NON DUBITO · Lectures de cinéma · 3 / 3
En partant, il croyait ne rien avoir laissé
Dans cet essai
- I. Un adieu qui ne libère pas les corps
- II. Ce que veut dire reconnaître une écriture
- III. L’enfant qui attend le samedi
- IV. Ce que le film nous apprend vraiment de la suite
- V. Un chef célèbre ne peut pas servir de reçu
- VI. Quand il agit, il ne connaît pas l’épilogue
- VII. Dans la cour, une réponse est déjà arrivée
Après l’incendie, Rachin a besoin d’un responsable. Mathieu a emmené les enfants dans la forêt sans autorisation. Cette promenade leur a évité de se trouver dans les dortoirs en flammes ; elle n’en enfreint pas moins le règlement. Il est renvoyé sur-le-champ, sommé de prendre le car de six heures et interdit de tout contact avec ses anciens élèves.
Il traverse la cour, sa valise à la main, sans voir personne. Il pensait qu’au moins quelques garçons désobéiraient pour lui dire adieu. Ce vide ressemble à de l’indifférence. Puis une première feuille pliée s’envole d’une fenêtre à barreaux.
I. Un adieu qui ne libère pas les corps
La porte de la classe est fermée à clé. Les enfants ne peuvent ni descendre, ni le toucher, ni croiser son regard. Derrière les murs, ils chantent ensemble, plient leurs messages et les lancent par la fenêtre. À l’intérieur, Rachin leur ordonne d’ouvrir la porte et de se taire.
La scène n’a pas aboli l’enfermement. Des mains passent entre les barreaux ; le papier franchit une distance que les corps ne peuvent parcourir. La joie conserve en elle la forme de l’institution.
Mathieu déplie les avions. Il reconnaît l’écriture soignée de Boniface, les fautes d’orthographe de Pépinot, la feuille couverte de notes de Morhange. Il reçoit plus qu’un simple « merci ». La forme de chaque message fait apparaître son auteur absent.
II. Ce que veut dire reconnaître une écriture
Pendant longtemps, Fond de l’Étang a distingué les enfants par leurs fautes. La chorale de Mathieu les a distingués par leurs parties vocales, la hauteur de leur voix, leurs aptitudes et leurs rapports avec une œuvre commune. L’adieu accomplit maintenant une troisième forme de reconnaissance : chaque enfant laisse une trace qu’on peut lui attribuer sans voir son visage.
C’est plus fin qu’une liste de noms. Boniface et Pépinot ne sont pas interchangeables : leurs écritures diffèrent. Morhange, lui, a fait de sa feuille une partition. Mathieu peut réellement se dire : cette page-là vient de lui.
Écoutés un à un, les enfants répondent en se rendant lisibles, chacun à sa manière. Les avions ne rapportent pas une note évaluant le travail du surveillant. Ils apportent des preuves : dans ces relations, des personnes singulières sont devenues capables de se reconnaître.
III. L’enfant qui attend le samedi
Devant la porte latérale, Pépinot rattrape Mathieu. Ses parents sont morts sous l’Occupation allemande ; lui continue de croire que son père viendra le chercher un samedi. Les adultes lui ont dit la vérité bien des fois. Il refuse de la croire et revient attendre à la porte chaque semaine.
Il demande à Mathieu de l’emmener. Celui-ci refuse d’abord : le règlement l’interdit, l’enfant doit rentrer sous peine d’être puni. Puis il se ravise et laisse Pépinot partir avec lui. La voix off donne enfin à la date tout son poids : le jour où Mathieu a été renvoyé était un samedi.
La phrase est belle. Elle ne doit pourtant pas transformer la responsabilité en magie. Mathieu n’est pas le père mort ; il ne peut pas donner littéralement raison à Pépinot. Emmener l’enfant, c’est aussi prendre en charge une obligation concrète que le film condense dans un départ. Ce geste importe parce qu’une attente, longtemps traitée comme un simple embarras administratif, reçoit enfin la réponse d’un homme prêt à changer sa propre route.
IV. Ce que le film nous apprend vraiment de la suite
La mère de Pierre Morhange retire son fils de l’école, refuse que l’ingénieur le remette en pension et l’emmène à Lyon. Morhange obtient une bourse pour entrer au conservatoire. Il deviendra un chef d’orchestre célèbre.
Maxence, Chabert et Langlois dénoncent les mauvais traitements infligés par Rachin ; les enfants sont interrogés et le directeur est destitué. Mathieu, lui, continue d’enseigner la musique jusqu’à la fin de sa vie, sans rechercher la gloire. Le film ne dit ni qu’il n’a plus jamais parlé de Fond de l’Étang, ni qu’il a passé le reste de ses jours dans quelque petite ville anonyme, ni qu’il est mort persuadé que personne ne lirait son journal. En le remettant à Morhange, Pépinot précise au contraire que Mathieu voulait qu’il le reçoive.
Ces détails comptent, car la modestie n’exige pas l’effacement de soi. Mathieu a conservé une trace et permis qu’elle parvienne plus tard à d’autres. Il n’a simplement pas échangé ce travail contre une notoriété publique.
V. Un chef célèbre ne peut pas servir de reçu
La vie ultérieure de Morhange est bel et bien l’une des conséquences de cette première écoute. Mathieu a découvert sa voix, pris contact avec le conservatoire de Lyon, parlé avec sa mère. Il a contribué à ouvrir une voie dans laquelle ce talent pourrait se développer. Il n’y a pas lieu de nier ce lien de cause à effet.
Mais le chef d’orchestre ne peut pas servir de reçu attestant que le travail de Mathieu valait la dépense. Corbin n’a pas fait une carrière musicale célèbre. Le film ne dit rien de Le Querrec adulte ; la plupart des garçons disparaissent du récit. Pépinot revient seulement sous les traits d’un vieil homme ordinaire, un journal à la main.
Si l’audition ne valait que par la gloire future d’un enfant, le pupitre improvisé, l’assistant du chef de chœur, toutes les voix graves ou aiguës, les chanteurs hésitants et les avions lancés par tous les autres seraient autant d’investissements ratés. Or la pratique de Mathieu tout entière conteste ce calcul : une place ne se distribue pas en fonction de son rendement à venir.
VI. Quand il agit, il ne connaît pas l’épilogue
Lorsqu’il change la punition de Le Querrec, Mathieu ignore si Maxence guérira. Lorsqu’il forme la chorale, il ne sait ni si Rachin l’autorisera, ni si ses collègues l’aideront, encore moins combien de temps elle durera. Lorsqu’il fait signe à Morhange de chanter son solo, il ne sait pas encore si Morhange sera admis au conservatoire et obtiendra effectivement la bourse.
Il y a des échecs. Mondain demeure hors d’atteinte ; la chorale s’éteint avec le renvoi de Mathieu ; ses sentiments pour la mère de Morhange ne sont pas partagés. D’autres conséquences dépassent les attentes : Rachin est dénoncé, Morhange devient chef d’orchestre, Pépinot reste lié à l’histoire de Mathieu.
L’incertitude ne rend pas, à elle seule, toute intervention juste. Elle signifie seulement que les raisons d’agir doivent exister avant la réussite. Le Querrec doit être placé devant l’homme blessé, parce que le mal qu’il lui a fait s’inscrit dans une relation. Corbin doit rester dans la chorale, parce que ne pas savoir chanter ne fait pas d’un enfant quelque chose qu’on peut jeter. Ces raisons n’ont pas à attendre le générique de fin.
VII. Dans la cour, une réponse est déjà arrivée
Mathieu ne repart pas les mains vides. Avant le car, avant le conservatoire et la destitution de Rachin, sans attendre non plus les décennies qui sépareront ce jour de la remise du journal à Morhange, une réponse est déjà tombée à ses pieds.
Elle ne promet pas que chaque enfant aura une belle vie. Elle est plus précise : une écriture appliquée, des mots mal orthographiés, des notes de musique et des voix derrière une porte verrouillée. La manière de faire inaugurée par Mathieu a rendu ces traces reconnaissables. Sans voir leurs visages, il sait encore qui lui parle.
La réussite ultérieure peut prolonger l’histoire et mettre au jour des liens de causalité plus profonds. Elle ne peut pas attribuer après coup une valeur au passé. Dès qu’une personne singulière cesse d’être traitée seulement comme un cas et reçoit une place d’où sa propre réponse peut revenir, le petit geste a déjà trouvé son accomplissement. Les avions en papier font parvenir cette réponse alors que l’avenir reste inconnu.
Cet essai porte sur Les Choristes (2004), réalisé par Christophe Barratier et écrit avec Philippe Lopes-Curval, d’après le film La Cage aux rossignols (1945).