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Non Dubito

Les structures dans les contes · 01

Le nain qui filait l’or : une promesse sous menace de mort peut-elle engager un enfant à venir ?

Le père se vante, le roi enferme, un nain secourt. Mais le troisième prix n’est plus un bijou : la mère peut-elle promettre la vie d’un autre pour sauver la sienne ?

Han Qin ·

Pour impressionner le roi, un meunier prétend que sa fille sait filer la paille en or. La vantardise lui donne de l’importance et charge la jeune fille, absente, d’un exploit impossible. Le lendemain, on l’amène au château. Une pièce pleine de paille, un rouet, des bobines l’attendent. Tout doit être devenu or à l’aube, sinon elle mourra. Le roi verrouille lui-même la porte. La parole du père devra être prouvée par la fille, seule.

Elle pleure quand entre un petit homme. Que donnerait-elle en échange de son aide ? Son collier, répond-elle. Il s’installe au rouet et file, bobine après bobine, jusqu’à transformer toute la paille en fil d’or. Au matin, le roi est émerveillé et satisfait, mais ne la libère pas. Il la conduit dans une pièce plus grande : encore une fois, sous peine de mort. Le nain revient la nuit suivante. Contre sa bague, elle obtient un deuxième matin où elle est encore vivante.

Ces deux réussites ne terminent rien. Dans la troisième pièce, il y a davantage de paille encore. Cette fois, dit le roi, si elle réussit, il l’épousera. Après deux menaces de mort, le mariage devient récompense ; elle reste pourtant seule devant un travail qu’elle ne sait pas faire et n’a jamais demandé. Quand le nain réclame son prix, il n’y a plus de bijoux. Il veut son premier enfant lorsqu’elle sera reine. Elle se dit qu’on ignore ce qui arrivera d’ici là ; sans autre moyen de s’en sortir, elle accepte.

Il accomplit le travail et elle devient effectivement reine. Les échanges paraissent achevés : elle a reçu de l’aide, lui un paiement et une promesse, le roi de l’or et une épouse qu’il croit immensément riche. À regarder seulement ces résultats, on pourrait penser qu’il suffit désormais d’honorer le marché. Pourtant, collier et bague appartenaient à la jeune fille. La troisième nuit, elle a promis l’avenir de quelqu’un d’autre. Le rouet fait toujours le même travail ; l’objet de l’échange a changé.

Cela n’efface pas l’aide du nain. C’est lui qui a produit l’or des trois pièces et lui a réellement sauvé la vie. Il n’a pas ajouté après le secours une condition inconnue : il annonce sa demande avant de travailler. En faire un monstre qui ne donne rien et réclame seulement un enfant ferait disparaître celui sur qui elle a vraiment compté. Mais un secours réel ne rend pas légitime tout prix exigé, surtout quand ce prix ne lui appartient plus.

Elle a bien choisi, elle aussi. Elle comprend la demande, compare la mort immédiate à un avenir lointain et incertain, décide de vivre d’abord. C’est son jugement dans la détresse. Estimer ensuite que la promesse ne doit pas être exécutée ainsi ne permet pas de la transformer en chose sans volonté. Seulement, ce jugement se forme après que quelqu’un d’autre a verrouillé la porte. Elle ne peut ni refuser la vantardise paternelle ni accomplir l’ordre royal par ses propres moyens. Oublier la pièce où la promesse a été faite ferait paraître son oui beaucoup plus libre qu’il ne l’était.

Un an plus tard, la reine a un enfant. Elle ne pense plus au nain lorsqu’il surgit pour réclamer son dû. Pour lui, une année d’attente vient de s’écouler ; pour elle, une possibilité autrefois informe est devenue cet enfant vivant devant elle. Terrifiée, elle offre toutes les richesses du royaume pour le garder. Elle ne nie pas légèrement le passé : elle cherche à payer, mais ne peut accepter cette manière de le faire.

Il refuse. Un être vivant lui est plus précieux que tous les trésors du monde. L’argent supplémentaire ne résout donc rien. Elle peut donner infiniment plus qu’un collier ou une bague ; il ne veut que l’enfant, irremplaçable par une somme. Le conte ne dit ni ce qu’il compte en faire ni quelle histoire personnelle expliquerait ce désir. On peut seulement constater qu’il tient à cet être vivant et invoque la parole antérieure de sa mère pour l’emporter.

Mais tenir à une vie et avoir le droit de se l’approprier sont séparés par une question restée sans réponse. L’enfant n’a demandé aucun filage, participé à aucune épreuve entre sa mère et le roi, ni accepté d’être livré pour la survie de celle-ci. Elle a un passé auquel répondre ; ne pas pouvoir rembourser comme prévu ne l’autorise pas à transmettre la dette à l’enfant. Du collier à la bague puis à l’enfant, ce n’est pas seulement le prix qui monte : la personne qui promet n’est plus celle qui en portera toutes les conséquences.

Bien sûr, les parents ne peuvent empêcher leurs décisions d’affecter l’avenir d’un enfant. Tant qu’il ne choisit pas, des adultes doivent décider où il vivra, comment et avec qui. Mais ces arrangements devraient se régler sur sa manière de vivre et ménager, en grandissant, une place à sa réponse. Le promettre directement à un bienfaiteur décide avant même sa naissance que sa vie servira d’abord à achever un échange passé de la mère. Ce n’est pas la difficulté commune de toute décision parentale ; c’est une façon précise d’étendre son pouvoir sur un autre.

Reconnaître cette histoire n’oblige donc pas à choisir entre exécuter à l’identique et prétendre qu’aucune aide n’a eu lieu. La reine peut garder mémoire du secours et répondre, par des explications et une compensation, à cette promesse qui portait sur ce dont elle ne pouvait disposer. Elle ne peut en transférer la responsabilité à l’enfant ni lui demander de partir pour prouver qu’elle tient parole. Le travail du nain doit compter, la vie de l’enfant aussi. Si les deux ne peuvent être reconnus qu’en livrant l’enfant, le problème n’est pas seulement le refus tardif de payer : le prix initial ne lui avait laissé aucune place.

La reine ne cesse de pleurer. Le nain lui offre finalement une autre condition : si elle découvre son nom dans les trois jours, elle gardera l’enfant. Une issue inexistante jusque-là s’ouvre réellement ; il n’est donc pas fermé à tout changement. Mais délai, épreuve et conséquence d’un échec restent fixés par lui. Elle ne peut demander une compensation plus raisonnable ; elle doit trouver la sortie qu’il a tracée. Elle cherche tous les noms connus et envoie des messagers se renseigner partout. L’affaire qu’elle affrontait seule devient une recherche à plusieurs.

Pendant deux jours, noms ordinaires, rares ou étranges échouent. Le troisième, un messager revient du fond des bois : devant une petite maison, quelqu’un dansait autour du feu en chantant qu’il prendrait bientôt l’enfant de la reine, tout en révélant son nom. Elle tient enfin la réponse. Au retour du nain, elle propose d’abord deux autres noms, puis le véritable. Furieux, il accuse le diable d’avoir parlé, enfonce un pied dans la terre et finit par se déchirer lui-même en deux.

Cette fin attire facilement tout le regard vers la victoire. Elle a trouvé à temps, l’enfant reste, le demandeur est détruit par sa propre fureur. Mais connaître son nom ne rend pas le premier marché équitable et n’explique pas pourquoi l’avenir de l’enfant a failli être livré en paiement de la parole donnée par sa mère. Elle a passé une épreuve admise par l’autre. Dans le conte, nul besoin de démontrer d’abord que la promesse ne pouvait être exécutée de cette façon : gagner cette fois suffit à garder son enfant.

La netteté du dernier affrontement repousse ainsi la première pièce à l’arrière-plan. Nous attendons encore que le nain reconnaisse sa défaite, mais demandons moins pourquoi le meunier pouvait engager la vie de sa fille dans sa vantardise, ou pourquoi le roi, déjà enrichi, pouvait toujours exiger davantage. Le nain perd ; le roi garde or, femme et enfant. Il avait été l’un des premiers à la placer dans l’impasse et n’est finalement pas celui qui doit répondre.

Revoir le roi ne signifie pas lui attribuer tous les actes ultérieurs du nain. Exiger l’enfant, refuser l’argent et imposer le nom sont ses décisions propres. Avoir secouru ne transforme pas ses choix en conséquences naturelles d’une créance. Inversement, condamner sa demande ne rend pas les menaces royales insignifiantes. Le père qui se vante, le roi qui contraint, le sauveur qui fixe son prix et la jeune fille qui accepte pour vivre n’accomplissent pas le même acte. Les deux derniers à se disputer ne sont pas forcément tous ceux qu’il faut interroger.

La question restante dépasse donc « faut-il tenir ce qu’on a dit ? ». Une promesse mérite d’être prise au sérieux parce qu’elle change les projets d’avenir d’autrui. Pour cette raison même, il faut examiner son objet et les conditions de sa formulation, sans supposer que celui qui parle dispose de toutes les personnes incluses dans sa parole. Pendant ces trois nuits, l’effort de la jeune fille pour vivre est réel. Ne pas pouvoir ensuite livrer son enfant n’est pas simplement une faiblesse à surmonter.

La reine est enfin délivrée de la promesse ; l’enfant peut ignorer à qui il avait été promis. Le conte peut s’arrêter, et nous pouvons revenir vers la jeune fille au rouet. Quand elle disait oui, la porte était verrouillée ; la personne qu’elle promettait n’était pas encore au monde. Pour savoir jusqu’où sa parole l’engage, il faut entendre sa réponse sans perdre de vue la porte verrouillée ni l’enfant inclus dans un marché auquel il n’a jamais participé.

Textes et versions

Réécriture française complète et indépendante de l’essai chinois publié sur ce site. La version précise du conte et ses limites sont indiquées ci-dessous. Interroger promesse, secours et responsabilité relève de cette lecture, non d’une intrigue ajoutée ni d’un avis juridique sur les contrats.

Note sur la version retenue

Texte retenu : frères Grimm, Contes de l’enfance et du foyer, septième édition de 1857, no 55, Rumpelstilzchen, avec le texte intégral traduit par D. L. Ashliman. Cet essai propose une lecture, non une traduction phrase à phrase. Les deux premières tâches comportent explicitement une menace de mort ; la troisième annonce explicitement le mariage comme récompense. La contrainte qui continue ne devient pas une troisième déclaration de mort ajoutée au texte. L’épreuve du nom et la fin où le nain se déchire lui-même appartiennent à cette version ; les réécritures ultérieures n’y sont pas mêlées.