NON DUBITO · Lectures de cinéma · 1 / 3
Ce que fabrique cette école
Dans cet essai
Réécriture française du texte chinois. Les répliques sont reformulées pour cette édition et ne reproduisent pas des sous-titres officiels. Texte source et versions chinoises et anglaise
Le premier jour à l’Imperial College of Engineering, le directeur Viru Sahastrabuddhe montre aux nouveaux étudiants un nid de coucou. Le coucou pond dans le nid d’un autre oiseau ; une fois éclos, son petit en expulse les autres œufs. L’ICE reçoit chaque année des centaines de milliers de candidatures et ne retient que quelques centaines d’étudiants. Ceux qui se tiennent devant lui sont les oisillons qui ont survécu.
Avant même le premier cours d’ingénierie, chacun a appris la métaphore qui gouverne les lieux : la vie est une compétition, quelqu’un d’autre occupe votre place, et prendre du retard, c’est finir comme un œuf brisé.
I. La sincérité fait aussi partie du problème
Il serait facile de faire de « Virus » le méchant de l’histoire. Pourtant, il est discipliné, travailleur et, du point de vue de l’institution, couronné de succès. Il dirige l’ICE depuis trente-deux ans et l’a fait passer, à l’en croire, de la vingt-huitième à la première place. Dans son emploi du temps, repas, rasage et courte sieste deviennent autant de séquences minutieusement optimisées.
Pour lui, la compétition n’est pas cruelle : c’est le monde qui l’est. Une école qui en reproduit la pression à l’avance apprend aux étudiants à survivre. À partir de là, imposer des délais stricts, publier les classements et refuser toute exception apparaît comme une manière d’assumer ses responsabilités.
Les bonnes intentions ne suffisent donc pas à répondre à la question du film. Un administrateur sincère peut parfaitement bâtir un système qui, en fonctionnant normalement et conformément à ses règles, détruit précisément les capacités que l’éducation devrait développer.
II. La réponse et la manière autorisée de la dire
Qu’est-ce qu’une machine ? Rancho répond au professeur avec des mots de tous les jours : tout ce qui réduit l’effort humain, un ventilateur, un téléphone, même la fermeture éclair d’un pantalon. Le professeur refuse cette réponse. Un autre étudiant récite la longue définition du manuel et reçoit des félicitations.
Arrivé à la porte, Rancho revient chercher les « outils qui enregistrent, analysent, résument, organisent et expliquent l’information » qu’il a oubliés. Puis il réduit cette longue formule à deux mots : ses livres. Hors du rituel de l’examen qui lui confère sa valeur, cette langue savante devient incompréhensible à la classe elle-même.
La scène ne démontre pas que les définitions techniques sont inutiles. L’ingénierie a besoin de précision. Elle révèle un problème plus circonscrit, et plus dangereux : l’école ne sait plus distinguer la précision qui éclaire un concept de la récitation du langage prescrit qui sert à afficher son obéissance.
Dès lors que l’examen ne récompense que la conformité apparente des réponses, comprendre devient un chemin plus coûteux et plus risqué vers la même note. Réciter par cœur est plus sûr.
III. Chatur n’est pas un produit raté
Chatur Ramalingam apprend par cœur, veille tard pour étudier, prend des médicaments censés améliorer sa mémoire et s’emploie aussi à distraire ses concurrents avant les examens. Le film le rend ridicule, mais ne le voue pas à l’échec. Il figure parmi les premiers, entre dans une grande entreprise, en devient vice-président et acquiert tout ce que son ancienne école lui a appris à compter comme signes de réussite.
Ce détail est essentiel. Si le bachotage ne produisait que des échecs, la critique serait trop facile. Selon ses propres critères, l’ICE est bel et bien efficace : Chatur apprend à fournir la réponse attendue, à dépasser ses camarades, puis à convertir son classement en position dans une organisation.
La véritable question n’est pas de savoir si le système tient sa promesse. C’est de savoir ce qui doit disparaître chez un être humain lorsque cette promesse devient la finalité autour de laquelle s’organise toute son éducation.
IV. L’invention de Joy n’entre pas dans le cadre
Joy Lobo construit un petit hélicoptère équipé d’une caméra sans fil. Ce n’est pas un simple devoir : c’est une invention dont la mise au point déborde du calendrier imposé. Le directeur juge son projet irréaliste et refuse le délai supplémentaire que Joy demande pour pouvoir obtenir son diplôme. Il téléphone aussi à son père pour lui annoncer que son fils ne sera pas diplômé cette année-là.
Chaque étape se justifie dans le langage de l’administration : la date limite a été annoncée, le projet est effectivement en retard, les critères doivent être les mêmes pour tous, la famille a le droit d’être informée. Aucune de ces décisions n’exige une intention personnellement malveillante.
Joy se suicide. Rancho, Farhan et Raju, qui voulaient lui faire une surprise, ont achevé en secret l’hélicoptère à caméra. L’appareil arrive devant sa fenêtre et transmet l’image de son inventeur pendu dans sa chambre.
L’invention fonctionne bel et bien. Mais la reconnaissance arrive trop tard : elle ne pourra plus jamais atteindre son auteur.
V. Des causes dispersées ne tiennent pas dans les cases
Rancho qualifie cette mort de meurtre, puis précise qu’il n’accuse pas un individu, mais le système. C’est une accusation portée dans la colère, pas un verdict judiciaire. Sa force tient à la dispersion des causes : aucune règle n’ordonne de « tuer un étudiant », mais les délais, l’humiliation, la pression familiale, les classements et le refus de reconnaître un travail qui échappe aux indicateurs peuvent s’abattre ensemble sur une vie déjà fragile.
Le directeur répond que « la vie comporte forcément des pressions » et invoque le classement de l’école. Dans les deux cas, un événement singulier est traduit dans les catégories que l’établissement connaît déjà : un étudiant n’a pas supporté l’échec ; l’école reste numéro un.
Un système conçu autour de la réussite ou de l’échec aux examens n’a pas de case où consigner durablement ceci : « Un jeune homme réalise quelque chose d’important, tandis que sa capacité à continuer de vivre s’effondre. » Ce qu’il ne peut pas enregistrer risque fort de passer pour ce qui ne relève pas de sa responsabilité.
VI. Le fils était déjà dans la métaphore
Le discours de rentrée contient déjà un fait que le directeur n’est pas encore capable de regarder en face : son propre fils a tenté trois années de suite d’entrer en école d’ingénieurs et a été refusé à chaque fois. Pia révélera plus tard que son frère voulait en réalité étudier la littérature et devenir écrivain, et que le prétendu « accident de train » était un suicide.
Ce père a appliqué le même critère à l’un des êtres qu’il aimait le plus. Même après la mort de son fils, il peut encore raconter cet échec comme l’histoire d’un œuf brisé et s’en servir pour instruire une nouvelle promotion.
Cela ne prouve pas qu’il soit particulièrement mauvais. Cela montre à quelle profondeur s’enracinent les convictions d’une institution. Lorsqu’un indicateur est devenu l’explication même du réel, les preuves des dégâts qu’il cause peuvent être reclassées comme autant de preuves que la victime n’était, au fond, pas à la hauteur.
L’ICE ne fabrique donc pas seulement des ingénieurs. Elle fabrique aussi une grammaire : le classement y prend l’apparence du mérite, l’obéissance celle du savoir et la souffrance celle d’une insuffisance personnelle. Les personnes qui vivent dans ce système peuvent être bienveillantes. Cette grammaire n’en détermine pas moins ce qu’elles sont capables de voir.
Cet essai porte sur 3 Idiots, le film réalisé par Rajkumar Hirani en 2009. Le générique mentionne le roman Five Point Someone de Chetan Bhagat parmi ses sources ; l’analyse des événements suit ici le film et son scénario officiellement publié.