Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
EN | 中文 | 繁體 | 日本語 | Français | Deutsch | Español | 한국어
← Code Geass : cinq lectures
Anime · Code Geass
Essai 2 sur 5

Il ne lui a jamais demandé son avis

À la télévision, Nunnally annonce qu’elle va rétablir la Zone administrative spéciale du Japon.

Aug 31, 2026 · Han Qin (秦汉) · Réécriture française
Attention, spoilers: Les cinquante épisodes de R1 et R2 sont abordés, y compris le massacre de la Zone administrative spéciale et le Requiem de Zero.
À propos de cette édition

Note d’édition : Le texte original est en chinois ; sa page permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels. Quelques précisions sur l’univers et la chronologie, ainsi que des formulations trop catégoriques, y ont été légèrement corrigées. La présente version est une réécriture française indépendante ; les répliques y sont rendues librement, sans prétendre reprendre des sous-titres officiels.

À la télévision, Nunnally annonce qu’elle va rétablir la Zone administrative spéciale du Japon.

Lelouch la regarde sur l’écran.

Il ne se réjouit pas. Il calcule comment faire échouer le projet.

Une raison répétée des dizaines de fois

Rappelons d’abord qui elle est.

Nunnally est la petite sœur de Lelouch. Présente le jour où leur mère a été assassinée, elle a depuis perdu la vue et l’usage de ses jambes. Leur père les a envoyés tous deux au Japon comme otages politiques. La guerre a éclaté ; ils ont survécu sous une identité d’emprunt, puis se sont construit, au sein d’un lycée, une vie ordinaire qu’ils préservent avec mille précautions.

La réponse de Lelouch à tout cela tient dans un serment : créer un monde plus doux, où Nunnally puisse vivre.

Il répète cette phrase des dizaines de fois. À C.C., à Suzaku, à lui-même. Presque chaque grande décision est précédée de ce rappel.

Toute l’œuvre avance grâce à cette phrase. Chaque plan, chaque sacrifice, chaque mensonge se réclame du même nom.

Elle a dit ce qu’elle voulait

Le problème, c’est que Nunnally a elle aussi dit ce qu’elle voulait. Très clairement, et à plusieurs reprises.

Elle veut être avec son frère.

Elle dit que sa vie lui convient déjà. Qu’elle aimerait voir son frère un peu plus heureux. Elle a aussi dit qu’elle souhaitait un monde où les gens seraient bons les uns envers les autres. Mais c’est la formulation d’un souhait, pas un plan de bataille.

Elle n’a jamais demandé une guerre.

Ce n’est pas que Lelouch ne l’ait pas entendue. Il l’écoute toujours avec attention ; chaque parole de sa sœur compte pour lui.

Il l’a entendue, puis a décidé que sa parole ne pouvait pas faire autorité.

De son côté, les raisons sont solides : elle est encore petite, elle ne voit pas, elle ignore ce qui se passe au-dehors, elle a besoin d’être protégée. Chacune de ces raisons est valable.

Ensemble, pourtant, elles conduisent à un geste bien particulier : décider de protéger quelqu’un peut insensiblement devenir décider à sa place. La frontière entre les deux n’est pas nette. On la franchit sans bruit.

La fois où elle a agi elle-même

Dans la deuxième saison, Nunnally fait quelque chose qu’elle n’avait encore jamais fait : elle prend elle-même place sur la scène publique.

Elle accepte le poste de gouverneure de la Zone 11. Lelouch n’a ni organisé ni souhaité cette nomination. Elle s’y rend et son premier acte consiste à relancer le projet de zone administrative spéciale qu’Euphemia n’avait pas pu mener à bien.

C’est son jugement politique, sa méthode, son choix. Pour la première fois, elle apparaît comme quelqu’un qui agit, et non comme la personne que quelqu’un d’autre doit protéger.

Comment Lelouch réagit-il ?

Il traite ce projet comme un obstacle à démanteler. Il prépare une riposte : un million de participants revêtent le costume de Zero et se réclament tous de cette identité pour bénéficier collectivement de l’exil accordé à Zero. Le dispositif est ainsi mis en échec par sa propre logique.

Il a ses raisons. Elles sont même plutôt bonnes : il peut s’agir d’un piège ; leur père peut être en train de se servir d’elle ; si la zone spéciale voit le jour, la résistance perd sa légitimité.

Mais l’essentiel n’est pas dans les raisons. Il est dans le réflexe.

Pour la première fois de sa vie, sa sœur entreprend quelque chose qui lui appartient entièrement. Son premier mouvement à lui est de chercher comment le défaire.

Une raison et non une fin

Nous pouvons maintenant formuler le véritable jugement de cet essai.

Dans cette œuvre, la fonction de Nunnally n’est pas d’être une fin.

Elle est une raison.

Ces deux mots semblent proches. Ils sont pourtant très éloignés. La fin est le lieu que l’on cherche à atteindre. La raison est le support sur lequel on fait tenir autre chose. Ce qui sert de soutien n’est pas, pour autant, ce qu’il s’agit de soutenir.

Derrière chaque action de Lelouch revient la même phrase. Des gens sont morts : c’était pour Nunnally. Il a trompé ses amis : c’était pour Nunnally. Il a sacrifié une unité entière : c’était pour Nunnally.

Elle est ce qui rend tout cela supportable.

C’est précisément ce qui rend le « pour toi » si difficile à défaire. De l’extérieur, on ne peut pas le réfuter : impossible de démontrer que quelqu’un n’agit pas sincèrement pour un autre. De l’intérieur, on ne peut pas non plus le refuser, car le refus exige un prix que presque personne ne peut payer :

Si Nunnally dit « Je n’en veux pas », tous ces morts seront morts pour rien.

Dès qu’elle ouvre la bouche, c’est elle qui déçoit. C’est à elle de répondre de tous ces corps.

La voilà enfermée dans une place où elle ne peut pas dire non. Et ce qui l’y enferme n’est pas le Geass.

Le premier essai parlait d’une force surnaturelle capable d’arracher le non à une personne. Celui-ci parle d’une autre méthode. Elle n’exige aucun pouvoir, aucun contact visuel ; elle n’enfreint aucune loi. Vue de l’extérieur, elle ressemble à de l’amour.

Un autre petit frère

Il existe une version plus froide encore de la même chose.

Rolo a été fabriqué pour ce rôle. Depuis sa petite enfance, l’Ordre du Geass l’a formé à devenir un assassin. Il n’a ni passé, ni famille, rien à part un nom. On l’a placé auprès de Lelouch pour jouer le petit frère qui n’a jamais existé. Sa mission : le surveiller.

Lorsque Lelouch retrouve ses souvenirs, il le démasque.

Puis il choisit de continuer la comédie. Il continue de l’appeler son frère, continue de le traiter avec affection, tout en le rangeant mentalement parmi les ressources dont il peut se débarrasser à tout moment.

Plus tard, Rolo tue Shirley. Lelouch décide de l’éliminer. Il continue pourtant à lui tenir un discours qui semble venir du cœur : ils sont frères, il a besoin de lui. Ces paroles sont fausses. Lelouch prévoit de le faire mourir au cours d’une mission.

Le sauvetage final vient cependant plus tard, dans une autre situation. Lelouch a ouvertement rejeté Rolo et lui a dit qu’il s’était servi de lui. Malgré cela, Rolo choisit de le sauver. Lelouch tente de l’arrêter, mais Rolo pousse son Geass au-delà de ce que son corps peut supporter, le tire du danger et meurt dans ses bras.

Ses dernières paroles reviennent à ceci : il sait qu’on l’a traité comme un outil. Pourtant, le temps passé ensemble a eu pour lui quelque chose de vrai ; il lui a permis de se sentir humain. Sauver Lelouch est désormais sa propre décision, pas un ordre de celui qui jouait son frère.

Un homme traité comme un outil depuis sa naissance n’a trouvé la seule chaleur de sa vie qu’à travers une relation fabriquée. Son choix final n’efface pas la manipulation qui l’a précédé. Mais cette manipulation ne transforme pas non plus ce dernier choix en ordre venu d’un autre.

Allons un peu plus loin. Si Lelouch a eu ce petit frère nommé Rolo, c’est parce que son père lui a implanté, par le Geass, de faux souvenirs et un frère qui n’était pas le sien. Nous l’avons vu dans le premier essai.

Il utilise désormais la fausse relation familiale qu’on lui avait imposée pour attacher Rolo à lui.

Un frère et une sœur

Lelouch a donc un petit frère et une petite sœur.

L’une est vraiment sa sœur. L’autre a été inventé.

Dans ses plans, l’une est sa raison. L’autre est traité comme son outil.

Dans la manière dont il dispose de leur vie, ni l’un ni l’autre ne trouve sa place comme fin à part entière.

Cela ne veut pas dire qu’il ne les aime pas. Son amour pour Nunnally est l’une des choses les plus vraies de l’œuvre. Il a pleuré Rolo, et ces larmes non plus n’étaient pas fausses.

La question n’a jamais été de savoir s’il éprouvait des sentiments. La voici : pour savoir si une personne est à vos yeux une fin, on ne mesure pas tout ce que vous avez fait pour elle. On regarde si vous lui avez demandé son avis.

Nunnally survit jusqu’au bout. Elle prend cette place et reçoit un monde qu’elle n’a pas demandé.

En deux saisons et cinquante épisodes, on ne lui a pas demandé son avis une seule fois.

Dans le prochain essai

Mais ce travers n’est pas propre à Lelouch.

Il n’est pas le seul à vouloir réparer le monde. Deux autres personnages ont des projets plus radicaux, plus efficaces, d’une portée plus vaste encore. Et tous deux sont d’une sincérité effrayante.

Le premier veut que plus personne n’ait de secrets.

Le second veut que tout le monde ait peur pour toujours.

Le prochain essai leur sera consacré.

Cette série d’essais porte sur les cinquante épisodes de l’animation télévisée Code Geass: Lelouch of the Rebellion, R1 et R2. Elle ne traite ni de la trilogie de films récapitulatifs, ni des films et œuvres dérivées qui lui font suite.