont vérifiées, à répétition, dans l'histoire de civilisations différentes : le reste ne s'annule jamais, le construct ne peut se refermer valent pour l'histoire de la Chine comme pour celle du reste de l'Eurasie. D'innombrables constructs — cités, empires, dynasties, États idéologiques — ont tous produit un reste qu'ils ne pouvaient absorber, et rencontré, en cherchant la clôture, cette même réalité inéliminable : la découverte la plus centrale de tout ce projet, une loi structurelle qui traverse les civilisations et les époques.
Le deuxième est ce fil semi-apparent, « l'humanité comme fin », reste d'une résistance particulière qui traverse toute l'histoire : il émerge sans cesse, est sans cesse refoulé, sa réalisation n'a aucune garantie, mais il ne peut s'annuler. Ce fil montre une application concrète et profonde du cadre — comment un reste particulier peut émerger et être refoulé, à répétition, dans une longue histoire.
Le troisième est la position du cadre lui-même. Le cycle ciseau-construct occupe sa place dans la longue tradition de la pensée humaine sur l'évolution des configurations politiques et sociales, il résonne avec bien des pensées profondes de cette tradition ; mais il a ses propres traits — il intègre des intuitions dispersées, il s'applique à des civilisations différentes, il vient d'un regard transcivilisationnel.
Il faut enfin revenir à l'esprit le plus fondamental de ce projet : non pas donner une théorie close de l'histoire, mais offrir une manière de la comprendre — ouverte, opposée au fatalisme, attentive à la complexité. L'histoire n'est pas un récit qui marche vers un dénouement écrit d'avance ; elle est le processus d'innombrables constructs qui naissent dans des conditions concrètes, fonctionnent, produisent un reste, cherchent la clôture et échouent, sont transformés par ce reste — rien n'y est écrit d'avance, et le sort de la transition « l'humanité comme fin » ne fait pas exception : elle ne peut s'annuler, mais sa réalisation dépend des choix et des luttes concrets d'hommes concrets, dans une histoire concrète. Ce n'est donc ni une théorie qui rassure, puisqu'elle ne garantit aucune direction à l'histoire, ni une théorie qui désespère, puisqu'elle montre que même après la négation la plus radicale, ce qui a été nié resurgit : c'est un outil pour affronter l'histoire les yeux ouverts.
Tout le projet, de Yao, Shun et Yu à la veille de la guerre de résistance, de la Grèce au vingtième siècle, se clôt ainsi sur cette compréhension lucide et ouverte. L'histoire n'a pas de terme, le construct ne peut se refermer, le reste ne s'annule jamais. Dans cette histoire ouverte, « l'humanité comme fin », reste d'une résistance particulière, continuera d'émerger, continuera d'être refoulée, continuera d'exiger sa réalisation. Son avenir, comme celui de toute l'histoire, n'est pas écrit d'avance : il dépend des choix concrets que des hommes concrets feront dans l'histoire à venir.
La série des Empereurs eurasiens s'achève ici.
Mais l'analyse du cycle ciseau-construct ne s'achève pas, car il reste un construct qui mérite d'être déployé à part : les États-Unis. Le seizième essai a analysé sa conception fondatrice, un construct qui, explicitement, ne recherche pas la clôture ; le dix-neuvième a analysé son reste le plus profond, l'universalisme non tenu de la fondation, qui excluait les esclaves, les autochtones, les femmes. Ces deux essais ne sont qu'un point de départ : comment ce construct a-t-il, durant plus de deux siècles de fonctionnement réel, continué à produire du reste, et comment le reste exclu a-t-il réellement réécrit les règles — voilà un processus qui mérite d'être suivi seul, de bout en bout.
Vient donc une nouvelle série, la série des Présidents américains, de la guerre d'indépendance jusqu'à l'an 2000. Elle n'analysera pas la grandeur ou l'échec de tel ou tel président, mais, à travers cette fonction, le fonctionnement de ce construct qui accueille son reste — l'émergence de son reste, ses tentatives et ses échecs de clôture, et le fil semi-apparent de « l'humanité comme fin » porté à son déploiement le plus complet dans un construct institutionnellement ouvert. Elle partagera le même noyau que les séries chinoise et eurasienne déjà achevées : le construct ne peut se refermer, le reste ne s'annule jamais, « l'humanité comme fin » est un reste d'une résistance particulière.
Cette série commencera avec Washington, dès le premier fonctionnement réel de ce construct, dès la première transmission pacifique du pouvoir entre factions opposées.