Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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036 / 108 · Quand le monde nous refaçonne

Wittgenstein, après le silence

Deux livres, un même nom : ce qui devient possible quand rester fidèle à soi ne signifie plus défendre indéfiniment son ancienne réponse.

I. Le silence

La dernière phrase du Tractatus logico-philosophicus referme une porte : ce dont on ne peut parler, il faut le taire. Le geste est discret. La décision, beaucoup moins.

Le texte allemand paraît en 1921, l’édition anglaise l’année suivante. Dans la préface, le jeune Wittgenstein se dit convaincu d’avoir résolu, pour l’essentiel, les problèmes philosophiques. Il ne promet pas un deuxième volume pour combler quelques lacunes. Il pense pouvoir partir.

Il quitte effectivement, pour un temps, la vie universitaire. Il enseigne dans des écoles de la campagne autrichienne, travaille comme jardinier, puis participe avec l’architecte Paul Engelmann à la conception de la maison de sa sœur à Vienne. Portes, fenêtres, proportions : d’autres travaux réclament de l’exactitude. Celui qui croyait la philosophie terminée a encore une vie à mener.

En 1929, il revient à Cambridge. Des années de cours, de conversations et de reprises conduiront aux Recherches philosophiques. Le livre paraîtra en 1953, deux ans après sa mort.

Un jeune homme annonce : cela suffit, le travail est fait. Plus tard, le même homme se rassied à sa table.

C’est par là que son histoire nous touche. Non parce qu’il aurait tout résolu, ni parce qu’il aurait ensuite retiré toutes ses réponses. Une pensée déjà imprimée, reconnue, attachée à son nom peut encore être rouverte.

II. Le premier livre

Le Tractatus est mince. Des propositions numérotées — 1, 1.1, 1.11 — se déploient à plusieurs niveaux. On a d’abord l’impression d’un bâtiment soigneusement mesuré : chaque partie a sa place, chaque place appartient à un agencement.

Approchons-le par une phrase ordinaire : « Le chat est sur la table. » Vous pouvez la comprendre avant d’entrer dans la pièce. Elle présente une situation possible. En regardant, vous saurez ensuite si elle est vraie. Si le chat est sous une chaise, la phrase ne perd pas son sens : elle est fausse.

Le jeune Wittgenstein cherche à comprendre cette possibilité. Comment le langage représente-t-il un fait ? Comment une proposition montre-t-elle ce qui la rendrait vraie ou fausse ? Il la pense comme une image. Pas au sens où chaque mot serait une petite photographie collée sur une chose. Ce qui importe est l’agencement d’éléments capable de représenter un agencement possible dans le monde.

La philosophie se trouve alors devant une question embarrassante : cette phrase impressionnante dit-elle vraiment quelque chose ? Les mots sont familiers, la grammaire respectable. Cela suffit à produire un sentiment de compréhension. Mais si nous ne savons pas ce qui a été présenté, la solennité du ton ne peut tenir lieu de réponse.

Socrate interrompt l’assurance de celui qui dit « je sais ». Wittgenstein interrompt celle de celui qui dit « je l’ai formulé ». Leurs méthodes et leurs situations diffèrent, mais tous deux nous arrêtent là où nous passons trop vite. Parler avec aisance n’est pas encore penser clairement.

Il ne s’agit pas d’envoyer toutes les paroles au laboratoire. La théorie de l’image ne se résume pas à « ce qu’on ne peut vérifier immédiatement est absurde » ; elle n’est pas non plus le critère ultérieur de réfutabilité en philosophie des sciences. Le plus difficile commence justement une fois la frontière tracée.

III. Ce qui habite le silence

Imaginons la liste de tous les faits du monde : le temps qu’il fait, les maladies, les salaires, la position des étoiles. Elle pourrait s’allonger indéfiniment. Pourtant, quelqu’un qui demande comment vivre n’attend peut-être pas qu’on ajoute une ligne.

Le Tractatus distingue la valeur éthique de la description des faits. Il ne déclare pas pour autant l’éthique sans importance. À la fin du livre apparaît une tension saisissante : ce que nous pouvons énoncer clairement n’est pas nécessairement ce qui compte le plus ; ce qui compte le plus ne se laisse pas forcément formuler comme les dimensions d’une table.

Le silence peut alors se comprendre comme une retenue. Désirer une réponse ultime ne nous autorise pas à la déguiser en fait établi supplémentaire. Donner l’année d’une mort et demander ce que cette mort signifie dans une vie ne sont pas le même travail.

Hegel vient à l’esprit : la pensée peut-elle comprendre les éléments divisés dans un ensemble plus vaste ? Sa question n’est pas celle de Wittgenstein, et un concours d’honnêteté personnelle ne les départagerait pas. Mais les invitations adressées au lecteur sont différentes. L’une attire vers d’autres liens ; l’autre demande si nos mots ne portent pas déjà plus qu’ils ne peuvent soutenir.

Le petit livre ne se place pas non plus hors de la frontière, à l’abri de tout examen. Vers la fin apparaît l’échelle qu’il faudra abandonner après l’avoir gravie. L’interprétation de cette consigne reste disputée. Au minimum, elle ouvre dans l’édifice apparemment rigide une question tournée vers lui-même.

Il ne s’agit pas de ne rien dire. Il s’agit, après avoir parlé, de reconnaître jusqu’où nos paroles nous ont conduits.

IV. Pourquoi revenir ?

Wittgenstein finit par ne plus se satisfaire de sa première représentation du langage. Le changement s’élabore dans les discussions et les révisions. Ni illumination unique ni simple conséquence des malentendus des autres.

Dans la préface des Recherches, il mentionne les critiques de Frank Ramsey et de Piero Sraffa. Le lieu où une pensée change ne contient pas seulement un génie solitaire. Quelqu’un pose une question ; on n’a pas de réponse immédiate ; une remarque ne révèle sa force que longtemps après.

À table, une difficulté devient très simple à entendre. « Passe-moi le sel » n’est généralement pas un rapport sur un fait. C’est une demande. « Je viendrai demain » peut être une prévision, mais aussi une promesse. Pour comprendre, il faut savoir ce que les interlocuteurs sont en train de faire.

Saluer, plaisanter, s’excuser, crier de douleur : ces activités n’ont pas besoin de se transformer d’abord en descriptions factuelles pour avoir droit au langage. Un enfant qui apprend à remercier ne se contente pas d’associer le nom d’une chose à cette chose.

Quelques exemples ne suffisent pas à terrasser un ouvrage difficile. Ils font toutefois sentir une tentation : être si séduit par une image du langage qu’on décide d’abord comment il doit fonctionner, avant de chasser du cadre les morceaux de vie qui dérangent.

Il ne revient donc pas seulement à Cambridge. Il revient aussi à des scènes quotidiennes qu’un plan trop bien ordonné avait rendues moins visibles.

V. Le second livre

Les Recherches philosophiques ont elles aussi des numéros. Mais leurs remarques ne construisent pas la hiérarchie emboîtée des propositions du Tractatus. Elles demandent, changent d’exemple, écoutent une objection imaginée, repassent par un chemin déjà parcouru. Difficile de rester à distance pour tout embrasser d’un regard.

L’expression « jeu de langage » y tient une place importante. Jeu ne veut dire ni simple divertissement ni permission de parler à sa guise. Elle replace la parole dans des activités : demander, compter, raconter, rapporter, jouer un rôle. Chacune s’apprend ; chacune comporte des conditions pour que d’autres puissent nous comprendre ou nous corriger.

Prenons « De l’eau ! » Au milieu d’un incendie, au chevet d’un malade ou en classe, le mot peut appartenir à des échanges très différents. L’eau ne change pas mystérieusement de substance. C’est la parole qui travaille autrement : l’un veut qu’on branche un tuyau, l’autre qu’on approche un verre de ses lèvres.

La remarque 43 dirige ainsi l’attention vers l’usage du mot dans le langage. Wittgenstein précise qu’il vise une grande classe de cas, pas tous les cas possibles. Si nous apprenons par cœur que le sens est l’usage puis cessons de regarder les exemples, nous transformons un rappel en une nouvelle enceinte.

L’usage n’est pas non plus une décision privée recommencée par un individu isolé. Nous apprenons à parler avec d’autres. Dans une vie commune, nous reconnaissons une promesse, suivons une instruction, discutons de l’emploi d’une expression. Le contexte compte parce qu’il contient des personnes, des pratiques et des événements, non parce que toutes les interprétations se vaudraient.

Le premier Wittgenstein demande comment le langage peut représenter le monde ; le second nous conduit davantage à voir comment il vit. C’est un tournant profond, mais pas un passage du « seulement dire » au « seulement faire ». Rapporter un fait est déjà l’une des choses que nous faisons en parlant.

VI. Reprendre son propre livre

Critiquer la pensée d’un autre peut être plus facile : notre nom reste du bon côté de la table. Revoir son œuvre décisive ne consiste pas seulement à réécrire des phrases. Il faut admettre que le moi auquel tout le monde nous identifie à travers ce livre n’a pas le dernier mot.

Dans cette série, Socrate interroge les certitudes d’Athènes, Marx reprend des problèmes hérités de Hegel, Galilée conteste l’astronomie reçue par l’observation et le raisonnement. Avec Wittgenstein, nous pouvons poser deux livres signés du même nom côte à côte et regarder un auteur se retourner vers son propre point de départ.

Il n’est pas le seul penseur de l’histoire à avoir changé d’avis. Il n’a pas non plus accompli ce changement tout seul. Le récit héroïque d’un homme se vainquant dans la solitude effacerait critiques, conversations et longues incertitudes. Ce qui mérite d’être vu, c’est qu’un livre couronné de succès ne l’a pas autorisé, à ses propres yeux, à cesser de penser.

Nous rencontrons des versions plus petites de cette difficulté. Dans la famille, vous avez toujours été « la personne raisonnable ». Vous commencez pourtant à soupçonner votre jugement sur un proche d’être injuste. L’admettre ressemble à perdre une identité. Vous trouvez alors un tort de plus chez l’autre, plutôt que de modifier une seule de vos phrases.

Wittgenstein ne résout pas ce problème à notre place. Sa vie n’est pas un manuel universel de douceur. Mais les deux livres proposent un courage à essayer : rester fidèle à soi ne signifie pas nécessairement défendre jusqu’à la mort tout ce qu’on a déjà dit.

Peut-être est-ce justement parce que cette question compte pour moi que je ne peux laisser une vieille réponse continuer à occuper ma chaise.

VII. Les deux livres restent

Les Recherches n’ont pas fait disparaître le Tractatus des rayonnages. L’un est devenu une œuvre majeure de la seconde philosophie de Wittgenstein ; l’autre reste lu, discuté, réinterprété. Leur influence dépasse largement le cercle de ceux qui leur donnent raison.

Cela ne prouve pas que des affirmations incompatibles soient toutes vraies à la fois. Un livre n’a pas non plus besoin de gagner définitivement chaque point pour mériter d’être lu. Une question peut avoir été posée avec assez de précision pour continuer à travailler, même si sa réponse doit changer.

Avec le premier livre, nous pouvons nous exercer à nous méfier d’une langue qui tourne sur sa propre grandeur. Quelqu’un affirme qu’un arrangement relève de la « nécessité historique » et que vous devez donc en accepter tous les coûts. Un instant : qu’a-t-il dit exactement ? Qu’a caché cette expression imposante ?

Avec le second, nous examinons notre propre filtre. Un ami dit : « Je n’en peux plus. » Si vous cherchez seulement quel indicateur mesurable correspond à cette phrase, vous risquez de ne pas entendre l’appel à l’aide. Écouter ne supprime pas le jugement. Cela commence par comprendre ce que fait la personne devant nous, pour pouvoir lui répondre.

D’un côté, résister aux paroles qui prennent des airs de puissance ; de l’autre, résister à un critère si étroit qu’il faut retailler la parole vivante pour l’y faire entrer. Ce n’est pas une méthode rapide certifiée par Wittgenstein. C’est un exercice modeste qu’un lecteur peut emporter de l’espace entre les deux livres.

Ce qu’il a construit d’abord peut encore aider ceux qui viennent après. Ce qu’il a ensuite changé n’a pas à être caché pour préserver sa réputation.

VIII. Celui qui trace une limite

Plus loin en amont, nous retrouvons Kant. Quelles conditions rendent possibles notre expérience et notre connaissance ? La connaissance rencontre des limites ; la chose en soi ne peut être connue comme un objet supplémentaire au sein de l’expérience.

Le premier Wittgenstein demande où se trouvent les limites de l’expression : quand une phrase dit-elle vraiment quelque chose ? Tous deux font revenir la philosophie sur ses propres capacités, mais ne tracent pas la même ligne. Kant ne réduit pas le monde à l’hallucination d’un individu. Wittgenstein ne reprend pas son plan en changeant quelques étiquettes.

Ce qui rend leur voisinage fécond ici n’est pas la désignation d’un vainqueur. C’est la responsabilité de tracer une frontière. Nous nous comportons souvent comme si fixer une limite nous dispensait désormais d’expliquer d’où elle vient.

Le second Wittgenstein invite à une question de plus : l’image avec laquelle j’ordonne l’expérience doit-elle, elle aussi, être examinée ? Si je suppose que toute question appelle le même type de réponse, n’ai-je pas déjà abîmé certaines questions ?

Nous ne décernons ainsi ni victoire finale à Kant ni défaite générale à ses successeurs. L’histoire de la philosophie n’est pas un classement aux places éternellement fixes. La force d’une pensée tient parfois à ce qu’elle oblige les suivants à continuer de demander, non à ce qu’elle les dispense de le faire.

Tracer une ligne peut être un geste honnête. Se retourner vers la main qui l’a tracée peut en être un autre.

IX. Deux livres au pont

Wittgenstein meurt à Cambridge le 29 avril 1951, peu après ses soixante-deux ans. D’après le témoignage rapporté par son ami Norman Malcolm, il aurait demandé à Mme Bevan, chez qui il séjournait, de transmettre ce message : dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse.

La tentation est forte d’en faire un renversement théâtral : à la fin, il aurait enfin dit ce que le jeune philosophe interdisait. Pourtant sa première philosophie ne tenait pas la valeur de la vie pour négligeable. Et une parole ordinaire sur une vie merveilleuse ne peut être jugée coupable d’enfreindre une règle sans qu’on écoute la situation où elle est prononcée.

Le message était destiné aux amis qui venaient le voir. Ce n’était pas une preuve de la victoire du second livre sur le premier. Nous n’avons pas non plus à solder le compte des souffrances, réussites et échecs pour lui permettre ce regard sur sa vie.

Faisons-le maintenant arriver au pont imaginé par cette série. La lunette de Galilée repose tout près ; les mains du sculpteur semblent encore poudrées de pierre. Wittgenstein porte deux livres, l’un mince, l’autre épais. Les autres n’ont pas tous cessé de penser. Son bagage rend simplement une question inachevée particulièrement visible.

Il pose les livres. Entre eux, nous n’avons pas à choisir un moi qui ne changerait plus jamais, ni à prétendre que changer est facile. Nous pouvons ouvrir une page, montrer une phrase autrefois tenue pour certaine, et dire : ici, j’aimerais réfléchir encore.

Une vie merveilleuse. Les livres peuvent nous aider à entendre quelqu’un ; ils n’ont pas à lui délivrer l’autorisation de prononcer ces mots. La personne qui parle reste un peu plus que les deux volumes rangés à côté de son nom.

Notes de lecture et sources

Les exemples quotidiens et les rapprochements avec Socrate, Hegel, Marx, Galilée et Kant sont des invitations de lecture, non des équivalences entre systèmes. La remarque 43 des Recherches ne présente pas l’usage comme une définition sans exception. Le message final est transmis par le récit de Norman Malcolm, pas par un enregistrement ; la scène du pont est imaginaire.

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Réécriture française indépendante. Sources, citations et notes détaillées dans l’ édition chinoise et anglaise。